LE CHOLÉRA A LA POINTE-A-PITRE
Ior. — DÉBUT DE L’ÉPIDÉMIE.
Le premier eas de choléra épidémique. — D’où vient-il. — Assertions et faits contradictoires. — Liens qui unissent les premiers cas. — L’épidémie frappe d’abord les pertonnes qui approchent des malades. — Tentatives d’intimidation. — Comment sont présentés les faits dans les théories de la fièvre pernicieuse et de l’origine locale. — Documents officiels. — Jugement porté sur ces documents par M. Marchai (de CalVi).
Le 22 octobre 1865, le nommé Charles Tudor, jeune homme noir, de vingt et un ans, danseur de corde de profession, était pris, dans la soirée, d’un mal inconnu et mourait le lendemain à dix heures du malin.
C’était le choléra qui frappait sa première victime.
Ce premier cas a une extrême importance, au point de vue de l’origine de l’épidémie. Voyons donc les circonstances qui s’y rattachent et d’abord est-ce bien au choléra qu’a succombé Tudor? Et si c’est au choléra, comment le fléau a-t-il apparu à la Pointe-à-Pître?
Sur la première question, le doute n’est pas possible; pourquoi faut-il donc que je sois obligé de la poser? C’est que le cas de Tudor a d’abord été passé sous silence et sa mort rapportée plus tard à une autre maladie, avec si peu de raison qu’on ne peut s’empêcher d’y voir la volonté persévérante de faire triompher un système étiologique opposé à l’importation dont Tudor a été l’agent et la victime, système qui avait besoin pour se faire accepter d’étouffer toutes les preuves de ce fait capital .
Dans la soirée du dimanche 22 octobre, Tudor se livrait en public, dans la cour de M. Biaise, sur la rive droite du canal Vatable, à ses exercices d’acrobate. C’est là qu’il ressentit les premières atteintes de la maladie ; il se retira dans une case
située à quelques pas de distance, du même côté du canal, et, vaincu par les rapides progrès du mal, il fut forcé d’y passer la nuit.
Le malade n’eut aucun repos; il se levait à chaque instant pour aller sur le bord du canal satisfaire ses besoins, jusqu’à ce que, ses forces le trahissant, il ne put plus se lever. 11 était tourmenté de nausées, de vomissements, de besoins fréquents d’aller à la garde-robe, d'une soif inextinguible et en proie à une grande agitation.
Quand parut le jour, l’agile acrobate de la veille n’était plus guère qu’un cadavre : il avait la figure amaigrie, les yeux caves, le corps froid; ne pouvant plus ni marcher ni se tenir debout, il fut porté, sur une chaise, à son domicile situé à quelques centaines de mètres de là, route du cimetière n° 23, et il mourut à dix heures du matin.
Pour tout traitement pendant la nuit, Tudor but de l’eau fraîche. M. le Dr Jouannet vit le malade quelques instants avant sa mort, et. nota les symptômes de cholérine; c’est ce même médecin qui eut le premier le courage d’affirmer l’existence du choléra à la Pointe-à-Pître et il fallut pour cela du courage, car le mot était mis à l’index.
Où Tudor a-t-il contracté sa maladie? D’où vient ce choléra qui va bientôt couvrir le pays de malades et de morts?
Pour admettre, comme on l’a prétendu, que le choléra a pris naissance dans le quartier des Abymes, où demeurait Tudor, il faudrait la preuve évidente qu’il n’a pas pu venir d’ailleurs, car jusqu’ici ces marais n’avaient engendré que des fièvres et encore les habitants de cette partie de la ville, qui vivent dans de bonnes conditions d’hygiène, ne sont-ils guère plus sujets aux fièvres que ceux des autres quartiers.
On a parlé, il est vrai, de cas de choléra sporadique qui auraient précédé l’invasion du choléra épidémique. Cette opinion s’est produite très-tard, quand la théorie d’après laquelle l’épidémie de la Guadeloupe n’était qu’une fièvre pernicieuse eut été obligée d’abdiquer devant les protestations du bon sens public. Pour moi, je n’ai jamais vu de véritable choléra sporadique à la Pointe-à-Pitre, pendant un séjour de près de dix années, et, je dirai plus, je n’en ai jamais entendu parler. J’entends le choléra sporadique survenant chez un individu bien portant; mais je conviens qu’il n’est pas rare, à la Guadeloupe pas plus qu ail-
leurs, de voir des états .cholériformes se manifester chez des malades atteints d’affections diverses, à la suite d imprudences ou de médications intempestives.
J’opposerai à ces assertions relatives au choléra sporadique la déclaration de M. le D1' L’Herminier père, qui exerçait avec distinction, dans le pays, depuis 1827; il nous le dit lui-même dans une lettre à M. le professeur Fée, rendue publique par la communication qui en a été faite à l’Académie impériale de médecine : « Nous avons ici le choléra depuis le 22 octobre — La ville de la Pointe-à-Pitre était dans les meilleures conditions de salubrité. » Quand j’habitais la Pointe-à-Pitre, j’ai souvent entendu M. L’Herminier parler du choléra comme d’une maladie qu’il n’avait jamais vue et qui était inconnue à la Guadeloupe. Je ne veux pas nier cependant, puisque des hommes honorables l’ont dit, qu’on ait observé à la Pointe-à- Pitre, comme on peut observer partout ailleurs, quelques cas de choléra sporadique avant l’épidémie, mais ces cas ont dû y être extrêmement rares, sans quoi M. L’Herminier, qui était au courant de tous les faits médicaux importants du pays, n’aurait pas manqué d’en parler, au lieu de faire dater simplement l’invasion du choléra du 22 octobre, jour où Tudor en fut le premier atteint. D’autres témoignages, du reste, confirment également la parfaite salubrité de la ville quand l’épidémie y a éclaté; je sais aussi de source certaine que quelques-uns des faits particuliers qui ont été présentés, depuis l’épidémie, comme des cas de choléra sporadique, n’étaient pas autre chose que des cas de fièvre pernicieuse.
11 est certain qu’à la Basse-Terre, où l’épidémie a sévi avec beaucoup plus de violence qu’à la Pointe-à-Pître, elle n’a été précédée d’aucun cas de choléra sporadique, ni d’aucune maladie ayant avec le choléra quelque analogie. Le choléra sporadique est extrêmement rare à la Guadeloupe, et pendant près de vingt ans que j’ai passés dans la colonie, je n’en ai observé aucun cas. Mais en fût-il autrement que rien -ne serait changé à la question de l’origine de l’épidémie.
Voici venir maintenant les fièvres pernicieuses, algides, cholériques et cholériformes, dont il a été fait mention quelquefois dans les relations médicales anciennes ou récentes et dont on a cherché à établir la parenté avec le choléra toujours en faveur de la théorie de l’origine locale de l’épidémie. Je montrerai dans
la troisième partie de ce livre, en traitant de la pathologie du choléra, que la fièvre pernicieuse et le choléra n’ont, pour ainsi dire, rien de commun. 11 peut y avoir des fièvres cholériques si l’on veut et cholériformes, comme il y a beaucoup d’autres maladies susceptibles de revêtir accidentellement quelques symptômes ressemblant plus ou moins à ceux du choléra; mais ne jouons pas sur les mots, dans une aussi grave matière. Ces épithètes ne sont que des expressions métaphoriques qui ne permettent pas de conclure à une analogie réelle ni surtout à aucune espèce de filiation entre le choléra et quelque forme de fièvre pernicieuse que ce soit. Ces dénominations ont été employées pendant l’épidémie par ceux qui ont vu d’abord dans le choléra une fièvre pernicieuse et elles ont servi à désigner particulièrement le choléra suivi de réaction, tandis que le choléra foudroyant, celui qui se terminait par la mort, avant d’arriver à la seconde période, prenait, dans cette nouvelle nomenclature, le nom de fièvre algide. Ces mots à double entente sont nés de la nécessité de concilier les faits avec les théories qu’il s’agissait de faire triompher. Au commencement de l’épidémie, il n’y avait guère que des cas foudroyants, aussi est-ce sous le nom de fièvre algide que la nouvelle maladie fut portée à la connaissance de l’autorité, à la Guadeloupe et en France. Pour moi, qui ai assisté à tous les changements de noms qu’a eu à subir la même maladie, pendant la durée de l’épidémie, je repousse toutes ces dénominations équivoques, je les repousse parce qu’elles n’ont servi qu’à entretenir la confusion entre la fièvre pernicieuse et le choléra, au profit de la théorie primitive, qui considérait le choléra comme une fièvre pernicieuse et qui a nécessité ensuite l’édification de cette autre théorie, non moins étrange, d’après laquelle la fièvre pernicieuse se serait transformée en choléra, en s’éloignant du lieu de son origine.
Quant à la fièvre pernicieuse, elle a été extrêmement rare, au moins à la Basse-Terre, pendant l’épidémie. Je n’en ai vu qu un seul cas bien authentique et il n’a point revêtu la forme cholérique; c’était, pour la nommer d’après le symptôme dominant, une fièvre comateuse survenue chez un enfant anémique, encore y avait-il des doutes à élever sur la nature paludéenne de la maladie.
Il faut avoir bonne envie de trouver au choléra de 1865 une paternité créole pour y rattacher, comme on l’a fait, la maladie
épidémique qui a régné dans l’île cent quarante-trois ans auparavant et dont le père Labat nous a laissé une intéressante relation, il s’agissait ici d’une épizootie qui se communiqua aux nègres et dont les symptômes sont restés fort obscurs, puisque l’historien n’en fait connaître aucun avec précision, mais enfin c’était une maladie transmise des animaux à l’homme, cela seul suffît pour montrer que cette maladie n’était pas le choléra *.
Le quartier où vivait Tudor renferme, il est vrai, tous les éléments des marais mixtes; on y trouve de plus un cimetière, un abattoir, un canal qui sert de voirie multiple aux animaux morts, au sang de l’abattoir, aux matières fécales et aux autres excreta des maisons riveraines, mais tout cela ne prouve rien en faveur de l’origine locale du choléra. J’aimerais autant croire que la semence cholérique a été portée sur l’aile des vents, des côtes occidentales de l’Europe, jusqu’à la Pointe-à-Pître, que d’admettre qu’elle s’est développée spontanément dans les imperceptibles marais qui entourent cette ville. Pour admettre cette dernière opinion, il faudrait au moins qu’il fût bien prouvé que le choléra n’a pas pu venir d’ailleurs. Mais heureusement pour la Guadeloupe et pour le monde entier lui-même, car une telle maladie a bien assez d’un seul berceau, heureusement qu’il est plus conforme à tout ce que nous savons de po-
1. Voici le récit de l'historien ( Nouveau voyage aux îles de l’Amérique, par le P. Jean-Baptiste Labat, de l’ordre des Frères-Prêcheurs, t. VI, chap. xt, 1722; maladie extraordinaire dont les bestiaux furent attaqués, qui tomba ensuite sur les nègres) : « 11 courait dans toute l’île une maladie sur les bestiaux qui fit » mourir une quantité prodigieuse de chevaux, de bœufs, de moutons et de ca- » britles... Le foie et les poumons de ces animaux étaient secs et retirés et les » intestins rétrécis, quoique le reste des parties nobles fussent dans leur état na-
» turel On trouvait les mêmes symptômes dans ceux qui mouraient après
» avoir traîné longtemps et être devenus maigres et décharnés comme des sque- » lettes, et dans ceux qui, étant attaqués de ce mal se trouvant au travail, mou- » raient en cinq ou six heures avec des hurlements et des contorsions ëpouvan- » tables; et ce qui était encore plus mauvais dans cette maladie, c’est qu’elle se o communique aisément et que quand elle était une fois dans une habitation » elle emportait tous les bestiaux qui s’y trouvaient, à moins que l’on ne prit un » soin particulier de séparer d’abord ceux qui étaient attaqués du mal de ceux » qui ne l’étaient pas.
» Les uns disaient que c’était un maléfice que quelque misérable avait jeté » sur les bestiaux; d’autres, à mon avis plus raisonnables, croyaient que cela » venait de l’intempérie de l’air, de même que le mal de Siam, qui s’était déjà d manifesté plusieurs fois, après avoir été éteint entièrement pendant plusieurs
dOi LE CHOLÉRA. DE LA GUADELOUPE.
sitif sur le mode d’origine des épidémies de choléra qui ont éclaté en dehors de l’Inde et notamment de celles qui se sont déclarées au delà de l’Atlantique et qu’il est plus facile en même temps de rattacher celle-ci à l’importation que de la faire ' sortir des entrailles du sol qu’elle a ravagé. C’est ce que nous allons voir.
Pour tout ce qui concerne l’importation, on se trouve tout de suite en face d’assertions et de faits contradictoires qui m’obligeront souvent à m’appuyer sur des citations ; car il y a des choses que je veux, autant que possible, me dispenser de juger moi-même, quand elles l’ont déjà été par un homme désintéressé dans la question et aussi remarquable par l’élévation de
l’esprit que par son rare talent. Ici le rôlejde narrateur devient
» mois de suite. Je conseillai mes voisins de faire enterrer tous les bestiaux qui » mouraient chez eux; parce que si leur mort était l'ouvrage de la malice des » nègres, pour les pouvoir manger après qu’ils étaient morts, il était à propos de » les priver du fruit de leur crime, en les mettant en terre, dans un lieu où ils » ne pussent pas les déterrer pendant la nuit, à peu près comme on fait dans les » vaisseaux, où l’on jette à la mer toutes les volailles que l’on trouve mortes dans d les cages, depuis qu’on s’est aperçu que les matelots avaient la malice de leur » percer la tète avec une épingle pendant la nuit afin qu’on les leur donnât » quand on les trouvait mortes le matin... Je les fis mettre dans un grand en- » clos... après les avoir fait saigner et purger, et leur avoir fait couper les barbes » qui sont certaines excroissances de chair qui leur viennent à la langue, qui les » empêchent de tortiller l’herbe. ... on ne manquait pas de les laver tous les » jours à la mer et ensuite dans la rivière, et de leur donner toutes les semaines » un breuvage composé d’eau, avec du jus de citron et de la casse. Ce fut ainsi » que je conservai nos bestiaux dont j’eus le bonheur de ne perdre que deux ou » trois.
» Mais cette maladie étant passée des bêles aux nègres, je n’eus pas le môme » bonheur; et malgré tous mes soins, nous en perdîmes vingt-sept, en huit » mois de temps. Encore ne fûmes-nous pas des plus maltraités... Je fis ouvrir b quelques-uns de ceux qui étaient morts chez nous; l’on y trouva les mêmes » symptômes que l’on avait trouvés chez tous ceux qui étaient morts dans les au- » très quartiers de l’île, c’est-à-dire le foie, les poumons et les intestins secs et b retirés comme du parchemin grillé et le reste dans son état ordinaire. 11 y en » eut qui furent emportés dans huit ou dix heures ; d’autres languirent cinq ou » six jours, et les uns et les autres moururent avec d’étranges convulsions; je » n’ai point connaissance qu’il en soit échappé un seul de tous ceux qui furent b attaqués de ce mal. Il ne passa pas aux blancs, b
Voilà la maladie qu’on a voulu assimiler au choléra pour prouver sans doute qu’il peut naître à la Guadeloupe; mais cette explication n’est point admissible, car, outre qu’il s’agit évidemment dans le récit du P. La bat d’une épizootie qui a été transmise à l’homme, on n’y trouve ni un seul symptôme ni une seule lésion qui se rapporte au choléra.
difficile; mais en gardant la déférence et les égards dus aux personnes, je revendique le droit de dire ce que je crois ôtie la vérité et d’apprécier chaque chose avec l’indépendance sans laquelle les vérités utiles seraient trop souvent sacrifiées à des passions ou même à de simples ^ convenances individuelles.
Voyons jusqu’à quel point il y avait lieu de chercher la cause du choléra dans les marais de la Pointe-à -Pitre.
Le 20 octobre , deux jours avant l’invasion de la maladie subite et si rapidement mortelle de Charles Tudor, un bâtiment venant de France, où régnait alors le choléra, entrait en relâche sur la rade de la Pointe-à-Pître, après avoir perdu un homme pendant la traversée. Ce bâtiment, c’était le trois-mâts laSainte- Marie , armé à Bordeaux le. 14 septembre 1865, expédié le même jour pour Matamoros (Mexique), arrivé en relâche à la Pointe-à-Pitre le 20 octobre suivant.
Ici les questions se pressent; mais avant de les poser et de voir comment elles ont été résolues, donnons d’abord la parole aux faits :
A raison du décès survenu à bord, la Sainte- Marie venait mouiller en tête de rade à la Pointc-à-Pître, en arborant le pavillon jaune, signe de quarantaine.
Après avoir arraisonné le bâtiment le long du bord, le médecin visiteur déduisait des réponses qui lui avaient été faites, les conclusions suivantes :
« L’homme qui est mort est tombé malade deux jours après » le départ de Bordeaux; il est mort le 9 octobre, sa maladie » a duré vingt-deux jours : il a présenté des symptômes qui, mal » observés par le capitaine , ne permettent pas de décider » d’une manière certaine quelle a été sa maladie. Je suis porté » à croire que c’est à une fièvre typhoïde que l’homme a suc- » combé.
» L’homme malade présentement a pu se présenter à moi. » Il m’a semblé, d’après ce qu’il m’a dit, être en proie à des ! » accès de fièvre intermittente, se compliquant de gastralgie et ■ » de diarrhée.
» Le traitement a consisté, pour le mort, en ipéca à dose » vomitive et en purgatifs de sulfate de magnésie, en sinaj » pismes, vésicatoires, etc.; somme toute, l’état du navire la » Sainte- Marie ne me paraît pas de nature à compromettre » celui de la Pointe-à-Pitre. »
Le maire de la Pointe-à-Pitre , président delà commission sanitaire, prononça l’admission du bâtiment en libre pratique.
Aux termes de l’arrêté qui institue les commissions sanitaires dans les ports de la colonie, les décisions de ces commissions ne * sont valables qu’autant que trois membres au moins ont pris part au vote. La mesure qui accordait la libre pratique à la Sainte-Marie a été prise par le président de la commission sanitaire tout seul, sans que celle-ci ait été appelée à donner son avis. Cette mesure était donc irrégulière ; mais il est certain qu’elle était conforme aux précédents et, comme le dit une pièce émanée du gouvernement de la Guadeloupe, le maire dans cette circonstance « n’a fait qu’exercer une délégation consacrée par » une pi atique constante, tolérée par l’autorité et reconnue par 3 la justice. »
Ceci accordé, il n’y a jusque-là rien d’extraordinaire, nul médecin n’offrait plus de garanties et ne pouvait mieux éclairer la commission sanitaire que celui qui avait arraisonné la Sainte- 1 Marie. Quant à penser au choléra, dans un pays où il n’en i avait jamais été question, en présence de réponses qui éloignaient cette idée, il est permis de dire que personne ne l’aurait eue. Le maire, de son côté, n’a fait que se conformer à ! maints précédents, en donnant l’entrée, sans consulter la commission sanitaire. Le capitaine n’étant pas médecin ne pouvait avoir une certitude complète de la nature de la maladie à laquelle avait succombé le matelot, maître d’équipage , Jean Du- I veaux.
Mais voici qui commence à devenir inquiétant : La relâche d’abord du bâtiment est restée assez mal expliquée; j elle avait pour but, disait-on , de compléter le lest reconnu insuffisant, mais le navire avait déjà fait la partie la plus longue et la plus difficile de sa traversée, comment donc avait-il ; besoin de nouveau lest ?" Le navire la Sainte-Marie n’a rien dé- 1 barqué à la Pointe-à-Pître, <cil avait dans ses flancs, dit le jourd nal l’Avenir, neuf cent quatre-vingts caisses diverses, plus » vingt-neuf barriques de vin , ce qui semble constituer un » lest plus que suffisant pour un petit navire, et qui eût dû le ; » dispenser de relâcher, pour parfaire son lest, b ( L Avenir,
» G février 1860.)
« On annonçait, d’un autre côté, que le second du bâtiment » avait déclaré au brigadier de la douane , qui 1 avait consi-
„ gué dans son procès-verbal, que le capitaine avait relâché » parce qu’il avait à bord une maladie qui avait démoralisé l’éi » qui page L »
Il faut bien le dire, parce que si je ne le disais pas, on ne comprendrait rien aux obscurités qui couvrent, sur quelques points, l’origine de l’épidémie. De puissants et trop persévérants efforts ont été faits pour ensevelir cette origine dans les ténèbres, n pour la placer là où elle n’était pas et donner le change sur la nature de la maladie. Vains efforts qu’il faut signaler à cause des résultats déplorables qu’ils ont eus et de l’enseignement qui en découle, à savoir qu’en toute chose la vérité, si triste qu’elle soit, vaut-toujours mieux que l’erreur. Si donc la lumière ne s’est pas faite dès le premier jour sur toutes ces questions, c’est qu’il s’est formé, avant même que l’épidémie éclatât, deux partis contraires: l’un approuvait la mesure qui venait d’admettre le navire la Sainte-Marie à la libre pratique ; l’autre parti, ému du mot choléra qui avait été prononcé dès qu’on eut vu arriver le bâtiment sous son funèbre pavois, désapprouvait tout haut une mesure qu’il regardait comme imprudente. « Vous vous plaignez de n’avoir pas de malades, disait-on à l’un des médecins de la ville, dans le groupe de curieux qui regardait entrer la Sainte-Marie , eh bien, vous allez en avoir, voilà le bâtiment qui nous apporte le choléra. » Le récit du brigadier de la douane était sans doute déjà connu ou quelque autre renseignement avait jeté l’alarme.
Quoiqu’il en soit, à partir de l’arrivée de la Sainte-Marie, on commença à parler de choléra en ville. Les récits qui couraient sur l’homme mort en mer pendant la traversée n’étaient ni clairs, ni concordants et prêtaient fort aux commentaires. Le matelot, mort en mer, aurait succombé, disaient quelquesuns, à une fluxion de poitrine, mais on avait jeté sa literie à la mer, mesure bien extraordinaire pour une fluxion de poitrine,
; voire même pour une fièvre typhoïde; on savait qu’il y avait à bord un autre malade atteint de gastralgie et de diarrhée; i toutes les circonstances connues ou supposées repassaient dans les récits, grossies par l’imagination. On conviendra qu’il y avait de quoi susciter quelques alarmes.
1. Marchai (de Calvi). Lettres et propositions sur le choléra, page 378. — Paris, P. Asselin, successeur de Déchet jeune et Labbé, 1866.
C’est le vendredi 20 octobre, que la Sainte-Marie arrivait à la Pointe-à-Pître.
Le 23 au matin, voilà qu’un jeune homme noir, qui était allé à bord de la Sainte-Marie , qui en avait rapporté des cordes ^ pour ses exercices d’acrobate et, disait-on, un paquet de linge qu’il avait porté chez la blanchisseuse Scolastique, retenons le nom, voilà que ce jeune homme meurt d’une attaque de choléra foudroyant.
Ce premier décès ne fit pas beaucoup de bruit. Cependant on s’entretenait, dans l’entourage du défunt, des symptômes extraor. dinaires et de la marche si rapide de cette maladie, on parlait : des voyages de Tudor à bord du bâtiment qui avait perdu un homme en mer, car il paraît qu’il y est allé au moins deux fois.
La veillée du mort eut lieu comme à l’ordinaire et l’inhumation ne se lit que le lendemain, 24 octobre, dans l’après-midi.
2° Cas. — Le 25, à six heures du matin, la blanchisseuse I Scolastique est atteinte d’une maladie semblable à celle de Tudor, I et meurt à six heures du soir, après avoir présenté, comme lui, des vomissements, des douleuis de ventre, d’abondantes évacuations, des crampes, de l’algidité.
Scolastique demeurait dans une cour située au bord du canal Valable, à cinquante pas en aval de la case où Tudor avait passé | la première et la seule nuit de sa maladie, puisqu’il est mort, comme Scolastique, au bout de douze heures environ de maladie. Scolastique avait lavé toute la journée de la veille au lavoir Robinson, situé au bas du morne du cimetière. Qu’avait-elle lavé? j Le bruit public rapportait que c’était le linge d’un matelot j mort en mer, qui lui avait été apporté par Tudor. Ce bruit a-t-il été réfuté? On en jugera; pour moi, je trouve que les documents qui ont été publiés plus tard, ne donnent pas sur ce point important de renseignements sérieux, ils ne nous font pas connaître l’état de la question aux premiers jours de l’épidémie. Quand j’ai passé à la Pointe-à-Pitre, au mois de juin de l’année suivante, le fait du linge sale apporté par Tudor et remis à Scolastique m’a été affirmé par plusieurs personnes, mais j’ai appris aussi que les personnes qui avaient été entendues chez le commissaire de police à propos des faits relatifs à l’importation du choléra ne voulaient plus rien dire
On se demande comment il se peu t qu’un fait si important,
au point de vue de la détermination des moyens de propagation du choléra à distance, n’ait pas été éclairci dès les premiers i jours, car on disait que le linge remis à Scolaslicjue appartenait au marin mort pendant la traversée de Bordeaux à la Pointe-à- Pitre. Une circonstance sur laquelle, comme sur beaucoup d autres points essentiels, les documents officiels sont muets, tendrait à établir la vérité de ces récits : On aurait trouvé, sous l’oreiller de Charles Tudor, un petit pavillon tricolore qu’il avait pris, disait-on, dans la poche d’un vêtement de marin, après avoir défait le paquet de linge chez Scolastique. Cette dernière circonstance ferait en même temps mieux comprendre que s’il n’avait fait que le porter, comment Tudor a pu être infecté par le linge contaminé.
Si ces récits manquent de l’authenticité désirable à cause du silence des documents relatifs à l’origine de l’épidémie, qui ont reçu de la publicité, silence explicable jusqu’à un certain point, (j puisque l’autorité, qui les faisait dresser, s’était prononcée sur les questions d’origine et de nature de l’épidémie, en faveur de l’origine locale et de la fièvre algide, si ces récits manquent d’authenticité, il est du moins certain qu’ils cadrent parfaitement avec ce que nous savons de plus positif sur les divers modes de propagation du choléra à distance. Pourquoi donc sont-ils restés à l’état de rumeurs qui circulent dans l’ombre s’ils sont i vrais? Et, s’ils ne sont pas vrais, pourquoi n’ont-ils pas été réfutés par une enquête rendue publique, seul moyen de con- : vaincre ceux qui ne voulaient pas admettre, sans preuves, le I choléra spontané, en présence de tant d’apparences contraires, i et qui ne pouvaient pas davantage consentir à voir dans le choléra une fièvre pernicieuse, fût-ce algide ou cholériforme ?
Nous pouvons, après tout, nous passer du linge contaminé,
{pour expliquer la maladie de Tudor, celle de Scolastique et des autres blanchisseuses qui l’ont suivie de si près dans la tombe ;
: seulement le défaut de constatation et de réfutation péremptoires de ce fait nous prive d’un renseignement scientifique précieux.
; Sans tenir aucun compte du paquet de linge, la maladie de Tudor s’explique encore par les relations qu’il a eues avec la Sainte- Marie où il y avait encore un malade atteint de gastral- 1 gie et de diarrhée ; celle de Scolastique par la proximité de son domicile de la case où Tudor malade a passé la nuit, par la situation de ce domicile en aval et sur le bord du canal où ce
premier cholérique répandait scs déjections et mieux encore par la circonstance que voici : Pour se rendre au lavoir du cimetière, Scolastique, comme les autres Blanchisseuses, passait nécessairement au-devant et à deux pas de la case où Tudor est mort, car il n’y a pas d’autre chemin qui y conduise; le lavoir est situé lui-même sous le vent et à quelques pas de la maison mortuaire. Il y a plus, Scolastique et plusieurs autres blanchisseuses ont visité Tudor avant et après sa mort.
En se plaçant donc au point de vue du système qui passe sous silence le paquet de linge dont il a été cependant si fortement question, on peut encore expliquer d’une manière parfaitement conforme aux données de la science la transmission de la maladie de Tudor à Scolastique, et il est d’autant moins nécessaire d'invoquer les exhalaisons des fosses du cimetière pour rendre compte de la maladie et de la mort des blanchisseuses, que ce n’est point par elles que l’épidémie a commencé, mais bien par Chapes Tudor de qui Tune ou plusieurs d’entre elles l’ont prise pour la transmettre ensuite aux autres. Ce premier cholérique devenait embarrassant : nous verrons comment on s’y est pris pour trancher la difficulté, mais continuons à enregistrer les premières victimes.
3e Cas. — Le 25 octobre, vers l’heure où mourait Scolastique, un enfant noir de douze ans, Colmar Gauthier, dit aussi Basile Galibal, qui habitait la case n° 21, voisine de celle de Tudor, sur le chemin du cimetière, ressentit du malaise et des douleurs de ventre. L’enfant Basile fréquentait Tudor; il l’avait plusieurs fois visité pendant sa maladie et après sa mort. C’était l’heure de son souper quand il commença à être dérangé du ventre. Au lieu de farine de manioc qu’il mangeait ordinairement, sa mère l’envoya chercher un morceau de pain, quelle jugeait meilleur que la farine de manioc pour son mal de ventre. Soins inutiles! l’enfant était lui aussi atteint d un choiera foudroyant; bientôt il tomba en proie aux vomissements, au flux intestinal, aux douleurs de ventre, aux crampes, aux sueurs froides, à Talgidité. Quelques heures après 1 invasion, il était déjà froid et sans pouls et il mourait à trois heures du matin, après sept ou huit heures de maladie.
Cette nouvelle mort émut vivement l’opinion publique; des bruits d’empoisonnement s’élevèrent et le parquet ordonna la visite d’un médecin. Cet honorable confrère, un des médecins.
lit
sans contredit, les plus instruits, les plus distingues du pays, s’en tint à l’examen extérieur ,du cadavre, qui était seul requis, et aux renseignements qui lui lurent donnes et il émit 1 opinion que l’enfant Basile avait succombé à un accès de fièvre pernicieuse algide cholériforme. Sur cet avis, 1 information cessa et l’autopsie ne fut point faite. 11 y a une circonstance qui aurait dû, selon moi, éloigner toute idée de fièvre pernicieuse, c’est que cet enfant , comme les deux premières victimes , était en bonne santé les jours précédents. Nous voyons poindre ici l’opinion qui va malheureusement prévaloir parmi les médecins de la ville, sur la nature d’une maladie, qu’il faudra bien reconnaître pour ce qu’elle est quand il n’en sera plus temps, mais déjà les influences qui voulaient faire croire à une fièvre pernicieuse, étaient en jeu, et je ne doute pas que
Iles renseignements fournis au médecin visiteur ne fussent inspirés par ce même esprit.
Depuis la mort trop significative de Charles Tudor, il était impossible de ne pas entrevoir les graves conséquences que pourrait avoir l’admission à la libre pratique de la Sainte-Marie, et l’idée de rejeter ces conséquences sur les marais, en faisant passer la maladie pour une fièvre pernicieuse, était devenue une des nécessités de la situation si l’on voulait échapper, non pas à la responsabilité, car il ne peut y avoir de responsabilité dans une matière sur laquelle la science, ,et par conséquent la pratique, ne sont ou n’étaient pas, plus l’une que l’autre, parfaitement fixées, mais à l’imputation d’un malheur que la critique peu indulgente de quelques personnes pourrait diriger contre la décision qui avait fait admettre en libre pratique un bâtiment suspect. Il fallait encore faire passer la maladie du marin mort pendant la traversée pour une de ces affections complètement innocentes à l’endroit de la contagion; on déclarera donc qu’il a succombé à une fluxion de poitrine. C’est quatre jours après l’arraisonnement et le diagnostic du médecin visiteur qui concluait à la probabilité d’une fièvre typhoïde, qu’a été faite celte déclaration. Quant aux faits matériels qui pouvaient le mieux expliquer la transmission contagieuse du bâtiment à la ville, ils seront passés sous silence dans les documents officiels, il n’y sera point question du linge provenant de la Sainte-Marie qui a été lavé à terre, ni des rapports de Charles Tudor, la première victime du choléra, avec le bâtiment suspect; son nom ne sera
pas même prononcé et ce ne sera que bien tard qu’une note du commissaire de police nous apprendra que Tudor a succombé à une pleurésie aiguë : « On ne voulait pas que ce fût le » choléra parce qu’on ne voulait pas l’avoir laissé entrer, * a dit excellemment M. Marchai (de Calvi).
Après cela peut-on s’étonner du silence et des restrictions des documents officiels sur des faits qui demandaient des explications catégoriques; peut-on s’étonner des antinomies logiques que nous trouvons partout dans cette triste affaire de l’origine de l’épidémie? Il était si simple de la laisser ce qu’elle était, un événement malheureux qu’on ne pouvait légitimement reprocher au maire comme la conséquence d’un acte entraînant une responsabilité quelconque, car la même chose peut arriver à tout le monde ; chacun peut se tromper avec la meilleure intention de bien faire; en définitive, c’est ainsi que le choléra pénètre partout, on le laisse entrer parce que l’on ne sait pas quand il arrive ; il serait par trop inique de soulever à ce sujet une question de responsabilité; cela était si simple que je me demande comment on a pu se donner tant de peine pour s’engager, sans espoir raisonnable de réussir, dans une autre voie pleine de dangers. Pouvait-il en être autrement des résultats auxquels ont abouti les investigations officielles, quand c’était le maire de la Pointe-à-Pitre qui avait donné l’entrée au bâtiment suspect et les agents du maire qui étaient chargés de constater et d’expliquer les premières suites de cette mesure, telles; par exemple, que la maladie et la mort de Charles Tudor?
Pour comprendre les obstacles qui s’opposaient à la manifestation publique de la vérité, il suffit de citer un fait. « MM. Jouannet et L’Herminier fils, qui les premiers « recon- > nurent le choléra à la Guadeloupe, reçurent l’intimation de » se taire et on alla jusqu’à les menacer de la prison. » (Marchai de Calvi, ouvrage cité, page 311.) Si les tentatives d’intimidation montaient jusque-là, on se demande ce qu’elles devaient être envers les petits et les faibles. Ne soyons pas étonnés si on ne voulait plus rien dire de l’origine de la maladie; les restrictions et le silence sur les faits significatifs ayant trait à l’importation que nous trouvons dans les documents olliciels livrés à la publicité, montrent assez quel est l'esprit qui a présidé à leur rédaction. Si ces faits y sont mentionnés d’une manière vague,
Lit CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE. U3
c’est pour être rejetés en bloc avec de faux bruits venus on ne sait d’où, qui n’avaient pas besoin de réfutation. Si l’on s’en tient à ces documents, l’origine de l’épidémie reste un grimoire indéchiffrable, et les événements de la Guadeloupe pourraient servir d’arguments à ceux qui voudraient prouver qu’on ne sait jamais comment le choléra vient. Il n’y aurait donc pas à s’occuper des documents officiels, s’il n’importait de faire voir l’aspect sous lequel les choses y sont présentées, afin de mieux assurer le triomphe de la vérité en montrant les obstacles qu’elle a eus à vaincre et qui l’ont empêchée de se manifester comme elle aurait dû le faire dès le premier jour. Revenons aux faits.
L’inhumation de Basile se fit le soir du jour de la mort; la cérémonie funèbre fut courte, le convoi marchait à pas accélérés, le mot de choléra circulait tout bas, l’inquiétude était générale. Sitôt après la mort de cet enfant, l’aumônier de l’hospice, M. l’abbé Belmont, qui l’avait assisté, alla, conseillé par une femme courageuse qui avait passé la nuit auprès de l’enfant et avait reconnu dans sa maladie le choléra, pour avoir déjà soigné des cholériques en France, M. l’abbé Belmont alla prévenir M. L’Herminier père. Par une inspiration qu’il a dû regretter depuis, mais qui était certainement puisée dans un sentiment de conciliation, cet éminent médecin crut devoir conseiller le silence à l'égard du mot de choléra qu’il regardait comme hasardé et compromettant pour celui qui le prononçait. Le mot était interdit. On ne voulait pas qu’il fût parlé de choléra, parce que c’était soulever des questions qu’on désirait supprimer : D’où venait le choléra? Comment était-il entré à la Pointeà-Pître? Il n’y avait guère à espérer que l’illusion de l’origine spontanée séduirait beaucoup d’esprits ni qu’elle tiendrait longtemps contre la critique et contre les indices révélateurs de la véritable origine du fléau, qu’il était impossible de supprimer tous, et qui prenaient au contraire plus d’importance par le silence soigneux dont ils étaient l’objet, dans des documents qui devaient se proposer de faire connaître la vérité. Pour moi, ce que je trouve à blâmer et ce que je blâme hautement, ce n’est pas de s’être trompé au début sur la nature et sur les causes de la maladie, mais d’avoir persévéré jusqu’à la fin dans un système que repousse, en présence des faits, le plus simple bon sens et qui était plein de désastreuses conséquences.
Nous venons de voir trois cas pareils par les symptômes, la
marche, la terminaison, trois cas frappés à l’effigie du choléra foudroyant, pour qui le connaît, je dirais presque, pour qui en a seulement entendu parler. Les rapports qu’ont eus entre eux les trois malades expliquent la transmission de la maladie du premier aux deux autres, sans qu’il soit nécessaire d’admettre, comme on l’a dit, que Basile accompagnait Tudor lorsqu’il portait le paquet de linge chez Scolastique, sans qu’il /soit même nécessaire d’admettre que du linge contaminé ait été remis à cette blanchisseuse et lavé par elle. Ceci soit dit, sans rien préjuger, contre un fait rendu vraisemblable par les témoignages qui l’ont appuyé et qui n’ont pas été réfutés. Mais n’importe, l’origine exotique de l’épidémie peut se passer de cet argument et elle n’en sera pas moins évidente. Les rapports de Tudor avec la Sainte-Marie sont certains, ceux de Basile et de Scolastique avec Tudor, pendant sa maladie ou après sa mort, ne le sont pas moins et cela suffit pour expliquer ces trois premiers cas de choléra.
Quant à la Sainte-Marie , un homme mort en mer de fluxion de poitrine, dit-on, sa literie jetée à la mer pour éviter la contagion, qu’est-ce que cela veut dire? Nous voyons descendre de ce navire un jeune noir, qui est allé le visiter et qui meurt le lendemain du choléra, en semant la maladie autour de lui. C’est par le plus grand des hasards que cette particularité, la projection à Ja mer de la literie clu mort, pour éviter la contagion, est arrivée à la connaissance du public : le premier rapport officiel sur l’origine de l’épidémie se garde bien d’en faire mention. La gazette officielle essaie d’expliquer cette omission, qui avait été signalée par le journal l’Avenir , en disant que le rapport avait négligé de mentionner que la literie de l’homme mort avait été jetée à la mer, parce qu’il s’agissait là d’un fait banal en quelque sorte; mais en faisant cette rectification, la gazette officielle oublie elle-même de compléter l’indication omise et de dire que c’était pour éviter la contagion que la literie avait été jetée à la mer. La citation ainsi complétée, il ne s’agit plus d’un fait banal, en accordant qu’il le fût dans le premier cas, mais au contraire d’un fait très-grave, en présence de la déclaration d’une fluxion de poitrine. Mais il faut, quoi qu’on en dise, des circonstances extraordinaires pour qu’on jette, à bord d’un bâtiment, la literie d’un mort à la mer, et, quand on la jette pour éviter la contagion, c’est que, sans doute, il y a lieu de craindre la cou-
tagion. Quelle est donc la maladie dont on pouvait redouter la contagion? Serait-ce la rougeole, la scarlatine ou la variole? Ce n’est pas probable, car tout le monde à bord eût reconnu au moins les exanthèmes de ces maladies et ces symptômes portés à la connaissance du médecin visiteur lui auraient permis de poser un diagnostic certain. Ce ne pouvait être non plus, ni la peste, ni la fièvre jaune, ni le typhus; il suffit de poser la question pour la résoudre ; ces maladies naissent dans des conditions déterminées qui n’existaient pas à bord. La maladie qui va éclater à la Pointe-à-Pitre, en commençant par Charles Tudor, dont on ne nous a pas dit tous les rapports avec la Sainte-Marie, permet de conclure. U y a donc tout lieu de croire que le choléra a été porté à la Pointe-à-Pître par un bâtiment qui l’avait à bord, sans le savoir peut-être , mais sans savoir, à coup sûr, qu’il pouvait le donner au pays où il venait relâcher. Il n’y a pas plus à incriminer le bâtiment que le Maire de la Pointe-à-Pîlre. En fait de maladies contagieuses, il n’y a que celles que l’on communique sciemment et volontairement qui devraient attirer une responsabilité; si nos lois ne vont pas encore jusque-là, il faut espérer qu’elles y arriveront.
Après Scolastique, quatre autres blanchisseuses qui lavaient au même bassin qu’elle sont frappées en quelques jours et meurent rapidement. Toutes ces femmes se sont visitées pendant leur maladie et, comme je l’ai déjà fait remarquer pour Scolastique, elles ne pouvaient se rendre au lavoir commun, sans passer devant les cases habitées par Tudor et Basile, qui sont situées à quelques pas et au vent du lavoir. Trois de ces femmes habitaient en deçà du canal Vatable des maisons éloignées l’une de l’autre; par elles, se faisait déjà la diffusion delà maladie, qu’elles avaient puisée à la même source. — Voici les noms de ces quatre femmes.
4e Cas. — 1° Angélique, rue des Francs-maçons, cour Robert; invasion le 27 octobre au soir, mort le 28 au matin.
2° Marie-Françoise, dite Sans-pareille, rue de Nassau; invasion le 28, mort le 30.
3° Marie-Josèphe, rue de Nazières; invasion le 31 octobre, mort le même jour.
4° Agnès, morte dans les premiers jours de novembre après deux jours de maladie.
A propos de la maladie et de la mort d’Angélique, la pre-
mièrc en date de ces quatre blanchisseuses qui ont suivi dans la tombe, à quelques jours d’intervalle, leur compagne de travail, Scolastique, il a été fortement question de ce paquet de linge de marin, devenu plus tard mystérieux. Angélique, disait-on, était tombée malade en revenant de laver, au bassin du cimetière, un paquet de linge venu d’un bâtiment mouillé sur la rade, et c’était ce même linge que Scolastique avait commencé à laver quand la maladie vint l’arrêter.
Les parents de cette blanchisseuse avaient déclaré au confesseur de la malade qu’elle avait été frappée après avoir lavé dans le bassin du cimetière le linge d'un marin. Le premier rapport officiel sur l’origine de l’épidémie, amené à mentionner les paroles tenues par les parents d’Angélique à son confesseur, constate seulement « que les parents de la blanchisseuse auraient fait connaître à cet ecclésiastique qu’elle était revenue , chez elle malade, après avoir lavé dans les bassins situés au pied du morne du cimetière. » Oui, mais qu’a-t-on dit qu’elle avait lavé, car il est important de le savoir et il a dû en être, il en a été question? Le rapport n’en dit rien. Ainsi nous sommes J sûrs de trouver partout éliminées toutes les circonstances qui se rattachent à un certain ordre de faits. Tudor, Scolastique, Basile, Angélique, le paquet de linge méritaient cependant bien qu’on nous fît connaître les témoignages des premiers jours sur leur : compte et qu’on en donnât une réfutation péremptoire si elle | était possible; jusque-là on était forcément conduitparl’inflexible logique à demander aux faits si graves qui avaient suivi l’arrivée j de la Sainte-Marie à la Pointe-à-Pitre, et particulièrement aux ! relations de la première victime du choléra avec ce bâtiment, : l’explication de l'origine de l’épidémie.
Le 27 octobre, la nommée Victoire Ambroise, voisine de Tudor et de Basile et qui les avait soignés, est atteinte des mêmes symptômes : elle en guérit. Transportée en ville pendant sa convalescence, elle porte le choléra dans la famille où elle est reçue, qui meurt tout entière à l’exception d’une seule personne. 1 Le quartier où fut transportée Victoire est situé au vent de ceux où régnait la maladie et il n’avait eu jusque-là aucun malade; Victoire Ambroise s’était réfugiée dans ce quartier par suite de l’évacuat-rfm ordonnée par l’autorité municipale des rases qui bordent à droite le chemin du cimetière, car elle avait son domicile dans une de ces cases. Cette mesure prouve bien qu'on était
convaincu d’avoir affaire à une fièvre pernicieuse et non pas à une maladie contagieuse.
Le 29 octobre, la mère de l’enfant Basile est atteinte le soir et meurt le lendemain dans la même maison, où trois jours auparavant son enfant mourait dans ses bras.
Le 29 octobre encore, une jeune fille de 15 ans, Tibolos Cétout, qui habitait une case située derrière celle de Basile, qui avait aussi soigné les malades et visité les morts, meurt en quelques heures avec les mêmes symptômes. Le tableau variait peu, ses principaux traits étaient toujours les évacuations gastro-intestinales, le refroidissement du corps, la disparition du pouls, presque tous les malades succombaient en moins de 24 heures, sans aucune espèce de réaction. Tout ceci se passait dans quatre cases voisines l’une de l’autre , situées sur le chemin du cimetière. Tudor, Basile, sa mère veuve Galibat, Victoire Ambroise et Cétout habitaient ces cases. Mme Arsène, Mme Thomas, Jeannette et Francis demeurant aussi sur le chemin du cimetière sont également frappés et succombent après avoir fréquenté les premiers malades.
Au bord du canal Valable où Tudor a été atteint, où Scolastique est morte, nous voyons comme sur la route du cimetière les malades tomber autour des malades et mourir aussi presque tous. C’est dans ces deux points où ont séjourné les deux premiers malades, que se sont formés les deux premiers foyers de l’épidémie.
Le 28 et le 29 octobre, deux noirs sont atteints dans les cases qui entourent celle de Scolastique et tous les deux meurent. MmeX., propriétaire de la case de Scolastique, va chez celle-ci, après sa mort, chercher du linge qu’elle lui avait donné à blanchir; le soir même, elle est prise des symptômes du choléra, dont elle guérit grâce à de prompts secours.
Lucile Pénélope demeurait dans la cour où Tudor a passé la nuit malade, elle l’a visité et a soigné d’autres malades après lui, elle est atteinte le 30 octobre et meurt le lendemain.
Je m’arrête dans cette énumération, que j’ai faite à dessein, pour montrer qu’au commencement de l’épidémie, les premiers malades formaient autant de foyers qui répandaient autour d’eux les germes de la maladie et de la mort.
Pouvons-nous demander à une infection locale la cause d’une épidémie qui a débuté comme je viens de le dire?
Cette infection, celle du cimetière, du canal, des marais, ou toute autre que l’on voudra, est de vieille date, si tant est qu’elle existe; comment serait-elle devenue tout d’un coup si funeste à une époque de parfaite salubrité? La contagion n’a jamais été plus évidente qu’au début de l’épidémie; pour expliquer les nouveaux cas, on pouvait plus tard invoquer le milieu épidémique entendu selon la doctrine de la non-contagion. Mais au commencement, quand il n’y avait encore qu’un ou deux malades, il fallait bien s’en prendre à eux si l’on voyait les personnes qui les approchaient être atteintes les premières ; c'est ce qui est arrivé, non-seulement à la Pointe-à-Pitre, mais dans toutes les communes de la Guadeloupe.
Non, il n y a pas eu d’infection locale, c’est la contagion qui a tout fait dans le choiera de la Guadeloupe. Nous la verrons à l’œuvre, se comportant toujours de la même manière. C’ést elle qui a introduit le choléra dans la ville de la Pointe-à-Pitre, par un bâtiment qui l’apportait de France, sans le savoir. Comme le pollen projeté par la fleur mâle sur la fleur femelle, la semence cholérique répandue au dehors par celui qui le premier l’a reçue va germer partout où elle rencontrera des conditions favorables et bientôt , de proche en proche , elle aura envahi tout le pays. Tudor, Scolastique, Basile, Angélique, sont les premiers anneaux de cette chaîne de cadavres que la main puissante et mystérieuse de la contagion va étendre sur le sol de la Guadeloupe 1
Si j’avais eu la parole dans les conseils publics, j’aurais dit aux promoteurs des idées de fièvre pernicieuse et d’origine locale : abandonnez ces funestes chimères aux douloureuses surprises du premier moment, quand vous eûtes vu entrer, à la suite d’un bâtiment que personne ne savait être contaminé, une maladie nouvelle, encore inconnue dans le pays, mais ne tentez pas de léguer à l’avenir, dépositaire des faits du passé et des enseignements qu’ils contiennent, des explications qu’il ne peut accepter, car cette tentative ne serait plus une erreur involontaire. Écoutons un maître dans l’art de guérir et dans l’art de bien dire : a On prétendrait imposer à la science une telle ex- » plication , on lui ferait subir une telle violence ! on voudrait » lui faire admettre que le choléra est né à la Guadeloupe et » que par conséquent il peut naître partout! On voudrait lui u faire abandonner la doctrine de l’importation qui est la
» seule sauvegarde de l’Europe! Et ceux qui ont à cœui le * salut des peuples, laisseraient passer, sans protestation » énergique, une erreur qui deviendrait une faute la plus » épouvantable que l’on puisse commettre ! » ( Marchai de Calvi, ouvrage cité, page 375.)
Nulle épidémie n’a été plus féconde que celle delà Guadeloupe en faits précis de contagion, malgré les raisons qui ont pu empêcher d’en déterminer un grand nombre, raisons que j’approuve moi-même dans certains cas, qudnd elles n’ont pas pour but de changer l’interprétation des faits et pour conséquence de laisser ignorer des vérités utiles.
Nous verrons le choléra passer successivement de commune en commune, avec les malades ou les objets contaminés, il a traversé la mer avec les bâtiments qui portaient des malades ou des effets cholérisés pour atteindre, l’une après l’autre, les dépendances de Marie-Galante, de la Désirade, des Saintes. Une seule dépendance a été préservée, c’est l’île de Saint-Martin ; elle avait eu la bonne idée de prendre des mesures rigoureuses d’isolement à l’égard d’un bâtiment venant de la Guadeloupe, qui avait eu, pendant sa traversée, plusieurs malades et plusieurs morts du choléra.
Dans le but de prouver que la nouvelle maladie était une fièvre pernicieuse, née dans le pays, on a d’abord passé sous silence, ou atténué par des commentaires complaisants, certains faits graves constatés à la charge du navire importateur.
Cela fait, il devenait plus facile de mettre les premiers cas de choléra considérés comme des cas de fièvre pernicieuse sur le compte des circonstances météorologiques. Des pluies torrentielles succédant à une longue sécheresse auraient développé, dans les marais du faubourg des Abymes, dans le cimetière et dans le canal Vatable, des fermentations nouvelles capables d’engendrer des fièvres de la pire espèce, algides, cholériformes, etc.
Les faits que j’ai rapportés se prêtent peu â ces théories, il est vrai qu’ils sont présentés un peu autrement par ceux qui les ont soutenues, comme nous allons le voir; commençons par Tudor. Autant qu’on a pu, on n’en a pas parlé, mais enfin il a bien fallu expliquer sa maladie et sa mort qui étaient signalées comme le début de l’épidémie. 11 n’en est rien dans celte ma-
nière nouvelle d’écrire l’histoire :Tudor serait mort d’une pleurésie aiguë causée par l’ingestion d’une grande quantité d’eau froide. Ceci résulte d’une enquête faite par le commissaire de police. C’est à n’y pas croire! ® Tudor, dit ce rapport, rentrant à » neuf heures du soir après une représentation, but avant de » se coucher une certaine quantité d’eau froide, on le trans- » porta le lendemain dans la case de sa mère, située chemin du cimetière N° 23. où il succomba à une pleurésie aiguë. »
Il a succombé quelques heures après avoir été porté chez lui, comme nous l’avons vu, et après douze ou treize heures de maladie, mais non pas à une pleurésie aiguë.
L’eau froide par laquelle a été combattu le choléra de Tudor devait avoir une température de 25 à 20° au moins; qui donc a vu des pleurésies aiguës, qui tuent au bout de douze heures, survenir pour avoir bu de l’eau qui n’est pas même fraîche et qui a vu des pleurésies aiguës se manifester par les symptômes d’un choléra foudroyant ? Mais comment le commissaire de police, qui n’est sans doute pas médecin, a-t-il pu formuler, tout seul, cet incroyable diagnostic?
Le médecin qui a vu Tudor, dans ses derniers moments seulement, a diagnostiqué une fièvre pernicieuse avec cholérine, il était difficile d’approcher plus près de la vérité, après avoir vu une seule fois le malade, près d’expirer, dans un pays où le choléra était inconnu.
Mais Tudor est bien mort d’un choléra foudroyant : mes renseignements, à cet égard, sont nombreux, précis et concordants. M. L’Herminier les confirme lui-même, quand il fixe à la date du 22 octobre l’invasion du choléra à la Poinle-à-Pître. Le cas du 22 octobre c’est celui de Tudor, il n’y en avait pas d’autres; tout le monde était d’accord sur ce point. Comment donc une si étrange version d’un fait notoire a-t-elle pu se produire^? C’est assez d’avoir à dire de pareilles erreurs sans les juger. Elles résolvent à elles seules la question de l’origine de l’épidémie avec autant d’évidence qu’aurait pu le faire la manifestation spontanée de toutes les preuves directes qui n’ont pas pu se produire.
L’enfant Basile s’est reposé, le soir qu’il est tombé malade, sur le parapet du pont du cimetière, soit, mais il avait visité et assisté Tudor. La mère de Basile a porté au cimetière le déjeuner de son mari, elle s’est assise auprès de lui pendant son
repas et c’est ce même jour qu’elle est tombée malade; certaines fosses laissaient échapper des exhalaisons inlectes, qui ont pu produire une maladie infectieuse, changée bientôt en choléra. Une explication plus sûre de la maladie de la mère de Basile, c’est quelle avait soigné deux jours auparavant son fds mort du choléra. Quand l'épidémie a paru on ne creusait les fosses ni plus ni moins profondément qu’auparavant et elles n’étaient ni plus ni moins infectes. La transformation en choléra d’une maladie qui aurait été d’abord une fièvre pernicieuse est une bien fragile théorie, qui ne peut guère contenter que ses auteurs. Je ne mentionnerais pas même toutes ces opinions si elles n’avaient trouvé un habile défenseur dans un homme aussi distingué que M. Cuzent, aussi désintéressé que lui dans ces questions de l’origine et de la nature de l’épidémie de la Guadeloupe.
Tudor, le premier cholérique, avait fréquenté le bâtiment où un homme était mort d’une maladie suspecte, Scolastique et Basile avaient visité Tudor, la mère de Basile avait soigné son fils : voilà une filiation morbide qui demandait quelque attention. Si on lui avait accordé celle qu’elle méritait, il n’y aurait pas eu besoin de se donner tant de peine, pour chercher ailleurs la cause de l’épidémie, avec l’assurance de ne pas l’y trouver. Un mot des documents officiels.
Le premier document officiel publié sur l’épidémie est un rapport du chef du service maritime à la Pointe-à Pître, adressé à l’Ordonnateur de la colonie, en date du 18 novembre 1865. Il n'y est parlé ni de Tudor et de ses relations avec la Sainte- Marie, ni de sa maladie et de sa mort, ni de la literie du marin décédé à bord de la Sainte-Marie et jetée à la mer pour éviter la contagion, ni du récit du brigadier de la douane sur l’état sanitaire du navire et le motif de sa relâche, ni du paquet de linge sale lavé par la blanchisseuse Scolastique, qui passait au début de' l’épidémie pour un fait notoire, ni de ce qu’avait lavé la blanchisseuse Angélique revenue malade chez elle et morte si rapidement après avoir passé la journée à laver dans les bassins du cimetière, ni de l’enchaînement si caractérisque des premiers cas de la nouvelle maladie. C’est ce qu’il y avait à expliquer, c’est sur quoi le rapport ne dit rien.
U semble que pour arriver à l’entière manifestation de la \éiité dans cette alïaire, il n y avait qu’à recueillir les faits qui
s’étaient passés sous les yeux de tout le monde; mais il aurait fallu, avant tout, qu’on eut pu parler du choléra et de son importation sans déplaire à personne, il aurait fallu aussi que les idées de fièvre pernicieuse et d’origine locale n’eussent pas été mises en avant avec une si déplorable légèreté, sanctionnées, pour ainsi dire, par une foule d’actes publics, quelles n’eussent pas été soutenues plüs tard avec une persévérance que ne déconcertaient point les ravages d’une épidémie qui se montrait partout assujettie et fidèle à la loi de la contagion; puis il était bien tard pour résoudre certaines questions, quand le bâtiment suspect était parti depuis longtemps, que l’épidémie avait enlevé les meilleurs témoins et que peut-être la crainte de déplaire avait posé le sceau du secret sur bien des livres.
Après le rapport à l’Ordonnateur, sont venues successivement : 2° Une lettre du ministre de la marine et des colonies au gouverneur de la Guadeloupe, en réponse à la lettre de ce fonctionnaire, en date du 8 novembre 1865, qui annonçait l’apparition à la Pointe-à-Pitre d’une épidémie de fièvre pernicieuse algide ; 3° une note émanée du gouverneur de la Guadeloupe, en date du 2 février 1866, annonçant les résultats négatifs d’une enquête extrajudiciaire qui avait été ouverte dans le but d’éclaircir la question de l’origine de l’épidémie. La note explique, comme je l’ai dit, l’omission relative aux objets de literie jetés à la mer qui avait été signalée par le journal l'Avenir de la Pointe-à-Pître. 4° Des renseignements demandés au Mexique sur l’état sanitaire de la Sainte-Marie depuis son départ de la Pointe-à-Pitre; 5° une nouvelle enquête faite à Bordeaux sur le même sujet.
A vrai dire, il importait fort peu de savoir ce qui était advenu à bord de la Sainte-Marie après son départ de la Pointe-à-Pitre, pour l’importance que cela pouvait avoir dans la question de l’origine de l’épidémie. 11 résulte des deux derniers documents que la Sainte-Marie n’a point eu de nouveaux malades depuis son départ de la Pointe-à-Pître le 25 octobre. Mais cela ne change rien aux seules questions qu’il eût été à désirer de voir résoudre : quels ont été les symptômes observés de la maladie de Duveaux et de celle du matelot qui était encore malade à bord au moment de la relâche à la Pointe-à-Pitre? quels ont été tous les rapports quelconques directs ou indirects des premières victimes de l’épidémie, notamment Tudor, Scolastique, Basile
et Angélique avec le bâtiment suspect? que signifie le récit du j brigadier de la douane? Mais, disait-on, la Sainte- Marie \enait I d’un port non contaminé, comment aurait-elle eu des malades I du choléra?
Le choléra régnait en France à l’époque du départ de la Sainte-Marie, cela suffirait pour qu’une grande ville commerciale comme Bordeaux qui est en relation avec presque toutes les parties du territoire ne pût pas être à coup sûr considérée comme indemne; mais de plus il y a eu des cas et des décès de choléra à Bordeaux pendant l’année 1865 (Marchai de Calvi, ouvrage cité, page 308.). Il y en a eu plusieurs cas à la (in de l’été, en ville et à l’hôpital Saint-André, notamment celui d’une jeune servante venue de Toulon où régnait alors une épidémie I de choléra, qui est morte de cette maladie à l’hôpital Saint- Anclré en arrivant à Bordeaux. (Renseignements recueillis par moi-même à l’hôpital Saint-André.)
Le journal l’Avenir de la Pointe-à-Pître, qui dans cette question du choléra s’est montré, à son honneur mais aussi à ses risques et périls, passionné pour la vérité, après avoir publié la note officielle du 2 février 1866, la fait suivre d’une vive polé-
I inique, fortement empreinte de la pensée commune, quoique voilée d’euphémismes, et il termine en émettant ce vœu, qui était celui de tout le monde : « Nous pensons qu’il serait de la » plus haute importance, dans le but d’arriver à la découverte » de la vérité, de faire connaître à toute la colonie, qui y est si » directement intéressée, de publier tous les documents, toutes » les lettres qui se rattachent à la relâche ici de la Sainte-Marie , » ainsi que l'enquête extrajudiciaire à laquelle il a été pro- » cédé. » Si ce dossier de l’épidémie n’a pas été porté à la con-
Ii naissance du public, on en a conclu qu’il n’était pas justificatif, (■ car on ne pouvait douter du désir de l’administration de mettre i fin aux discussions passionnées qui retentissaient dans la presse ■ locale et divisaient douloureusement l’opinion publique.
Sur le fait si important du linge contaminé qui aurait introduit le choléra à la Pointe-à-Pitre, je ne connais que l’énonciation suivante qui ait été publiée dans la presse locale et en même temps combattue publiquement dans un livre. Voici cette pièce et les arguments qui lui ont été opposés :
On lit dans le journal l’Avenir, de la Pointe-à Pitre, du 19 décembre 1865 : « Le samedi 21 octobre dernier, quatre
» jeunes gens de la classe noire s’embarquaient à la Pointe- » à-Pitre dans un canot et allaient à bord d’un navire, arrivé la » veille, pour y demander du travail. Ils n’en trouvèrent point,
» mais il leur fut envoyé, par-dessus le bord, un paquet de > linge avec recommandation de le faire laver par une des les- » sivières de la Pointe-à-Pitre. Ce paquet de linge fut remis à » une d’elles et, le lendemain, celui qui l’avait porté, mourait » de l’épidémie. »
« Quelques jours plus tard les trois autres individus étaient » frappés également. Quant à la lessivière, elle succomba une « des premières et tout le monde sait qu’il en mourut subitement d sept ou huit. Ce fut dans la source placée au bas du morne du * cimetière que le linge fut lavé, b
4 Celui qui le porta à la lessivière avait pour père le nommé » Charles, qui réside à la Pointe-à-Pître, mais qui vient tra- » vailler à la coupe des bois sur l’habitation Lucadou, apparte- j b nant à MM. Soûlez. » (Extraitd’une lettre adressée au journal » l'Avenir par M. Pélissier de Montémont.)
Après avoir cité ce passage M. Cuzent (même ouvrage, p. 95 ) ajoute ce qui suit : « Mandé au parquet 1 le nommé Charles défi clara être le père deTudor, le danseur de corde mort le 23 oc- » tobre sur le chemin du cimetière. — On lui a dit que son b fils était allé avec des amis à bord d’un navire mouillé en tête » de rade, qu’on lui avait remis un paquet de linge sale, pour » le donner à la femme Colas (Scolastique), morte depuis. > i Mon fils, ajouta Charles, devait retourner le soir au navire : » pour y faire une barbe, c’est-à-dire enterrer un homme mort,
» moyennant une certaine somme , mais tout cela m’a été ra- » conté et j’ignore ce qu’il peut y avoir de vrai dans ce récit. » j « Lorsque j’ai vu mon fils il ne parlait plus. Quand on vint me » prévenir à l’habitation qu’il était bien malade, je me mis aus- • » sitôt en route et, à mon arrivée, il était mourant, ne pouvant » plus me répondre , me reconnaissant à peine. »
Remarquons que cette déclaration confirme plutôt qu elle ne réfute le fait du linge apporté du bâtiment et remis par 1 udor à la blanchisseuse Scolastique. Remarquons encore que le faux
1. Était-il besoin du parquet pour connaître la vérité? Les inconvénients d-’ co modo d’enquête sautent aux yeux.
bruit, celui de l’enterrement d’un homme mort en rade abord
LE CHÛLEhA DE LA GUADELOUPE.
de ce bâtiment, bruit qui avait, celui-lâ, une origine fort suspecte , est énoncé par Charles lui-même, tandis que 1 enquête ne nous donne pas sa réponse textuelle et parle pour lui quand il s’agit du linge et des circonstances qui s’y rapportent. Quels étaient ces amis? Qui lui a dit cela? Comment 1 information a-t-elle omis de s’enquérir des circonstances d’un fait dont tout le monde sent l’importance et qui avait une notoriété acquise au commencement de l’épidémie dans le quartier où vivait Tudor ; comment néglige-t-elle de faire connaître les explications qui ont dû être données par Charles et les autres témoignages entendus sur les mêmes faits ?
Je laisse de côté quelques autres incidents qui témoignent tous en faveur de l’importation, mais dont la discussion serait par trop pénible ou désagréable.
Dans un livre qui porte la marque du talent, comme tout ce qui sort de sa plume, un éminent médecin, qui est en même temps un écrivain distingué et un orateur de premier ordre, a porté sur les faits de la Guadeloupe les jugements suivants :
« Je n’ai pas d’autre intérêt dans le débat que celui de la » science et de l’humanité! Il ne s’agit pas de récriminer et » d’accuser. A quoi bon? Plût au ciel que ce litige pût être » dégagé de la question des personnes ! Je suis de ceux qui » aiment mieux louer que blâmer. »
« Les fureurs du fléau furent dépassées par le dévouement de » tous et d’abord des autorités locales, en l’honneur desquelles » M. Vallée 1 lui-même, qui ne les avait pas ménagées, déclara » qu’il était prêt à signer des deux mains une adresse de re- » connaissance publique. »
« Le gouverneur, M. de Lormel, dans l’ile tout entière suc- » cessivement envahie, le maire, M. Picard, dans la ville rava- » gée, étaient partout à la fois, et l’on cite particulièrement une » sœur de ce dernier, comme s’étant élevée à ce degré de cha- » ri té et d’abnégation, qui laisse une trace ineffaçable dans la » mémoire d’une population. »
« Voilà ce que je suis heureux de reconnaître. Quant à exo- » nérer le maire d’avoir de sa propre autorité , sans l’avis de la
1. Rédacteur en chef du journal l’Avenir de la Pointe-à-Pltre, qui, dans les questions d’origine et de nature de l’épidémie, a toujours détendu la bonne cause.
LE CHOLÈ11A DK LA GUADELOUPE.
» commission sanitaire, accordé la libre pratique h un navire p qui arrivait sous pavillon jaune d’une terre infectée par le » choléra ; quant à admettre que ce navire ne portait pas et n’a s pas introduit le choléra, qui éclata aussitôt son arrivée, au » milieu des conditions exceptionnellement favorables de la santé p publique ; quant à convenir que le choléra de la Pointe-à-Pî- » Ire est né sur place et qu’il peut naître en tout pays ; cela ne » m’est point permis, parce que la science y est engagée , aussi » bien que l’humanité, aussi bien que l’avenir auquel il importe > qu’une si terrible leçon ne soit pas perdue. »
« C’est pourquoi je vais examiner de près et avec détail tout » ce qui se rapporte à la Sainte-Marie en avertissant le lecteur p que ce n’est point le seul navire qui ait pu introduire le cho- » léraà la Guadeloupe l. »
« C’est le 20 octobre 1865, m’écrit M. L’Herminier fils, qu’en » voyant entrer un navire portant le pavillon jaune, signe de » mort et de quarantaine, quelques personnes commencèrent » à parler du choléra, le disant à bord de ce navire. » (Le rapport du brigadier de la douane avait donné l’éveil.) * M. Dupont, » qui devait être une des premières victimes, me dit à moi-même : p Vous qui vous plaignez de manquer de malades, vous allez » avoir de la besogne. À quoi je répondis : Vous choisissez mal, » car de toutes les épidémies le choléra est peut-être la seule que » nous n’aurons jamais ici. »
« Le navire était la Sainte-Marie destinée à une si triste » célébrité. Il venait de Bordeaux et allait au Mexique, à Mata- » moros , ayant du lest et une bonne partie de son chargeb ment. »
« Il venait en relâche, dans notre port, sous prétexte que » son lest était insuffisant ; la preuve que ce n’était pas le vrai » motif, c’est qu’il ne prit ici qu’une quarantaine de tonneaux » de lest. »
« La Sainte-Marie avait jeté à la mer un individu que le médeb cin arraisonneur ou visiteur suppose mort de (lèvre typhoïde et » avait encore à son bord un homme alïecté, dit le rapport du d médecin, de gastralgie, avec vomissement et diarrhée. Etrange
i. Ici M. Marchai a été induit en erreur et je cesse d’être de son avis quanta la possibilité que le choléra ait été introduit par d’autres bâtiments. 11 n’en est aucun autre, comme nous le verrons, qui puisse être soupçonné avec quelque apparcnco do raison.
> gastralgie! En outre, le capitaine avait fait jeter la literie » du mort à la mer, afin, dit-il, d éviter la contagion. »
<i On assurait que le second du navire avait déclaré au bii- » gadier de la douane, qui l’avait consigné dans son procès- » verbal, que le capitaine avait relâché, parce qu’il avait à bord » une maladie qui avait démoralisé l’équipage. »
c On a prétendu qu’il ne pouvait avoir porté le choléra, at- , tendu qu’il venait d’un port non contaminé, Bordeaux. Il » venait de France et cela suffisait. » Nous avons vu que Bordeaux a eu des cas de choléra vers l’époque du départ de la Sainte-Marie. « À mes yeux, il n’est point du tout nécessaire » de prouver que le navire accusé d’avoir importé la maladie » ait eu des morts ou des malades. L’ Anne -Marie , partie de la b Havane, où régnait la lièvre jaune, arrive à Saint-Nazaire b sans avoir perdu un seul homme. On ouvre les panneaux et » on prend des journaliers pour décharger le navire. Il en » meurt un certain nombre de la lièvre jaune. À-t-on songé et a pouvait-on songer à chercher ailleurs que dans l’Anne-Marie a l’explication de la mort de ces hommes par la fièvre j> jaune ? »
Sans doute on ne le pouvait pas raisonnablement, mais s’il y avait eu de puissants intérêts personnels en jeu, qui peut assurer qu’on n’eût pas cherché à faire passer la fièvre jaune pour une autre maladie quelconque due à une cause différente? L’origine de la maladie ne pouvait pas être contestée ; mais après avoir lu tout ce qui se rapporte à la petite épidémie de Saint-Nazaire, je me demande si, en effet, il s’agissait bien de la fièvre jaune légitime, et non pas de cette maladie, essentiellement contagieuse, beaucoup plus contagieuse que ne paraît l’être la fièvre jaune dans les circonstances ordinaires, de cette maladie que Rockoux a appelée typhus amaril. Je sais que l’essentialité du typhus amaril, comme maladie distincte de la fièvre jaune, n’a point été généralement admise et qu’elle n’a guère survécu au livre de Rochoux. Je sais aussi que les idées de ce médecin sur la fièvre jaune, qu’il considère comme une gastrite suraiguë, ne sont pas acceptables; la fièvre jaune est bien un typhus, mais peut-être y en a-t-il deux espèces voisines l’une de l’autre, typhus amaril et lièvre jaune: dans ce point de vue, il y aurait deux espèces nosologiques voisines, le typhus amaril et la lièvre jaune, qui seraient l’un à l’autre à peu près
cc que le typhus d’Europe est à notre fièvre typhoïde. Toujours est-il que la fièvre jaune, telle qu’on l’observe à terre aux Antilles, offre rarement un caractère contagieux aussi prononcé que celui qui s’est manifesté dans l’épidémie de Saint-Nazaire. L M. Marchai continue ainsi :
« Un cas important est celui du nommé Auguste, qui, d'après » ce que m’a affirmé sa propre sœur, avait été à bord de la » Sainte-Marie sur une des gabares qui portaient du lest à ce » navire, et toujours d’après le rapport’ de sa sœur, qui n’avait » aucun intérêt à tromper , il en avait rapporté du linge. »
Si la Sainte-Marie a fait laver du linge à la Pointre-à-Pitre, il est à peine compréhensible qu’on n’en ait point parlé si l’on voulait nous éclairer sur la cause de l’épidémie. Or, j’ai appris aussi, moi, de source certaine, que la Sainte-Marie a fait laver du linge pendant sa relâche dans ce port. « Une enquête locale » fut ordonnée, et voici à quoi elle se réduisit, d’après un article » de la Gazette officielle de la colonie : « Une enquête exlra- » judiciaire a été ouverte. Cette enquête n’a confirmé aucune » des suppositions ayant trouvé créance qui pouvaient avoir » quelque gravité, telles, par exemple, que l’enterrement clans destin d’un cadavre , la mort des gabariers qui avaient eu » des rapports avec la Sainte-Marie ou des lessivières qui » avaient lavé des linges provenant de ce bâtiment, et enfin le i conflit qui se serait produit entre le maire et le chef du ser- » vice maritime à la Pointe-à-Pitre sur l’opportunité de l’adb mission à la libre pratique de la Sainte-Marie. Aucun désac- » cord ne s’est élevé sur ce point qui n’a pas fait question; et,
» quant aux autres faits, nul des témoins entendus n’a rapporté * que des on-dit sans consistance aucune et comme il s’en » répand en si grand nombre dans cfe semblables circonstances. j> Après cette enquête, on ne sait donc de la Sainte-Marie rien » qui confirme ou aggrave les renseignements consignés dans » le rapport du chef du service maritime qui a été publié, si » ce n’est qu’il a omis de mentionner dans ce rapport, parce » qu’il s’agissait d’une pratique banale en quelque sorte, que » l’inventaire des effets du matelot mort pendant la traversée » portait, en caractères d’ailleurs pareils à 1 écriture de tout le » document, que la literie du mort avait été jetée à la mer. »
Puis l’auteur ajoute: « Est-ce là une enquête? Je vois des b assertions, pas un témoignage. Du nommé Tudor, frappé
» le premier après l’arrivée de la Sainte-Maris, pas un mot. i Comment le chef du service maritime oublie-t-il de mention - » ner sur son rapport que la literie du mort a été jetée à la » mer? Et comment l’article de la Gazette ofjicielle omet-il de » dire, à son tour, que c’est pour éviter la contagion que la » literie a été jetée à la mer? Pourquoi ces restrictions?
» L’enquête faite à Bordeaux sur une série de questions » posées par le gouverneur de la Guadeloupe est encore moins » satisfaisante ; je dis plus, par les erreurs manifestes qu’il ren- » ferme, le rapport sur cette enquête devient une charge accat Liante pour la Sainte-Marie
i Je suis étranger aux passions soulevées dans le pays par » l’apparition du choléra et personnellement désintéressé dans 5 le débat. Je m’efforce de résoudre un problème d’un intérêt r capital, celui de l’importation du choléra en général. Je b trouve un cas constaté d’importation, j’étudie les éléments » dont il se compose en les considérant en eux-mêmes avec toute liberté, mais sans parti pris, et je dis que le document » dont il s’agit est plus que suspect.
» Le capitaine avance, dans une lettre à son armateur corn- » prise dans le rapport, qu’il a perdu son maître d’équipage » Duveaux (Jean) d’une lluxion de poitrine. Voilà ce qui suffib raità discréditer l’ensemble du rapport. Qu’avait dit le méde- » cin arraisonneur? Qu’uu homme était mort d’une maladie » mal observée par le capitaine et que lui, médecin, supposait » avoir été une fièvre typhoïde. Et le capitaine, après coup, » déclare purement et simplement comme allant de 'soi que b cette maladie était une fluxion de poitrine. La description des b symptômes aurait-elle laissé le médecin dans le doute s’il se b fût agi d’une lluxion de poitrine? L’erreur est audacieuse et » flagrante. Et l’on publie un pareil rapport! Triste défense, b aussi accablante qu’une condamnation !
» Partie de la Guadeloupe le 2o octobre, la Sainte-Marie b arrive à Matamoros (Mexique) le 1 1 novembre sans évé-
1. U y a plusieurs sortes d'enquêtes, entre autres, celles qui ont pour but de faire connaître la vérité et celles qui ont pour but de l’ensevelir et de l'enterrer. •Ce n’est certainement pas ce dernier but que se sont propose les enquêtes faites à la Guadeloupe, pour découvrir l'origine de l’épidémie, mais aux omissions si graves que présentent ces enquêtes, aux conclusions si incompréhensiblement négatives auxquelles elles ont abouti relativement à l’origine exotique de la maladie, on pourrait s’y méprendre.
» nement remarquable, c’est-à-dire pour ce qui nous touche, f » sans morts ni maladies. Cela n’a rien de survenant et ne d prouve pas que le choléra n’eût pas été à bord de la Sainte- il » Marie avant l'arrivée à la Pointe-à-Pitre. Un matelot était f n mort et un autre avait été malade ; deux sur dix, c’e.,t un tri- J » but plus que suffisant, et il n’est pas absolument nécessaire 1 » que tout un équipage ou toute une population soient atteints j » et exterminés pour qu’il demeure prouvé qu’une ville et qu’un j » navire ont été en proie au choléra.
» Le sac du maître d’équipage, mort sur la Sainte-Marie , est 1 » resté pendant plus de quatre mois à bord du trois-mâts Vera- 9 » Gruzana, et personne de l’équipage n’a été atteint de maladie « pouvant donner quelque crainte de contagion. 11 ne serait j « point étonnant que le sac, fermé et bouclé, n’eût pas coraraui niqué la maladie sur la Vera- Gruzana , tandis qu’il aurait » concouru à infecter la Pointe-à-Pitre où il a dû être ouvert j » pour l’inventaire. »
Il ne me paraît pas probable que le linge contenu dans le sacl déposé dans les bureaux de la marine ait contribué à infecter la Pointe-à-Pitre, puisque aucune des personnes qui ont assisté à l’inventaire n’a été malade. Mais le sac contenait-il le linge ■ sale du malade?
Le rapport à l’ordonnateur dit , en parlant de ce sac : t Le n linge sale y était compris. » Puis plus loin : « Le linge du I » mort n’a pas été lavé, puisque tous ses effets ont été déposés J » au bureau de l’inscription maritime. » Comment le capitaine 1 aurait-il pu renfermer dans le même sac le linge propre et celui j qui avait servi pendant la maladie et qui devait être suspect de j contagion comme les objets de literie eux-mêmes; comment I l’aurait-il pu alors qu’il faisait jeter ces derniers à la mer pour j éviter la contagion? Si l’on veut tout concilier, mais c’est bien difficile, il faut admettre que le malade ne s’est pas servi, pendant sa maladie, du linge qui lui appartenait. L’hypothèse que je fais ici est tout à fait nécessaire , car il résulte de renseignements qui m’ont été donnés à Bordeaux par un homme qui était embarqué sur la Sainte-Marie pendant cette campagne, que la literie et le linge qui avaient servi à Duveaux pendant sa maladie étaient remplis de ses déjections. Or, il ne peut être venu à l’idee de personne de renfermer un tel linge parmi celui qui était propre. Ces renseignements m’ont été donnés avec d aucres que
LE CHOLÉRA DE LA GUADELOUPE. Ml
je ne crois pas nécessaire de rapporter. Mais ce linge de la maladie, que nous sommes obligés de supposer ne pas avoir appartenu au malade, qu’est-il devenu? On s y perd, quand il eût été si facile de faire la lumière. Et le linge de 1 homme qui était encore malade à bord a-t-il été lavé ou ne 1 a-t-il pas été ? 11 aurait pu aussi lui communiquer la contagion, car nous n’avons pas été bien édifiés sur la nature de la maladie dont cet homme était atteint, et les indications fournies par les médecins n’éloignent nullement l’idée du choléra. Ces questions se posaient aux investigations de l’enquête officielle, et si leur solution par l’enquête n’est pas indispensable pour savoir comment le choléra est arrivé à la Pointe-à-Pitre, il est certain qu’elle eût mis (in à bien des discussions.il est d’ailleurs établi que la Sainte-Marie a fait laver du linge à la Pointe-à-Pître.
2. — L’assemblée médicale de la Pointre-à- Pitre. — Le conseil d’hygiène et de salubrité publiques. — Visite du gouverneur et du médecin en chef de la colonie sur le théâtre de l’épidémie. — Le jury médical.
Le 28 octobre est une date mémorable dans l’histoire de l’épidémie; c’est le jour où elle a reçu, en quelque sorte officiellement, le nom de fièvre pernicieuse algide.
Les médecins de la Pointre-à-Pilre, convoqués ce jour-là par le maire, se réunirent au nombre de huit, sous sa présidence, pour délibérer sur la nature de la maladie.
L'idée de la fièvre pernicieuse l’emporta. Dès qu’il put prévoir ce résultat, un des médecins présents se retira pour n’avoir pas à signer le procès-verbal de la délibération, qui allait consacrer en quelque sorte le nom de fièvre pernicieuse. Ce trait de courage et de bon exemple est de M. le docteur Jouannet. On aurait aimé à voir ce confesseur de la vérité à sa première heure compris parmi les médecins de la ville qui ont reçu une récompense méritée pour leur dévouement pendant l’épidémie. M. le docteur L’Herminier fils avait également, vers la même époque, reconnu le choléra, et il a les mêmes droits à la gratitude du pays pour avoir défendu avec énergie cette opinion qui est la vérité même.
On voulait proscrire l’idée du choléra. Un des partisans les plus décidés delà fièvre pernicieuse formulait ainsi son opinion : fièvre pernicieuse cholériforme sans choléra.
Le procès-verbal de la délibération baptisait définitivement l’épidémie du nom de fièvre pernicieuse algide; cette pièce reçut une grande publicité; elle fut lue aux fidèles dans l’église et ne manqua pas d’aviver l’opposition contre les idées de fièvre pernicieuse et d’origine locale qui jusque-là n’avaient pas eu la prétention de s’imposer à l’opinion.
Voici le procès-verbal de cette importante délibération :
« En présence de l’émotion causée en ville par quelques cas » rapides et mortels d’une maladie caractérisée par des vomis- » sements, des selles fréquentes et séreuses et du refroidissement,
» et dans une localité circonscrite au nord de la ville et plus J » particulièrement entre le chemin du cimetière et le canal » Vatable, les médecins de la Pointe-à-Pitre ont été convoqués i, » par M. le maire, en l’hôtel de la mairie, dans le but d’éclairer « » l’autorité municipale sur la situation sanitaire afin que le » conseil d’hygiène publique puisse aviser, dans la réunion de i d lundi, aux mesures à prendre.
» Après une discussion approfondie , où chacun a posé les d faits qu’il a observés du 22 au 28 courant, les médecins ont j reconnu dans l’affection régnante une fièvre pernicieuse » algide.
» Sans invoquer l’influence du choléra, qui règne actuelle- » ment en France et qui n’a pu nous arriver par aucune des 1
b voies ordinaires de transmission l, la commission trouve, -J
» dans les conditions exceptionnelles d’humidité surabondante | b et continue jointes à l’élévation des plus hautes marées ainsi b qu’au mauvais état des habitations, l’explication naturelle j
b des cas de mortalité qui se sont produits. Elle laisse au con- ,
b seil d’hygiène publique et de salubrité le soin de prendre les j » mesures nécessaires pour remédier au mal.
» Pointe-à-Pître, le 28 octobre 1865.
d Pour copie conforme :
» Le maire ,
» Signé : E. Picard. »
1. Étrange affirmation. Les faits relatifs à l’importation étaient, pensait-on sans doute, bien et dûment enterrés ; ou bien il faut admettre que le rédacteur du procès-verbal ignorait complètement co qui se passait à la Pointe-à-Pitre. Quel
Au sortir de la réunion, M. le docteur L’IIerminier pere alla voir deux malades et revint en disant : « C’est bien le choiera, p Dès ce moment son opinion parut fixée.
L’acte du 28 octobre a eu de graves conséquences; il a ouvert la voie dans laquelle devait nécessairement s’engager l’administration et, à une époque où des mesures énergiques de prophylaxie bien entendue eussent peut-être préservé la colonie d’un grand malheur, on a laissé le champ libre à la contagion pour s’appliquer à combattre le fantôme de l’infection locale, l’infection paludéenne non contagieuse, car le choléra a aussi son genre d’infection essentiellement différente de celle-là et qui n’est pas autre chose que la contagion médiate par l’air et les objets contaminés.
Loin de moi la pensée de vouloir blesser les susceptibilités des honorables confrères de la Pointe-à-Pître. Je respecte les convictions et ne veux élever de critique contre personne, mais je m’empare des faits qui, par leur importance, ne peuvent pas être passés sous silence afin que la responsabilité n’en soit pas imputée à ceux qui ne l’ont pas méritée.
C’est ce qui a eu lieu presque dès le commencement de l’épidémie L Des articles de journaux ont nommé la médecine officielle en la faisant responsable. Je n’ai point à m’occuper du rôle de la médecine officielle pendant l’épidémie, n’y ayant eu aucune part dirigeante, mais c’est pour moi un devoir de justice d’établir, par l’exposition exacte des faits, qu’elle n’a pas inventé le nom de fièvre pernicieuse donné à l’épidémie ni son origine . locale et que les conséquences de ces premières erreurs ne peuvent lui être imputées.
Le conseil d’hygiène et de salubrité publiques de l’arrondissement de la Pointre- à-Pitre, s’inspirant des idées qui avaient prévalu dans l’assemblée médicale du 28 octobre, décida l’évacuation des cases habitées du chemin du cimetière. C’était le 30 octobre.
L’exécution de cette mesure eut lieu dès le lendemain par les soins de l’autorité municipale. La manière dont elle fut prati-
était donc le cas de choléra du 22 octobre, si ce n’était celui de Tudor, et où Tudor a-t-il pris le choléra, si ce n’est dans ses rapports avec le bâtiment où un homme étau mort d’une maladie dont on ne nous a pas dit la nature, mais que les événements qui ont suivi nous font suffisamment connaitre ?