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— L'air comprimé trouve surtout sou application dans le creusement des puits de mines et dans la construction des piles de ponts en rivière.
Dans l'un et l'autre cas, le principe consiste à enfoncer des tubes en fonte ou en tôle de 3 mètres de diamètre, environ dans lesquels on fait pénétrer des ouvriers après avoir refoulé l'eau à la base du tube, au moyen de l'air comprimé. On comprend dès l'abord que le passage de l'extérieur, où la pression est normale, dans le tube, où l'air est comprimé à un certain nombre d'atmosphères, ne saurait se faire d'une façon immédiate sans inconvénients graves pour la santé. Il en est de même pour le retour à la pression naturelle. — Aussi les ouvriers sont-ils reçus, avant d'entrer ou de sortir, dans une chambre intermédiaire entre le puits et l'atmosphère extérieure, où ils sont soumis, suivant le cas, à la condensation ou à la décompression graduelle de l'air. — Cette chambre d'équilibre ou chambre à air, établie à l'extrémité supérieure du tube ou cheminée de descente, consiste en un cylindre de fonte fermé en haut ou en bas par des portes ou clapets s'ouvrant à charnière ; la supérieure de dehors en dedans et l'inférieure
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de dedans en dehors. Ces clapets ont des dimensions assez grandes pour livrer passage aux hommes et aux caisses contenant des déblais. La chambre est en général traversée par deux tuyaux, l'un pour introduire l'air dans le puits, et l'autre pour donner, dans certains cas, issue à l'eau et mettre le terrain à sec. Enfin chacune de ses parois opposées est munie d'un robinet dont l'usage est d'établir alternativement la communication de cette cavité avec le puits ou avec l'air extérieur.
L'équilibration d'entrée ou de sortie des ouvriers se fait, par un véritable éclusement de l'air. Pour bien comprendre dans quelles conditions doit se faire une pareille équilibration, nous allons faire connaître les effets physiologiques et pathologiques de l'air comprimé sur l'organisme, au moment de l'entrée et de la sortie des ouvriers.
Les premiers effets de la compression de l'air sur l'organisme sont, le refoulement d'abord, puis la condensation de l'air contenu dans les voies aériennes, occasionnant du bourdonnement et des tintements d'oreille, de la tension de la membrane du tympan avec obtusion, puis acuité de l'ouïe ; de la tension et des douleurs vives aux régions sus-orbitaires et frontales; une ampliation plus considérable des cellules pulmonaires, et à sa suite une respiration d'abord rapide, mais bientôt lente et plus facile.
L'air comprimé, dit Foley, aplatit, en raison de sa force d'expansion, la muqueuse qui tapisse les cavités nasales et pharyngiennes; de là une ampliation de ces cavités, qui résonnent et vibrent avec un éclat métallique dans la phonation. Cette même puissance agissant sur les muscles délicats que renferment les lèvres, les bords du larynx, le voile du palais et les narines, gêne et paralyse en. quelque sorte leur action : aussi certaines personnes ne peuvent pas parler, et tout le monde perd la faculté de sif-
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lier. Par cette raison, le goût, l'odorat, diminuent ou disparaissent dans l'air des tubes ; la peau elle-même, quoique plus résistante, y perd la finesse du tact. »
Mais bientôt les sécrétions cutanées augmentent; en même temps les mouvements musculaires deviennent plus faciles ; les ouvriers travaillent dans les tubes sans fatigue et ne ressentent aucun essoufflement.
La rapidité des combustions interstitielles de l'organisme entraîne chez eux la sensation profonde de la faim ; les expériences de Paul Bert démontrent en effet que la richesse ^n oxygène du sang artériel est en raison directe de la pression. Comme on le voit, les inconvénients de la compression de l'air se résument en de simples effets physiologiques qui peuvent disparaître avec l'habitude de descendre dans les tubes. — Mais il arrive souvent que les ouvriers sont sujets, dans les puits, à de l'irritation des bronches, à des accidents gastriques et nerveux que quelques auteurs, Hermel entre autres, regardent surtout comme la conséquence de troubles survenus dans l'hématose, par la viciation de l'air dans les caissons. Cet air peut être en effet vicié 1° par l'acide carbonique provenant de la respiration des hommes et dont l'exhalation est augmentée par le travail musculaire ; 2° par les vapeurs fumeuses et les produits empyreumatiques de la combustion incomplète des bougies et des lampes. Bucquoy a constaté la présence, en quantité assez notable, d'acide carbonique et d'oxyde de carbone principalement dans l'air des puits où l'on ne se trouve point en présence de l'eau. Mais, dans les travaux tubulaires des ponts, la présence de l'eau dans le fond des caissons est une source d'absorption de l'acide carbonique, et comme elle communique par infiltration avec le reste du fleuve, le gaz nuisible se répand, par diffusion, dans le liquide environnant.
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Sans parler ici des accidents, rares aujourd'hui, qui surviennent dans les tubes à la suite des manœuvres d'extraction des déblais (rupture des câbles, chute des échelles, chute des graviers provenant des déblais, etc.), nous ajouterons que le mouvement professionnel entraîne quelquefois chez les ouvriers des congestions locales avec douleur plus ou moins intense dans les muscles, de l'empâtement périarticulaire principalement du coude, des épaules et du genou, des crampes dans les membres inférieurs, tous phénomènes qui s'accusent surtout avec un degré élevé de compression de l'air. Si l'on compare ces accidents à ceux que P. Bert a constatés chez les lapins par une pression énorme, on serait tenté d'accuser ici la . surcharge d'oxygène dans le liquide sanguin.
Mais c'est surtout le retour à la pression normale qui détermine les troubles les plus graves et peut occasionner subitement la mort. La précipitation vers l'extérieur de l'air condensé outre mesure dans les tissus, la rupture de l'équilibre entre les gaz et les divers liquides organiques, telles sont les principales causes des accidents par- dessus tout redoutables aux ouvriers : On ne paye qu'en sortant, disent-ils. — Au moment de la sortie, en effet, l'air s'échappe du conduit auditif, parfois avec un véritable bruit de sifflement et de glouglou; le vide se fait dans les différentes cavités respiratoires ou autres ; sous l'influence d'une véritable aspiration, il y a un afflux subit du sang et des liquides dans les muqueuses et les tissus. De là des congestions dans l'oreille se manifestant par des otalgies intolérables et parfois de la surdité; de là des hémorrhagies du nez, des congestions des muqueuses naso-buccalesavec coryza et angine ; de là des congestions et apoplexies pulmonaires, des hémoptysies, des congestions vers le foie, la rate et les principaux organes in-
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ternes ; de là, enfin, ïa congestion et l'apoplexie cérébrale : un sang rutilant, en effet, surchargé d'oxygène, est refoulé vers les centres nerveux, et ce refoulement, véritable choc en retour, peut se manifester d'une manière foudroyante. — Du côté de la peau, on a observé une sensation de chaleur plus ou moins intense, parfois acre et mordicante, avec une transpiration plus ou moins abondante ; d'autres fois, c'est une démangeaison pénible, brûlante, intolérable, qui oblige à se gratter. Les ouvriers nomment puces cette horrible sensation qui rarement disparaît sans l'intervention d'une sorte de sueur. — Du côté des muscles, la courbature s'affirme en se généralisant ; ou bien la fatigue et la congestion frappent ceux d'entre eux qui ont le plus fonctionné : « C'est ainsi, ditFoley, que le bêcheur, qui du pied enfonce constamment son outil dans la glaise, est frappé dans les muscles extenseurs de la jambe; le piocheur, qui tour à tour baisse et lève son instrument, l'est aux muscles de l'épaule (deltoïde, pectoraux, grand dorsal) ; le déblayeur, dans le genou gauche; l'homme du frein, à la région mammaire, et son compagnon dans les bras. »
Les expériences de Paul Bert viennent jeter un jour tout nouveau sur la véritable étiologie de la plupart de ces affections. Nous avons déjà dit que la richesse oxygénée du sang artériel est en raison directe de la pression de l'air; la proportion d'acide carbonique, elle, n'est aucunement influencée par l'augmentation de pression ; quant à l'azote, qui est simplement dissous dans le sang, sa proportion augmente avec la pression à peu près conformément à la loi de Dalton : c'est ce gaz qui se dégage brusquement lorsqu'un animal soumis à une pression considérable est, sans transition aucune, ramené dans l'atmosphère normale; il se produit aussi de véritables embolies aériennes.
LAÏET. 6
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« Lorsque la pression a été moins considérable et sa cessation relativement moins brusque, l'azote ne repasse à l'état aériforme que par bulles plus ou moins nombreuses qui s'arrêtent çà et là clans les capillaires, déterminant chez l'homme des troubles légers de la locomotion, des gonflements musculaires, des démangeaisons, etc., qui se dissipent à mesure que le gaz se redissout peu h peu. Néanmoins, il est des organes où ces embolies aériennes donnent lieu à des lésions durables et de la plus haute gravité : tels sont les centres encéphalo-rachidiens. La moelle et le cerveau sont des organes éminemment délicats et qui supportent très-mal l'insuffisance de sang pour peu qu'elle se prolonge; des ramollissements par arrêt circulatoire se produisent alors entraînant des paralysies incurables et la mort, s'ils viennent à siéger au niveau du bulbe par exemple. » (Paul Bert.)
On comprend qu'à la longue de semblables alternatives de nutrition exagérée et de troubles de réaction finissent par amener dans l'organisme un affaiblissement prononcé avec absence de ressort. Ainsi s'expliquent l'amaigrissement, l'anémie et les dyspepsies continuelles que l'on rencontre chez les ouvriers employés depuis longtemps à ce genre de travaux.
Hygièxe préservatrice. — Nous savons que les phénomènes qui se manifestent chez les ouvriers au moment de leur entrée clans l'air comprimé ne dépassent pas généralement les limites des* simples effets physiologiques. C'est donc par une lente et sage gradation dans la condensation de l'air qu'il faudra chercher les moyens d'atténuer la rapidité et la violence de ces phénomènes. ■ — Les ouvriers attendront donc dans la chambre l'équilibre de pression entre l'air qu'elle contient et celui de la partie inférieure du tube ou caisson. Ils en hâteront ou ralenti-
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ront à volonté l'établissement au moyen du robinet intérieur. L'expérience du moyen terme à prendre s'acquiert vite : « Ouvrir trop, dit Foley, produirait une dépression considérable et brusque de la membrane du tympan; trop peu ne permettrait point à l'air comprimé de chasser les mucosités qui, presque toujours, obstruent les trompes d'Eustache et prolongent les douleurs. » En général, deux ou trois secousses de robinet sont préférables, pour déplacer ces mucosités, aune pression graduée. Une manœuvre excellente consiste, pour dégager la trompe d'Eustache, à fermer la bouche, se pincer le nez et souffler vigoureusement.
La précaution de se bourrer les oreilles de coton est au moins inutile, si elle n'est nuisible.
Une fois dans les tubes, tout travail pénible devra être interrompu par des repos, pour peu que la pression soit forte ou que les organes soient déjà fatigués.
L'air comprimé est chaud ; c'est pourquoi on fera passer le cylindre soufflant dans une bâche remplie d'eau facile à renouveler; par son passage dans l'eau de la bâche, l'air se trouve ainsi débarrassé de la chaleur que la compression vient de lui faire éprouver, et arrive aux ouvriers à une température assez peu élevée pour qu'ils n'aient pas à en souffrir.
La fumée des lampes et les produits de la combustion pourront être évités au moyen de l'éclairage électrique. Il serait bon de placer aussi dans les parties reculées des puits, des vases remplis d'eau de chaux destinée à absorber l'acide carbonique. — Les ouvriers devront avoir un vêtement de travail spécial, de forme commode et en étoffe légère. — Les pieds seront tenus à l'abri de toute humidité par l'usage de bas de laine et de sabots.
Pour éviter tout accident pendant l'extraction des dé-
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biais, on fera bien de remplacer l'emploi des câbles par celui de norias spéciales. Les ouvriers n'auront, - pour ainsi dire, qu'à pousser dans les godets des norias les graviers qu'ils déblayeront successivement. — La durée du séjour dans les tubes ne dépassera pas cinq à six heures, et sera immédiatement suivie d'un repos de six à huit heures. Les ouvriers seront disposés par escouades et devront se relayer dans les travaux.
Le travail une fois terminé, il faut remonter dans l'écluse et y rester quelque temps ; dans les tubes on sue facilement, et pendant qu'on remonte, le pouls reprend toujours de la vitesse et de l'ampleur. Il faut donc laisser le calme se rétablir, et puis alors on se décomprime d'autant moins vite qu'on a travaillé plus profondément et qu'on a plus fatigué. Mais il faut toujours être en garde contre les refroidissements, car la décompression rend l'air de l'écluse froid, glacial et nébuleux par la prodigieuse quantité d'eau qu'il fait, condenser. Quelle devra donc être la durée du déséclusement?
François a proposé les chiffres suivants : quatre à cinq minutes pour un excès de pression de un quart à une demiatmosphère, six à huit minutes pour une pression jusqu'à une atmosphère, dix minutes au-dessus de une jusqu'à une et demie, de douze à quinze minutes jusqu'à la pression de deux atmosphères. — Les chiffres de Foley sont bien inférieurs : trente secondes pour un excès de pression d'une demi-atmosphère, une minute pour une atmosphère, une minute trente secondes pour une atmosphère et demie, deux minutes pour deux atmosphères, deux minutes trente secondes pour deux atmosphères et demie, etc.
Il est certain qu'en acceptant les premiers chiffres, on court le risque de s'exposer à un refroidissement d'autant plus dangereux qu'il agit sur un organisme éminemment
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disposé à la violence de la réaction; mais, d'un autre côté, il nous semble que les limites de Foley doivent exposer davantage aux accidents de la décompression.
Au sortir des tubes, l'ouvrier s'empressera de revêtir un vêtement chaud préparé d'avance. Il prendra du vin chaud pour provoquer une excitation générale avec moiteur, et regagnera rapidement son domicile. Une fois chez lui, il évitera toute cause de refroidissement, et se couchera, au besoin, en se couvrant de manière à transpirer légèrement.
Thérapeutique. — Mais, lorsque les affections que nous avons décrites viennent à se montrer, quels devront être les moyens de traitement mis en usage? D'une manière générale, il faudra s'efforcer de mettre obstacle à la congestion des organes internes en excitant vivement les fonctions cutanées. — On favorisera la circulation de manière à dégager le trop-plein des tissus par des excitants diffusibles, des sudorifîques et des révulsifs. On emploiera les frictions et les massages répétés contre les gonflements et douleurs des muscles et jointures. — Pol et Watelle ont surtout préconisé les affusions froides. Foley blâme cette pratique, insiste particulièrement sur les pédiluves très-chauds et sinapisés.
Nous pensons que les affusions froides suivies d'un enveloppement rapide du corps dans des couvertures, avec frictions générales, seront utilement employées dans les cas de congestions internes avec perte de connaissance. La saignée générale devra être pratiquée dans le cas d'apoplexie pulmonaire imminente. — S'il y a eu hémorrhagie, des boissons acidulés, mais surtout le repos, devront être prescrits après les premiers soins. La plupart des observateurs s'accordent pour regarder le retour dans les tubes comme un moyen de combattre et de dissiper les accidents
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graves consécutifs à une décompression trop rapide. L'ouvrier malade y séjournera jusqu'à son retour à la santé, et sera soumis à un second déséclusement avec toutes les précautions voulues.
En général, l'air comprimé manifeste son action d'une manière spéciale et à des degrés différents suivant, les individus qui y sont soumis, et toujours selon le tempérament, la constitution et l'âge du sujet. On est d'autant plus exposé qu'on est plus avancé en âge. Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, dans la période de trente à quarante ans, où l'homme possède son maximum de force, qu'on résiste avec le plus d'avantages à la décompression. C'est, d'après l'observation, de dix-huit à vingt-six ans, et d'autant mieux dans cette période qu'on est plus près de son début. — Le tempérament le plus favorable est le lymphatique ; celui qui sera le plus éprouvé est le sanguin. — Tout excès de fatigue ou de boissons sera éminemment favorable à l'apparition des accidents les plus graves.
On ne laissera jamais entrer clans l'air comprimé un ouvrier atteint d'ivresse. Si cela avait lieu, ce dernier nedevrait point sortir avant que son état fût complètement dissipé, car la décompression de l'air, en pareille circonstance, ne peut avoir que des conséquences funestes.
B. Pol et T. J. J. Watelle, Mémoire sur les effets de la compression de l'air appliquée au creusement des puits de houille (Ann. d'hygiène publique, 2e série, t. I, 1854). — A. Guérard, Note sur les effets physiologiques et pathologiques de l'air comprimé (Ann.. d'hygiène publique, t. I, p. 279, 1854). — François, Des effets del'air comprimé sur les ouvriers travaillant dans les caissons servant de base aux piles du pont du grand Rhin (Ann. d'hyg. publ., 1860,. t. XIV, p. 280). — Bucquoy, Thèse de Strasbourg, 1862, no 546. — Foley, Du travail dans l'air comprimé, étude médicale, hygiénique et biologique faite au pont d'Argenteuil, Paris, 1863, in-8°, J. B. Baillière; analysé in Annales d'hyg. publ., 1864. — Her-
MEL, Des accidents produits par l'usage des caissons ou chambres à air comprimé (Art médical, 1863, et tirage à part, Paris, J. B. Baillière). — H. Barella, Travail dans l'air comprimé (Bulletin de l'Acad. roy. de médec. de Belgique, 1868). — Le Boy de Méricourt, Revue d'hygiène industrielle (Ànn. du génie civil, 1865 j. — Paul Bert, Recherches expérimentales sur l'influence que les changements dans la pression barométrique exercent sur les phénomènes de la vie (Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1871- 72-73).
ajusteijrs, Limeurs, Tourneurs sur métaux, Serruriers. — Sous le nom général d'ajustage on comprend les travaux qui consistent à raboter, percer, limer, tourner, buriner, finir, en un mot, les outils en métal et les diverses pièces des machines. Ces travaux sont exécutés par des hommes adroits, instruits dans leur métier, et dont l'intelligence est en général cultivée, tels que mécaniciens, serruriers, tourneurs sur métaux, etc. Dans tout atelier à" ajustage fonctionnent des machines spéciales, machines à raboter, à percer, à aléser, et les divers tours à surface, à pointes, à filets, etc. De là une division naturelle de l'ajustage en ajustage à la main et en ajustage à la machine.
Les ajusteurs à la main se livrent particulièrement à deux genres de travaux, le travail de l'étau, comprenant celui à la lime et celui au burin, et le travail des tours. Le travail à la lime amène le développement d'un premier durillon large et épais situé clans le creux de la paume de la main qui tient le manche cle l'instrument; et de deux autres durillons sur le milieu des éminences thénar et hypothénar de la main qui appuie sur l'extrémité de la lime. En hiver, le durillon central se fendille souvent dans le sens des plis de la main, et il se forme des crevasses sanieuses et extrêmement dangereuses. Un autre effet du travail à l'étau, c'est une déformation particulière, consé-
quence de l'attitude professionnelle : l'épaule et la partie voisine du thorax correspondantes à la main qui tient habituellement le manche de l'instrument se développent, se bombent en arrière sans que l'épaule devienne plus élevée, de manière à présenter une légère gibbosité latérale. D'après Jordan (ouvrage cité), les mouvements latéraux qu'accomplit la jambe droite amèneraient un allongement des ligaments . internes de l'articulation fémoro-tibiale, d'où un certain degré de déviation du genou en dehors. Le forage à la main, qui nécessite des efforts très-grands des membres supérieurs en même temps que de profondes inspirations, amène, à la longue, une prédisposition à la congestion pulmonaire et des crachements de sang. « Dans le travail des tours, la pièce à travailler étant fixée sur le tour, l'outil qui le façonne porte fortement sur la partie antérieure de la poitrine où il est maintenu par la main gauche pendant que la main droite le dirige. Il en résulte à la partie antérieure du thorax, au niveau de la deuxième côte, une saillie considérable qui comprend à la fois le point de réunion de la première et de la deuxième pièce du sternum, et les secondes côtes, qui, à partir de leur tiers antérieur, proéminent fortement. En avant, au-dessous de cette crête saillante, se trouve un méplat large, uni, formé par le sternum et l'extrémité antérieure des côtes, et servant de surface d'appui à l'outil. Tout le côté droit du thorax est porté en avant et rétréci par la flexion des côtes, qui proéminent fortement et sont incurvées en avant comme tout ce côté du squelette. » (Ambroise Tardieu.) Une semblable déformation agit delà façon la plus défavorable sur les fonctions respiratoires. Les ouvriers ajusteurs sont, avec les, ouvriers qui se servent du brunissoir, ceux qui présentent le plus souvent la flexion permanente des doigts consécutive à la rétraction de l'aponévrose palmaire.
Tous les observateurs ont insisté sur les lésions oculaires que présentent ces ouvriers. La multiplicité des pièces à limer, la variété du fini qu'ils doivent y mettre parfois dans l'ajustage à la machine, l'obligation incessante de fixer son attention sur des lignes et tracés presque imperceptibles, de diriger ainsi par la vue, pendant toute une journée, le mouvement de l'instrument, finit par amener chez tous, d'abord de la fatigue de la vue pendant le travail seulement, puis l'éblouissement avec ses formes variées : mouches volantes, bluettes, points noirs, scintillation et multiplication des lumières, de la céphalalgie sus-orbitaire et du larmoiement, enfin un affaiblissement plus ou moins prononcé de la vision. Quelques circonstances exercent, à cet égard, une réelle influence, entre autres le travail à la lumière artificielle et l'usage de lunettes trop fortes. Presque tous les ouvriers ajusteurs, en effet, font usage de verres de presbyte. (Voy. Pathologie générale, p. 24.)
Mais ce n'est point la seule manière dont la vue peut être lésée; le travail au burin expose fréquemment aux blessures de l'œil par la projection de parcelles métalliques ; le fer forgé, moins que tous les autres métaux, donne lieu à de semblables accidents, parce que, suivant l'expression en usage dans les ateliers, il s'accompagne, c'est-à-dire que le morceau enlevé par le burin se roule en forme de copeau et ne se brise point en éclats. Il n'en est plus de même du laiton et surtout du bronze. Dans ces cas, chaque coup de marteau fait sauter de petits fragments de métal qui deviennent la cause de conjonctivites et de kératites traumatiques. Le bronze est traître, disent les ouvriers. Un inconvénient particulier aux ajusteurs à la machine est le suivant : pour empêcher réchauffement du burin ou rabot mécanique en même temps que son oxydation,
une installation particulière permet de faire écouler continuellement sur l'instrument une solution étendue de potasse. Lorsque le rabot a un certain trajet à parcourir, la chaleur qui se développe par le frottement donne lieu à des vapeurs alcalines qui viennent agir sur les yeux attentifs et y développer à la longue une irritation cîironique des rebords ciliaires de la paupière.
Dans un travail que nous avons publié sur l'hygiène et la pathologie des ouvriers des arsenaux maritimes, les ajusteurs venant en première ligne, nous ont présenté le chiffre considérable de 149 affections des yeux sur 1000 maladies externes, la moyenne générale étant chez tousles ouvriers réunis de 55 sur 1000.
On a signalé comme pouvant donner lieu à certains inconvénients, l'emploi du mastic de fonte. La composition ordinaire du mastic de fonte est la suivante : limaille de fer non oxydé 20 à 30 parties, sel ammoniac 1 partie, fleur de soufre 1 partie. Lorsqu'on introduit ce mastic, à coups de marteau, dans les interstices des pièces comme dans l'assujettissement des cylindres, des bouillons, etc., on fait d'abord chauffer le mélange en l'humectant avec de l'eau ou de l'urine. Dans cette opération, le chlorhydrate d'ammoniaque et l'eau sont décomposés, le fer passe à l'état de sulfure, chlorure et oxyde, et il se dégage de l'ammoniaque et de l'hydrogène sulfuré dont l'action peut être nuisible. Il sera donc préférable de ne se servir à la fois que de petites quantités de mastic. (Regnault, Action du mastic de fonte sur les ouvriers qui l'emploient, in Ann.d'hyg.publ., 1861.) La nature du métal qu'on travaille peut encore influer sur la santé de l'ouvrier; c'est ainsi que Desayvre nous montre les limeurs des garnitures de cuivre atteints de coliques de cuivre par suite de l'absorp-
tion des particules métalliques que l'action de la lime soulève autour d'eux. (Voy. Cuivre.)
J'ai rencontré chez les ajusteurs de l'arsenal maritime de Lorient un nombre assez considérable d'affections de poitrine. Elles sont représentées par le chiffre de 39 sur 100 maladies internes (la moyenne générale étant de 35 pour 100); et pour la phthisie pulmonaire seule le rapport est de 21 pour 100 maladies internes. Relativement au nombre total des malades, on compterait 11 phthisiques sur 100 ajusteurs soignés à l'hôpital. L'attitude professionnelle, les déformations qui en sont la conséquence et le mouvement exagéré des membres thoraciques, ont-ils ici une influence marquée sur le développement de cette dernière affection? C'est là une opinion sur laquelle s'accordent les auteurs ; tandis que sur 1000 serruriers, Benoiston de Châteauneuf a relevé un chiffre de 8 phthisiques, Hannover, à Copenhague, donne pour les tourneurs sur métaux un chiffre de 10 phthisiques sur 100 malades, et 42 décès par phthisie sur 100 décès. Lombard (de Genève) et Neufville, à Francfort, donnent comme âge moyen de décès chez cette catégorie d'ouvriers l'âge de quarante-cinq ans; ce qui, relativement à la moyenne trouvée par ces auteurs, range la profession parmi les moins favorisées. Les maladies des yeux et la phthisie, telles seraient donc les deux genres d'affections professionnelles des ouvriers ajusteurs. Toutefois, mes observations personnelles m'engagent à croire que la faiblesse de constitution qui porte la plupart des jeunes ouvriers intelligents à embrasser le métier d'ajusteur, doit entrer en ligne sérieuse de compte dans l'évaluation de la fréquence de la phthisie chez eux. Selon Maisonneuve, l'hypertrophie du cœur n'est pas rare non plus chez les vieux ouvriers de cette profession; elle serait la conséquence de la gêne respiratoire et de la continuité du mou-