CALFATS
calfats. — Les ouvriers calfats travaillent à bord des bâtiments en voie de construction ou de réparation, dans les cales de construction ou les bassins de radoubage; ils se tiennent le plus souvent sur des échafaudages le long des flancs du navire. De là des occasions nombreuses d'accidents tels que chute de l'échafaudage, chute et choc d'un instrument (maillet, ciseau) sur la tête des calfats placés au-dessous. Aussi le chiffre des lésions traumatiques est-il assez élevé chez cette catégorie d'ouvriers. Vers les parties inférieures du bâtiment, le calfat est souvent obligé de prendre, dans son travail, une attitude vicieuse qui occasionne une fatigue très-grande de la poitrine et de l'estomac. Le calfatage des ponts force l'ouvrier à travailler assis, le corps continuellement penché en avant pour atteindre les interstices des bordages qu'il doit remplir d'étoupe; et cette position caractéristique finit par entraîner, à la longue, un lumbago persistant par suite du tiraillement des fibres musculaires; des dyspepsies fréquentes et des congestions pulmonaires. — Le travail sur les rats expose à tous les inconvénients de l'humidité. — On comprend combien, dans toutes ces circonstances, les intempéries de l'atmosphère peuvent agir défavorablement sur la santé des calfats. Les bronchites, les diarrhées, les courbatures et les rhumatismes sont en effet les maladies dont ils sont le plus souvent atteints.
Les angines, les névralgies sciatiques sont fréquentes chez eux ; mais ce que l'on remarque surtout, ce sont les embarras gastriques et les fièvres muqueuses et bilieuses.
Le travail professionnel du calfat s'accomplit en tenant, de la main gauche, une mèche d'étoupe et un ciseau plat avec la lame duquel il doit guider cette étoupe dans les interstices des bordages, et de l'autre main il frappe avec un maillet sur la tête du ciseau. L'habitude de ce travail
CAOUTCHOUC (Ouvriers employés à la vulcanisation du). 187
donne lieu à un développement de signes professionnels qui peuvent se résumer ainsi : A la main gauche, durillon à la partie latérale interne du pouce ; ampoule ou durillon au niveau du bord antéro-interne de la troisième phalange de l'index; contracture de l'annulaire et surtout du petit doigt ; traces fréquentes d'ecchymose sous-unguéale au petit doigt. A la main droite, bourrelet induré au niveau des plis métacarpo-phalangiens, plaque d'induration au niveau de la partie supérieure du pli de séparation des deux éminences thénar et hypothénar, laxité des ligaments articulaires du poignet, souvent bruit de crépitation tendineuse.
Les panaris et les abcès m'ont paru très-fréquents, et les varices sont une affection commune chez ces ouvriers.
Il est un accident des plus graves qui arrive quelquefois : c'est la perte de l'œil par suite de lésions traumatiques. Ces blessures sont causées par des éclats de la tête du patara, grand ciseau à tête forte et plate que les calfats introduisent entre les bordages à grands coups de masse en fer, afin d'élargir et créer, pour ainsi dire, des interstices convenables qu'ils remplissent ensuite avec de l'étoupe.
Les calfats, qui redoutent beaucoup cet accident, cherchent cà le prévenir en entourant d'étoupe la tête du patara. On devra conseiller ici l'usage de lunettes préservatrices en grillage métallique.
A. Layet, Hygiène et pathologie professionnelle des calfats (Arch. de méd. navale, 1873, t. XX).
CAOUTCHOUC (OUVRIERS EMPLOYÉS A LA VULCANISA- TION du). — Dans les fabriques de caoutchouc soufflé, on distend, au moyen de soufflets ou de machines spéciales,
188 CAOUTCHOUC (Ouvriers employés à la vulcanisation du).
des vessies de caoutchouc préalablement trempées dans un mélange vulcanisant. Ce mélange est le plus généralement formé de quatre-vingt-dix-neuf parties de sulfure de carbone et d'une partie de chlorure de soufre. Le sulfure de carbone ramollit le caoutchouc de façon à lui permettre de céder à l'insufflation, le chlorure de soufre lui communique les propriétés qui résultent de ce que Ton a appelé la vulcanisation, c'est-à-dire le rend plus souple, moins adhérent et en même temps plus imperméable. Cette industrie se pratique tantôt dans un hangar, au milieu d'une cour et d'un jardin ; d'autres fois, et le plus souvent, c'est dans des ateliers mal aérés, dans des chambres situées à un étage élevé de certains quartiers de Paris, que des ouvriers réunis en petit nombre exercent cette profession.
C'est à Delpech, médecin des hôpitaux de Paris, que l'on doit l'étude la plus complète sur les accidents qu'éprouvent les ouvriers employés à la vulcanisation du caoutchouc. Constamment dans une atmosphère fortement pénétrée de l'odeur de sulfure de carbone sensiblement mêlée à celle si caractéristique du chlorure de soufre, les ouvriers absorbent, avec l'air qu'ils respirent, une certaine proportion de vapeurs toxiques. — C'est dans ces conditions que se manifestent les accidents que nous allons décrire. Les premiers symptômes de l'empoisonnement professionnel sont quelquefois rapides, d'autres fois ils n'apparaissent qu'après des semaines, des mois de travail. Ce sont d'abord des maux de tête violents, accompagnés de battements douloureux aux tempes ; des douleurs contusives dans les membres, les articulations ; et quelquefois la douleur prend, dans les membres inférieurs surtout, la forme de crampes et d'élancements d'une excessive acuité. Puis surviennent des éblouissements, des vertiges ; l'ou-
CAOUTCHOUC (Ouvriers employés à la vulcanisation du). 189
vrier atteint éprouve le besoin de se mettre à la fenêtre pour respirer l'air extérieur. Il se manifeste des perversions de l'ouïe, du goût; le palais ressent constamment la fétidité du sulfure de carbone. Il y a du dégoût pour les aliments, parfois des nausées et des vomissements. Dans ces circonstances, un grand nombre d'ouvriers recherchent un soutien dans l'abus des liqueurs fortes. De là une véritable complication de symptômes d'intoxication alcoolique chez ceux dont les habitudes d'ivrognerie sont invétérées. Dans cette première période de la maladie, l'organisme est en proie à une irritabilité générale. En même temps qu'il y a un peu d'oppression, une toux sèche, la circulation est activée et donne lieu à des palpitations, à une transpiration abondante. Les ouvriers sont excitables, bruyants; beaucoup ressentent une suractivité des fonctions génésiques. Chez les femmes, il y a exagération des règles et des ménorrhagïes.
A ces accidents succèdent l'abattement, la tristesse, le découragement. A l'excitation des mouvements succède une faiblesse musculaire qui se montre aux bras, puis aux membres inférieurs, et peut aller jusqu'à la paralysie. Les ouvriers se traînent lentement, se reposant presque à chaque pas ; ils ont la démarche chancelante et comme avinée ; leurs muscles affaiblis sont souvent le siège de palpitations fibrillaires ; la vue est troublée, les mains sont souvent engourdies ; à l'excitation a succédé de la torpeur génésique.
Georges Bergeron et Pellegrino Levi ont signalé dans ce cas-là une insensibilité telle de la cornée, qu'on peut promener à sa surface une barbe de plume sans que l'œil vienne à se fermer (Comptes rendus de la Société de biologie, 1865.) — Ainsi épuisés, pâles, cachectiques, c'est à peine si dans les derniers temps ces malheureux ou-
190 CAOUTCHOUC (Ouvriers employés à la vulcanisation duj.
vriers mangent juste assez pour ne pas mourir de faim; et ce n'est qu'avec les plus grandes difficultés qu'ils parviennent à se remettre du trouble profond que plusieurs années de travail au milieu des buées de sulfure de carbone ont amené dans leur constitution.
C'est, en effet, d'après les expériences de Delpech sur les animaux, aux vapeurs de sulfure de carbone qu'il faut attribuer les accidents professionnels; l'influence du chlorure de soufre, dans l'état actuel, devant être regardée comme à peu près nulle, ou du moins très-secondaire.
On retrouve, du reste, cette influence funeste du sulfure de carbone dans la plupart des opérations industrielles où on l'emploie, principalement dans l'épuisement des tourteaux d'olive ou de colza, le dégraissage des laines, la fabrication des étoffes imperméables, la sulfo-carburation des blés dans les magasins et greniers pour les préserver des charançons, la fabrication en grand du sulfure de carbone, etc.
Hygiène. — L'hygiène préservatrice consistera surtout ici à mettre les ouvriers à l'abri des vapeurs dangereuses en les isolant de leur travail au moyen d'appareils clos communiquant soit avec un canal de ventilation, soit avec une hotte de dégagement. C'est ainsi qu'un ouvrier intelligent de Belleville, nommé Descamps, qui avait eu beaucoup à souffrir de son industrie qu'il pratiquait en chambre avec deux ou trois camarades, avait installé un appareil protecteur consistant en une cage vitrée enveloppant la table de travail. La cloison du côté des ouvriers était pourvue d'orifices pour le passage des mains. Celles-ci étaient garnies de manchons amples, souples et imperméables, terminés par des bracelets de caoutchouc serrés aux poignets. Cet appareil n'est pas facilement accepté par les ouvriers imprévoyants, qui lui ont donné par dérision
CANNlSSIEftS. 191
le nom de lanterne magique. L'aération du milieu professionnel sera mise en œuvre de la façon la plus complète. Le même ouvrier ne sera que peu de temps au trempage des objets dans le sulfure. Il fera usage de vêtements spéciaux de travail ; se livrera à tous les soins d'une propreté rigoureuse; fera souvent de l'exercice au grand air; combattra les premiers symptômes du mal par une alimentation suffisamment réparatrice, et évitera, par-dessus tout, les excès de boissons. — Selon Delpech, le phosphore administré à l'intérieur (pilules de 0§r,001 de phosphore, deux à trois par jour) a paru exercer, dans la curation des accidents arrivés à la période de dépression, une favorable influence.
A. Delpech, Mémoire sur les accidents que développe chez les ouvriers en caoutchouc l'inhalation du sulfure de carbone en vapeur; travail présenté à l'Académie de médecine, Paris, 1856, in-8°. Voy. aussi Bulletin de l'Acad. de méd., t. XXI, p. 350. Industrie du caoutchouc soufflé, recherches sur l'intoxication spéciale que détermine le sulfure de carbone (Ann. d'hyg. publ., 1863, et tirage à part, in-8°, p. 123, J.-B. Baillière).
CAXXissiERS. — On désigne sous ce nom, en Provence, les ouvriers qui se servent de roseaux pour cannes, pour fabriquer des claies et pour tresser des lambris destinés à revêtir les plafonds. Ce travail expose, par-dessus tout, aux coupures, aux gerçures des doigts et de la main, et, par suite, aux panaris.
Ils présentent souvent à la paume de la main une irritation du derme accompagnée de vives démangeaisons et d'une éruption vésiculeuse.
Dans certaines circonstances, le dépouillement des roseaux donne lieu à des accidents particuliers. Lorsque ces roseaux ont été entassés dans des endroits humides
192 CANNISSIERS.
et mal ventilés, ils entrent en fermentation, et leurs feuilles se recouvrent d'une légère couche de moisissure qui se dégage en poussière et dont l'action sur la peau donne naissance à un exanthème spécial : il se manifeste une rougeur prurigineuse avec gonflement aux ailes du nez, aux paupières, au cou, au scrotum ; l'épiderme se fendille, ou bien il s'élève des vésico-pustules; mais c'est surtout aux bourses que l'affection se montre avec le plus d'intensité : la peau de cette partie est rouge, dépouillée d'épiderme et baignée d'une exsudation séro-purulente. Une croûte brune et sèche couvre les exulcérations au bout de quelques jours, et vers le deuxième septénaire elle se détache, laissant la peau recouverte d'un nouvel épiderme.
Cette inflammation des parties génitales a été signalée par tous les observateurs, chez les individus des deux sexes et même chez les animaux (Trinquier).
Très-souvent les moisissures agissent en même temps sur les muqueuses extéro-intérieures, de là des coryzas intenses avec enchifrènement et épistaxis, des pharyngites et des balano-posthites (Maurin).
Si la poussière a pénétré plus profondément, il se manifeste une toux opiniâtre, de la dyspnée, des coliques et parfois des accidents de gastro-entérite portés au point de simuler un empoisonnement (Michel).
Les recherches auxquelles je me suis livré dans le Var m'ont permis de constater la plupart de ces symptômes chez ceux qui travaillent les cannes, mais ils m'ont paru toujours être le résultat d'une simple irritation locale provoquée par le dépôt prolongé de la moisissure des roseaux sur les parties du corps non préservées par les vêtements. S'il y a jamais eu réaction fébrile, elle doit être attribuée à l'intensité des phénomènes locaux et non à un résultat d'absorption réelle; et selon moi, l'irritation des
parties génitales n'est pas autre chose qu'un eczéma caractérisé par le plissement et le suintement que la surface du scrotum présente toujours dans ce cas.
Hygiène et prophylaxie. — Le meilleur moyen de préservation consiste à ne pas dépouiller les roseaux moisis lorsqu'ils sont secs, et à détruire les moisissures par le mouillage et le lavage. — On se livrera sur soi-même à des ablutions répétées après ce genre de travail. Quant au traitement des accidents confirmés, il est fort simple : il consistera en émollients, bains d'eau de son, légers purgatifs; puis, quand l'acuité a diminué, bains alcalins, tisanes alcalines, application de poudre d'amidon ou de lycopode, et enfin bains simples.
Trinquier, Journal de la Société de méd. pratique de Montpellier et Gazette médic. de Paris, 7 nov. 1840. — Michel (de Barbantane), Un mot sur une maladie non encore décrite communiquée à l'homme par la canne de Provence (Bullet. de thérapeut., t. XXVIII, p. 414, 1845). — Maurin, Accidents causés par les moisissures des roseaux (Revue thérapeutique du Midi et Moniteur des hôpitaux, 28 mars 1859). — Beaugrand, Analyse des travaux précédents (Ann. d'hrg. publ., 1861, t. XV, p. 198).
carriers. — La pathologie professionnelle des ouvriers employés aux carrières comprend 1° les maladies qui résultent des travaux pénibles auxquels ils sont assujettis, et du refroidissement brusque du corps échauffé par le travail ; 2° celles qui dépendent de l'action et de l'inspiration des poussières calcaires et siliceuses; 3° les accidents qui surviennent pendant l'exploitation.
Sous bien des rapports les carriers doivent être assimilés aux mineurs en métaux. On rencontre chez eux la même influence du milieu professionnel, les mêmes effets des attitudes vicieuses, et les mêmes affections dévelop-
pées par les efforts et le mouvement qu'ils sont obligés de faire. L'extrême humidité des galeries souterraines les expose d'une façon continue aux affections catarrhales et rhumatismales. Le lumbago, les rhumatismes musculaires et articulaires, les paralysies, les névralgies des muscles, reconnaissent à la fois pour causes et le froid humide du milieu, et l'exagération du mouvement professionnel.
L'ascension des échelles, la traction des chariots, le transport des matériaux provoquent des efforts continuels d'inspiration qui entretiennent dans les poumons un état habituel de congestion qui prédispose les carriers aux affections organiques du cœur. Les plaies et les ulcères des membres inférieurs se rencontrent très-fréquemment chez eux.
L'action des poussières n'a point ici l'influence funeste qu'on pourrait croire. L'extrême humidité des lieux est elle-même un obstacle à leur suspension dans l'air, et par suite prévient leur pénétration dans les voies respiratoires. La phthisie, en effet, n'est point fréquente chez les ouvriers qui exploitent les carrières sans procéder à la taille des pierres. Des blépharites ciliaires, diverses éruptions cutanées (lichen, eczéma), une simple irritation des muqueuses nasales et pharyngiennes : telles sont, chez ces ouvriers, les affections le plus communément justiciables de l'action mécanique des poussières.
Les accidents sont peut-être plus communs ici que dans les mines métallurgiques et les houillères. Les blocs qui se détachent pendant leur ascension, et qui écrasent les ouvriers au fond de la carrière exploitée à ciel ouvert; les éboulements qui les ensevelissent dans les carrières souterraines; les échelons qui se brisent sous le poids de leur corps et les chutes qui en résultent font plus de ravages chez eux, dit Ambroise Tardieu, que les affections pulmonaires et la phthisie.
Une cause fréquente de péril est celle-ci : lorsque, dans une carrière à galeries souterraines, le bloc de pierre est amené à la surface du sol par le puits d'extraction, les ouvriers sont chargés de le dériper, c'est-à-dire de le décrocher avec des pinces pour le placer sur des rouleaux que l'on met près du puits d'extraction et qui servent à le transporter dans le chantier. Cette manœuvre devient dangereuse si les rouleaux sont posés sur un plan incliné, parce qu'alors le glissement du bloc de pierre s'opère précipitamment et menace les ouvriers.
Nulle part, d'une manière générale, tous ces accidents n'ont de conséquences plus graves que dans les carrières. C'est ainsi qu'en 1842, tandis que sur un chiffre de 480 accidents résultant d'éboulements dans les mines, on relève 43 tués seulement; sur 77 accidents semblables arrivés dans les carrières, il y a 66 morts. En 1850, sur un relevé de 140 morts arrivées par éboulement dans les diverses exploitations minières, 58 appartiennent aux carrières : 23 aux carrières souterraines, 35 aux carrières à ciel ouvert.
Les suites de ce genre d'accidents, dit Tardieu, sont fréquemment funestes, et des décombres ou des masses de terre qu'ils amoncellent on ne relire souvent que des cadavres; les uns ont la tête ou la colonne vertébrale broyées et sont morts par le fait de la lésion du cerveau ou de la moelle; les autres ont péri étouffés et présentent, à l'autopsie, les signes caractéristiques de la suffocation : ecchymoses ponctuées disséminées à la surface des poumons et du cœur. — Quant aux blessures non suivies de mort que déterminent les éboulements, elles sont en général très-graves ; ce sont le plus ordinairement des fractures des membres et des côtes. Celles-ci ont un caractère plus particulièrement sérieux, car elles sont multiples et
peuvent se compliquer d'épanchements traumatiques, d'inflammations et de fièvre. Quelquefois il s'agit seulement de contusions, mais dont l'étendue et la profondeur rendent les suites non moins redoutables que celles des fractures. La moelle épinière ressent fréquemment le contrecoup de ces contusions, dont la colonne vertébrale reçoit principalement le poids. Il en résulte des paraplégies qui persistent toujours très-longtemps, parfois même à l'état d'infirmités incurables. Ces différentes lésions peuvent s'accompagner de plaies sur diverses parties du corps et notamment à la tète.
Tardieu, Des lésions produites par les éboulements accidentels, in Ann. d'hygiène publiq., t. XXXVI, 2e série, 1871.
chapeliers. — La fabrication des chapeaux de feutre comprend différentes opérations très-nuisibles pour les ouvriers. Ce sont le nettoyage des peaux, qui consiste à les racler et à les battre jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus de poussières; puis le secrétage, opération qui a pour but de permettre d'enlever plus facilement les poils, et dans laquelle on frotte les peaux avec une brosse à poils rudes imbibée d'une solution de nitrate acide de mercure (sept à huit parties de mercure pour soixante parties d'acide nitrique) à laquelle on ajoute trois à quatre parties d'acide arsénieux et une à trois de deutochlorure de mercure. — La préparation de ce nitrate acide, qui se fait dans l'atelier même, expose les ouvriers à l'action des vapeurs hypoazotiques qui se dégagent en abondance de la solution. En troisième lieu vient Yéjarrage, qui consiste à arracher tous les poils adhérents aux peaux. Il se fait, en général, à la main, et les ouvriers se trouvent dès lors au milieu d'une poussière mercurielle et arsenicale des plus dangereuses.
Vient ensuite Yareonnage. Les poils placés en tas sur une claie d'osier sont traversés par la corde de l'arçon (arc) qui, mise en vibration, les agite et les mélange intimement. Cette manœuvre est celle que redoutent le* plus les ouvriers. Plus que la précédente elle expose à la formation d'un nuage de poils et de poussières imprégnés de sel mercuriel et d'acide arsénieux qui agissent sur les yeux, les orifices des muqueuses et des bronches, en même temps que le mercure absorbé peut produire une véritable intoxication. Cette intoxication se manifeste par des symptômes bien connus : figure pâle, teint plombé, peau sèche, amaigrissement, soif vive, anorexie, troubles divers du côté de l'appareil digestif, surtout de la constipation, et enfin tremblement caractéristique. Lizé (du Mans) a constaté chez des familles d'ouvriers employés au secrétage la fâcheuse influence du mercure transmise par le père ou la mère au produit de la conception. Avortement, accouchement prématuré, enfants mort-nés et enfants morts en bas âge : tels sont les faits signalés par cet auteur.
Une fois les poils arçonnés, on procède au feutrage, et on porte ensuite les pièces ainsi obtenues à la foule. La foule est un atelier où sont huit à dix ouvriers inclinés, rangés autour d'une chaudière remplie d'eau acidulée avec l'acide sulfurique ou du tartre (lie devin) et élevée à la température de 80° centigrades. Elle donne lieu à beaucoup de buée acide. On y plonge les pièces de feutre, et chaque ouvrier les presse sur son banc comme une blanchisseuse presse son linge sur sa planche.
Ainsi donc, dans toute cette série d'opérations, il se présente, pour les ouvriers, trois causes principales de maladies et d'accidents : 1° action des poussières; 2° action des vapeurs acides; 3° action des substances toxiques employées : mercure, arsenic.
Les poussières et les vapeurs acides, en pénétrant dans les voies respiratoires, provoquent de l'irritation des bronches (voy. Dérochage ou Bijoutiers), et le catarrhe bronchique qui en résulte à la longue s'accompagne, le plus souvent, d'accès d'asthme et d'emphysème des poumons. — La phthisie serait assez fréquente chez ces ouvriers : Benoiston de Ghâteauneuf donne le chiffre de 50 décès de phthisie sur 1000 malades, et Trébuchet a trouvé à Paris 1 décès par phthisie sur 3 décès. Les ophthalmies et stomatites sont des affections que l'on rencontre souvent. En général, c'est à la stomatite et à la gingivite mercurielles que l'on a affaire ici; mais, chez les fouleurs, l'inflammation des gencives reconnaît pour cause l'action des vapeurs chaudes et acides qui s'élèvent du bain. Cette inflammation est presque toujours accompagnée de l'altération ou de la chute des dents. Les mains et les avantbras sont le siège de lésions diverses; c'est tantôt une inflammation sus-dermique avec usure prononcée de l'épiderme, gerçures et crevasses au niveau des plis articulaires comme on les remarque chez les fouleurs ; d'autres fois on a affaire à des vésico-pustules et des exulcérations que l'on doit attribuer à l'action des particules d'arsenic qui atteignent plus spécialement les ouvriers arçonneurs.
Le docteur Dron {Lyon médical, Î8Q&) a signalé, tout récemment, des accidents assez graves résultant de l'emploi de l'alcool méthylique dans l'apprêt des chapeaux de feutre. Ils consistent 1° en une action directe sur les muqueuses, caractérisée par une conjonctivite aiguë avec larmoiement et photophobie, un coryza intense avec douleur sus-orbitaire ; parfois il y a de l'anorexie, des nausées et des vomissements. Il y a en outre une action sur le système nerveux qui se révèle par une céphalalgie trèsvive, des étourdissements avec sensation de pesanteur,
de striction dans la région crânienne; quelquefois par une faiblesse musculaire anormale. D'autres sont en proie à une violente agitation; enfin, indépendamment de la conjonctivite, l'acuité de la vue diminue. Tous les ouvriers ne sont pas également exposés à ces émanations dangereuses : l'ouvrier qui apprête le fond du chapeau est plus atteint que celui qui apprête les bords; de même ceux qui lavent les chapeaux desséchés sont plus atteints que ceux qui manœuvrent les presses.
Hygiène préservatrice. — Les mesures prophylactiques consisteront à ventiler de la façon la plus rigoureuse les ateliers, et dans une bonne disposition des établis de travail. — Mais, il faut l'avouer, les opérations se prêtent peu ici à l'emploi de ventilateurs spéciaux; c'est donc surtout aux moyens préservateurs individuels qu'il faudra avoir recours. C'est en effet au sujet des chapeliers que l'idée d'employer un masque vint à Gosse (de Genève), qui remporta deux prix à l'Académie des sciences en 1783-81, sur la question de préserver les ouvriers des poussières et vapeurs mercurielles. (Voy. Hygiène générale, page 65) Mais un moyen plus efficace consistera dans l'emploi d'appareils clos (voy. Émailleurs) ou de cages vitrées entourant la table de travail. (Voy. Caoutchouc.) — Pour l'éjarrage des poils, l'usage des coupeuses mécaniques ou éjarreuses, celle de Chaumont entre autres, fera disparaître les inconvénients des poussières. Ch. de Freycinet parle d'une coupeuse mécanique à la vapeur qu'il a vue fonctionner à Francfort. La peau poussée par l'ouvrier s'engage entre des cylindres qui, en même temps qu'ils la découpent en fines lanières, ont un mouvement de rotation assez rapide pour entraîner tous les poils et les poussières, et les précipiter, du côté opposé à l'ouvrier, dans une caisse hermétiquement close.
Contre les vapeurs acides nous conseillerons l'emploi d'un masque à double grillage métallique renfermant des morceaux de gaze imbibée d'une solution alcaline. L'usage de vêtements de travail bien fermés au cou, aux poignets; les ablutions fréquentes des mains et du visage; la précaution de ne prendre aucun repas dans les ateliers, celle de s'enduire les mains avec un corps gras ou de la poudre de talc, etc. : telles sont encore les quelques mesures indispensables d'hygiène individuelle. On pourra aussi avoir recours, pour neutraliser les vapeurs nitreuses et mercurielles, au dégagement, dans les ateliers, de vapeurs ammoniacales. (Voy. Bijoutiers et Étameurs.)
Pappenheim , Archiv. der médicinal Gesetzgebung und offentliche Gesundheitspflege, Erlangen, Band II, el GraewelFs Notiz, 1858, Band II. — Chaumont, Thèse de Paris , 1860, n° 194. — Maxime Vernois, Traité pratique d'hygiène industrielle, Paris, 1860, t. 1, art. Chapeaux, p. 388, et Cuirs, p. 538. — A. Chevallier, De l'intoxication par l'emploi du nitrate acide de mercure chez les chapeliers (Ann. d'hyg. publ., Paris, 1861, t. XV, p. 205).— Lize, Journal de chimie médicale, 1862, t. VIII.
charbonniers. — (( Ceux qui font le charbon dans les forêts, dit Pâtissier, sont exposés aux intempéries des saisons; et, comme ils se couchent souvent par terre, ils sont sujets aux catarrhes et aux douleurs rhumatismales. »
Telles sont, en effet, avec les affections gastro-intestinales, les maladies auxquelles sont particulièrement exposés ceux qui font le charbon de bois. La malpropreté jointe à Faction de la poussière de charbon et de la fumée occasionnent chez eux des éruptions cutanées et des inflammations chroniques des paupières.
On a signalé l'héméralopie comme assez fréquente chez les charbonniers. Suivant Rouget, on l'observerait plus
souvent chez ceux qui habitent dans les sapinières, et plutôt en hiver qu'en été.
Quant à l'action des poussières sur les poumons mêmes, elle est pour ainsi dire nulle; en effet, ces ouvriers travaillant au grand air, les poussières étant promptement dispersées dans l'atmosphère, ne pénètrent qu'en petite quantité dans les organes respiratoires, où elles sont arrêtées par les produits de la sécrétion bronchique et rejetées avec les crachats qu'elles colorent en noir.
Mais il faut surtout tenir compte ici de la nature du charbon inhalé. Les particules du charbon de bois, en effet, sont fragiles et mousses; et.ne pénètrent point dans le tissu pulmonaire. La bronchorrhée, telle est l'affeclion des voies respiratoires que l'on rencontre principalement chez les charbonniers.
Rouget (d'Arbois), Sur les ouvriers employés à l'exploitation de forêts de sapins (Bulletin de la Société des sciences et arts de Poligny, et Ann. d'hye., 1861, t. XVI, p. 105).
— S'il est une profession qui expose particulièrement les ouvriers aux effets les plus variés comme aux inconvénients les plus graves de l'attitude et du mouvement professionnels dans le maniement des divers instruments et outils en usage, c'est celle qui embrasse à la fois les travaux de charpente et de menuiserie.
Nulle part nous ne trouvons un chiffre aussi considérable de plaies contuses et de contusions. Les panaris et les phlegmons de la main, le plus souvent consécutifs à la pénétration d'échardes ou petits éclats de bois dans les tissus, sont d'une fréquence extrême. La préhension et le maniement habituels du rabot, de la varlope, du bouvet,
de la scie, de la tarière, etc., entraînent à leur suite des callosités, des ampoules, des durillons forcés, parfois la rétraction de l'aponévrose palmaire, surtout chez les ouvriers charpentiers perceurs; l'inflammation exsudative de la gaine des extenseurs et des fléchisseurs, particulièrement chez les scieurs de long.
Il existe, le pltfs souvent, un durillon épais et douloureux à la base de Féminence thénar à la main droite, un peu au-dessus du pli d'opposition du pouce. Ce durillon se fendille et donne lieu à de vives douleurs (Maxime Yernois). Au bord externe de l'index existent quelquefois de petites ecchymoses et toujours des callosités, mais plus épaisses au niveau de l'articulation métacarpo-phalangienne. Ces durillons sont quelquefois remplacés, surtout chez les jeunes ouvriers, par des tumeurs plus molles et rougeâtres (Tardieu). D'autres fois, il se développe sur le bord radial de la première phalange du même doigt une bourse séreuse accidentelle. — Chez les scieurs de long, Maxime Yernois a signalé l'existence sur le vertex d'une bourse séreuse longue parfois de 6 à 7 centimètres et large de 5 à 6, et d'une autre bourse séreuse accidentelle sur l'épaule gauche ou droite, au niveau de l'articulation acromio-claviculaire ; elles reconnaissent pour cause la pression des poutres pesantes sur l'épaule et la nuque. Toutes ces bourses sont plus ou moins susceptibles de s'enflammer et de suppurer.
On en remarque souvent une autre sur le devant du sternum, chez les menuisiers, à l'endroit où l'extrémité du rabot vient appuyer sur la poitrine. — Chez quelques-uns on constate \x contracture du médius et de l'index par suite de l'habitude qu'ont ces ouvriers de passer ces doigts dans l'anneau de la poignée qui surmonte la varlope. L'usage du tampon pour vernir peut devenir la cause
d'un spasme fonctionnel des doigts analogue à la crampe des écrivains. L'emploi de l'essence de térébenthine dans le vernissage peut donner lieu à quelques accidents tels que céphalalgie, troubles nerveux.
Le docteur Bergeret (de Saint-Etienne) a observé chez les ébénistes qui se servent de vernis où entre l'alcool méthylique, des contractions tétaniques des doigts, inconnues avant l'emploi de cet agent. Le polissage et le ponçage des bois peints expose à des accidents d'intoxication plombique produits par l'absorption de la poussière que soulève l'action de frotter les meubles avec le papier de verre. Les fabricants de^vieux meubles, en effet, pour donner la teinte au bois, se servent d'enduits plombiques (contenant, en proportion moyenne, 45 pour 100 de plomb), et c'est à cet enduit, dont la poussière de bois est imprégnée, que sont dus les accidents qui se développent chez les ouvriers polisseurs et ponceurs de meubles. — Il faudra appliquer ici les préceptes d'hygiène indiqués à l'article Plomb. (Du Mesnil).
Le maniement de la hache expose les charpentiers à des blessures plus ou moins profondes des membres inférieurs, au lumbago par rupture de fibres musculaires, à des douleurs contusives dans l'épaule et les poignets, à des efforts pulmonaires entraînant à leur suite de l'anhélation, de la congestion des poumons et parfois de crachements de sang.
Les hernies sont fréquentes chez les gros charpentiers. « Mais l'affection la plus commune, dit Koblankj c'est la dilatation variqueuse des veines aux membres inférieurs ; plus d'un tiers des menuisiers sont atteints de varices. Il n'est pas rare devoir, notamment dans la région du genou, des tumeurs du volume du poing et vers lesquelles serpentent des cordons variqueux gros comme le doigt. A
m CHARPENTIERS', CHARRONS, MENUISIERS, ÉBÉNISTES.
ces lésions se rattachent des varicocèles et des ulcères variqueux. Rien n'est plus fréquent que ces derniers : beaucoup d'ouvriers âgés de vingt ans à peine, et d'ailleurs très-bien portants et robustes, en sont atteints et présentent les formes les plus graves. ». — On ne peut s'empêcher de regarder cette opinion comme entachée d'exagération. Mes propres recherches m'ont fait reconnaître la fréquence relative du varicocèle chez les menuisiers; mais les varices et surtout les ulcères variqueux des membres inférieurs sont bien loin d'être aussi communs.
Parmi les diverses lésions de cause externe que présente généralement cette catégorie d'ouvriers, quelques-unes d'entre elles offrent par leur fréquence, leur siège et, pardessus tout, le mécanisme de leur production, un caractère de spécialité professionnelle qui mérite toute notre attention. Ce sont les plaies par herminette et les plaies produites par les scies mécaniques.
A. Les plaies par herminette sont si fréquentes qu'il n'est pas un ouvrier charpentier qui n'en soit tôt ou tard atteint. L'herminette est une sorte de hache dont la lame horizontale et recourbée, au lieu d'être verticale ; le manche en est plus ou moins long! Pour s'en servir, l'ouvrier saisit d'une main l'extrémité du manche, de l'autre embrassant sa partie moyenne, il relève et abaisse alternativement l'instrument qui vient frapper la pièce de bois sur le sol, au-devant de ses jambes. Le plus souvent, l'ouvrier tient avec ses pieds la pièce de bois qu'il veut ainsi aplanir, et c'est dans l'écartement de ses jambes que la lame de l'herminette vient agir. Que maintenant le tranchant de l'outil vienne à glisser sur la surface du bois, qu'il y rencontre une résistance qui le fasse dévier de sa direction, qu'un copeau resté adhérent empêche son action régulière, on
comprend comment il peut venir blesser soit le pied, soit la jambe de l'ouvrier. Quelquefois la pièce de bois est assez élevée pour que Fherminette vienne frapper le tiers supérieur de la cuisse.
L'inspecteur général du service de santé de la marine, Jules Roux, a publié une étude intéressante sur les plaies par herminelte chez les ouvriers charpentiers. Selon lui, elles occuperaient, par ordre de fréquence, d'abord la jambe, puis le pied et la cuisse ; elles se répartiraient ainsi : tiers inférieur de la jambe, face antérieure et face dorsale du pied, deux tiers supérieurs de la jambe, face externe de la jambe et du pied. Le membre gauche serait plus souvent atteint que le droit. J'ai constaté la vérité de cette dernière assertion ; mais, d'après mes recherches, la face dorsale antérieure du pied et la région malléolaire interne seraient les lieux d'élection de ces plaies.
On a prêté à ce genre de lésions professionnelles une importance que justifierait, jusqu'à un certain point, leur fréquence, mais que ne vient point confirmer la gravité des accidents consécutifs. C'est ainsi que l'on a regardé la lésion de l'artère tibiale postérieure, à son point de courbure en arrière de la malléole interne, comme une complication fréquente des plaies par herminette. Jules Roux a fait justice de cette exagération ; il n'a pu en recueillir que quelques cas, et lui-même ne l'a observée qu'une seule fois. L'artère est en effet protégée par la saillie de la malléole, sur laquelle l'herminette vient frapper. A la partie dorsale du pied, il peut y avoir section des tendons extenseurs des orteils, et plus particulièrement de celui du gros orteil. Une disposition caractéristique de ces plaies, c'est la profondeur en cul-de-sac de l'un des angles, disposition qui dépend de l'action plus marquée de l'une des extrémités du tranchant, et qui devient ainsi la cause de
la rétention au fond de la plaie des liquides inflammatoires exsudés. Le plus souvent ces plaies se réunissent par première intention. Des points de suture et les irrigations froides en constituent le traitement le plus rationnel; mais, sur la partie dorsale du pied, elles peuvent donner lieu à des inflammations très-vives, des angioleucites et des phlegmons du pied et de la jambe. — L'attitude courbée qu'exige l'emploi de l'herminette, de même que la manœuvre de la scie verticale, surtout chez les scieurs de long du haut, entraînent, à la longue, une voussure prononcée de la colonne vertébrale (Vernois).
B. L'emploies scies mécaniques, généralement répandu aujourd'hui, donne lieu à des lésions graves des extrémités supérieures, la scie circulaire plus que les autres. Le premier espace interdigital paraît être le lieu d'élection de ces blessures. D'une manière générale, les parties qui sont le plus souvent atteintes sont : les doigts, la paume de là main, la face dorsale de la main, la face postérieure et externe du bras. Le membre supérieur gauche est plus généralement blessé que le droit, ce qui s'explique par l'attitude que prend l'ouvrier, la main gauche étant celle qui se rapproche le plus de l'instrument vulnérant. Lorsque la scie est à dents très-fines et très-aiguisées, douée en même temps d'un mouvement très-rapide, la section qu'elle opère dans les tissus est aussi nette que celle qui est le résultat d'une amputation. Avec des dents très-longues et très-larges, et une vitesse de rotation ou de va-et-vient moins considérable, on observe les symptômes des plaies contuses : lambeaux nombreux et déchiquetés, douleur peu en rapport avec la dilacération parfois trèsétendue des tissus, absence presque toujours d'hémorrhagie, ce qui s'explique par l'obturation immédiate de l'artère que la scie ne divise pas nettement. Quoique la
marche de ces plaies soit en général assez simple, l'inflammation profonde de la main peut en être la conséquence. — D'autres fois, il y a complication de fractures comminutives des métacarpiens, d'inflammation et de suppuration de gaines tendineuses, de phlegmon étendu du bras, et le malade succombe à l'infection 'purulente. Le meilleur traitement consistera dans l'emploi d'irrigations froides et continues.
Un excellent moyen de préservation consiste à placer des gardes en acier à proximité de la scie circulaire, ou mieux horizontalement au-dessus, de telle sorte que la main de l'ouvrier entraînée en avant puisse y trouver un point d'appui. Pour éviter que les pieds ne glissent sur le sol et ne soit la cause d'un mouvement imprudent, on rendra le plancher rugueux en y clouant des traverses de bois. Mais la garantie la plus sûre sera toujours dans une attention soutenue que l'habitude de ce genre de travail ne doit jamais faire perdre.
Une cause fréquente de maladies des yeux (conjonctivites oculaires et palpébrales, blépharites ciliaires chroniques, etc.), c'est la projection de la sciure de bois dans les yeux des ouvriers employés à la scierie. Dans les chantiers où l'on découpe les bois avec précision, l'ouvrier chargé d'éclairer le trait de scie en soufflant sur la pièce est principalement affecté à la longue. L'usage de lunettes devra être recommandé en pareilles circonstances. A Brest, les scies circulaires, qui par leur rotation rapide dégagent beaucoup de poussières, sont renfermées dans des guérites ouvertes à l'avant. On y fait pénétrer les pièces de bois enveloppées en arrière par une boite, en sorte que la sciure ne peut s'échapper au dehors. Enfin un chalumeau mécanique placé auprès de chaque scie remplace avantageusement les lèvres ou le tuyau avec lequel l'ouvrier
était obligé de souffler pour nettoyer la surface de la pièce.
Dans les ateliers de poulierie, de charronnage, d'ébénislerie,. le travail des tours donne lieu à des déformations nombreuses et persistantes : l'habitude de faire aller la meule avec le pied droit amène la saillie de la hanche gauche sur laquelle appuie le poids du corps, et un abaissement de l'épaule du même côté. Chez tous ces ouvriers tourneurs en bois, la main gauche présente des callosités et des durillons au niveau des plis de flexion métacarpophalangiens. Quelquefois il y a de la contracture des doigts plus ou moins prononcée. — On rencontre encore chez eux la déformation professionnelle du thorax que nous avons décrite chez les tourneurs sur métaux. (Voy. Ajusteurs, p. 103.) Ces effets de l'attitude et du mouvement professionnels agissent de la façon la plus défavorable sur les fonctions pulmonaires. La poussière de bois est généralement trop grossière pour que son action puisse être invoquée ici. Elle serait principalement nuisible chez les scieurs de long, pour l'ouvrier d'en bas.
Parmi les affections internes, les maladies de poitrine occupent en effet le premier rang. Selon Majer, 44 pour 100 des décès présentés par les menuisiers seraient fournis par elles. Hannover a trouvé chez les charpentiers et ébénistes de Copenhague 40,5 décès de phthisie pulmonaire sur 100 décès; et un chiffre de 8,2 phthisiques sur 100 malades traités clans les hôpitaux. Les ébénistes fournissent à eux seuls trois fois plus de décès par phthisie que les charpentiers, et -les charrons près de deux fois plus ; ce qui s'explique par la funeste influence du travail des tours.
Dans nos propres recherches nous avons trouvé sur 100 ouvriers charpentiers traités dans le service médical, 38 affections de poitrine (catarrhe bronchique, pneu-
CHAUDRONNIERS, TOUERS-RIVEURS. 209
monie, congestion pulmonaire) et 15 phthisies pulmonaires. Viennent ensuite les embarras gastriques et fièvres muqueuses, puis les affections rhumatismales.
Quant à l'âge moyen des décès, il varie sans doute suivant le milieu et les circonstances. C'est ainsi que Lombard, à Genève, et Neufville, à Francfort, donnent un chiffre plus élevé que la moyenne générale des décès, tandis que Hannover, à Copenhague, indique l'âge de trente-trois ans, et que nous-même avons remarqué que les charpentiers des arsenaux maritimes vieillissent plus vite et sont usés avant l'âge.
W. Neufville, Lebensdauer und Todesursachen 22 verschiedener Stande und Gewerbe. Mit 23 statist. Tabellen, Frankfurt a M. 1855. — Marc Rorchard, Hygiène des professions. Maladies des menuisiers et des ébénistes, d'après le docteur Koblank, de Rerlin, 1859, in-8°. — Max. Vernois, la Main des ouvriers, Paris, 1862. — Hannover, Die Krankheiten der Handwerker, in Reilage zur deutsche Klinik, 1861, n03 5, 6, 7, traduit sous le titre Maladies des artisans d'après les relevés des hôpitaux civils de Copenhague (Ann. d'hygiène, 1862, t. XVII). — Majer, Uber den Einfluss des Standes und Rerufes auf die Lebensdauer (Arztliches Intelligenz-Rlatt, Miïnchen september 1863 et Canstatt's Jahresbericht ùber die Fort- Scbritte in der gesammten Medicin, Wurzburg, 1864, Rand VII, analysé par Reaugrand, in Annal, d'hyg., Paris, 1865, t. XXIII, p. 229. — Rit, Quelques considérations sur les plaies produites par les scies circulaires mues par la vapeur, thèse de Montpellier, 1870. — A. Layet, Hygiène et pathologie professionnelle des ouvriers employés à l'arsenal maritime de Toulon, article Constructions navales, in Archiv. de médecine navale, 1873, t. XX. — 0. Du Mesnil, Des accidents saturnins observés chez les ouvriers employés à la fabrication des meubles de laque (Ann. d'hyg. publique, 1874, t. XLI, p. 335).
chaudrcwxiers , tôliers -riveurs. — La chaudronnerie peut se définir : l'art d'employer le marteau pour utiliser la ductilité et la malléabilité des métaux, et
210 CHAUDRONNIERS, T0L1ERS-R1VEURS.
donner aux plaques métalliques les diverses formes qu'elles doivent avoir dans la confection des chaudrons, des poêles, des chaudières, des caisses à eau, etc.
Les effets de l'attitude et du mouvement professionnels, et certains accidents qui dépendent de la nature même du métal employé, forment ici toute la pathologie professionnelle.
Suivant Chevallier, l'habitude de travailler assis, l'objet placé entre les jambes, entraîne à prendre des positions vicieuses amenant à leur suite certaines difformités, entre autres la voussure du haut du corps, et la déviation des genoux en dedans chez les batteurs de chaudrons.
Chez les viveurs, dont le travail consiste à réunir ensemble, au moyen de rivets, les diverses parties des chaudières, des caisses, etc., que façonne la grande chaudronnerie, l'obligation de travailler parfois dans une attitude des plus pénibles entraîne, avec le temps, une déformation caractéristique du tronc; c'est ainsi que, dans l'intérieur d'une chaudière, au-dessous des flancs d'un chaland ou d'une embarcation en fer, on les voit travailler le corps renversé en arrière, et presque étendus sur le dos.
A la longue, l'épaule correspondante à la main qui tient le marteau est abaissée tout en étant portée en arrière et plus développée, tandis que le côté opposé est porté en avant par un mouvement latéral de torsion, en même temps que l'on remarque un léger degré d'ensellure.
Les conséquences générales de semblables attitudes sont une grande fatigue de la poitrine, parfois des hémoptysies. Les palpitations et l'hypertrophie simple du cœur sont plus fréquentes dans les ateliers de grosse chaudronnerie que partout ailleurs.
^ On retrouve chez tous ces ouvriers, et au plus haut degré, les accidents consécutifs au martelage : ampoules, du-