J II. — EXERCICES DE FORCE
La force musculaire est la faculté dont l’homme est le plus orgueilleux. Il l’est pour ainsi dire dans toutes les conditions : les gens du peuple ne sont pas les seuls qui se mesurent ainsi. Il l’est presque à tous les âges; et ce n’est pas seulement à la puberté que la force apparaît comme le critérium de la différenciation sexuelle et de l’intensité de cette différenciation.
Elle se manifeste de deux façons : tantôt par le soulèvement de poids lourds et tantôt par la lutte; mais il ne saurait y avoir aucune comparaison entre les deux. Dans la lutte, la supériorité d’un individu sur un autre est toujours très évidente, souvent brutale et parfois insolente; en outre, ce jeu est l’image des combats violents des origines, et il semble que le vainqueur soit encore Y élu de la sélection naturelle.
C’est cette vanité primitive, cette vanité d'instinct pourrait-on dire, qui a toujours fait considérer l’éducation physique comme ayant pour but fondamental Yaugmen -
DE L’EXERCICE
talion de la force. On ne s’occupe pas des effets immédiats, encore moins des effets futurs : la santé et la durée de la vie ne sont rien à côté de ces manifestations orgueilleuses du muscle. Et il arrive que la plupart des individus se livrant à ce genre d’exercices affaiblissent leurs viscères digestifs, surmènent leur cœur et abrègent leur existence.
Il faudrait se persuader pourtant que la santé doit passer avant la force : pour faire du muscle, il faut de V estomac en trop, ainsi que je le dis si fréquemment aux jeunes gens faisant du sport. Que d’hommes surentraînés aujourd’hui ! Je pourrais citer des athlètes de casino qui sont tombés dans une grande faiblesse viscérale pour avoir voulu acquérir une qualité de muscles exceptionnelle. Il faudrait se persuader surtout que l’effort d’un jour, ou même d’une période de la vie, est bien peu de chose à côté d’une longue activité. Tout le monde est fort, plus ou moins, vers 28 ans, point culminant de la oie sous notre climat, et dans les cinq ou six ans qui précèdent ou qui suivent; mais c’est à 38, à 48, à 58, et même à 68 qu’il faut l’être, relativement bien entendu. J’ai souvent cité comme exemple, aux intempérants de la force musculaire, un vieillard de 78 ans, nommé Ilervy, que j’avais eu l’occasion d’étudier à la maison de retraite de Villers-Cotterets. Très droit et très frais, cet homme était chargé de tous les travaux dq force qui se faisaient dans l’établissement. Il fallait le voir montant au deuxième les sacs de 100 kilos! Un jour, il se prit de querelle avec un autre pensionnaire, beaucoup plus jeune que lui, et d’une seule bourrade il l’envoya rouler à quelques mètres de distance.
D’ailleurs, la grande jarre ne s’acquiert pas artificiellement : on naît fort, on ne le devient pas ; tout ce que l’on peut faire, c’est de dévier vers un organe l’énergie qui est destinée à d’autres. J’en puisTdonner deux genres de preuves très évidents.
D’abord, la plupart des individus qui arrivent à accomplir certains exploits athlétiques, sans avoir une grande force naturelle, sont médiocres et même faibles dans tous les mouvements qui ne leur sont pas familiers : l’un avoue qu’il jette très bien un poids, mais qu’il n’a pas de serre ; l’autre développe bien, mais il arrache mal, etc. On en juge tout de suite en les faisant lutter : ils ne supportent pas la moindre tirade ou la moindre charge ; ils ne peuvent faire aucun effort sérieux en position anormale, c’est-à-dire assis, à genoux ou couchés. Chez les lutteurs eux-mêmes, pourtant obligés à des efforts très variés, on trouve fréquemment des exemples de spécialisation : le lutteur libre est plus fort des jambes que le lutteur gréco-romain ; celui qui est habitué à parer des cravates et colliers de force, tout au moins des prises d’avant-bras, a le cou autrement développé que celui qu’un règlement protège contre ces prises.
Par opposition, les hommes naturellement forts le sont des muscles qu’ils n’exercent pas ou presque pas. Ainsi Bonnes a une force extraordinaire dans les interosseux palmaires, habituellement si grêles et si faibles ; la main retournée et les doigts fléchis, il saisit entre les premières articulations phalangiennes de l’index et du médius l’anneau fixe d’un poids de 20 kilos (cet anneau est grossi un peu pour la circonstance), et il retourne le poids en le soulevant. Pour donner vivement et sans
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apparat l’idée de la vigueur musculaire, Constant le Boucher s’asseyait sur le bord d’une chaise, et faisait placer en face de lui, dans la même position, l’individu qui devait servir de terme de comparaison. Puis on croisait les genoux, les uns au contact et les autres formant la pince, alternativement Constant écartait facilement les cuisses quand il était pris à l’intérieur, ou les rapprochait non moins aisément quand il était au dehors ; tandis que son adversaire ne pouvait accomplir aucun de ces mouvements. Il est certain, pourtant, que cet athlète n’avait jamais eu l’occasion de développer, par un exercice spécial, les muscles adducteurs et abducteurs de la cuisse. Enfin Yousouf, le terrible Yousouf, qui en dehors des luttes vivait très mollement, comme la plupart des Turcs, avait une serre telle qu’il brisait un manche à balai, par simple torsion, les mains au contact.
Et si nous sortions des sports, que d’hommes non-exercés aussi forts que des athlètes ? Il n’est pas de région de la France où l’on n'ait conservé le souvenir de quelque curé herculéen. Pour ma part j’en ai vu un extraordinaire ; malgré ses soixante ans, il reçut sur la pointe des genoux, au bas d’un escalier de cave, une pièce de vin échappée au câble. Le cas des anciens prêtres est fort intéressant, à mon sens ; il prouve que l’alimentation riche, la promenade et la continence suffisent pour entretenir et conserver longtemps une grande force naturelle.
On m’objectera que cette puissance d’organisation est rare. « Pour le commun des mortels, les exercices de force donnent de la force ». Je n’en ai jamais douté ; et si j’ai rappelé les exemples précédents, c’était surtout pour
montrer que toute force qui ne s’appuie pas sur la santé est une qualité factice, qui ne saurait ni être extrême, ni durer bien longtemps, ni se transmettre par la génération. Et je suis conduit ainsi à n’étudier que les exercices donnant une force soutenue, favorable plus que nuisible à la durée de la vie active, but suprême de V éducation physique.
Ce sera, en allant des plus doux aux plus durs :
1° L’exerciseur à coulisse de l’Auteur ;
2° La boxe anglaise ;
3° La gymnastique aux agrès ;
4° Le lancement du disque et du poids ;
5° Les poids lourds ;
6° La lutte.
On voit, par cette énumération, que, si la force proprement dite est le but principal de ce chapitre, il sera aussi question, secondairement, de la vitesse et de la précision.
DE I.’EXERCICE
1° Exerciseur à coulisse de l'Auteur
i° Explication préliminaire : des points critiques de la contraction musculaire.
J’appelle ainsi le début et la fin d’un mouvement; le début, parce que les libres musculaires les plus courtes interviennent seules ou dominent beaucoup les autres en tout cas, et que le muscle, agirait-il tout entier, se trouve quand même dans une position défavorable, par suite de la direction des leviers osseux ; la fin, parce que les fibres les plus longues assurent seules le mouvement à cet instant. Je pourrais ajouter que le premier point est incomparablement plus critique que le second et que c’est loi surtout qui exige, soit des attaches musculaires très proéminentes ou une réflexion sur une grosse tubérosité articulaire, comme cela se produit spontanément à l’état sauvage; soit un grand développement du faisceau initial de la contraction, comme on peut l’obtenir facilement chez les types civilisés : ce faisceau est souvent isolé et fait croire à un muscle spécial.
Ainsi, dans la fig. 59, la contraction commence par la fibre /, et s’étend comme un feu de peloton jusqu’à la fibre F ; en sorte que l’énergie de contraction des diverses fibres présente une disposition inverse au début (P) et à la fin du mouvement (P’).
Peu d’articulations peuvent être ainsi garnies de chair du côté de la flexion, et la nature a dû adopter, soit les artifices indiqués plus haut, soit un concours de muscles
courts et longs que l’on pourrait bien considérer, fonctionnellement, comme les diverses portions d’un même muscle.
Artificiellement, nous devons tendre vers le même luit ; et puisqu’il nous est impossible de modifier les conditions premières du mouvement, nous devons nous rabattre sur les conditions secondes, parmi lesquelles ligure le nombre, la longueur et la force des libres musculaires. Nous devons surtout développer la portion du muscle chargée de la mise en route, du démarrage peut-on dire, c’est-à-dire les libres qui interviennent lors du premier point critique ; et ce n’est certainement pas à l’aide des exorciseurs déjà décrits que nous y arriverons. Dans ces appareils, en effet, la résistance augmente du commencement à la lin, et le plus grand effort n’a lieu qu’à ce moment. J1 fallait donc imaginer des appareils capables d’un effet contraire.
Le docteur américain Phélan a été particulièrement heureux dans l’invention de la pompe à air qui porte son nom. Tous ceux qui en ont fait un usage méthodique ont remarqué qu’elle développe spécialement les libres hautes du grand pectoral (celles qui recouvrent la clavicule), les libres longues du grand dorsal et autres.
Cet appareil est reprochable, néanmoins, parce qu’il est trop cher; parce qu’il ne présente pas, au début de la contraction, une résistance suffisante; enfin et surtout, parce qu’il ne saurait agir sur certains points critiques, en raison de la longueur inévitable du corps de pompe. Celui (pic j’ai conçu et que M. Truchot, surveillant au service sanitaire vétérinaire de la Seine a exécuté, échappe à tous ces inconvénients : le prix en est modique ; le glis-
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sement des réglettes a lieu avec une grande uniformité, et la tabatière qui assure ce glissement n’a que 14 centimètres de long : ou part, pour ainsi dire, mains au contact.
Fig. j'J. — Points critiques de 1a contraction musculaire.
Pour se rendre compte de sa supériorité sur le Phœnix, rien qu’à ce dernier point de vue, il faut exécuter l’extension dorsale successivement avec les deux appareils : les muscles fixateurs et rapprocheurs des épaules se contractent incomparablement plus avec le premier qu’avec le second.
Il n’est pas impossible, non plus, qu’en raison de sa régularité plus grande, on pourrait dire de sa durcie plus
continue, l’exerciseur à coulisse ne fortifie davantage la partie statique du muscle (tendons, aponévroses et attaches) et ne prépare ainsi plus complètement aux longs efforts de la lutte ou de certains travaux manuels.
L’appareil se compose, essentiellement, de deux réglettes à poignée glissant l’une sur l’autre, et d’une tabatière mobile, dans laquelle s’effectue le glissement. On peut rendre ce dernier plus ou moins dur, grâce à deux boutons molletés placés sur les côtés de la tabatière ; mais au début, on tend toujours à employer trop de force. Les deux régleftes sont inégales, dans le but d’augmenter l’étendue des mouvements de plancher ou de mur (fig. 80).
Voici les mouvements principaux que le nouvel appareil permet d’exécuter.
Fig. 60.
Exerciseur à coulisse de l’auteur.