I. — Villes et Banlieues
Les hygiénistes ont tellement médit de l’air des villes, même des mieux construites et des mieux entretenues, que toutes les personnes -fragiles, toutes celles en particulier qui craignent la tuberculose, n’aspirent qu’à habiter les banlieues. On ne s’occupe pas du confortable : il importe peu que la plupart des maisons locatives y soient en mur de 22 centimètres, et presque tous les pavillons très humides. On ne tient pas compte de l’intensité des intempéries : cependant, l’été, le soleil y darde, pendant que la ville se pare de grandes ombres; l’hiver, le froid s’y fait sentir plus vivement, et en tout temps les vents peuvent y faire rage. On se soucie peu des difficultés de l’approvisionnement, bien que tout y soit rare et que tout
y soit cher. Enfin, ceux qui sont obligés de se rendre dans les villes pour leur travail, négligent complètement la dépense d’énergie, pourtant considérable, de leurs déplacements journaliers.
Je ne parle pas de l’absence à peu près complète de distraction, quoique certaines personnes nerveuses y soient très sensibles, ni des dangers que l’on peut courir, encore qu’ils ne soient pas toujours négligeables. Et il arrive ainsi fréquemment que le citadin trouve, dans son passage aux champs, non pas le surcroît de forces qu’il cherchait, mais leur épuisement prématuré.
L’observation la plus simple prouve, cependant, que l’air des villes n’est pas aussi dangereux qu’on le dit ; à Paris, par exemple, il est généralement salubre, hormis dans quelques quartiers déshérités. S’il en était autrement, comment s’expliquerait-on le teint rubicond d’un grand nombre de cochers, et la peau lustrée de la plupart des hommes qui passent leur vie active dans la rue ?
Les méfaits du milieu urbain tiennent plutôt à la façon dont on y construit, dont on y voyage et dont on s’y amuse. La maison particulière ne rapporte pas autant que la petite maison locative, et celle-ci que la grande; en sorte qu’il y a intérêt à réunir dans un même bâtiment un certain nombre de ménages apportant chacun une part de viciation à l’atmosphère commune. Les trains et tramways sont construits pour être ventilés, mais un seul voyageur peut s’opposer à cette opération. 11 existe bien des compartiments où l’on a le droit de fumer, mais il n’y en a pas où l’on ait celui de respirer un air pur. 11 faut voir, en hiver, les trains ouvriers de
viu.es et banlieues
ceinture, et en tout temps l’intérieur des tramways, pour se rendre compte de la tolérance des citadins à l’égard de l’air confiné. Enfin les cafés, théâtres et autres lieux d’amusement, aussi spacieux qu’ils puissent être, ne sauraient contenir qu’une bien faible portion de l’air nécessaire à la population qui s’y presse.
Je ne veux pas dire, néanmoins, que ces causes d’insalubrité étant évitées, l’air des villes vaudrait l’air des champs. Il ne saurait en avoir l’action excitante, et les familles qui y sont constamment soumises dégénèrent fatalement, à la longue. J’ai voulu montrer seulement qu’il n’y a pas toujours avantage à passer des grands centres dans leurs banlieues, et que pour s’en trouver bien il faut, notamment, ou une certaine rusticité ou un certain bien-être.
Une question beaucoup plus complexe est de déterminer à quelle distance des villes on doit se placer pour prétendre à l’air pur. Le rayon d’infection ne varie pas seulement avec le nombre d’habitants, d’usines, et autres causes de viciation de l’air, mais avec l’étendue et la diversité des communications extérieures, la direction habituelle des vents, etc. 11 n’est guère possible de le fixer, même approximativement, et tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il est très grand ; à Paris, par exemple, il n’est pas moindre de 20 kilomètres. Pour un homme qui aime la grande ville ou qui y a ses occupations journalières, c’est bien loin ! Les hommes de bureau devront donc se contenter d’une station intermédiaire. Dans une région agricole aussi riche et aussi fertile, ils n’auront que l’embarras du choix ; et l’essentiel sera plutôt de pouvoir s’y installer largement et confortablement,