CARACTÈRES PHYSIOLOGIQUES DE LA DÉCLINANCE UN MOT DE LA VIEILLESSE
Ce que j’ai dit à propos des périodes de l’année est encore plus vrai à propos des périodes de la vie : « chaque âge a sa santé », ainsi que le déclarait, il y a déjà longtemps, Michel Lévy.
Je n’ai pas à m’occuper ici des périodes extrêmes, jeunesse et vieillesse ; mais seulement des périodes intermédiaires, maturité et déclinance : l’âge mûr
s’étend de la fin de la croissance aux premiers signes de déclin ; et la déclinance, de là, à la vieillesse avérée. Toutes ces distinctions sont faciles en théorie ; mais dans la pratique les limites s’effacent, et il devient bien difficile de déterminer où un âge commence et où l’autre finit. Ces difficultés existent surtout pour le passage de la maturité à la déclinance. Beaucoup de personnes ne s’en aperçoivent pas, et elles conservent des habitudes hygiéniques qui ne leur conviennent plus. C’est pourquoi, je dois m’étendre un peu sur cette dernière phase de la vie.
D’abord il ne saurait être question d’âge, à un point de vue absolu : suivant les tempéraments et suivant les conditions, les premiers signes de déclin peuvent apparaître tôt ou tard. A un point de vue relatif, la maturité finit vers la quarantaine : Lycurgue, qui avait affaire à
un peuple relativement précoce, lui assignait 88 ans comme limite. Nous l’étendrons un peu plus loin : chez les individus du Centre et du Nord ayant une bonne origine et ne faisant pas d’excès, la déclinance ne s’affirme guère que dix ans plus tard.
Elle se traduit par des signes extérieurs et par des signes intérieurs.
Au dehors, ce qui frappe le plus l’observateur attentif, c’est la cassure de la face au niveau supérieur des joues el celle du tronc, à la ligne d’attache haute de l’abdomen. La figure se creuse un peu vers le haut, tandis qu’elle s’élargit vers le bas; les pommettes s’isolent et s’abaissent ; mais la cassure du ventre est plus nette : un sillon se dessine le long des cartilages mobiles, depuis le creux de l’estomac jusqu’aux flancs. Ces premiers signes d’avalement tiennent à la diminution de la tonicité musculaire ; et ils sont d’autant plus évidents que le poids supporté par les muscles de la face ou du ventre est plus considérable.
Avec cela le teint perd de son brillant, et quelques cheveux blancs apparaissent aux tempes. Il n’est pas rare même que certaines dents se carient, et que la moustache et la barbe grisonnent ; mais ce sont là des signes d’un déclin intense et rapide n’atteignant guère, d’une façon précoce, que les individus épuisés ou tarés.
Des changements dans la musculature générale semblent témoigner d’un certain affaissement des caractères sexuels secondaires, et d’un acheminement vers l’état neutre. Les muscles du cou diminuent, et l’augmentation de volume de cette région, que l’on constate fréquemment à cet âge, est dû uniquement au dépôt de graisse ; les
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muscles de l’épaule se réduisent, notamment le deltoïde, et l’exercice du bras tendu, qui est pour les jeunes gens une sorte de critérium de différenciation secondaire, devient plus difficile. Par contre, le rein se corse ; les cuisses et les mollets grossissent, et la force se maintient très longtemps de ce côté ; parfois même elle augmente. Mais ce qui brave le plus les effets de l’âge, c’est la puissance de flexion de la main, la serre, comme on dit en athlétisme ; Desbonnet prétend même qu’elle croît notablement : dans les jeux de force de famille, aux jours de fête, il a toujours vu les hommes âgés emporter la palme, quand il s’agissait de serrer fortement. D’après ce que j’ai pu observer moi-même et d’après ce qui m’est personnel, je ne serais pas éloigné d’admettre cette manière de voir.
A l’intérieur, les signes de déchéance sont moins évidents ; il faut pourtant les saisir, car ils touchent aux sources mêmes de la vie.
Comme les muscles du dehors et plus encore qu’eux, les muscles viscéraux, qui sont constamment à la peine, se relâchent ; ils ont aussi leur cassure, et les régions qu’ils soutiennent, leur avalement. Ainsi, l’estomac se déplace, et ses parois se distendent peu ou prou : parmi les sédentaires ayant dépassé la quarantaine, il en est bien peu qui aient, au saut du lit, une faim nette, témoignant de la vacuité presque absolue de l’estomac. Le cæcum, que j’ai appelé, non sans quelque raison, V estomac alcalin, serait tout aussi affecté (Dr Pascault) ; il n’est pas jusqu’au côlon replié dont les augets ne se vident plus avec la même force et la même régularité : des personnes qui allaient très facilement à la selle en arrivent à être constipées.
Naturellement, les sécrétions digestives sont moins abondantes et surtout moins actives : le premier estomac perd de son acidité et le second de son alcalinité.
Ainsi, déplacements et distensions, affaiblissement des contractions et affaiblissement des ferments, tout se combine pour réduire les transformations normales des aliments au bénéfice des transformations anormales. Celles-ci s’accusent par la production, dans l’estomac, d’acides accessoires (butyrique, lactique, etc.) amenant souvent des tentatives de réjestion, comme chez les ruminants; et dans le gros intestin, par celle de gaz et de résidus solides malodorants, les uns passant par l’urine et les autres étant directement expulsés avec les fèces.
Le danger d’intoxication est d’autant plus grand, qu’à mesure que les poisons augmentent, en quantité et en qualité, les organes chargés de les arrêter ou de les détruire diminuent. Ainsi le foie se charge de graisse, comme en témoigne sa couleur plus claire et plus mate ; il ne transforme plus complètement en pigments biliaires les résidus venus du sang, les produits de Phistolyse comme on dit, ce qui explique le teint légèrement jaune que prennent, à cet âge, certaines personnes. Le rein n’a plus, ni la même puissance filtrante passive, par simple pression, ni la même action élective, par ses éléments cellulaires ; pour le moindre excès, l’urine se colore et prend une mauvaise odeur. La peau, enfin, élimine plus d’eau que de principes actifs, et son action est très incertaine : les premières défaillances l’atteignent d’une façon particulière.
Dans son essai sur les causes d’empoisonnement pendant la vieillesse, Metchnikofî n’accuse guère quelegros intestin.
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II ne sufïisait pas au savant russe de l’Institut Pasteur, de déclarer inutile un organe qui joue un rôle énorme dans la réception et l’absorption des liquides, dans la réception, la digestion et l’absorption des aliments amylacés, dominante de notre régime; il ne suffisait pas de repousser cet héritage du plus beau des formats et du plus économique des régimes ; il fallait encore le considérer comme nuisible et le livrer au bistouri des chirurgiens. Il est vrai que, d’après le même auteur, l’estomac est un de ces organes dont l’organisme de l’homme pourrait bien se passer, et que la seule portion à conserver de notre vaste et malfaisant boyau, est le petit intestin, ou plus exactement la deuxième et la troisième portion (jéjunum et iléon), la première (duodénum) faisant pour ainsi dire partie de l’estomac. Que serait-ce si on démontrait à M. Metchnikoff que les poisons de l’estomac sont incomparablement plus puissants que ceux (Ju gros intestin ; que ce sont eux surtout qui touchent la nutrition intime, et qu’ils jouent un rôle prédominant dans la production de cet état nerveux si spécial qu’on appelle neurasthénie, bien qu’il soit autre chose qu’une simple diminution de la force nerveuse ?
La déchéance ne touche pas également tous les organes. Chez le citadin, la richesse et la variété de l’alimentation, l’intensité et la continuité des excitations intellectuelles, semblent protéger la vie animale et accabler la vie organique; tandis que chez le paysan, une nourriture pauvre et la monotonie de la vie mentale produisent des effets inverses. La viande de boucherie conserve plus qu’aucun autre aliment la force et le courage, mais elle défend mal les phanères contre les atteintes d’un air vicié : le citadin
déclinant a beaucoup plus de ressort que le paysan du même âge, mais il est plus gris ou plus blanc, son teint est plus terne et ses dents sont moins bonnes. Je ne serais pas éloigné de croire qu’un air pur ou pour mieux dire sauvage est la condition première de la formation de certaines huiles très aromatiques s’éliminant par la peau, et donnant à tout le revêtement un lustre et une odeur particulières : un chien qu’on promène au grand air prend aussitôt et conserve un certain temps une odeur très forte ; les bœufs vivant dans les prairies ou les landes ont des sécrétions sébacées abondantes et musquées, qui les différencient nettement des animaux de même espèce vivant en stabulation.
Chez un même individu, les divers organes déclinent très inégalement ; certains paraissent même rajeunir tandis que d’autres vieillissent. J’ai constaté l’éruption de dents molaires après la quarantaine sur des sujets exceptionnellement vigoureux ; on en a même signalé à 98 et 100 ans, chez des individus qui devaient mourir quelques années après. D’ailleurs, quand on observe la même personne un grand nombre d’années, on constate presque toujours que sa déchéance est entrecoupée de périodes de jqunesse apparente. Le même fait s’observe chez les bêtes, à l’occasion d’un changement de régime principalement. Ainsi les chiens exclusivement nourris de végétaux présentent un grisonnement précoce, que l’usage de la viande fait disparaître ou tout au moins masque beaucoup. Les marchands de chiens le savent, et il leur arrive fréquemment de racheter de ces animaux dans le but seul de les rajeunir.
L’homme doit profiter de ces poussées de jeunesse ; il
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doit, faire l’impossible pour en consolider les résultats. C’est le moment de vivre au grand air, de se nourrir sobrement et de bien s’exercer ; c’est surtout celui de marcher et de courir, toujours modérément et suivant la renaissance de ses forces.
Malgré tout, la déchéance s’affirme avec le progrès des ans : «Sur les ailes du temps la jeunesse s’envole », dit notre grand fabuliste. Les pigments disparaissent ; ravalement augmente, et par l’insuffisance croissante des organes de soutènement, et par la substitution d’une graisse molle et basse à une chair ferme et haute ; les forces diminuent. Bientôt, le muscle qui règle la mise au point de notre œil et qu’on appelle pour cette raison muscle de l’accommodation, se laisse envahir à son tour par l’atonie générale ; et le point de la vision nette {punctum proximum) s’éloigne vers l’infini ; c’est ce qui fait dire assez improprement au vulgaire que la vue baisse. Les organes sexuels s’atrophient dans une certaine mesure, et les désirs charnels deviennent de moins en moins ardents et de plus en plus rares. Une deuxième période commence: c’est la déclinance avérée. Les différences individuelles grandissant avec les ans, il n’est guère possible de déterminer les limites de cette phase de la vie ; il semble cependant qu’elle commence vers 58 ans pour finir vers (38, chez les personnes très vigoureuses de l’Ile-de-France et des pays similaires.
Nous en arrivons ainsi à la vieillesse , caractérisée, moins par l’intensité du ridement et du ternissement, que par la diminution des forces et l’affaissement, complet de l’instinct sexuel : l’individu devient à peu près incapable d’un travail manuel sérieux ; en l’absence
de toute excitation anormale et malsaine, il ne recherche nullement la compagnie des femmes. Chez les personnes fortement constituées, l’estomac reste encore bon une dizaine d’années, et ce n’est guère que vers 78 ans qu’elles entrent dans la grande vieillesse. Celle-ci s’accuse d’abord par l’impotence du corps et la débilité de l’esprit; et elle se continue par la série des tristes infirmités que tout le monde connaît.
Pour Metchnikoff, la vieillesse que nous connaissons n’est pas physiologique ; c’est un état anormal provenant, soit de la syphilis, soit de l’alcoolisme, soit de la goutte sous toutes ses formes (arthritisme). Nous n’arriverions même pas fatalement à cette altération des parois vasculaires (artério-sclérose) qui a fait dire à Cazalis que chacun à l'âge de ses artères. Nous devrions vivre beaucoup plus longtemps sans les maladies qui précèdent, et que cet auteur croit presque universelles, et à leur défaut, sans ce maudit gros intestin où s’engendrent les poisons alimentaires capables de scléroser précocement nos vaisseaux. Nous devrions en outre quitter la vie sans regret : il ne suffirait pas « d’en sortir ainsi que d’un banquet », mais rassasiés de jours, à la façon des patriarches hébreux Abraham et Isaac.
J’ai eu l’avantage de voir beaucoup de vieillards dans ma jeunesse. Le pays où je suis né ne prête, ni à la grande santé, ni aux maladies par viciation de la nutrition ; les paysans y étaient alors d’une sobriété extrême et presque uniquement végétariens. Leur maturité était courte et leur vieillesse démesurément longue. On voyait pendant vingt ans et plus ces mêmes vieillards aux endroits abrités dits ressês, recevant le soleil qui les avait tant fait souffrir»
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les mains décharnées, huileuses et tremblantes, l’odeur forte, presque urineuse, l’intelligence tellement affaissée qu’ils ne se retrouvaient que dans les horizons déjà lointains, et vous demandaient invariablement : « De qui es-tu fils, toi ? » On désignait sous le nom de Tanduro (tellement il dure) ceux qui n’en finissaient pas de traîner leur cadavre. Je présume qu’il en était ainsi un peu partout et pire encore dans les civilisations primitives ; et les exemples cités dans l’Ecclésiaste ou autres livres me paraissent, ou des exceptions très rares, ou le seul fruit de l’imagination. Jamais je n’ai vu de ces vieillards, pourtant si décrépits, quitter la vie sans regret ; jamais je n’ai constaté même cette « impossibilité d'être » qui fut le dernier sentiment de Fontenelle. J’ai toujours observé, au contraire, que l’âme s’envolait précocement, laissant une lueur de vie organique conduire le corps à sa décomposition. S’il y a une vieillesse physiologique, je présume que c’est celle-là : les paysans de l’Albigeois l’appelaient le vieillum, pour la distinguer des vieillesses anormales; s’il y a une vieillesse dont nous ne voulions pas, c’est certainement celle-là.
Ce que nous désirons, c’est que la maturité soit longue et la déclinance courte. Ce que nous voulons, c’est de ne pas assister à l’affaiblissement de notre esprit et à la dissolution de notre corps. Ce que nous tenons à éviter surtout, ce sont les infirmités qui nous rendent peu supportables aux autres et à nous-mêmes. Et que faut-il pour cela ? Une hygiène qui favorisé les beautés nerveuses et les beautés du sang.
Ne concevant même pas une mort douce, aussi régulièrement qu’elle vienne, nous demandons une mort
brusque ; et Y euthanasie que rêvait Bacon, se résume pour nous en une hémorragie foudroyante au seuil de la grande vieillesse.
Il n’est malheureusement pas en notre pouvoir d’altérer, dans le point voulu, V artère de V hémorragie : le territoire à inonder est très petit, et les causes des anévrismes miliaires de Bouchard peu connues. Je présume néanmoins que le régime végétal doit favoriser l’envahissement conjonctif général des tuniques artérielles (sclérose), tandis que le régime animal doit amener plutôt leur fonte grasse (athérome) dans les points les moins irrigués ; en sorte que l’alimentation qui prolonge le plus notre maturité, serait aussi celle qui abrégerait le plus notre vieillesse. Et ceci me conduit au point pratiquement important : Y hygiène comparée de la maturité et de la déclinancc.