UN TRAVAIL RÉGLÉ MAIS EXCESSIF
demi-quart d'heure, pour faire sa visite à moi et à la grosse dame, il ne s'assied point et dit : que c'est une chose affreuse que le temps qu'on perd à parler ; qu'on ne devrait pas perdre une minute ; que la plus grande dépense que F on puisse faire es t^ celle du temps. C'est là l'oraison des trente jours. On arrive pour souper, il est à son secrétaire; on a soupe à moitié quand il le quitte, et il faut l'arracher pour Tempêcher de s'y remettre en sortant de table. 11 se bat les flancs pour dire quelque conte pendant le repas, et l'on voit que c'est par pure politesse, car son esprit est bien loin. »
Ses divertissements mêmes étaient encore un rude et fébrile travail pour lui et pour son entourage :
c En vérité, » écrit madame de GrafBgny, le lundi gras (9 février 1739), t on ne respire point ici. Vous êtes las de me l'entendre dire ; eh bien, c'est que je n'ai le temps que de le dire. Nous jouons aujourd'hui VEnfanl prodigue^ et une autre pièce en trois actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons repété Zaïre jusqu'à trois heures du matin, nous la jouons demain avec la Sérénade. Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter un opéra ; oh ! quelle galère! On nous donne à lire des petits manuscrits charmants, qu'on est obligé de lire en volant... Nous avons compté hier au soir que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué
laa fiËCESSlTfi D'UN PLAN DE TRAVAIL.
trente-trois actes, tant tragédies, opéras que comédies!... »
De ses excès de travail, je veux bien que Voltaire ne soit mort que bien tard; mais quelle sanlé inégale, quelle vie d'hypochondriaque if s'était faite I Toujours prêt à s'évanouir, toujours se soignant, avec quelle impatience, avec quel à propos! s II se drogue sans cesse, dît le même témoin, il s'est fourré dans la tète qu'il ne fallait pas manger, et il meurt de faim ! »
Ils sont bien rares ci!ux qui ne paient pas d'une façon ou d'une autre une vie intellectuelle qui s'est fait une part aussi absorbante, aussi exclusive : c'est la part du lion ; quand le corps tarde à se venger, l'imagination prend les devants.
Voici pourtant encore un exemple que je ne crains pas de citer : de pareilles exceptions confirment si bien la règle !
Dans une causerie cbarmanle, où il explique comment il a fait son Dictionnaire de la langue [rançaise', Liltré expose sa manière de travailler, et indique le règlement de vie auquel il s'était astreint.
IV. — Le règlement de Littré. — t Ce règlement, dit-il, comprenait les vingt-quatre heures de la
1. (Eavre giganteique, qui a'a pu Être achevée qu'en treîEe ids I et deux mois da travail (du ST septembre 1S59 au li novembre 1S7!),
j^^^^^^ dont la copie, sans le Supplément, qui a formé un volume i part, ■ ^^^^Hm uns les addiliong, compta 415,636 feuilletsl ■