‹ Hygiène du chanteurChapitre 12 sur 18 · IL · texte numérisé non relu

IL

Dans les exercices, en général, le fait physiologique capital est l'activité plus grande imprimée à la fonction respiratoire .

Si, après une longue marche, Pappétit est plus vif, ce n^est pas parce que les membres inférieurs ont été mis en mouvement, mais bien parce que le poumon a fonctionné avec plus cPénergie. La dépense opérée par le mouvement musculaire peut bien entrer en ligne de compte, mais elle est bien moins sensible que celle du poumon. Le chanteur, à cause de la grande activité qu'il donne à cet organe , pourrait presque se dispenser de mouvement , et Ton peut du moins établir d'une manière générale que tous les exercices dans lesquels Pappareil de la phonation est mis fortement en jeu, lui sont nuisibles. La marche, la course, les conversations bruyantes et animées, la lecture à haute voix, tous ces actes, ajoutés à

celui du chant, amèneraient l'épuisement avec une grande rapidité.

Beaucoup de physiologistes admettent que le chant est plus fatigant que la lecture à haute voix : cette assertion n'est entièrement vraie que pour les personnes qui n'ont pas l'habitude du chant. Beaucoup de chanteurs exercent leur voix pendant plusieurs heures sans éprouver une grande fatigue, tandis qu'ils ne pourraient lire à haute voix une colonne de journal sans avoir la voix voilée, la bouche sèche, et éprouver même une soif vive et une fatigue particulière des muscles du thorax.

Beaucoup de nos grands artistes, lorsqu'ils doivent chanter, s'abstiennent de toute espèce de conversation et gardent

pendant plusieurs heures un silence absolu. Martin, par amour pour sa belle voix , ne se mettait jamais en colère ; il savait qu'une discussion vive et passionnée amène une prompte fatigue des organes phonateurs, et l'altération de la voix.

Donc, le chanteur lira pour lui, marchera modérément et sans précipitation , causera avec calme ; il réservera toutes ses forces pour cet acte merveilleux qui remue Târne et fait vibrer le corps.

J'ajouterai que le rire immodéré produit en quelques instants une grande fatigue du larynx et une sécheresse extrême de la gorge ; il y a pendant cet acte une tension spasmodique des cordes vocales qui, lorsque le rire se prolonge, amène un sentiment de strangulation fort dou-

îoureux. Il serait donc imprudent, au moment de chanter, de s'abandonner à une folle gaieté.

En étudiant la structure et les mouvements des organes de la voix, nous avons vu que c^est à la base de la poitrine que se passent les mouvements les plus compliqués du réservoir de l'air. Du reste, toutes les parois thoraciques doivent agir avec souplesse et facilité, et il sera nécessaire de leur laisser une parfaite liberté exaction.

Ce conseil s^adresse particulièrement aux femmes qui, malgré les nombreux procès faits aux corsets et aux lacets,

s^obstinent à étrangler leurs tailles dans ces étroites prisons consacrées par la mode la plus barbare.

Les développements donnés au chapitre du mécanisme permettent d^apprécier toute la valeur de ce précepte. Il est évident que chaque fois que le poumon devra se dilater brusquement, ou bien chasser Pair avec une parfaite économie, il trouvera dans un vêtement trop serré une résistance à la production de ces deux mouvements.

Dans Tinspiration brusque , le corset résistera nécessairement, et le chanteur n'introduira pas dans son poumon une quantité d^air suffisante ; dans Texpiration qu^il voudra habilement ménager, le corset agira au contraire de manière à pré-

cipiler le mouvement. Avec de pareilles conditions, il y aura pour le chanteur une dépense de force considérable, et les effets qu'il cherchera à produire resteront constamment imparfaits. Ces considérations sont graves au point de vue de Part, elles sont surtout importantes au point de vue du maintien de la santé.

La compression de Torgane même de la voix pendant Faction du chant, pourrait donner lieu à des accidents funestes ; je citerai à cet égard un passage du traité d'hygiène de M. Londe * :

« Outre le défaut d^agrément , de force et dMiarmonie de la voix, dit-il, ^jui résulte toujours et même nécessaire-

* Nouveaux Eléments d'Hygiène , t. i , p. 364.

ment de la compression du cou pendant les exercices que nous venons d^examiner, il peut encore survenir par l'effet de cette compression, les accidents les plus graves. La rupture des vaisseaux céphaliques * ou thoraciques, peuvent frapper de mort le chanteur ou déclamateur imprudent , qui , sacrifiant à notre mode absurde et dangereuse, et craignant de porter atteinte à l'arrangement de sa toilette, a négligé de prendre une précaution toujours utile et souvent indispensable aux individus pléthoriques ¥*. »

Le précepte de dégager le cou a donc, comme on le voit, une grande valeur. La

* Vaisseaux de la tête.

** Ceux chez lesquels il y a surabondance de sang.

plus petite gêne dans cette partie cause d'ailleurs une préoccupation toujours nuisible au sentiment et à l'exe'cution. Beaucoup de cantatrices ne peuvent supporter le contact du plus léger collier.

(Test ici le lieu de parler de la nature des vêtements disposés autour de la poitrine. Le chanteur, à cause de la susceptibilité que l'exercice fréquent de la voix développe dans le poumon, doit ne rien épargner pour assurer cet organe contre les variations brusques de température.

La flanelle a l'immense avantage d'entretenir autour des parois thoraciques une chaleur égale , et elle favorise au plus haut degré les fonctions de la peau.

Aussi est-elle adoptée par la plupart des chanteurs. Cependant son usage n'est

pas rigoureux ; les dispositions particulières et les conditions climatériques décideront de l'opportunité de ce conseil; Quoi qu'il en soit, le chanteur acceptera pour règle de conserver à tous ses organes une liberté parfaite diction , et il ne se créera pas maladroitement de»

causes de maladie ou d^imperfection.

CMPITRE SEPTIÈME.

Réparation du carbone. — Digestion. — Influence du chant sur la digestion.

Pour compléter le cercle des phénomènes chimiques delà respiration, il nous reste à parler de Pacte par lequel s'opère la réparation du carbone. Après avoir vu ce qui se passe dans le poumon, et après avoir formulé quelques règles sur la protection de Torgane lui-même contre les

causes de maladies , nous allons examiner les questions d'hygiène qui se rattachent à la digestion, et qui sont particulières au chanteur.

Tous les physiologistes reconnaissent l'influence énorme que l'estomac exerce sur toute l'économie animale. Vanhelmont en avait fait le siège du principe vital. Cette influence est surtout manifeste pendant que l'organe est en fonction.

Tout Torganisme est alors en quelque sorte enchaîné, et si l'esprit s'abandonne à une forte contention , si Pâme se laisse trop vivement impressionner, Pacte digestif subit à l'instant de profondes perturbations *.

* Beaum ont a vu la membrane muqueuse de l'estomac devenir rouge ei sèche, ou pâle et terne à la suite d'une commotion morale.

En étudiant les modifications ïmpo rtantes de l'absorption de l'oxygène chez le chanteur , nous avons établi pour lui des bases particulières d'alimentation.

D^près les faits que nous avons exposés, on peut se représenter l'estomac et le poumon comme formant les plateaux d^une balance des plus sensibles- Dans l'un des plateaux, l'estomac , nous mettons le carbone et l'hydrogène , qui doivent faire contre-poids à l'oxygène placé sur l'autre. L'équilibre parfait exprimera la santé. Si au contraire il y a entraînement de l'an des plateaux , nous aurons ou une maladie de carbone ou une maladie d'oxygène, des obstructions du foie ou des inflammations du poumon.

L'harmonie seule des deux fonctions

préviendra tout désordre ; l'estomac rivalisera de vigueur avec le poumon; aussi le chanteur devra-t-il prendre un soin particulier de l'accomplissement de ses fonctions. Tant qu'il digérera bien , il pourra chanter impunément ; mais si , le jour où l'estomac viendrait à faiblir , il continuait à faire fonctionner son poumon outre mesure , il ajouterait une nouvelle maladie à celle dont l'estomac serait le siège. Il brûlerait sa propre substance sans avoir le moyen de la réparer, puisque l'organe qui lui fournit du carbone ne serait plus à ses ordres. Il importe donc d'examiner quelles sont les conditions spéciales au milieu desquelles l'intégrité de cet organe pourrait être compromise, et d'en éloigner le chanteur.

Le point principal que nous avons à examiner est Faction du chant sur la digestion •

Tous les chanteurs m'accorderont que pendant la réplétion de l'estomac on chante très-péniblement, mais beaucoup de physiologistes soutiendront que le chant favorise la digestion. Cherchons ce qui a pu motiver une pareille assertion.

Les anciens, à qui on a fait dire tant de choses, conseillaient le chant à la fin des repas. Gela est parfaitement vrai.

Faut-il croire, d'après cela, que les anciens attribuaient à la gymnastique du chant une vertu spécifique dans ces circonstances? Je ne le pense pas. Je suis persuadé qu'ils n'avaient par là d'autre but que d'arracher l'esprit à la préoccupation

et de le placer sous une heureuse influence. On conçoit très-bien, en effet, que le cerveau étant soumis aux douces impressions de la poésie légère et du chant, Pacte digestif doit s^accomplir avec plus de facilité. Nous avons déjà parlé de Faction funeste de la contention d'esprit sur la digestion; le chant devient un moyen de la prévenir. Mais il y a loin du chanteur de couplets bachiques à celui qui fait des exercices de voix ou qui phrase avec méthode et attention un morceau long et difficile. Il ne faut donc pas prêter à Popinion des anciens un sens qu'elle ne renferme pas.

On a écrit dans plusieurs livres d'hy giène et de physiologie , que par suite de la position relative de Festomac et

du poumon , les mouvements de celuici pendant le chant ou pendant une conversation animée se transmettaient à Pestomac et favorisaient la digestion. M. Rostan, tout en consignant le fait, avoue qu'il ne sait pas sur quoi se fonde celle explication mécanique. Il n'y a rien, en effet, dans les phénomènes de Pexpiration ou de l'inspiration , qui donne l'idée d^un acte capable d^activer la digestion. Yoici toutefois ce que Ton peut penser du fait : Ce que nous avons dit de la relation du poumon et de Festomac nous autorise à penser que le chant, une conversation vive, ou enfin tout ce qui active les mouvements respiratoires, amenant une plus grande quantité d'oxygène dans Porganisme , la consommation rapide du

carbone, hâterait en quelque sorte la réparation? et, par suite, la digestion serait précipitée. Il est en effet remarquable qu'un exercice modéré a sur elle une influence favorable, mais il est aussi entièrement démontré qu'un exercice violent lui porte de funestes atteintes*.

Quant au chant, comme le pratiquent les artistes et les dilettanti, il peut amener pendant la digestion les désordres les plus graves. En effet, pendant l'exercice de la voix, il y a dépense notable de forces et une attention soutenue; dans l'exécution de la musique dramatique , il doit y avoir une chaleureuse manifesta-

* Beaumont a constaté que dès que l'exercice du corps amène la sueur le suc gastrique perd de son acidité et la digestion est ralentie.

tion, et, par suite, un grand déploiement d'énergie et de vitalité ; dans ces conditions „ l'organisme est trop vivement sollicité pour qu'il puisse accomplir physiologiquement Pacte si absolu de la digestion. Aussi est-elle plus ou moins pervertie, et la nutrition devient-elle imparfaite. Et c'est le chanteur, qui a tant besoin de se nourrir, tant besoin de réparation , qui trouble ainsi cette importante fonction! Mais je veux également parler des anciens : leurs écrits nous apprennent qu'ils faisaient le soir leur principal repas, cœna , et se couchaient après; dans beaucoup de pays, on imite encore aujourd'hui leur exemple; la plupart des animaux domestiques qui nous entourent s'endorment lorsqu'ils ont mangé; tou-

cela ne prouve-t-il pas que cet acte re'clam e pour son accomplissement une concentration entière des forces de l'organisme? Mais ce n'est pas tout, le chanteur ne s'expose pas seulement à une indigestion en s'exerçant pendant la fonction stomacale ; il peut aussi jeter dans la circulation des désordres profonds.

La réplétion de l'estomac donne lieu au refoulement du dyaphragme et diminue par conséquent la capacité thoracique; les grandes inspirations viennent ajouter au refoulement du tissu du poumon , et les efforts même que nécessite le chant complètent un concours de circonstances qui, séparées , n'ont aucune action nuisible, mais qui , par leur réunion , forcent le cœur à se contracter avec plus de force et

de fréquence. Je ne doute pas qu'une personne qui s^obstinerait à chanter pendant que Testomac accomplit ses fonctions, ne s^exposât presque sûrement à un anévrysme *.

Quant à Faction même du chant, rien ne la rend plus difficile et plus incommode que la réplétion de Festomac. Le poumon, refoulé en haut, se remplit incomplètement d'air; par suite de la concentration de la vie vers Pestomac, le plus léger effort devient pénible et fatigant, et la voix elle-même est lourde et sans éclat.

Donc, le chanteur évitera de s^exercer pendant la digestion , parce que 1° il

* Dans ces circonstances ; comme dans toutes celles où il y a obstacle à la circulation pulmonaire^ on observerait la dilatation du ventricule droit.

chanterait faux ; 2° il s1exposerait à une indigestion ; 3° il amènerait un grand désordre dans la circulation*.

Ces principes e'tant établis, le chanteur distribuera ses heures d^exercices d'après celles des repas , ou réciproquement, sMl est assujetti à chanter à des heures déterminées. Il n'y aura pas grand inconvénient à manger après avoir chanté, puisque les aliments devront réparer les pertes qu\m

* Quoi qu'en aient dit Goodw in et Bichat , les mouvements de la respiration exercent une influence manifeste sur la circulation du sang. Haller avait déjà établi que les vaisseaux du poumon, repliés pendant l'expiration , ne livrent plus un libre passage au sang qui les parcourt , et les recherches d'Isid. Bourdon ont complètement démontré cette influence mécanique de la respiration sur la circulation pulmonaire. [Recherches sur le mécanisme de la respiration. Paris; 1820.)

aura éprouvées. Cependant il faudra donner à Torganisme quelques instants de calme ; il sera prudent détendre que la congestion artificielle provoquée par le chant dans Tappareil vocal et dans le cerveau soit entièrement dissipée , parce que la chaleur et Pexcitation des mets pourraient devenir pour les tissus de Tarrière-bouche une cause d^inflammation.

Quant à la digestion , elle devra se faire dans le calme ou au milieu de douces impressions. Elle se compose de trois périodes qu'il est essentiel de faire connaître. La première succède immédiatement à Tingestion des aliments ; elle est caractérisée par un surcroît d^excitation dans tout Torganisme, la fréquence du pouls, Télévation de la température et un

sentiment de bien-être et de force. Pendant la deuxième période, il y a concentration de la vitalité sur l'estomac. Il survient de la paresse et de l'inaptitude aux mouvements. Par suite de la dérivation vers Torgane digestif, l'afflux du sang vers la peau diminue et des frissons se font sentir. La respiration est rendue difficile. (Cette série de phénomènes prouve bien le danger de l'exercice du chant pendant la digestion.) Dans la troisième période, le chyme élaboré par l'estomac passe dans l'intestin ; dès lors, tout l'organisme reprend son état ordinaire, la peau redevient chaude , la respiration libre, et le sentiment de la force est d'autant plus grand que la réparation a été plus parfaite.

Lorsque le calme de cette troisième période se fera sentir, il sera nécessaire d'attendre encore un certain temps. II est difficile de préciser Pintervalle qu'il faudra mettre entre la fin des repas et les exercices de chant. Il variera suivant la force digestive des individus , et surtout suivant le régime et la quantité d^aliments. En général, il sera prudent et hygiénique de ne chanter que deux heures après les principaux repas,

ï^estomac est aussi essentiel au chanteur que le larynx et le poumon. On ne chante qu'à la condition de beaucoup respirer, et on ne respire beaucoup qu'à la condition de manger et de réparer en proportion.

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