‹ Hygiène du chanteurChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Importance du poumon. — Avantages du développement de la voix. — - Influences physiques et morales du chant.

Personne ne doute de la prééminence

organique du poumon, (Test en lui que

s'allume le flambeau de la vie. Les mots

respirer et vivre sont synonymes dans le

langage ordinaire, ils le sont encore dans

le langage du droit. L'enfant qui n^a pas respiré n^a pas vécu ; le fœtus n^est qu^un organe au sein de la mère , et ce n^est que du jour où son poumon est pénétré par l'air qu^il est déclaré individu vivant. Mais l'étude de cet organe, dans la série des animaux, nous donne une preuve plus évidente encore de cette prééminence. Chez les animaux inférieurs, qui ne sont soutenus, extérieurement ou intérieurement, par aucune charpente solide, on trouve quelquefois des appareils de protection sécrétés par l'animal luimême; et ce qu'il y a d'intéressant, c^est qu^on les trouve constamment disposés de manière à protéger le poumon. Le manteau, le bouclier, la coquille des mollusques sont toujours placés autour

de l'organe de la respiration. Si la nature prend tant de soin de cet appareil , il n'est pas douteux que tout acte qui amènera sa suraction exercera nécessairement sur l'économie tout entière des influences notables. Et si Ton réfléchit à la liaison fonctionnelle du poumon avec l'estomac, le foie, les organes génitaux, que d'observations essentielles n'aura-t-on pas à constater ; que d'erreurs grossières n'aurat-on pas à combattre !

Il existe, par exemple, parmi les chanteurs, un préjugé funeste relativement à l'alimentation. Un grand nombre d'entre eux pensent trouver dans un régime frugal une garantie certaine contre l'altération de la voix : mais lorsque le chanteur saura qu'en respirant, il brûle sa propre

substance, et que la réparation ne se fait que par les aliments, il comprendra que, respirant beaucoup plus que l'homme qui ne chante pas, il doit réparer ses énormes pertes par une nourriture des plus substantielles. Alors seulement , vivant dans un parfait équilibre, il conservera à la voix sa vigueur et son étendue, il ne sera pas exposé aux maladies graves qui se développent si promptement au milieu de l'épuisement de l'organisme.

J'ai connu plusieurs chanteurs qui mouraient lentement de faim, sous prétexte de ménager une voix qui allait s'affaiblis— sant chaque jour.

Une question capitale, celle du mécanisme vocal, appelle toute l'attention

du médecin hygiéniste, et je n^ai rien épargné pour son complet développement.

Que de personnes ne voit-on pas s'engager dans un système d^étude irrationnel, lutter sans fruit contre les difficultés et se fatiguer sans résultat! Elles ^arrivent que par un travail pénible et fastidieux au but que, par une marche sûre et logique , elles auraient pu atteindre avec promptitude et presque sans efforts. Si le chant a quelquefois produit de fâcheux accidents, c^est, il n^en faut pas douter, qu^il était maladroitement enseigné; nous verrons au contraire combien sont nombreux les avantages qu^on peut retirer de cet exercice lorsque est habilement dirigé.

Depuis que l'étude du chant est basée sur la structure et le mécanisme des différentes parties de l'appareil vocal, on a pu véritablement engager les élèves dans une voie sûre et hygiénique. J'ai étudié avec soin les principes de cette école, et j'aurai souvent occasion d'en parler dans le cours de mon travail,

«Tai dû nécessairement , pour éclairer le chanteur, lui donner des idées générales sur la disposition des différentes parties de l'appareil vocal, et sur le rôle particulier de chacune d'elles dans Pacte de la phonation.

Ce rôle une fois tracé, le chanteur saura ce qu'il doit demander à son poumon, à son larynx, à sa bouche, et il n'exigera pas vainement de l'une de ces

parties ce qu'il ne peut obtenir qtie de l'autre.

Quand l'étude du chant sera généralement dirigée d'après ces principes, elle deviendra évidemment fructueuse ; un plus grand nombre de personnes s'y exerceront : on pourra dès lors constater toute l'importance de cette partie de la gymnastique. « Les exercices les plus salu- <( taires, dit Hufeland, sont ceux qui re- « muent simultanément le corps et l'âme. »

La voix, avec ses accents variés, constitue une langue universelle. Elle dit plus que la physionomie , plus que le geste. Elle exprime la douleur, la mélancolie, la folle gaieté, la tendresse, l'ardeur guerrière; elle exprime tout.

Le jour où Démosthènes put faire re-

tentir la place publique de ses éloquentes déclamations , la Grèce entière fut soulevée.

Les paysans allemands, qui écoutaient la parole de saint Bernard , ne comprenaient pas un mot de latin; mais entraînés par la puissance expressive de sa voix, ils s'armaient pour la croisade.

La voix peut donc, par elle-même, interpréter toutes les manifestations.

La beauté de l'organe fait le succès de beaucoup d'artistes dramatiques. Dans les relations sociales, il n'est pas rare de rencontrer des hommes qui, avec infiniment d'esprit, ont le talent d^endormir tous ceux qui les écoutent. La monotonie de leur voix, l'uniformité de leurs accents,

détruisent tout le charme que pourraient avoir leurs discours.

Les influences les plus variées dépendent ainsi des caractères du timbre; il peut dans beaucoup de cas éveiller la plus vive sympathie ou provoquer l'antipathie la plus profonde.

La voix, disait Zenon le stoïcien, c'est la fleur de la jeune beauté, c'est-à-dire l'attrait le plus puissant, le moyen de séduction le plus vif. La fiction des sirènes résume l'opinion des anciens.

Donc , quelque rôle social qu'on soit appelé à remplir, il faut se faire une voix capable de soutenir vigoureusement la vérité, de défendre fermement les croyances , d1exprimer énergiquement les passions. Il ne s'agit pas seulement de faire

des chanteurs , il faut aussi préparer le professeur , Pavocat , Porateur ; il faut faire des hommes sachant se faire entendre.

En exerçant le larynx à produire des sons musicaux on fait aussi Péducation de l'ouïe, celui de nos sens qui a les relations les plus intimes avec Pâme : pendant qu'on amène Pindividu à une manifestation vraie de ses sensations, on le dispose en même temps aux impressions les plus délicates et je puis dire les plus consolantes.

Le chant fait encore partie des moyens de Part de guérir : partout et à toutes les époques , on a signalé son heureuse influence dans certaines formes de Paliéna-

tion mentale et dans un grand nombre de maladies du système nerveux.

Asclépiade dit que rien n'est plus propre à guérir les personnes en délire ou aliénées, que le chant. Xénocrate faisait chanter des vers aux maniaques pour les guérir.

On peut constater de nos jours à Bicêtre et à la Salpêtrière, tous les bons effets de cet exercice, sur lequel est basée une bonne partie du traitement moral de la folie , traitement si habilement dirigé par M. Leuret. Il constitue surtout un moyen puissant d^hygiène. Le poumon, pendant cette action, prend un développement rapide et devient moins accessible aux maladies. Ce fait noté depuis longtemps par tous les hygiénistes a été vé-

rifié par les statistiques de M. Benoiston de Châteauneuf * et de M. Lombard de Genève *\ Il résulte de leurs recherches que l'exercice de la voix contribue puissamment à prévenir le développement de la pthysie pulmonaire.

Quant aux influences morales du chant , elles sont aussi nombreuses , aussi efficaces que toutes celles qu'on a justement attribuées à la musique en général. Il développe dans l'âme le courage, l'amour, la bienfaisance , la pitié, la joie, toutes les passions expansives et généreuses.

Enfin , tous ces résultats ont été si complètement appréciés , que , de nos

* Ann. d'Hyg. t. IV ** Idem, t. ix.

jours, le chant fait partie intégrante de renseignement. Déjà en 1815, Carnot songeant à l'instruction du peuple, avait senti Futilité de la musique, et dès que les écoles furent organisés, on s'adressa à Choron dont la méthode de lecture et d'écriture musicale avait été adoptée ; lorsqu'en 1816, on organisa de grandes écoles, on pensa aux bienfaits qu'on pouvait attendre de l'étude du chant. Enfin, en 1819, M. de Gerando proposa son enseignement dans les écoles populaires, et Wilhem, le vertueux professeur qu'on regrette encore dans les écoles de la capitale, fut chargé de la rédaction d'une méthode. La suite est connue de tous, nous sommes tous allés aux réunions de Vorphcon ; pleins d'admiration , nous

avons entendu ces masses formidables de voix, surprenantes d^ensemble et de justesse. Ce sont de simples ouvriers, consacrant une partie de leurs loisirs à Fétude du chant ; ils y trouvent l'inspiration de Tordre et de la sagesse , et sur chaque page de leur livre de musique, ils rencontrent une sentence morale.

Page 1