CHAPITRE XIV
DéirraUsaipe.
Le dégraissage constitue une branche importante de l'économie domestique ; il est, pour tous les tissus autres que le linge, ce que le blanchissage est pour le linge. Par le dégraissage, des vêtements plus ou moins endommagés far le service, mais encore éloignés du moment où il sera nécessaire de les mettre définitivement à la réforme, prolongipt honorablement leur utile existence, sans faire hoiUt^k celui qui les porte. ^
Assurément, il en coûte moins pirar dégraisser un habit encore bon que pour en acquérir un neuf, ou même pour en faire retourner un ancien. Il ne faudrait pas en conclure que le dégraissage est à l'usage exclusif des ménages où l'on est forcé de regarder de très-près à la dépense ; on doit tenir compta du chapitre des accidents. Bien des gens qui posaient plus que de l'aisance répugnent avec raison à mettre au rebut un vêtement neuf ou presque neuf, gâté accidentellement par une ou deux taches, que le dégraissage peut faire disparaître.
Les principaux éléments du dégraissage, c'est-àdire les substances le plus communément employées pour dégraisser les tissus de laine et de soie, com-
prennent : 1® le savon à détacher ; 2^ le fiel de bcsuf ; 3® le bois de Panama ; 4® la benzine.
Savon a détacher. — Il vaut mieux préparer ce savon chez soi que de Tacheter tout fait; les divers savons blancs vendus sous le nom de savon à détacher ont tous le même défaut : ils contiennent un excès de soude caustique qui, à la véiité, dégraisse parfaitement toutes les étofies de laine, mais qui les attaque au point de leur faire montra la corde, ce qui rend les vêtements beaucoup moins présentables que s'ils n'avaient pas été dégraissés; le remède est en ce cas pire que le mal : il n'y a pas de profit.
Pour faire de bon savon à détacher, il faut avoir d'abord du savon blanc de Marseille, de toute première qualité. Afin qu'il soit parfaitement sec, condition essentielle du succès de l'opération, on coupe un morceau de saviifL blanc du poids de 500 grammes en plaques dUlleux ou trois centimètres seulement d'épaisseur, qu'on dépose sur une planche dans un local très-sec. Au bofft de 15 jours, ce savon est suffisam- * ment desséché pour pouvoir être râpé finement et en
quelque sorte pulvérisé. On le met dans un mortier de marbre, et l'on y incorpore avec un pilon de bois six ^ jaunes d'oeuf très-frais, exactement séparés des blancs. Cette pâte doit être battue fort et longtemps, afin de la rendit aussi parfaitement homogène que possible. Ce point obtenu, on y ajoute par petites portions un peu de fiel de bœuf, juste ce qu'il en faut pour que la pâte soit bien maniable, sans être trop molle; elle est alors divisée en petites briques carrées qu'on laisse bien se consolider à l'air libre. Le savon à détacher ainsi préparé, lorsqu'il est fait avec soin, dé^ graisse parfaitement ; il ménage les tissus de laine
et leur laisse tout leur lustre, après les avoir rendus aussi propres qu'ils peuvent Têtre. La seule difficulté pour cette préparation, c'est l'emploi d'un mortier de marbre, ustensile qui ne fait pas» toujours partie obligée du mobilier ; mais il y a si souvent lieu de s'en servir que, dans tout ménage bien monté, il devrait être considéré comme indispensable.
Fiel de bœuf. — Le fiel de bœuf, sous son nom vulgaire d'amer de bceuf, est^ plus souvent employé sans aucune préparation. Le contenu d'un fiel est délayé dans un litre d'eau bouillante s'il est petit, dans deux litres s'il est gros ; les pièces à dégraisser sont lavées dans ce liquide, sans autre cérémonie. Il faut seulement que le fiel soit frais ; s'il est tant soit peu corrompu, outre qu'il devient fort dégoûtant et qu'il exhale une odeur repoussante, il. perd une partie de ses propriétés pour le dégraissage. JDe toute manière, même quand le fiel de bœuf est eiBployé aussi frais que possible, c'est toujours un liquide peut attrayant, en raison de la matière colorante verte dont il est chargé ; cette matière, qui d'ailleurs ne participe en rien aux propriétés utiles du fiel de bœuf quant au dégraissage, peut en être complètement séparée par le procédé suivant :
Il faut se procurer plusieurs fiels de bœuf, de manière à en réunir deux litres. On en met un**3itre sur le feu ; on le laisse bouillir assez pour qu'il donne de l'écume, qu'on a soin d'enlever à mesure qu'elle se produit. Quand le fiel ne donne plus d'écume, on y fait fondre trente grammes d'alun en poudre, puis on laisse refroidir le liquide. D'autre part, on traite exactement de la même manière un autre litre de fiel, de bœuf, auquel on ajoute, après que toute l'écume est
enlevée, 30 grammes de sel commun. Les deux liquides refroidis sont réunis, afin qu'ils exercent une réaction J'un sur l'autre; cette réaction ne s'opère que très-lentement, elle n'est complète qu'au bout de trois mois. Alors, un dépôt très-abondant s'est formé' au fon(J des bouteilles ; on décante le liquide sans y mêler le dépôt ; puis on le filtre au papier gris, et on le conserve à la cave, pour s'en servir au moment du besoin. Le fiel de bœuf qui a subi cette préparation n^arien perdu de ses propriétés utiles; la ménagère prévoyante qui en a fait provision, n'a pas besoin de recourir à tout moment au boucher, au risque d'éprouver des nausées en opérant avec un fiel trop avancé, qui d'ailleurs dégraisse très-mal.
Pour le dégraissage ordinaire, le fiel de bœuf préparé est délayé dans de l'eau bouillante, à la même dose^ que l'amer de bœuf sans préparation ; s'il y a des lâches plu^ rebelles que les autres, on les attaque séparémenWlvec une petite quantité de fiel de bœuf préparé, étendu dans im volume d'eau chaude égal au sien. *
Bois DE Panama. — Depuis quelques années seulement, on fait beaucoup usage en France, pour dégraisser toute sorte de tissus de laine, d'un bois qui se vend en planchettes minces, de forme irrégulière, sous le nom de bois de Panama. Ce bois, qui vient de l'Amérique du Sud, est celui d'un arbre imprégné d'un suc laiteux et nommé par les botanistes galactoden^ drum ; les gens du pays le nomment palo de vacca (arbre vache), à cause du lait qu'il contient. Le bois de Panama dégraisse moins bien que le fiel de bœuf; il coûte plus cher, et, bien qu'il ne soit pas vénéneux dans le vrai sens du mot, il provoque des étemuments
très-fatigants ; la nouveauté Ta mis en faveur, il est douteux que sa vogue se soutienne. Il n'a qu'une supériorité, celle de la propreté, par rapport au fiel de bœuf employé en nature ; il n'en a aucune sur le fiel de bœuf préparé.
La décoction de bois de Panama se prépare de la manière suivante : Dans deux ou trois litres d'eau on fait bouill* 500 grammes de ce bois, brisé par petits morceaux. Après un bon quart d'heure d'ébullition, I4 décoction est retirée du feu ; ou y laisse séjourner le bois pendant 24 heures, après quoi elle est remise sur le feu. Dès les premiers bouillons, on en retire les morceaux de bois, et Ion s'en sert comme d'une eau de savon propre au dégraissage sans autre préparation.
Benzine. — La benzine est une essence de bitume liquide, qui joue un grand rôle dans l'industrie, comme proche parente de l'aniline et des autres couIÉlirs qu'elle a engendrées à l'usage de la teintufte. Son rôle dans l'économie domestique est plus modeste. La benzine sert à faire disparaître toute^les taches d'une nature grasse sur les tissus de soie comme sur ceux de laine. Elle ne s'emploie que par gouttes versées avec beaucoup de réserve sur les taches; on commence aussitôt à frotter la partie tachée avec un morceau de ouate qui s'imbibe de benzine, jusqu'à ce que ce liquide soit complètement évaporé; quand il ne reste plus' de traces de benzine, la tache a disparu. Le succès de l'etnploi de la benzine pour le dégraissage est subordonné à une condition : c'est qu'avant d'y recourir, on n'aura point essayé d'enlever les taches avec un autre liquide quelconque. On sait qu'à Paris il y a une classe de teinturiers qui sont en même temps 'T* di^aisseurs; ils ne teignent jamais d'étoffes neuves,
El.
leur industrie ne s'exerce que sur des vêtements plus ou moins usés, dont on veut changer la couleur pour les rajeunir. Tous les teinturiers de cette catégorie exercent, comme accessoire de leur profession, lart du dégraisseur; aucune tache ne leur résiste; ils savent surtout utiliser la benzine avec une rare habileté. Mais tout leur talent vient échouer contre les taches qui, avant que TétofFe passe entre leurs mains, cftit été imprégnées d*un autre liquide à détacher.
Plusieurs liquides, autrefois fort en faveur, ont disparu depuis que la benzine est en usage; au commencement de ce siècle on ne connaissait pour enlever les taches sur les tissus de laine et de soie, que Tessence de térébenthine, l'essence de citron, et par-dessus tout l'essence vestimentale du sieur Dupleix, aujourd'hui tellement oubliée qu'il serait difficile d'en retrouver dans le commerce. Cette essence était composée princiM^raent d'huile essentielle de térébenthine et d'espnt-de-vin ; tout cela est passé à l'état de souvenir,-* après avoir fait la fortune de ceux qui en vendaient.
Pratique du dégraissage. — La plus simple des ^ opérations du dégraissage consiste dans le nettoyage
, ^ des vêtements blancs de laine, dont l'étoffe est dési- ''•"^^ j gnée sous le nom de flanelle de santé, et qui se portent ^ immédiatement sur la peau. La flanelle de santé doit ^\ ■ être lavée dans de l'eau de son aussi chaude que les j^ ipains peuvent la supporter, frottée comme pour un 0^55^ savonnage ordinaire, puis rincée à l'eau froide, séchée I >c^ ; et repassée ; jamais, pour la rendre plus propre, on ne "^ * I doit la mettre en contact avec le savon blanc ou noir, la soude, la potasse, on une substance alcaline quelconque. La raison en est que, quand on blanchit la '^^*^ flanelle de santé, le but n'est pas de la rendre le plus
blanche possible, mais seulement de la nettoyer, en lui conservant dans toute leur intégrité ses propriétés absorbantes qui constituent sa valeur au point de vue de l'hygiène ; c'est ce que fait Teau de son. L'eau de savon ou toute autre solution alcaline, même faible, aurait pour effet d'altérer la partie laineuse du tissu, d'en diminuer la souplesse, de le rendre par conséquent plus oirmoins impropre à absorber la transpiration, et d'en réduire presque à rien l'effet utile. Donc, de l'eau de son pas trop chargée, puis de l'eau fraîche trèspure, c'est tout ce qu'il faut pour nettoyer la flanelle de santé. C'est pourquoi -les vêtements de ce genre doivent autant que possible être blanchis à la maison ; s'ils doivent abolument être donnés à blanchir au dehors, il ne faut les confier à une blanchisseuse qu'après s'être assuré qu'elle les nettoiera avec les ménagements convenables ; un seul blanchissage aij von, sans les user ni les altérer sensiblement en i rence, suffirait pour les gâter sans remède.
Les taches de nature grasse, provenant de la graisse, du suif, de la stéarine, ou de l'huile, s'enlèvent, lorsqu'elles sont récentes, sans qu'il soit nécessaire de recourir à aucun liqmde; l'application d'un fer chaud passé par-dessus un papier non collé, dit papier buvard, posé immédiatement sUr la tache, Tenlève en faisant absorber par le papier toute la matière grasse rendue liquide par la chaleur; c'est le plus simple de tous les dégraissages. Mais, dès qu'on a laissé vieillir les taches, surtout les taches d'huile, les plus tenaces de toutes, on ne peut plus compter sur l'efficacité de ce procédé. C'est que l'huile et les autres corps gras qui peuvent donner naissance à des taches^ ne restent pas constamment dans leur état primitif; ils changent en partie de nature au contact de l'air ; ils deviennent plus
ou moins résineux ; ils ne peuvent, dans leur ndttvel état^ être fondus par la chaleur du fer à repasselr^^et complètement absorbés par le tissu du papier non collé. Les savons, la soude et la potasse enlèvent les taches grasses anciennes, mais en détériorant profondément les tissus, surtout quand ils sont teints de.dir verses nuances fugaces. Il faut alors recourir au fiel de bœuf préparé et au savon à détacher, dont on a donné précédemment les recettes. L'argile smectique ou argile à foulon, dans lès cantons où il est facile de' s'en procurer de bonne qualité, enlève bSfen les taches grasses anciennes et n'endommage pas trop les tissus ; mais les couleurs légères, quand elles tie sont pas très-bon teint, ne lui résistent pas, tandis que le fiiel de bœuf pr^ré dégraisse parfeitement, quel que soit l'âge des taches, et n'attaque m les tissus ni les couleur^
n.ya deux manières de procéder au dégraissage d'un vêtement de drap ou de tout autre tissu de laine : > on peut le laisser entier, ou bien le découdre, dégraisser chaque pièce séparément, et refaire le vêtement à neuf avec les morceaux dégraissés. C'est la première méthode qu'ilfaut adopter quand l'habit est presque neuf et qu'il n'a qu'un petit nombre de taches à enlever ; il en est de même quand le vêtement déjà aux trois quarts usé, peut cependant rendre encore quelques services, mais ne représente pas la valeur d'une façon, de sorte que ce serait une duperie de perdre son temps à le défaire et le refaire, ou de payer • cette besogne à un tailleur. S'il s'agit au contraire d'un vêtement très-bon, devant encore servir longtemps, mais gâté par un assez grand nombre de taches, il faut le découdre, dégraisser les morceaux pièce à «. • pièce et le refaire à neuf: il en vaut la peine. J|
Quand un vêtement de drap doit être dégraissé sans être décousu, la première chose à faire c'est de le battre longtemps et avec ménagement, afin que la poussière rende toutes les taches visibles ; elles sont marquées ■ une à une avec le savon à détacher ; on les mouille ensuite avec du fiel de bœuf, préparé bu non ; après quoi, on trempe légèrement une petite brosse dans une eau de fiel peu chargée, et l'on frotte jùsqu a ce que la tache soit partie, en ayant soin de ne pas faire agir la brosse dans deux sens opposés, mais de suivre toujours en brossant le sens du poil couchant, c'est-à-dire le sens du lainage de Tétoffe lorsqu'elle était dans son neuf. Lorsqu'on n'aperçoit plus de taches, on lave tout le vêtement avec l'eau de fiel modérément chargée ; on le rince à l'eau propre, puis on le fait sécher à l'air libre en le suspendant sur la mgitié d*un cerceau attaché à une forte ficelle. Quand il est sec, lentement dégraissé n'a plus besoin que d'un coup de Mrosse sui" toute sa surface, toujours, bien entendu, dans le sens du poil couchant. En cet état, il ne passera jamais pour un vêtement neuf, mais il sera encore capable de faii'e pendant un certain temps un utile service.
On rencontre souvent des difficultés imprévues pour dégraisser à fond les vêtements, soit entiers, soit décousus. Les taches d'huiles grasses cuites, telles que celles qui proviennent de l'huile de lin préparée pour délayer les couleurs à l'usage de la peinture, ne cèdent qu'en partie aux procédés du dégraissage ordinaire; elles se montrent encore plus tenaces que les vieilles taches d'huile ordinaire. U faut, pour en avoir raison, recourir à un moyen très-rationnel du reste, mais dont l'efficacité n'est pas comprise du premier coup d'œil. On verse sur ces deux genres de taches de l'huile
fraîche dont on laisse TétofFe se pénétrer très-profondément. L'huile réœnte dissout l'huile cuite ou Thuile très-ancienne devenue résineuse au contact de l'air. Ce premier résultat obtenu, on enlève avec du papier brouillard, à l'aide d'un fer chaud, la plus grande partie de l'huile, et Ton termine le dégraissage avec lejiel de bœuf. C'est par un procédé fondé sur le mêraeprin-* cipe qu'on peut avoir raison des taches de goudron facilement contractées par les vêtements d'uniforme des marins. Ces taches ne peuvent être enlevées directement par aucune essence à détacher ; le fiel de bœuf est sans action sur elles. On laisse d'abord couler sur ces taches du beurre fondu, aussi chaud qu'il peut l'être sans devenir noir. Le beurre en cet état ramollit et dissout le goudron. L'argile smectique, ou argile à foulon, absorbe le beurre chargé de goudron; ce qui reste de la tache disparaît, soit avec le fiel de bœw soit avec le savon à détacher.
Les taches de couleurs à l'huile peuvent détériorer accidentellement des vêtements de drap presque neufs; il faut les attaquer d'abord avec de la mie de pain ni trop tendre ni trop rassis. Après en avoir enlevé le plus possible de cette manière, on emploie pour faire disparaître le surplus,deressence detérébenthine; c'est, on le sait, mettre une tache à la place d'une autre, la seconde est même ordinairement beaucoup plus grande que la première; mais l'essence de térébenthine est volatile; on la mouille à plusieurs reprises avec de l'esprit-de-vin, on présente la pièce tachée à une certaine distance d'un feu clair; l'esprit-de-vin s'évapore en entraînant l'essence et il ne reste pas de traces de la tachei.
Sur les étoffes de soie, on enlève le plus gros des taches avec l'essence de térébenthine, puis on absorbe
Bieamaae;
celle-ci avec du jaune d'œuf frais, et enfin on enlève le jaune d'œuf avec le fiel de bœuf préparé. L'opération doit être faîte avec beaucoup de soins et de ménagements, pour consen^er autant que possible Téclat du tissu et la vivacité des couleurs. Les taches sur les étoffes de soie brunes ou d'autres nuances fugaces, ne peuvent être enlevées qu'avec du fiel Je bœuf seulement, et, malgré toutes les précautions possibles, l'étoffe pâlit toujours plus ou moins.
Le damas pour meubles, lorsqu'il est taché, se nettoie très-bien avec l'argile à foulon ; il peut ensuite être brossé légèrement à froid, avec une brosse trèsdouce, enduite légèrement de savon à détacher. On rince le damas à grande eau ; puis on le tord entre deux linges, et on le repasse également entre deux linges, avant qu'il soit entièrement sec. Sur le damas et sur les autres étoffes de soie, les taches de stéarine ne peuvent être enlevées qu'en partie par Fapplication du fer chaud et du papier buvard; ce qui en reste cède à l'emploi de l'esprit-de-vin appliqué à plusieurs reprises et évaporé à l'aide d'une douce chaleur.