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DÉFINITIONS DE LA BEAUTÉ PHYSÎQDE EN GÉNÉRAL

Qu'est-ce que la beauté?

Cette question si simple, si facile k résoudre, en apparence, a été cependant l'écueii de beaucoup de savants qui n'ont pu l'encadrer dans une définition strictement logique ; et cela parce que les qualités qui constituent la beauté, loin d'être les mêmes pour tous, varient au contraire, selon les peuples et les choses, selon les hommes et leur degré d'aptitude à saisir, à discerner. En effet, ce qui est beau pour telle nation ne l'est point pour telle

autre ; ce qui embellit cette chose enlaidirait cette autre; les beautés isolées et la beaulé d'eusemble que saisissent, au premier coupd'oeil, l'artiste et le connaisseur, restent à jamais cachées aux yeux du vulgaire ignorant, etc., etc.

La plupart des philosophes anciens et modernes ont défini la beauté d'une manière si obscure qu'il est difficile d'en avoir une idée nette. Les définitions spiritualistes sont toujours si vagues, si ambiguës, si profondément nébuleuses que, loin d'élucider la question, elles ne font que l'obscurcir, l'embrouiller. Ainsi, par exemple, quand Platon nous dit :

« Le beau, c'est la splendeur du vrai. » puis il ajoute : — « Il est impossible que les » choses qui sont réellement belles, ne nous y paraissent pas belles , surtout lorsqu'elles » sont douées de ce qui fait qu'elles nous » paraissent belles. »

Cela nous fait-il connaître les qualités essentielles de la beauté? Et dans cette autre définition d'un spiritualiste moderne :

« La beauté proprement dite, c'est l'essence de l'esprit, » Y voyons-nous plus clair?

0 physique l disait Newton, préserve-moi de la métaphysique.

Cette prière du savant illustre est la pios mordante épigramme faite contre ceux qui, abandonnant le monde sensible, s'élancent imprudemment dans l'infini sans guide ni boussole. Ils peuvent se comprendre euxmêmes, mais, à coup sûr, ils restent incompris de la foule.

L'idée de beauté ne pouvant être exactement la même pour toutes les intelligences, puisque les qualités constituantes de la beauté sont diversement appréciées, il devait en résulter une variété de définitions dont nous rapporterons les principales.

— La beauté du corps consiste dans Vetirythmie ou proportions, dans la symétrie, les rapports des parties et l'barmonie de l'ensemble.

— La beauté est un tout parfait dans sa forme, ses proportions, ses rapports et sa couleur.

— La beauté réside dans le parfait rapport des parties avec le tout et du tout avec les parties.

' — La beauté est une qualité des corps qui agit mécaniquement sur i'esprit par Tintervention des sens, et force à l'admiration.

— La beauté n'est autre chose que ia puissance d'un objet à exciter en nous la perception des rapports.

Comme on le voit, toutes ces définitions laissent à désirer et ne sont que l'expression des diverses manières de sentir des hommes de goût qui les ont formulées.

Selon nous, la beauté physique est la réunion des qualités propres à impressionner, d'une manière agréable, les sens et i'âme, c'est-à-dire, la réunion des qualités propres à charmer les yeux et à inspirer un sentiment d'admiration ou d'amour.

Cette définition, plus générale que les précédentes, embrasse, d'une part, toutes les conditions exigées, telles que régularité symétrique dans les formes et les lignes ; harmonie dans les proportions, les rapports et les couleurs; enfin l'expression, l'agrément ou la grâce. D'une autre part, elle s'accorde parfaitement avec ridée que les hommes de tou^ pays peuvent avoir delà beauté et rend aussi

ies diverses impressions que la vue peut leur faire éprouver.

La définition donnée, il nous reste à décrire sommairement les diverses qualités que nous venons d'énumérer.

La foFBttie résulte de la surface, des lignes et des contours ; elle est une des manifestations ou propriétés de la matière.

La pa'opoptioM se traduit par l'équilibre symétrique des diverses parties d'un tout.

Les rapiB©i«ts ne sont que la liaison parfaite des parties entr'elles et de leurs rapports, de manière à composer un tout harmonieux.

La beauté des formes l'emporte sur celle des couleurs, parce qu'il y a dans l'ondulation des lignes et la souplesse des contours un attrait qui caresse les yeux, un charme qui séduit, une volupté qui enivre. C'est pour cela qu'une belle statue impressionnera plus vivement qu'une belle peinture. Cette supériorité de la forme sur la couleur ressort de plusieurs traits historiques incontestables.

Timotlîée, allant disputer le prix aux jeux

olympiques, attire l'admiration de tous les spectateurs par la fraîche couleur de son visage; mais lorsqu'il s'est dépouillé de ses vêtements, pour entrer dans la lice, tous les yeux se fixent sur son corps dont les admirables proportionsl'emportaient sur la fraîcheur et la beauté du visage.

L'effet électrique, produit par le beau corps de Phryné sur ses juges,, est une autre preuve éclatante d^ la puissance de la beauté des formes, car, Phryné avait la peau jaunâtre, comme l'indique son nom.

Cotaleur. — La couleur, quoique moins indispensable à la beauté que la forme, est celle des qualités que l'œil aperçoit de primeabord et saisit plus aisément ; tout le monde la distingue et l'apprécie, tandis qu'il n'en est pas ainsi pour la forme, l'expression et la grâce, qui demandent une certaine aptitude et des connaissances. Une belle carnation, un beau teint, dans l'échelle chromatique de la beauté est une parure de premier ordre. L'admiration qu'une belle carnation nous cause dépend autant de la couleur que de l'idée qu'elle fait naître d'une riche santé.

Les diverses teintes qui composent la couleor. de la peau ne doivent pas être trop prononcées ; les teintes les plus douces et^ les mieux fondues sont les plus belles. Dans un beau teiiît, le blanc; le rose et l'azur des veinules s'isolent, s'allient et se fondent par des nuances insensibles ; la couleur noire desciis, sourcils et cheveux tranclie sur l'albâtre de la peau et en fait ressortir la blancheur. C'esî pour ce motif que la peau blancbe 'de la femme ' brune a plus d'éclat que celle de la blonde.

Ei'exps'^gsl^gi ou manifestation extérieure des impressions de Fâme est à proprement parler le langage des muscles. Les poses, les attitudes, les gestes, les divers mouvements de la tête et des membres ont un langage qui, soumis à des règles, compose la mimique. C'est surtout dans les yeux et les traits du visage que viennent se réfléchir les affections psychiques. D'après nos habiles physionomistes, la plus belle expression du visage résulte d'un mélange égal de joie, d'amour et de douceur. Un beau visage, avec une expression dure ou déplaisante, perd la moitié de ses .charmes. Un visage immobile semble privé de

vie. Le mouvement et l'expression animent la forme humaine, le repos .absolu la pétrifie.

fôràces. — Les anciens Grets représentaient les grâces comme compagnes ioséparables de Vénus; voulant indiquer par cette allégorie qu'elles faisaient partie intégrante de la beauté parfaUe, et qu'elles en étaient le, plus précieux ornement, l'attrait le plus délicat. Hésiode les avait dénommées : Âglaé^ c'est-à-dire beauté brillante; — Euphrosine, beauté douce et tendre; — Thalle^ beauté pleine de vivacité. Le corps de ces charmantes Déesses était couvert d'une robe légère et transparente, afin qu'on put admirer leur taille souple et déliée ; toujours jeunes et riantes, simples et modestes, elles se tenaient par la main et ne se quittaient jamais.

Les grâces ornent l'esprit et le corps; elles se rencontrent dans toutes les manifestations de la vie, aussi bien dans le langage parlé que dans le langage d'action; on les retrouve dans les diverses expressions physionomiques, dans le jet des draperies, les ajustements et parures. Ce sont elles qui donnent la rondeur aux mouvements, la légèreté à la démarche,,

îa souplesse aux membres, la facilité aux gestes, l'aisance au maiutieD, aux manières; l'élégance aux attitudes et aux poses, etc. Jetées comme une gaze légère sur la forme humaine, les grâces font deviner une éducation soignée, une intelligence ouverte et une harmonieuse consonnance du physique et du moral.

11 y a une grâce semée sur chaque trait et attachée à chaque mouvement du corps ; c'est cette grâce qui plaît et séduit, qui captive les yeux et allume l'amour. Si les Françaises, sans être les plus belles, l'emportent sur les autres femmes du monde, c'est parce qu'elles sont les plus gracieuses. Il résulte de ce que nous venons de dire que la grâce est le complément indispensable de la beauté : elle est au corps ce que les parfums sont aux fleurs.

Nous terminerons, toutefois, cette argumentation, en avouant qu'une définition de la beauté ne saurait être mathématique, attendu que l'exacte appréciatioTi de la beauté est une affaire de goût, de sentiment et d'aptitude.

L'idée que les anciens avaient de la beauté

était grande, élevée; ils ne la considéraient V pas simplement, chez l'homme, comme un assemblage symétrique de perfections matérielles, ils la complétaient par l'adjonction des perfections morales. En effet, la beauté ne consiste pas dans telles formes, telles proportions déterminées, mais dans l'harmonie et les rapports de ces formes avec l'ensemble des fonctions et facultés de l'individu ; ce qui conduit logiquement à cette conséquence que la beauté est l'expression sensible des perfections de l'être.

Plusieurs philosophes de l'antiquité pensaient que la beauté réelle excluait généralement les vices et les passions mauvaises ; que la laideur, au contraire, les laissait pressentir. Ce qui est beau est bon, disaient-ils, hormis les exceptions; et c'est, sans doute, la vérité bien reconnue de ce principe, qui a fait que, dans tous les temps, la beauté exerça une puissance irrésistible sur les hommes.

Ce fut surtout en Grèce que la beauté obtint les plus éclatants triomphes. Dans aucun pays du monde elle ne reçut de plus brillants hommages et n'inspira un plus ardent enthou-

siasme. Là, uoe belle femme était l'objet d'un culte réel ; on la déïiîait. Les artistes s'empressaient de multiplier les marbres qui la représentaient, les historiens et les poètes lui assuraient l'immortalité. Ouvrez l'histoire et voyez Lais subjuguant, par ses charmes, les vertus les plus austères, les cœurs les plus insensibles; Aspasie attirant autour d'elle les plus grandes célébrités de son époque et faisant éclore les merveilles du siècle de Périclès ; Phryné désarmant ses juges éblouis de sa beauté ; Lamia, rivant des chaînes à l'inconstant Démétrius ; Rhodope , épousant Prammeticus et montant sur le trône des Pharaons ; et tant d'autres beautés célèbres qui obtinrent des autels.

Plusieurs influences contribuèrent puissamment à perfectionner la beauté physique parmi les Grecs : d'abord les soins auxquels la femme était assujétie pendant sa grossesse; les vêtements amples, sans ligature et n'exerçant aucune compression ; les charmantes sculptures qui frappaient sans cesse ses regards et lui offraient la forme humaine dans toute sa beauté. Et puis, la gymnastique, fai-

sant partie de l'éducation publique ; les jeunes hommes s'exerçant, nus, dans les gymnases; les femmes Spartiates se disputant le prix de la lutte, sans autre voile que celui de la pudeur, et fournissant d'excellents modèles aux artistes ; enfin, l'amour, la passion qui animait ce peuple pour la beauté et qui le porta à ériger des honneurs incroyables à ceux qui la possédaient au suprême degré. Tout cela dut nécessairement perfectionner la race des Hellènes. Parmi les exemples d'honneurs décernés à la beauté, on cite celui de Phryné dont la statue était adorée dans le temple de Delphes, et celui de Phihppe de Crotone qui, déifié de son vivant par les habitants de Ségeste, reçut un culte et des sacrifices.

Tel était chez la nation grecque l'empire de la beauté, qu'on défendait aux artistes, sous des peines sévères, de représenter des personnes laides ou dés sujets grotesques ; tandis que d'un autre côté les législateurs cherchaient à perpétuer, par l'émulation et les récompenses, l'amour du beau, en instituant des fêtes oii les deux sexes venaient se disputer le prix de la beauté. A Lesbos, à

Téiiédos, à Elis, à Mégare et autres villes du Péloponèse , celui ou celle qui obtenait le prix était porté en triomphe et recevait des honneurs presque divins.

Et qu'on n'aille pas croire que ces récompenses fussent décernées à la beauté de l'enveloppe seule ; les Grecs étaient trop justes appréciateurs et juges trop éclairés pour en agir de la sorte. Aussi, lisons-nous cette sentence prononcée par le juge en couronnant le vainqueur :

« Celui-là seul a mérité le prix de la beauté qui renferme une âme vertueuse dans un corps plein de vigueur et de beauté. »

« Celle-là seule est digne du prix, qui joint à la beauté du corps celle de Vâme. »

Nous nous rangeons à l'opinion de ceux qui professent que la beauté est ordinairement inséparable de la santé et de la bonté ; qu'une belle personne, dans toute l'extension du mot, doit réunir les qualités physiques et morales propres à attirer Tadmiration, la sympathje, Tamour ; parce qu'une personne bien organisée physiquement doit l'être aussi moralement. Une telle organisation annonce.

en général, la paix du cœur, la sérénité de l'âme, des penchants aimables, des passions douces et d'heureuses dispositions pour ses semblables.

Une belle personne ne saurait donc être vicieuse par nature, sauf l'exception; et si, dans notre société, il n'est pas rare de voir le contraire, c'est-à-dire de rencontrer un beau corps cachant une âme perverse, il ne faut pas en accuser la nature, mais bien la société elle-même qui, par ses mille influences, a détruit l'harmonie du charmant ouvrage de la nature ; la société vicieuse qui, de son souffle impur, a gâté le cœur sans endommager l'enveloppe, qui a tari le parfum sans ternir la couleur.

Beauté localisée. — Chaque objet , chaque être, qu'il soit le produit de la nature ou de Fart, peut offrir un ensemble harmonieux : une fleur, un édifice, un animal ont un genre de beauté qui leur est propre. Dans la beauté localisée à la forme humaine, le concours des lignes courbes ou ondoyantes» des proportions et des rapports, des couleurs et des teintes est indispensable. On a dit que

les lignes courbes étaient à la beauté ce que la lumière est au jour. En effet, si l'on part d'un type qui les réunit harmonieusement, comme les marbres de Vénus et d'Apollon, pour descendre au type le plus laid, celui de Vulcain et des Gorgones, on aperçoit les courbes diminuer graduellement, devenir rares et se convertir en lignes droites, d'où résultent les formes sèches, anguleuses, grotesques, caricaturales.

Ce contraste des lignes courbes et droites^ n'avait point échappé à notre grand versilicateur Delille qui, au sujet de l'imagination, s'exprime ainsi :

Des formes dont les traits la séduisent toujours, La courbe, par sa grâce et ses moelleux contours. Rit le plus a ses yeux. Dans leurs bornes prescrites, Les angles, les carrés font trop voir les limites. Et dans l'allongement de son cours ennuyeux, La triste ligne droite importune les yeux; Mais sur d'heureux contours glissant avec mollesse, D'une courbe facile elle aime la souplesse.

Beauté relative.

Selon les âges, les sexes, les climats et les races, les caractères de la beauté varient. —

L'enfaDce, la jeunesse, la virilité et la vieillesse ont chacune leur beauté relative. — La beauté féminine diffère complètement de la beauté masculine. — Les races blanches, jaunes, bronzées, noires, possèdent chacune un genre de beauté spéciale à leur type ; d'où il résulte que ce qui est beau pour l'une serait très-laid pour l'autre. Ainsi , l'européen regarde la blancheur de la peau comme une qualité; le nègre n'estime qu'une peau noire. Le premier peint ses diables en noir, pour les rendre plus hideux; le second les enveloppe d'une peau blanche. — La forme ovale du visage est la plus belle, selon nous, tandis que c'est la forme ronde pour les Kalmouks. — Les beaux yeux bien fendus et gardant hi ligne horizontale sont pour les européens une perfection, le Chinois les méprise souverainement et n'aime que les yeux obliques à demi-ouverts, etc., etc.

Cette variété d'opinions s'explique aisément : il est naturel, en effet, que chaque race, chaque peuple soit persuadé de la supériorité de son physique, et cela est tellement vrai que toutes les nations ont donné et don-

nent encore aux Dieux qu'ils représentent # leur physionomie et même leurs vêtements.

Les charmantes divinités olympiennes font reconnaître un peuple d'artistes, chez lequel la beauté des formes avait acquis un haut degré de perfection. La figure des Dieux Scythes et des autres peuples barbares annonçaient une organisation inférieure à celle des Grecs. L'Ethiopien, le Gafre et toute la race nègre fabrique ses Dieux sur son modèle avec un nez écaché, de grosses lèvres, des pommettes saillantes, etc.

Les Dieux Ghinois sont obèses à l'instar des plus gros mandarins; les Déesses, au contraire, sont émaciées, parce qu'en Chine les conditions de beauté sont la corpulence chez l'homme et la maigreur chez la femme. Il en est ainsi partout, le type national est le plus beau; la forme qui s'en éloigne est imparfaite.

Maintenant, si nous envisageons la beauté relative sous son second aspect, nous voyons qu'elle dépend encore du mode impressionnel propre à chaque individu, c'est-à-dire que celui-ci trouve dans telle physionomie un

attrait séduisant, un charme qui l'attire et le force à l'admiration, à l'amour, tandis que celui-là n'y découvre rien qui puisse réveiller en lui des sentiments analogues; de telle sorle que Tun se passionne et Tautre reste indifférent pour le même objet. Ces deux modes d'être affecté ont leur source dans une sage loi de la nature ; car si les qualités de la beauté étaient les mêmes pour tous les hommes et les impressionnaient de la même manière, il n'y aurait alors d'admiration, d'amour que pour les quelques sujets qui réuniraient ces qualités, et la nature a voulu au contraire que tous les êtres s'attirassent les uns vers les autres, pour se charmer et s'aimer " réciproquement ; c'est dans ce but qu^elle imprima au cœur des deux sexes un mode dif^ férent d'être affecté, un mode différent de sentir. Et, en effet, il n'existe peut-être pas deux individus sur la terre qui envisagent strictement de la même manière les mêmes rapports dans un même objet. Celui-ci aperçoit des rapports qui ne frappent point celui-là, et celui-là découvre d'autres rapports tout-à-fait cachés à celui-ci ; d'où ré-

suite la diversité des sensations, des goûts, des sympathies, etc.

Ce genre de beauté, qui a quelques rapports avec la beauté relative, est particulier aux climats, aux mœurs, aux habitudes et au degré de barbarie ou de civilisation des peupies. Aucune nation n'est exempte des bizarreries de cette beauté conventionnelle ; depuis la mince et délicate parisienne qui se déforme la taille sous l'étreinte d'un corset jusqu'à l'épaisse Hottentote qui s'écrase le nez, s'agrandit la bouche, s'allonge les oreilles et les seins, tous les peuples lui paient un tribut ; c'est ce que nous allons démontrer dans une rapide esquisse :

11 est d'usage immémorial, parmi les indigènes de plusieurs contrées d'Asie et d'Amérique, de travailler, de malaxer les os du crâne des enfants à la mamelle, pour donner à leur tête une forme nationale réputée la plus belle. Telle est la cause des divers peuples et peuplades à têtes allongées en melon, à têtes carrées ou pyramidales, à têtes poin-

tues OU applaties, avec une saillie monstrueuse des régions temporales.

Les Européens aiment un front large, élevé, bien découvert, tandis que les Péruviens, au contraire, n'estiment qu'un front étroit et déprimé ; leurs femmes, pour obtenir ce genre de beauté, emploient de violents moyens mécaniques et parviennent à leur but.

Les grands yeux à fleur de tête et rondsouverts, sont une beauté dans certains pays ; les Lapons et les Esquimaux aiment, au contraire, les yeux demi-fermés. Chez les Chinois, ainsi qu'on l'a déjà dit, les yeux fendus obliquement, à paupière supérieure longue et tombante sont réputés les plus beaux.

Un nez proéminent est fort laid pour les peuples Tartares et Mongols ; aussi les mères ont-elles soin de l'applatir à leurs enfants à ia mamelle. Les nègres et les races couleur de suie regardent un nez épaté et d'une atfreuse largeur comme une perfection. Les Persans font consister sa beauté dans une noble longueur. Plusieurs peuples et peuplades percent la cloison du nez et y suspendent des ornements, des bijoux, comme cela se pratique^

chez nous, pour les oreilles. Les objets suspendus sont quelquefois si lourds, que la cloison nasale s'allonge et tombe sur la lèvre supérieure ; cet allongement hideux est une beauté pour ces peuples. Dans d'autres contrées, c'est la lèvre inférieure qui jouit du privilège d'être percée d'un trou, pour y recevoir les divers bijoux que la mode oblige à porter.

Les dents blanches et bien rangées nous semblent le principal ornement de la bouche; mais, tous les peuples ne pensent pas de même. Ainsi, pour les Siamois, les dents noires sont les plus belles ; ils ont soin chaque jour de les noircir. — A Macassar, ce sont les dents jaunes et rouges qui l'emportent sur les noires et les blanches. Les femmes de Macassar passent une partie de la journée à teindre leurs dents en rouge et en jaune, de manière qu'une dent rouge succède à une dent jaune et alternativement. — Chez les Jaggas l'absence des deux dents incisives supérieures est une condition de beauté. La femme qui n'aurait pas le courage de se les /aire arracher serait .méprisée et ne trouve-

rait point à se marier. Beaucoup de femmes, poussées par la coquetterie ou le désir de plaire, s'arrachent quatre dents au lieu de .deux, et sont sûres de trouver des adorateurs. - — Quelques nations estiment les petites oreilles ; plusieurs autres les veulent d'une hideuse longueur. — Les habitants de l'île de Pâques tiraillent le pavillon de l'oreille àleurs enfants, l'allongent autant que possible et le renversent à la façon de l'aile rabattue d'un tricorne. — Les Ethiopiens recherchent les oreilles plates, larges et collées sur les os du crâne comme un espalier contre un mur. — Les Zélandais font consister la beauté de l'oreille dans l'énorme développement de son lobule. Ce lobule, quelquefois de la largeur de la main, est percé d'un trou oblong, destiné à recevoir des chevilles de bois, de la grosseur du poing ; des fragments d'os ou de pierre, et des morceaux de fer du poids de plusieurs livres.

Ici on apprécie un cou gros, très-court et rentrant dans les épaules ; — là c'est un cou mince , allongé qu'on recherche. — Dans quelques localités des Alpes un goitre mons-

trueux a des cbarmes ; une femme sans goître ne trouve point d'épouseur.

La beauté de la poitrine des femmes varie aussi, selon les pays et les goûts. Chez les uns les seins proéminents, énormes, sont en faveur; chez les autres ce sont les poitrines plates. — Les Bayadères de l'Inde enferment leurs seins dans des étuis d'écorce flexible pour en arrêter la croissance; — Les aimées d'Egypte et les bédouines les tiraillent pour les avoir longs et pendants.

Il n'y a pas, non plus, d'accord unanime pour la beauté de la taille. — Les Turcs, les Allemands recherchent l'embonpoint chez la femme ; les Japonais et les Chinois exigent la maigreur. Les premiers se passionnent pour des tailles épaisses et larges; les seconds pour des tailles minces, étranglées. Du reste, nous ne saurions nous moquer de ces peuples, car, chez nous. Français, qui nous croyons maîtres passés en fait de bon goût , n'avons-nous pas placé la beauté tantôt dans une large taille, simulée par une ceinture se nouant §ous les aisselles, et tantôt dans une taille de guêpe, dont la ridicule longueur empiétait sur le bassin.

Il est des pays où l'absence des muscles fessiers est une qualité ; en d'autres on fait peu de cas des femmes qui n'ont point une croupe Hottentote.

Les gros ventres ont été autrefois en faveur chez les Anglais ; à la même époque c'était la mode des ventres plats en France.

Plusieurs nations apprécient les jambes longues, effilées, tandis que d'autres préfèrent les jambes courtes et massives. Il en est de même pour les bras et les mains.

En Chine, on adore un pied épais et court, en Orient, on ne l'estime que lorsqu'il est large et plat. Les Français s'éprennent d'un pied mince et petit ; les Anglais d'un pied étroit et long. Relativement à la beauté de la peau, chaque race, chaque nation la place dans la couleur qui lui est propre ou dans les moyens factices qu'elle emploie pour la décorer. Ainsi, chez la race nègre la beauté de la peau est dans un noir d'ébène, chez les Caffres, les Papous, les Zembliens, etc., elle est dans la couleur de suie. Les naturels de l'Amérique, les peuples des cercles polaires, les races Tartare et Mongole ne voient la beauté

que dans les peaux jaunes. Les Indiens n'apprécient que les peaux brunes, tandis que les Européens excluent toutes ces couleurs et proclament les peaux blanches , animées de teintes rosées , comme les seules vraiment belles. Une foule de peuples et de peuplades barbares cachent la teinte naturelle de leur peau sous un badigeonnage de diverses couleurs ; les autres sous des marques indélébiles d'un tatouage général. Les Groënlendaises, pour paraître plus belles, se peignent le visage avec du jaune et du blanc. — Les Décanaises avec du jaune ; de plus elles se rougissent les mains et les pieds. Les Zembliennes se tracent des lignes bleues au front et au menton ; les Japonaises se teignent les paupières et les lèvres en bleu. Presque toutes les populations de l'Océanie et de la Polynésie ne voient de beauté que dans une peau tatouée. La peau du visage, de la poitrine, des bras, des jambes, et du corps entier est recouverte de dessins, plus ou moins bizarres, mais très-réguliers, faits au moyen de cailloux tranchants ou de pointes d'acier, de telle sorte que toute la surface cutanée de l'individu

présente un bariolage complet de la tête aux pieds.

Enfin, une dernière preuve de la variabilité de la beauté conventionnelle nous est fournie par les traits suivants :

Dans la capitale d'Ethiopie se trouve la statue d'une femme dont la prodigieuse beauté lui valut un royaume et des honneurs divins. Cette statue, décrite par plusieurs voyageurs, offre une tête carrée à front fuyant, des pommettes saillantes, un nez écaché, une bouche énorme, des seins pendants et très-longs, une ceinture et un bassin très-large, un énorme développement de la région fessière, etc.

Dans la viHe de Canton, il existe un tableau qui excite vivement l'admiration des Chinois; ce tableau représente trois femmes nues, modèles de beauté, selon le goût du pays, et dont voici les principaux traits : les yeux sont petits, obliquement fendus et recouverts d'une énorme paupière supérieure; le visage est aplati, large et le nez peu saillant ; le ventre proémine tandis que le reste du corps est d'une affreuse maigreur ; les pieds sont aussi courts qu'épais, et les doigts sont armés d'on-

— iO -^

^les monstrueux. A nos yeux, ce tableau représenterait trois femmes phthisiques ou émaciées par une longue et douloureuse maladie; pour les Chinois c'est, au contraire, la beauté dans sa perfection idéale.

Rubens, dans son jugement de Paris, a, certes, bien eu l'intention de peindre la beauté sous la forme la plus attrayante ; mais, pour nous, Français, ses trois grâces, se disputant la pomme d'or, ressemblent beaucoup à trois grosses Flamandes, parce que le peintre était flamand et voyait la beauté du même œil que ses compatriotes.

Après ce qu'on vient de lire , peut-on affirmer qu'il existe une beauté réelle, absolue, qui se substitue à toutes les autres? Cette beauté réelle, que l'art et le bon goût ont découverte et formulée, est-elle la seule vraie? ou bien la beauté n'a-t-elle point de forme déterminée et ne dépend-el le que de la manière dont chaque race, chaque peuple, chaque individu reçoit ses impressions ?

Voici, par exemple, une forme humaine regardée et estimée comme parfaitement belle par une moitié du monde, tandis que l'autre

moitié la considère comme parfaitement laide; de ces deux opinions quelle est la vraie, et de quel côté placer son choix pour faire pencher la balance? La question devient encore plus embarrassante, et l'on ne peut logiquement la résoudre sans remonter à des causes éloignées.

Chaque peuple possède un caractère qui lui est propre, un instinct dominant qui le pousse vers telle direction, tel but. Ainsi, les Phéniciens, les Tyriens, les Carthaginois , exclusivement livrés au commerce, furent les marchands de l'ancien monde. — L'Inde et la; Perse s'adonnaient à l'agriculture. — Les Scythes passaient pour des peuples guerriers et pasteurs. — L'Egyptien creusait des hypogées ou tombeaux, bâtissait des temples et fabriquait des Dieux plus ou moins grossiers. — Les Grecs, nation privilégiée au moral et au physique, furent les poètes et les artistes, par excellence, de leur époque. Doués d'un esprit juste, pénétrant, et d'une brillante imagination, ils surpassèrent ce qui avait été fait avant eux, et portèrent les arts, la statuaire surtout, à un tel degré de perfection, que les

civilisatioDS subséquentes^ ne trouvant rien à perfectionner dans Tart plastique, ne purent que copier les chefs-d'œuvre de ces maîtres^ les égaler quelques fois, les surpasser jamais^ Le génie des arts plastique et poétique forme le côté le plus saillant, la face la plus brillante de la civilisation grecque, et c'est à ce génie que nous devons les marbres, que semblent avoir respecté les siècles, pour les conserver à notre admiration. Les grands artistes de cette époque s'apercevant que la beauté parfaite n'existait point sur un seul individu, empruntèrent à différents modèles les perfections qu'ils y découvraient, pour en former un tout parfait auquel fut donné le nom de beau collectif. Ainsi, Zeuxis, prié par les Agrigentins, de peindre une Vénus, choisit, parmi cent jeunes filles d'Agrigente, sept modèles dans lesquelles il reconnut les perfections isolées qui lui étaient nécessaires pour composer un tout parfait. Les plus belles filles de la Grèce servirent de modèles à Scopas et à Praxitèle, lorsqu'ils s'immortalisèrent par leurs marbres représentant la mère des amours dans tout l'éclat de sa beauté. La Vénus deMédiciset l'Ap-

pollon du Belvédère, qu'on ne se lasse d'admirer, sont également lerésumé des perfectionsde vingt modèles. Enfin , le statuaire Polyclète qui , dans le fameux concours des statues des Amazones , remporta le premier prix sur Phidias, établit définitivement les règles de proportions et de rapports qui constituent la beauté selon l'art; la statue qu'il exécuta, comme preuve de ce principe et pour servir de modèle, fut surnommée NORMA ou règle, par tous les artistes et, depuis cette époque jusqu'à nos jours, la règle établie par Polyclète n'a point varié ; tout ce qui s'y conforme est jugé beau, tout ce qui s'en éloigne est jugé défectueux.

Avant de modeler cette fameuse statue, Polyclète voulut expérimenter si l'appréciation du beau était une faculté de l'âme, un sentiment inné, comme le prétendaient certains philosophes idéalistes. Il modela, en conséquence, deux statues, l'une d'après les avis de la multitude, l'autre selon les règles de l'art. Il écouta les conseils de tous ceux qui entraient dans son atelier; il modifia, changea, reforma, suivant les observations

qu'on lui faisait et se conforma aux goûts divers. Enfin, le travail achevé, il exposa ses deux statues : l'une excita l'admiration du public et l'autre fut nn objet de risée. Alors, Polyclète prenant la parole : La statue que vous critiquez, dit-il, est votre ouvrage, celle que vous admirez est le mien.

L'illustre Camper, si connu par ses travaux d'anatomie comparée et par ses études sur l'angle facial, prouve pertinemment que l'appréciation du beau peut bien quelquefois dépendre d'une aptitude particulière de l'esprit qu'on appelle sentiment, goût^ tact ^ mais qu'elle se développe généralement par l'éducation et s'agrandit par l'étude des meilleures productions de l'art. Winkelmann et Raoul- Rochette, notre savant archéologue, afiirment également qu'une étude raisonnée des chefs-d'œuvre de l'antiquité et des temps modernes, fait naître le sentiment du beau ou lui donne un essor prématuré. Les artistes de notre époque et tous ceux qui s'occupenl d'arts partagent cette opinion. — Nous concluons donc, avec nos maîtres en esthétique science des beaux-arts), que l'opinion des

philosophes sur l'appréciation du beau comme sentiment inné y est complètement erronnée. Que l'aptitude à juger sainement de la beauté réelle ou selon l'art, fait défaut à !a grande majorité des hommes, et que cette aptitude n'est dévolue qu'à un petit nombre d'individus privilégiés : l'expérience le confirme tous les jours.

IBe^Bitë réelle ou selon l'art.

D'après ce qui précède, la beauté réelle se trouvera dans la réunion, sur un même corps, des proportions et de leurs parfaits rapports, du mélange des couleurs, de V expression et des grâces, qualités qui résument les perfections sensibles de l'être humain.

Les deux premières qualités sont inhérentes à la matière, les deux autres dépendent de l'harmonieuse consonnance du langage d'action et des divers mouvements de Fàme. La réunion de ces quatre qualités est indispensable pour constituer ce qu'on appelle la beauté réelle ou parfaite. Si l'une de ces qualités fait défaut, l'harmonie de l'ensemble est dérangée; la beauté n'existe plus dans son

entier. Ainsi, l'on voit souvent des personnes qui possèdent de beaux yeux, un front ouvert, un nez régulier, une jolie bouche, un corps bien fait, et ces personnes ont pourtant le malheur de déplaire ; la nature, en les comblant de ses dons, leur a refusé le plus précieux, c'est-à-dire les qualités de proportions et de rapports. Tous les traits, pris séparément, sont irréprochables, mais quelque chose manque, c'est le lien harmonieux qui doit les réunir. — D'autres personnes n'ayant rien de remarquable dans leurs traits, pris en détail, plaisent néanmoins et les yeux aiment à s'arrêter sur elles, parce que leurs traits réunissent certaines conditions d'harmonie et d'expression.

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