Empoisonnements par les gaz délétères ; premiers soins
Dans la grande majorité des asphyxies, il y a beaucoup moins défaut d’air respirable que véritable empoisonnement par un gaz qui vicie l'air. Ce sont avant tout des asphyxies toxiques. La plus fréquente est due aux vapeurs de charbon, à l’oxyde de carbone. Elle peut très bien se produire, même en plein air. La mort n'est pas rare chez les vagabonds qui, pour trouver un peu de chaleur, se couchent par terre au-dessus des fours
à chaux. Les infiltrations gazeuses d'oxyde de carbone les tuent, bien qu'ils respirent en même temps l'air libre à profusion, C’est qu’en effet l’oxyde de carbone forme avec le sang une combinaison très dangereuse, Cette combinaison neutralise en quelque sorte l’activité du sang. Elle lui enlève toutpouvoir d’absorberl'oxygène, Aussi, plus que dans toute autre asphyxie, les secours arrivent-ils souvent trop tard ; on a beau transporter l’asphyxié à l’air, le faire respirer largement par tous les moyens de respiration artificielle : tout cela est inutile, si le sang a perdu tout pouvoir d'absorption.
Dans les asphyxies toxiques {vapeurs de charbon, gaz d'éclairage, gaz des égouts, des fosses d’aisances), les personnes qui se portentau secours des asphyxiés risquent, si elles ne prennent pas de précautions suffisantes, detomber évanouies à leur tour. Le fait est surtout fréquent à propos des asphyxies dans les puits, les cuves à raisin, les fosses d'aisances. Îl n'est pas rare de voir plusieurs sauveteurs tomber successivement près de l’asphyxié. Il ne faut Jamais s’aventu- Fig. 24. — Sauvetage dans un puits. rer qu avec un dispositif (corde de soutien, corde d'appel) permettant d'être remonté au premier signe de défaillance,
La figure 24, due à l'Association des industriels de France, montre bien ce dispositif. Sans cette précaution, les sauveteurs les plus vigoureux ne réussissent pas à remonter l’asphyxié et succombent très souvent auprès de lui.
Oxyde de carbone. — L'oxyde de carbone est la cause la plus fréquente des asphyxies toxiques. C’estun gaz des plus dangereux. Même à très faible dose (un ou deux millièmes) dans l’air, il produit déjà des accidents redoutables. Il n’a aucune odeur, aucune saveur; rien n'avertit de sa présence, sinon les accidents qu’il provoque, et ceux-ci sont quelquefois presque foudroyants.
L'oxyde de carbone se produit toutes les fois que du charbon brûle à petite combustion dans un volume d'air restreint. Le charbon complètement allumé, à plein tirage d'air, dégage surtout de l’anhydride carbonique beaucoup moins dangereux. Mais tous les poëles à combustion lente, réchauds, chaufferettes, braseros, produisent surtoutde l'oxyde de carbone. Cette question est, dans l'hygiène du chauffage, une des plus importantes.
Si l'appareil de chauffage est bien construit, l'oxyde de carbone est entraîné au dehors. Mais, si l'appareil est défectueux et offre des fissures, l'oxyde de carbone se répand dans la pièce. De même avec les cheminées qui rabattent, les cheminées communiquant avec d’autres conduites de cheminée, Souvent d’ailleurs les appareils de chauffage (braseros, réchauds, chauffereites, chaufferettes des voitures de place) n’ont pas de communication avec l'air extérieur ; leurs gaz se dégagent directement dans la pièce.
Pour les poëles de fonte, méme étanches età bon tirage, un danger spécial a étésignalé par Sainte-Claire-Deville. L’oxyde de carbone passe facilement et en abondance à travers la fonte portée au rouge. Si la paroi du poêle rougit, elle cesse d’opposer au gaz une barrière suffisante.
L'oxyde de carbone en quantité massive a une action presque foudroyante. L'asphyxié est pris d’étouffements, d'un mal de tête atroce, de vomissements, parfois de convulsions. Il tombe presque aussitôt sans connaissance.
Même à dose presque infinitésimale, l’oxyde de carbone produit déjà des maux de tête, des nausées, des vertiges, des bourdonnements d'oreilles, une pression pénible au creux de l'estomac. Le professeur Moissan a justement remarqué que beaucoup de sujets offraient une curieuse différence de santé en été et en hiver. En été, ils sont assez bien portants. Mais chaque hiver et surtout à la fin de l'hiver, ils ressentent les troubles de santé les plus variés. On doit toujours, en pareil cas, soupçonner une intoxication lente par l’oxyde de carbone et par un chauffage défectueux.
L’albuminurie, l'apparition de sucre dans l'urine, les accès épileptiformes ne sont pas rares en cas d’intoxication un peu intense ou prolongée.
Les sujets qui séjournent ordinairement dans des locaux où se dégage de l’oxyde de carbone (blanchisseuses, cuisinières, chauffeurs, garçons de café) présentent pres-: que tous une anémie intense avec palpitations, névralgies, insomnie, parfois ictère léger, parfois aussi troubles de l'intelligence fort inquiétants en apparence, et rap= pelant la paralysie générale.
La gravité de l’asphyxie par l’oxyde de carbone tient surtout à Ce que ce gaz toxique forme avec le sang une combinaison très stable, difficile à détruire. Tous les moyens ordinairement employés contre les asphyxies respiration artificielle, traction de la langue, exposition à l'air libre, ablutions froides, sinapismes, restent souvent sans résultat. Les inhalations prolongées d'oxygène pur sont plus actives. La rapidité avec laquelle l’oxyde de carbone est chassé du sang par ces inhalations devient cinq fois plus grande qu'avec l’air ordinaire. C’est donc un moyen précieux. Par malheur, on a rarement un
ballon d'oxygène à sa disposition. Dans les villes, où la chose est plus facile, on doit tout de suite envoyer chercher de l'oxygène (on en trouve dans la plupart des pharmacies) pendant qu'on donne tous les autres soins.
Anhydride carbonique. — L’anhydride carbonique est beaucoup moins toxique que l’oxyde de carbone. Les locaux à ventilation insuffisante et renfermant une foule nombreuse (salles de conférence, de théâtre), renferment parfois jusqu’à 2 ou 3 pour 100 de gaz carbonique, sans provoquer d'accidents sérieux. [l semble même qu'on prenne peu à peu l'habitude de ces atmosphères confinées.
Mais souvent le gaz carbonique se mêle à l'air en quantités considérables. Dans certaines caves, dans certaines orottes naturelles, dans quelques mines il arrive par les fissures du sol. Dans les usines chimiques, le dégagement de quantités énormes d’anhydride carbonique n'est pas rare, quand un acide réagit sur un calcaire (fabriques d'eau de Seltz). Les fermentations produisent aussi des masses de gaz carbonique. C’est ce gaz qui explique les asphyxies observées dans les celliers, et surtout chez les vendangeurs qui descendent dans les cuves à raisin. Dans les brasseries et les distilleries, la fabrication de la bière, la trempe de la drèche peuvent également déterminer des asphyxies. Dans les puits profonds, on voit assez souvent les couches inférieures d’air surchargées de gaz carbonique mêlé d'hydrogène sulfuré. Enfin la pratique souvent employée à la campagne pour assainir des puits, des locaux longtemps fermés, en y faisant un feu vif de paille, peut être dangereuse en dégageant de l’anhydride carbonique.
Ce gaz a une saveur aigrelette plutôt agréable. Il produit tout d’abord une légère excitation, un sentiment de bien-être. Puis brusquement surviennent les vertiges, les étouffements, la perte de connaissance. Mais il est souvent possible de rétablir des asphyxiés qui semblent
complètement morts et qui ont été soumis à l’action prolongée de ce gaz. La respiration artificielle à l’air libre agit beaucoup plus utilement et beaucoup plus vivement que dans l’asphyxie par l’oxyde de carbone. La teinte bleue livide du visage ne doit pas impressionner ni faire abandonner les tentatives. Cette teinte est spéciale à l’'anhydride carbonique et constitue un indice plutôt favorable. Dans l’asphyxie par l’oxyde de carbone, le visage garde une teinte vermeille et rosée. Pourtant le pronostic est plus grave et le danger plus sérieux.
Gaz d'éclairage. — Le gaz d'éclairage est un mélange complexe renfermant surtout de l'hydrogène (46 pour 100), du protocarbure d'hydrogène (34 pour 100), de l'oxyde de carbone (de 8 à 9 pour 100), de l’anhydride carbonique, de l'azote, enfin des produits goudronneux qui lui donnent son odeur spéciale.
Le gaz d'éclairage agit surtout par la proportion élevée d'oxyde de carbone qu’il renferme. Les accidents, soit aigus, soit chroniques, sont presque les mêmes. On retrouve dans le premier cas le mal de tête, les vomissements, les syncopes, les convulsions. On retrouve dans le second l’anémie progressive, les troubles de l'estomac, la Jaunisse assez accentuée.
Les chimistes ont souvent proposé des moyens pour débarrasser le gaz d’éclairage de son oxyde de carbone. Le gaz ainsi purifié n’en serait que plus propre à la lumière et au chauffage; mais Le prix de revient s'élèverait beaucoup.
L'asphyxie par le gaz d'éclairage est très fréquente dans les villes. Un robinet qui reste ouvert, un tuyau de caoutchouc qui se détache, une fissure dans les conduites, telles en sont les causes les plus ordinaires. Souvent aussi en fermant le compteur, on éteint auloin des cheminées ou des becs d'éclairage au gaz, sans prendre la précaution de fermer les robinets correspondants, Quand on rouvre le compteur, le gaz se répand dans la pièce,
Dans l'emploi du gaz pour la cuisine, le gaz est souvent éteint par l’eau qui s'échappe d'une bouillotte trop pleine, par le lait qui monte au moment de l’ébullition. Une fois le fourneau éteint, le gaz se dégage dans la cuisine.
Les tuyaux crevassés du sol peuvent, même à distance, porter leur gaz dans les maisons voisines. Fait important bien mis en relief par le professeur Pouchet : le gaz ainsi perdu dans ie sol se dirige non vers la rue, mais en majeure partie vers les maisons. Il est comme aspiré par l’air plus chaud des maisons. Aussi ces accidents se voient-ils surtout en hiver, alors que la différence entre la température des maisons et celle de l'extérieur est plus considérable. Le gaz peut parfois traverser des murs épais, gagner des maisons distantes de 80 mètres. Il est d'autant plus dangereux que, dans sa filtration lente à travers le sol, il abandonne ses produits goudronneux et perd son odeur caractéristique.
Le gaz offre non seulement des dangers d'asphyxie, mais d’explosion. Il forme avec l'air des mélanges détonants. Ces dangers d’explosion se retrouveront à l'étude du chauffage et de l'éclairage ; mais ils devaient être mentionnés dès maintenant. Il serait, en effet, fort imprudent d'arriver avec une lumière allumée au secours de personnes asphyxiées par ce gaz.
Le traitement est le même que pour l’asphyxie par l’'oxyde de carbone, avec la même importance pour les inhalations d'oxygène.
Hydrogène sulfurè. — L’hydrogène sulfuré est presque aussi dangereux que l’oxyde de carbone. Mais son action est moins fréquente. Les asphyxies par ce gaz se produisent dans les laboratoires de chimie. Elles sont aussi à craindre pour les égoutiers, les vidangeurs vidant des fosses d’aisances, les ouvriers nettoyant des trous à fumier trop profonds, dans les tanneries, les fabriques de produits chimiques. Parfois même de simples bains de
Barèges pris dans une pièce trop petite et non ventilée ont pu les produire.
Mèëme à dose de 1/2000 dans l'air, l'hydrogène sulfuré donne déjà du mal de tête, des nausées, des vertiges. A dose plus forte, les sujets tombent comme foudroyés (plomb des vidangeurs et des égoutiers), La mort survient très vite avec une respiration accélérée, bruyante, une teinte bleu-noirâtre généralisée, parfois des convulsions. Les premiers accidents sont parfois précédés d'une véritable ivresse : les ouvriers se mettent à danser en poussant des cris. Suivant l'expression professionnelle, ils chantent le plomb,
L'asphyxie, dès qu’elle dépasse un certain degré, est fort dangereuse. Non seulement l'hydrogène sulfuré agit sur le sang, mais il paralyse le système nerveux. En outre, en tombant eten faisant des aspirations désordonnées, les malades aspirent souvent des produits putrides provenant des fosses d'aisances et des trous à fumier. Des inflammations graves et même la gangrène du poumon surviennent parfois par infection après quelques jours, alors que les premiers accidents sont disparus. Le transport à l’air libre, la respiration artificielle, les affusions froides sont les premières indications du traitement. Le chlore, qui constitue le véritable contrepoison de l'hydrogène sulfuré, est d’un emploi délicat et ne peut être manié que par un médecin. Cependant, en cas d'extrême urgence et d’état en apparence désespéré, on pourrait essayer de faire respirer l’asphyxié à travers un mouchoir humecté d’eau de Javel ; celle-ci sera diluée dans quatre parties d’eau.