‹ Hygiène morale; ou, ApplicationChapitre 26 sur 46 · DESTRUCTIVITÉ · texte numérisé non relu

DESTRUCTIVITÉ

unart si\\utn'u'e. Ira furorbrevis e&t{Horace)\]Rco]ère est une courte démence ; rien de pins vrai ; l'homme en proie à cette dégradante passion est effrayant à voir : son visage rougit, ses pommettes se colorent , ses yeux injectés semblent sortir des orbities, la salive jaillit de sa bouche, et sa lan»ne épaissie ne prononce déjà plus distinctement les mots; un degré de plus, et l'apoplexie a frappé. Aussi, le cerveau, opprimé sous un tel torrent, n'est plus libre de fonctionner , et toutes les facultés intellectuelles et morales de Fhomme sont comme anéanties. Mais la volonté saurait-elle ici conserver de l'empire? Autant et plus que sur les facultés dont nous avons parlé jusqu'à présent. Je n'en veux pour preuve qneSocrate, que la nature avait créé l'homme le plus irritable , et qui s'était fait le plus doux, le plus patient par la seule force de sa volonté. Vous trouveriez encore beaucoup d'autres exemples, un grand nombre parmi les chrétiens pri.-nitifs , parmi des hommes véritablement religieux; car le vice de \i\ colère est si commun et si détestable en même temps , qu'il n'en est guère dont les religions se soient plus sérieusement occupées, qu'elles aient plus sévèrement attaqués, contre lesquels elles- aient cherché plus d'armes défensives.

Quant à nous , nous le condamnons, ce vice, avec tous ceux qu'enlrauie l'excès de destructivité,

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comme nuisible à l'homme, comme portant atteinte à sa santé, comme injustement dominateur, comme oppresseur de ses facultés intellectuelles et morales. Ne nous faisous pas illusion cependant, et avouons qu'il est besoin pour se corriger d'une volonté forte, aidée d'une intelligence éclairée et de sentiments bienveillants, car le plus souvent vous avez à lutter non seulement contre le penchant deia destructivité, mais encore contre tous ceux qui, analogues à lui, lui servent d'auxiliaires. Parmi les facultés, en effet, suivant les précieuses observations de M. Broussais (Cours de phrénologie), les unes sont pour ainsi dire naturellement antagonistes, et les autres auxiliaires de chacune d'elles. Chez l'enfant, si vous avez à craindre trop d'apathie, parlez-lui de combat, mais que ce soit par gradation et en commençant par ce qu'il y a de moins effrayant , en insistant sur ce qu'il y a de plus utile et de plus glorieux. Montrez à l'homme qu'il a été doué d'iuie activité nécessaire à sa subsistance, que c'est dans son propre intérêt qu'il doit déployer son énergie. Que l'histoire vienne à votre secours, et frappe son oreille et ses yeux des faits les plus éclatants ; et disposez-le ainsi à supporter le spectacle du sang ; car il le faut, oui, c'est dans l'intérêt de l'homme, il faut qu'il voie couler sans pâlir le sang des animaux , le sang de son semblable. Combien de femmes , combien d'hommes

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même ont manqué, clans le danger pressant, à leurs amis, à leurs parents, faute de cette force de caractère ?

Cependant, ce sont plutôt les cas opposés qui se présentent à nous. ISe laissez pas un enfant s'amuser à faire souffrir le plus petit animal; qu'il sache que la destruction est toujours quelque chose de triste; que ces êtres qu'il se plaît à détruire au milieu des souffrances ont droit d'exister comme lui. Et toutes les fois que vous avez affaire à un caractère très irritable, ne croyez pas qu'il fiai lie faiblir et céder à ses exigences, comme si vous aviez peur du bruit, des menaces et de la puissance de l'enfiuit; mais gardez-vous aussi d'exciter cette irritabilité par une opposition mal entendue ou injuste : cédez si vous avez tort, en montrant pour quel motif vous cédez; et résistez quand vous avez raison, non par la colère, non par l'emportement, non par les menaces et les coups, mais par le sang-froid et l'impassibilité. L'irritabilité la plus faible au commencement s'avive et s'élève rapidenjent à la plus grande exaltation par l'opposition avec une autre irritabilité ; mais quelque vive, quelque violente qu'elle soit, elle se brise contre la force d'inertie.

Que votre conduite soit la même envers l'homme adulte, entraîné par le même penchant ; écartez de lui, comme de Feulant, tous les récits, tous les

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tableaux de combats et de carnage, et montrez l'influence presque sans bornes d'une douceur inaltéral)le, Tautorité souvent si merveilleuse d'un imperturbable sang-froid. Combien ne vous seral-il pas facile de faire voir que l'homme maître de lui-même domine l'homme en colère de toute la puissance de l'intelligence et de la volonté sur la naîine brute et inorganique ! Et qui ne sentira pas, si ou se donne la peine de lui en exposer la raison, que les excès de ce penchant nuisent d'abord à celui qui s'y laisse entrauier, et plus encore à lui qu'aux autres ; ébranlent, détraquent son organisme, et le font descendre au rang des animaux , en le privant de ce qui l'élève au-dessus d'eux ?

3° Acquisivité.

Le penchant à acquérir et à posséder , bien que moins énergique dans son expression que le précédent , n'est pas moins influent que lui sur le caractère et la destinée de l'homme. Que l'homme désire d'avoir, rien de plus naturel; il a besoin de posséder pour vivre, ne fût-ce que les choses nécessaires à sa subsistance, à sa conservation individuelle et à celle de sa famille, comme des aliments ou ce qui en fournit, c'est-à-dire de la terre et des troupeaux, comme des armes, des vêtements; viennent ensuite les choses utiles, puis les choses

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agréables , presque aussi nécessaires que celles-ci; tout cela ne peut manqtier d'exciter les désirs de i'iioninie, et ce n'est pas sans raison qu'une jouissance a été attachée à la possession. L'homme qui ne s'occupe pas d'acquérir et qui n'attache pas de prix à la propriété, n'est pas en mesure avec les nécessités delà vie, quelque retiré qu'il vive, ni avec les exigences sociales quand il vit au milieu des sociétés. Tout ce qui est gain, profit, acquisition, hii est indifférent; il ne tient à rien de ce qu'il possède et pense encore moitis à amasser pour l'avenir; il est alors désintéressé au suprême degré. Mais cette espèce de désintéressement n'est-elle pas plutôt un défaut qu'une vertu ? car, outre qu'il y a peu de mérite à laisser aller ce qui ne nous paraît nullement précieux , c'est de la négligence que de ne pas se pourvoir de ce qui est nécessaire à son entretien , et c'est se rendre coupable que de laisser manquer soi-même et sa famille. Un tel caractère s'allie quelquefois d'ailleurs avec le désir des honneurs ou de la puissance; mais, dans ce cas, ce sont d'autres facultés qui sont en jeu^ l'amour de la propriété n'y est pour rien.

A vrai dire, notre société actuelle pèche moins par défaut que par excès d'acquisivité. C'est même un des caractères saillants de notre époque d'être en grande partie dominée par l'intérêt ; aussi c'est

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principalement sur cette sorte de tendance que nous devons le plus longuement insister.

Pour bien comprendre l'influence de cette faculté, il faut successivement l'étudier à part et dans ses rapports avec les autres facultés. Quand elle agit sans opposition , elle ne tarde pas à envahir toute l'existence. Posséder n'est plus un moyen, c'est un but; l'on veut posséder pour le plaisir de posséder, et la vie n'est pas assez longue pour acquérir tout ce cju'on veut amasser. Toutes les pensées, toutes les actions, sont dirigées vers ce but; toutes les circonstances de la vie réveillent l'idée de propriété ; on en exagère l'importance, on lui subordonne les autres motifs daction ; on la suppose partout ; on veut expliquer par elle toutes les actions des hommes. La richesse fait le mérite ; on excuse une conduite évidemment condamnable aux yeux de tous, parce que l'amour de la propriété en était le principal mobile ; la moindre perte de fortune est un chagrin poignant, et le comble delà joie est dans une augmentation de richesse.

Parlez à un homme organisé connne nous le supposons maintenant, de science et de beaux -arts , il ne comprendra rien à vos paroles, se rira de votre enthousiasme d'artiste, de votre dévouement scientifique , condamnera toutes les dépenses qui auraient pour but de satisfaire ces besoins du beau

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et du vrai , et traitera de niais ou de dupes ceux qui emploient leur fortune dans ce sens. Ce n'est pas tout ; les questions morales n'auront à ses yeux guère plus (Timportance , ou du moins n'en auront qu'une secondaire ; ce n'est pas lui qui cédera à des sentiments généreux, qui visera au progrès intellectuel, à l'amélioration sociale. Rien n'inspire plus d'égoïsme que l'instinct de la propriété quand il est trop puissant. Rien non plus ne rend plus injuste envers les intentions des autres , et l'on ne voit , dans la vie la plus dévouée au bonheur des hommes, à la bienfaisance et à l'instruction, qu'un passf-lemps d'oisif, ou qu'un moyen de faire parler de soi.

C'est donc ici, et le même genre d'abus, et le même résultat que précédemment; c'est toujours luie faculté qui sacrifie, comme un tyran, un peuple de facultés à son bon plaisir. Toutefois elle ne réussit pas toujours, quelque puissante qu'elle soit , et son omnipotence est balancée ou par la nature, ou par l'éducation, ou par l'une et l'autre réunies. La nature, en effet, tout en donnant à tel homme un instinct de la propriété des plus énergiques, a pu le douer aussi d'autres instincts, d'autres penchants, d'autres facultés non moins actives, et alors le caractère peut être singulièrement modifié.

Si ce sont des instincts de même genre, d'une

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tendance aussi égoïste, l'acquisivité se montre clans toute sa laideur, et l'avarice sordide et la cupidité la pius basse en sont la déplorable expression.

Je ne parle pas du vol, car il n'est pas, du moins à mon avis, le résultat nécessaire de la prédominance de cet instinct ; le plus avare des hommes peut encore être honnête. Il faut, pour que l'homme descende jusque là, qu'il manque absolument des sentiments supérieurs, de l'esprit de jjistice spécialement, et surtout qu'une mauvaise éducation , que de misérables exemples l'aient entraîné.

En général , c'est parmi les vagabonds , parmi ceux que poursuit la détresse, que se recrutent les voleurs; diminuer la misère du peuple, ce serait donc diminuer le nombre des coupables , et la société ne saurait se considérer à cet égard comme à l'abri de tout reproche. Ainsi, les recherches statistiques nous prouvent que les crimes contre les personnes sont plus nombreux en été sous l'in fluence de l'excitation de la chaleur, tandis que les crimes contre les propriétés sont plus nombreux en hiver, à l'époque de l'année où les denrées de première nécessité ont augmenté de prix , où le pauvre souffre le plus de sa misère. Par une admii-able concordance , les crimes contre les propriétés sont en proportion plus grande dans les départements du Nord que dans ceux du ^lidi; il y

en a 1 sur 3,984 habitants clans les premiers, et 1 sur ^,554 dans les seconds. Enfin, les départements du Centre n'en offrent que 1 sur 8,205. (Voyez le mémoire de M. Guerry et la statistique criminelle pour 1854, dernièrement publiée.)

Peul-étre, d'un autre cùté, est-ce aller trop loin quede dire , avec M Quetelet, que c'est la société qui prépare le crime et que le coupable n'est que rinstrument qui l'exécute (1). Les vices de la société ne suffisent pas pour faire les coupables, témoin la foule des honnêtes gens malheureux ; il faut encore les vices de Thomme; mais ces vices? une éducation convenable peut en atténuer les fâcheux effets.

Jusqu'à présent la société ne s'est guère occupée •que de l'instruction des hommes, et quoique, d'après les recherches de IM. Guerry^ finstruction élémentaire n'ait pas diminué le nombre des crimes , il nous importe de constater que phis des deux tiers des condamnés ne savent ni lire ni écrire, ou ne le savent que très imparfaitement, (Voyez Anjiales d'hygiène, juillet 1801, et la statistique crimi-

(0 Lii posée de M. Quelelel, pour tHre bien coinpiihc, a besoin du pussage qui précède cette phrase; le voici : « Ainsi l'homme commet le crime avec iiutant de réj,'ulurité au moins qu'il compte annuellemeni de naissances, de décès ou de mariages, et avec plus de réf^ulurité que ne se font les 'dépenses et les recettes du trésor. Mais aucun di s éléments qui le concernerit, et cpii ont été c.ilciilés dans notre tableau, ne vaiie dans des limites plus larges que le prix des grains. D'où il suit que c'ist lu fociélé, e'.c.«

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nelle pour 1 834.) M. Villermé avait déjà remarqué qu'avec le développement de la civilisation , le nombre des crimes contre les personnes diminue , tandis que celui des crimes contre les propriétés augmente ; mais que les pays ou les départements où il y a le plus de propriétaires dans l'aisance , avec une bonne instruction primaire , sont ceux où il y a le moins de crimes de toute espèce. L'influence de l'éducation , de l'exemple, des circonslances extérieures , est donc tout aussi incontestable que celle de l'organisation ; mais avant de tirer de ce double fait des règles de conduite, voyons comment se manifeste l'instinct de la propriété quand il est modifié par d'autres tendances de nature différente.

0 Les oppositions à cet organe, dit M. Broussais, se trouvent dans rintelligence, qui règle les conditions auxquelles on peut posséder ; dans la bienveillance, qui inspire le désir départager ce qu'on possède avec d'autres, afin de leur faire plaisir , par la jouissance que l'on trouve à faire du bien.

» La conscience lui sert aussi de correctif; l'amitié , les affections de famille le modifient, car beaucoup d'avares sont généreux envers les personnes qui leur appartiennent de près, etc. (Pag. a55-254> » Quand les masses intellectuelles, quand des sentiments moraux sont très-dévelop-

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Des en même temps que le penchant à acquérir et à posséder, quand l'éducation a fortement combattu ce penchant, le crime est impossible, mais le vice peut subsister; seulement il n'est pas autant en évidence , il faut le chercher pour le trouver, car il ne paraît que de temps en temps dans des circonstances déterminantes. Cependant un observateur attenlil sait distinguer, à côté d'une grande générosité, une lésinerie misérable; les impulsions les plus nobles, les élans les plus élevés, sont souvent arrêtés, ou du moins suspendus par cet instinct de la propriété qui calcule et ne sait s'émouvoir que datis son propre intérêt.

Le désir d'avoir, l'amour de !a propriété, n'est pas toujours ï avarice; le caractère de l'avare est certainement de chercher à acquérir, mais c'est encore plus de garder ce qu'il possède ; il craint plus de donner qu'il ne désire d'acquérir. Si mes observations sont exactes, et mes examens crânioscopitriques viennent à leur appui, les actes hideux de l'avare sont inconciliables avec lessentimentsexcentriques, avec les passions expansives, et son organisation est incompatible avec l'organisation poétique et artistique. Remarquez que cette dernière n'exclut cependant pas le désir d'avoir, poussé jusqu'à la cupidité, mais ce n'est pas là de l'avarice; ce défaut s'allie même encore assez souvent à la prodigalité. L'avarice ne s'allie guère non plus avec

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une vaste intelligence; elle n'est donc qu'une des formes, une des manifestations de l'instinct de la propriété ou de l'acquisivité exagérée.

Si nous passons maintenant à l'hygiène de ce penchant, il nous sera facile d'établir un plan d'éducation physiologique.

Développer le penchant, s'il ne l'est pas assez; en diminuer l'action, s'il Test trop , telle est la conduite que l'on a à tenir ici, comme pour tous les autres besoins. Mais comment arriver à ce résultat? Il est facile d'apercevoir, chez l'enfant, les germes des défauts dont il est ici question , quand on s'étudie à les distinguer.

Celui chez qui est trop faible le sentiment de la propriété ne tient pas a ses joujoux , ne s'occupe pas de les conserver, ne se réjouit pas de les posséder, ne s'afflige pas de les perdre, et les oublie aussitôt que la première impression est passée; il ne pense pas à garder pour l'avenir ce qu'il reçoit actuellement; il perd , il dissémine, il détériore, il donne tout ce qu'il reçoit et ne sait rien garder pour lui. Faites sentir à cet enfant les angoisses d'une privation prolongée, qu'il apprenne que c'est par sa faute qu'il a souffert, et que s'il avait eu un peu d'instinct de prévoyance,il se serait évité cette souffrance, et se serait, à la place, procuré de vives jouissances. A l'homme raisonnable vous ferez comprendre l'institution sacrée de la

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nature qui, pour que l'homme put subsister, lui a donné le désir d'avoir et l'amour de la propriété. Rendez patents à ses yeux, par des exemples choisis , les déplorables suites de la prodigalité; à coté de l'homme sans ordre, qui, n'ayant jamais rien, en est toujours réduit aux exoédients, placez l'homme économe qui , suivant les principes du grand Franklin, avec peu de chose se fait un revenu, amasse une foi tune, ^e rend indépendant et ne tarde pas à avoir assez pour venir au secours des autres. Qu'il sache que ce ne sont pas là des histoires faites à plaisir, que l'ordre et l'économie sont une véritable fortune, beaucoup plus solide qu'un patrimoine, car elle est de nature à s'entretenir toujours, à se renouveler sans cesse , à augmenter daiîs une progression indéfinie. Les exemples ne vous manqueront pas pour lui prouver que la position d'un homme qui ne sait rien acquérir et rien garder , est des plus insupportables et des plus humiliantes ; que la fortune la plus immense ne résiste point aux folles dépenses, point au désordre, point à la prodigalité; que celui qui néglige le soin de sa fortune , enchauie ses facultés , rétrécit son existence et se prive volontairement non seulement du plaisir d'avoir et de satisfaire à tous se» besoins, mais encore de la puissance de venir au secours de ses semblables et d'exercer la noble vertu d'une bienfaisance éclairée. C'est dans son propre intérêt,

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c'est dans rintérét des siens, c'est dans Imtérét de \â société que l'économie est commandée à l'homme. Je viens de citer Franklin, j'en pourrais citer cent autres; mais un exemple tout récent frappera peut-être davantage : c'est celui de Tinforluné Beauvisage , qu'un déplorable accident, la chute d'une diligence, vient tout récemment d'enlever à la société. Ce célèbre manufacturier s'était élevé, par son seul travail, par sa seule économie , sans avoir rien reçu de ses parents, de l'état de simple ouvrier au plus haut rang des industriels. Parvenu à une grande fortune, à quoi employa-t-il ses richesses? à améliorer son art, à le perfectionner, à l'agrandir, à inventer, à mettre à l'épreuve de nouvelles méthodes, de nouveaux procédés. De fortes sommes furent consacrées à ces essais qui ne furent pas toujours heureux ; la fortune du généreux ouvrier faillit s'y perdre plus d'une fois; mais le même esprit d'ordre et d'économie parvint toujours à la relever. Et cet homme qui savait si bien apprécier la valeur de la propriété et les avantages de la fortune, qui avait déclaré la guerre au désordre, aux moindres dépenses inutiles, cet homme qui détachait une ."-i grosse portion de ses bénéfices pour perfectionner son art, cet homme trouvait encore le moyen de consacrer du temps et de l'argent à l'amélioration physique, intellectuelle et morale de ses semblables, des

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nombreux ouvriers qui travaillaient dans ses aleliers; il était un des plus ardents partisans, un des plus zélés soutiens, un des plus éclairés directeurs de cet Institut d'éducation universelle dont nous avons déjà parlé. Honneur à sa mémoire, et puisse son noble exemple enfanter de dignes imitateurs!

Voyons maintenant comment nous allons lutter contre une acquisivité trop forte.

Si vous remarquez, chez un enfant, une conduite opposée à celle que nous venons d'exposer, soyez sûr que l'instinct de la propriété cherche à dominer, et combattez-le par des moyens opposés à ceux que nous indiquions tout à l'heure; mais c'est ordinairement plus tard, vers l'âge mûr, que le désir d'acquérir et de posséder, en un mot l'ambition de faire fortune, se prononce d'une manière tranchée. Tout le monde sait cjue c'est vers cet Age que l'iiomme devient de plus en plus intéressé et même avare. Que l'on n'aille pas croire que cette tendance n'existe pas antérieurement; elle s'aperçoit dès les premières années; mais tant de passions excentriques agitent Ihomme jusque là, tant d'impulsions le sortent de lui-même, tant de soins l'entourent, tant d'êtres s'occupent de lui et se chargent de sa destinée, qu'il n'est pas étonnant qu'il ne sente souvent le prix de la propriété, la nécessité d'acquérir et le besoin d'amas-

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ser, que lorsqu'il est abandonné à lui-même, lorsqu'il tient en main les rênes de sa fortune, lorsqu'il n'y a plus personne autre que lui à qui il puisse laisser le soin de lui-même et de sa famille. L'organe de l'acquisivité attendait son stimulant propre, l'usage de la vie, pour atteindre son entier développement, comme tant d'autres besoins, tant d'autres affections, tant d'autres facultés, qui, nuls à la naissance de l'homme, croissent avec lui, et n'acquièrent toute la plénitude de leur force que vers l'âge de trente à trente-cinq ans. Ici Féducation sera bien difficile; persuader à un avare qu'il a tort d'amasser des richesses, n'est ce pas chercher à faire rebrousser à un fleuve son cours?

Exposez à l'homme que subjugue la passion du îrain les inconvénients d'un étroit éo-oïsme, montrez-lui qu'en croyant sacrifier à son intérêt personnel, il se nuit à lui-même; et après avoir étudié son organisation, allez toucher la corde sensible. S'il a de la vanité ou de l'orgueil, habituez-le à se détacher de ses biens pour satisfaire ces passions; si ce sont les affections qui l'emportent, parlez en leur nom , vous serez entendu; mais surtout faiteslui comprendre que ce que vous exigez de lui ce n'est pas de la prodigalité, c'est une dépense juste el nécessaire; qu'il y a loin d'une sage économie à l'avarice; enfin que l'acquisivité ne résume pas toutes ses facultés , qu'elle dépasse la sphère de

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son activité quand elle plane sur tous les actes de l'homme, que son but est d'assurer l'existence et les commodités de lu vie pour soi et les siens d'abord, pour les autres ensuite, auxquels tant de motifs d'affection et d'intérêt nous attachent; que si la bienveillance n'a pas droit de faire taire l'instinct de la propriété, cet instinct n'a pas droit non plus d'imposer silence à la bienveillance, et qu'au lieu de se combattre, ces deux sentiments doivent s'entr'aider, s'harmoniser et contribuer à rendre la vie de Ihomme complète et méritoire. Mais, jo ne saurais trop le répéter, commencez de bonne heure votre éducation ; n'attendez pas que le mal ait fait des progrès, vos efforts seraient vains; on a plus de chances de succès à lutter contre des dispositions innées que contre des habitudes enracinées.

Enfin le physiologiste n'ignore pas que toute passion extrême est nuisible à l'organisme, et que celle de l'avarice, loin de se soustraire à cette loi, y est plus assujettie que toute autre; car ses anxiétés, ses angoisses, ses émotions concentrées minent sourdement, mais fatalement les organes, et rongent le foie, comme le vautour de Prométhée.

Quant à l'homme qui, s'affranchissant de tout scrupule, au mépris de toute loi du devoir et de la justice, s'approprie le bien d'aiitrui et s'avilit par le vol, s'il est jeune encore, s'il n'est pas entière-

ment corrompu, éclairez son intelligence, adressez-vous aux sentiments supérieurs, tâchez de le relever à ses propres yeux; il y a, chez les criminels, plus de ressources qu'on ne pense, quand on les aborde avec bienveillance et qu'on leur parle raison; lisez, si vous voulez des preuves de ce que j'avance ici, l'ouvrage de M. Appert, intitulé: Bagnes^ prisons^ crimuiels; il abonde en enseignements de ce genre.

Il n'y a pas long-temps que la philanthropie s'est occupée activement du sort des criminels, et qu'elle a lutté avec succès contre cette habitude de représenter la société comme un être pressé de se venger; la société n'a point à se venger d'un coupable, le sentiment de vengeance est quelqjie chose de bas et d'ignoble, la société ne s'abaisse pas jusque là; elle punit parce que, en bonne justice, toute faute doit emporter sa peine, parce qu'elle a droit d'assurer son repos et la sécurité de chacun de ses membres. La prison est pour elle un moyen matériel de S3 mettre à l'abri , pendant un temps plus ou moins long, des attaques de ceux qui la menacent; quant à son influence morale, elle est fort contestable, ou du moins singulièrement restreinte. La société a encore à sa disposition d'autres moyens moraux plus sûrs dont elle commence à peine à se servir, mais dont elle retirera bientôt de grands fruits j je veux parler des prisons pénitentiaires, à

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l'établissement desquelles plusieurs sociétés philanthropiques,et spécialement M, Charles Lucas, en France, ont si puissamment contribué. Le nouveau système pénitentiaire consiste à isoler les prisonniers, à les faire travailler, à leur enseigner un éfat et à leur donner une instruction morale; il est déjà mis en pratique aux Etats-Unis depuis 1 786^ et en Suisse; mais, dans chaque état, d'après un mode différent; et le résultat le plus frappant, c'est que les prisonniers, au lieu de sortir plus corrompus et pkjs pervers de leurs prisons, en sont sortis meilleurs et en disposition de changer de vie. Ainsi, en Amérique, le chiffre des récidives qui, avant la réforme, était de ! sur 7 , 1 sur G et même 1 sur 45 n'est plus maintenant que de 1 sur 20; et pour ceux qui, n'ayant pas commis de nouveaux crimes ou délits, sont restés dans la société, sur 160 individus, 1 12 tiennent une conduite irréprochable , 4^ seulement sont revenus à des habitudes équivoques (1).

Et que de misérables réclamations n'aillent pas s'élever contre les dépenses nécessaires à l'adoption de ce système pénitentiaire, sous le prétexte que

(i) On conteste la valeur de ces chiffres, fondé sur l'impossibilité où l'on serait de suivre les libérés au sortir de prison, attendu l'indépendance et risolemenl de chaque état de cette république fédéralive. Bien que nous tenions compte de celte objection , nous ne pensons pas qu'elle détruise enlièiemenl nos observations.

l'iO ACOUlSlVlTli.

c'est de l'argent qui serait mieux employé à soulager les pauvres : l'expérience a déjà répondu. A Philadelphie, la maison centrale ne coûte plus rien à l'Etat par suite du placement à intérêts des masses disponibles, fruits des travaux des prisonniers; elle a même des fonds considérables dont elle dispose en faveur de ceux qui se sont distingués parla meilleure conduite {Annal. d'hy-g.,X. 6, p. 1 80). La prison d'Aubuin qui, en 1825, coûtait à l'État, toute compensation faite, 54,589 fr., a progressivement couvert ce passif; en i83o, elle a donné un bénéfice de i54 fr., et en i83î, de 9,560 fr. En i85i , Wethersfield a produit un bénéfice net de 41,467 fr., et Baltimore, en neuf mois de la même année, 67,907 fr. La prison d'Etat du Connecticut a produit, en i855, un bénéfice net de 5, 184 piastres ou 16,289 fr., par ^^ travail de 201 détenus [Le Siècle). Sortant de là, les libérés doivent trouver une somme qui les met à l'abri du besoin pendant quelque temps et leur donne le moyen de mettre à exécution leur projet de réforme auquel les a conduits l'habitude du travail et une instruction appropriée à leur situation.

La déportation est-elle préférable aux pénitentiers? ou plutôt ne pourrait-on pas tirer parti des deux? D'autres résoudront ces questions; ce que nous pouvons affirmer, pour notre compte , c'est qu'on ne peut fonder d'espoir de succès sur au-

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cun de ces systèmes, tant qu'on ne se sera j3as sérieusement occupé de l'éducation morale de 1 homme, dont nous donnons ici les bases.

Les physiologistes ne sauraient îrop encourager ce zèle philanthropique si utilement employé; ils ont déjà unanimement applaudi à l'abolition de la marque, cette peine indél(>biîe, irréparable, abolitio!i que nous devons à la révolution de juillet. Peut-être devons-nous voir dans ce fait un acheminement à l'abolition de la peine de mort, qui se fait tous les jours des partisans dans l'opinion publique, mais elle trouve encore de fortes oppositions ; et bien que nous la désirions de tonte réner^ie de notre âme (i), nous laisserons encore à d'autres le soin de plaider une si belle cause, et nous attendrons que l'expérience de la diminution dans la fréquence d'application de cette peine, ait détruit peu à peu les préjugés qui en protègent le maintien.

Ce que nous réclamerons dès aujourd'hui, appuyés d'ailleurs par beaucoup de conseils généraux des départements et par le gouvernement luimême, c'est l'améliora lion dans le système de réclusion, non seulement pour les condamnés, mais

(i) S'il est un Itiit inconloslablc, c'est qiie'.a crainte du supplice n'arrête pas la nsMin des assassins; nous venons d'avoir tout récemment la déplorable démonstration de celte fatale vérité. La détention à vie avec isolement, qui a rendu fou plus d'un prisonnier aux États-Unis , ne ferail-elle pas davantage? mais, pour prévenir le mal , ce qui manque, c'est l'instructioD morale du peuple, et rien n'est plus urgent.

aussi pour les prévenus ; c'est que celui qui n'est pas encore jugé, dont l'affaire s'instruit, ne soit pas, en attendant l'appel de sa cause, confondu pendant des mois entiers avec toutes sortes de malfaiteurs; c'est qu'il y ait plusieurs catégories suivant la nature de la prévention, et que le système d'isolement soit pratiqué dans ce cas, autant que les circonstances le permettent. Voulez-vous rendre l'homme juste et bienveillant, soyez juste et bienveillant envers lui, alors même qu'il est coupable, et plus encore s'il est possible dans ce cas que dans tout autre; n'oubliez pas cet horrible criminel, dont le nom à jamais flétri a retenti récemment au milieu de nous, ce coupable atroce qui ne l'aurait peut-être pas été, si son esprit chagrin était resté sans pâture; si, à un moment critique de sa vie, il avait rencontré aide et affection.

Tels sont les penchants dont nous avions à esquisser l'histoire physiologique ; nous aurions pu peut-être, à l'exemple de certains phrénologistes, y ajouter la sécrétivité, peut-être même la circonspection, mais il nous a semblé que l'une et l'autre contribuaient tellement à former le caractère moral , que nous les avons placées parmi les facultés morales où nous les retrouverons.

Abordons maintenant d'autres besoins.

DES AFFECTIONS. 1 sS

DfS AFFECTIONS.

Les affections sont encore des besoins instinctifs, parce qu'ils sont encore aveugles et ont pour base un fonds d'égoïsme ; ce sont encore des fonctions de l'encéphale et non pas des attributions du cœur, pas plus que le courage dont nous avons déjà parié, bien que le langage vulgaire ait à tort consacré ces fausses idées. D'ailleurs il suffit de s'entendre et de ne pas oublier que, dans ces cas, le mot cœur est pris dans un sens tout métaphorique.

Les affections sont au nombre de cinq : Vr/ffiour phjsique^ Wunour des enfants^ X amitié^ \ attachement aux lieux ^ \ amour de la vie. Ce sont des besoins d'une nature plus relevée que les précédents, c'est-à-dire qu'ils étendent davantage notre existence ; ils la partagent pour ainsi dire avec nos semblables , ils font naître en nous les passions les plus douces et aussi les plus orageuses. Nous leur devons et les jouissances les plus vives et les chagrins les plus cuisants; ils attristent lugubrement toute notre existence ou l'embellissent des attraits les plus séduisants; enfin ce sont eux , plus que tous les autres , qui font le bonheur ou le malheur de notre vie. Combien n'importe-t-il pas que nous apprenions à diriger sagement nos affections !

124 A AI ATI VITE.

1° Jmatwité.

U amativité , amour physique, érotisme, besoin de la reproduction, instinct de la propagation de certains auteurs, est un des besoins primitifs dont on a reconnu depuis le pbis long-temps l'existence ; il a poui but le rapprochement de l'homme et de la femme et l'union des sexes différents, et pour résultat la reproduction. Il assure par conséquent l'existence de l'espèce, comme nous avons vu que les besoins de nutrition assuraient celle de l'individu.

Dès l'enfance , ce besoin commence à donner signe de vie; mais loin d'être puissant alors, il est au contraire dominé par les autres ; amsi, ceux de la nutrition et du mouvement en détruisent entièrement l'impulsion : sage précaution de la nature qui n'a fait naître ce besoin avec la vie que chez les êtres dont l'existence éphémère lui imposait la précipitation dans l'accomplissement de la loi de conservation de l'espèce.

Quant à l'homme, qui vit si long-temps dans le sein de sa mère avant de voir le jour, qui tarde tant à atteindre son complet développement , il n'est apte à donner la vie que lorsque la vie est mûre dans son organisme, et la nature sait bien l'avertir alors des nouvelles fonctions qu'il est appelé à remplir. Puis il arrive une époque ou ce

AM ATI VITE. 125

besoin devient de moins en moins exigeant jusqu'à ce qu'il s'éteigne tout-à-fait, alors que les autres facultés jouissent cependant encore d'une grande énergie. L'homme a rempli sa mission animale.

Il serait tout-à-fait hors de propos de peindre ici les phénomènes de la puberté chez l'homme et chez la femme, ainsi que les effets de l'amour; je renvoie aux ouvrages de physiologie et de mœurs, et à l'immense littérature de romans, de poésies et de drames dont notre société est riche , ou plutôt encombrée.

Tournons, nous avons à constater comment ce besoin manque à son but, soit par excès, soit par perversion, soit par défaut, et comment il se comporte et doit se comporter vis-à-vis des autres besoins.

Quand il est faible , la vie manque en général d'un stimulant puissant; une certaine sécheresse , une certaine froideur sont répandues sur toute la personne; chez l'homme il y a quelque chose de féminin, chez la femme quelque chose de mâle qui semble confondre les sexes; ou bien les différences de sexe sont conservées, mais il y a éloignement, aversion, horreur même de l'un pour l'autre. D'ailleurs, le plus grave inconvénient, c'est que l'homme n'est pas poussé à rechercher- la femme, ni réciproquement la femme à se laisser approcher de l'homme; c'est que si une union a

îqG AMATiViïi.

été contractée , les époux n'éprouvent point le besoin de se rapprocher ; c'est que leur amitié est privée de ce levier puissant de la passion qui la soutient et l'élève au plus haut degré dont la vitalité soit susceptible 5 c'est que leur attachement n'a pas, pour se raviver sans cesse, le besoin de la plus enivrante des jouissances; c'est qu'enfin il n'est donné ni à l'un ni à l'autre de revivre dans des enfants chéris.

Si le hasard, si les circonstances ont fait que, des deux époux, un seulement pèche par la faiblesse ou la presque nullité de ce besoin , les choses se passent autrement , et le physiologiste a d'autres phénomènes à observer. D'abord, le besoin de l'un des deux n'est pas suffisamment satisfait; en second lieu , l'autre est stimulé au-delà de la force de son organisation ; de là , langueur d'un côté , épuisement de l'autre, et des maladies pour les deux, si la fidélité conjugale a été observée. Empressons-nous de le déclarer toutefois, il n'est pas de cas où la raison et la volonté puissent exercer plus d'hifluence, et c'est ce dont nous avons quelques exemples; mais les exemples contraires sont infiniment plus nombreux , parce que , dans les masses, c'est l'instinct et non pas la raison qui domine, et la société n'a que trop à souffrir de ces unions mal assorties et réprouvées par le physiologiste.

AMA.TiViTi-. l'i'j

Le cas que nous venons de supposer n'est pas le seul où le besoin de reproduction ne soit pas satisfait; les exiii^ences, vraies ou fausses, de notre organisation sociale, font souvent qu'un jeune homme ou une jeune fille souffrent plus ou moins long-temps de cette privation d'une stimulation devenue nécessaire; et une loi religieuse, dans certaine église, impose à ses ministres cette pénitence de toute la vie ! Le physique en pâtit, la raison en est quelquefois dérangée , car au-dessus des vains préjugés des hommes sont les faits réels de la nature, au-dessus de leurs institutions les lois de l'organisme, et celles-ci ne souffrent pas de contradiction. Condamner un homme à vivre sans épancher son cœur dans le sein d'une épouse, à mourir sans laisser sur la terre un homme à son image, c'est violer la loi de la création, c'est insulter à son chef-d'œuvre, c'est substituer sa volonté à la place de celle de l'auteur des choses et prétendre réformer la créature; c'est fouler aux pieds ce qu'il y a de plus sacré; enfin, c'est le comble de l'orgueil, du délire et de Timpiété. Le célibat des prêtres est un véritable sacrilège.

Voici maintenant le besoin satisfait; voyons les effets de l'abus. L'homme est averti qu'il a été au-delà flu véritable besoin, lorsqu'après y avoir sacrihé, au lieu de se sentir plus gai, plus fort et plus alerte, il éprouve un sentiment de tristesse,

128 A3IATIVITÉ.

de langueur et d'épuisement. Mais, loin d'écouter ces sages avertissements, l'homme, surtout à un certain âge de la vie, trop avide de jouissances, cherche mille moyens de ranimer la force anéantie, de réveiller le désir éteint; il stimule ses viscères parla bonne chère, les boissons alcooliques , et même par les préparations pharmaceutiques à vertus réputées merveilleuses; il stimule ses sens par des images lascives, par des entretiens de même nature, enfin par des moyens que la décence ne permet pas de nommer; et, pour trouver des plaisirs nouveaux, il s'adresse à de nouvelles femmes, et finit par épuiser, dans des excès répétés, toute sa force vitale.

Une telle vie de débauche se paie cher. L'affaiblissement dont nous avons parlé, remplacé momentanément par une excitation factice, ne larde pas à reparaître, à moins qu'une nouvelle excitation ne vienne encore lutter contre elle; elle réussit encore quelque temps, mais c'est aux dépens des organes des principaux viscèî-es ; la digestion se dérange, l'estomac et le foie s'affectent et finissent par être atteints d'engorgements, de squirrhes, de cancers. Dans tous les cas, soit que l'homme joigne à l'abus des plaisirs sexuels l'abus des plaisirs de la table, soit qu'il ne le veuille ou ne le puisse pas, sa santé ne continue pas moins de s'altérer : le cœur, trop violemment ému par ces commotions de sen-

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suaiilé, s'irrite, s'iiypertropliie el aboutit à l'anévrisiiie; les liémoj3tysies ou cracheuieuls de sang sont fréquents, et il n'est pas rare de les voir se renouveler à chaque acte nouveau de débauche. Tout le monde sait que l'apoplexie suit souvent ces sortes d'excès, et que plus d'ivn homme, surtout passé l'âge de la virilité, a été surpris par une attaque à laquelle il était loin de s'être préparé.

Tels sont la plupart des maux physiques qui attendent l'homme libertin , et encore je n'ai point parlé de cette excitabilité nerveuse ^ si déplorable qu'elle rend la vie à charge, de cette perte de l'équilibre de la santé qui vous offre en victime à toutes les causes de maladie; de cette vieillesse précoce qui ne laisse plus vivre de l'homme que son ombre.

Nous n'avons pas encore dit un mot non plus de l'influence de ces excès sur les facultés intellectuelles et morales. Bien avant cjue les altérations physiques soient portées aussi loin que nous venons de le dire , tléjà l'intelligence souffre ; tout travail de tête devient pénible, toute contention d'esprit impossible; l'homme sacrifie tout au plaisir; la vue d'une femme, sa voix, son image, son souvenir suffisent pour détourner son attention : il ne faut attendre de lui rien de sérieux ni de grave, et sou intelligence est toute confisquée au profit de l'instinct de la propagation. 11 en est

l30 AM ATI VITE.

de même des facultés morales; les affections amicales, le sentiment du devoir, ne sont pas un fiein à son insatiabilité de jouissance; l'enivrement du moment l'entraîne, et ne lui laisse trop souvent que d'amers regrets , que de profonds remords d'avoir sacrifié honneur, amitié , vertu, à une passion brutale : car, remarquez-le bien , c'est ici de la brutalité, c'est de la jouissance grossière, c'est un besoin aveugle de la même nature que celui de l'animal , de quelque vernis qu'on essaie de le colorer ; et la poésie ne le relève qu'en confondant avec lui d'autres affections plus nobles, plus désintéressées. L'excès de cet instinct conduit nécessairement à l'infidélité conjugale. Combien de fois la paix domestique n'a-t-elle pas été troublée pour jamais par les entraînements de cette passion erotique! Si l'homme sentait avec quelle bassesse il abdique le gouvernement de soi-même quand il s'abandonne ainsi à l'impulsion de ses sens, il rougirait ei ferait des efforts pour reconquérir sa liberté. Le propre de cette passion , comme de toutes les passions déréglées, c'est d'être despotique, et d'entraîner avant que Tintelligence ait eu le temps d'éclairer la conscience, ou bien après avoir corrompu l'intelligence dans son propre intérêt, en le destituant de son noble privilège de peser toutes les raisons avec impartialité, pour ne la laisser apprécier qu'une seule face de la ques-

AMA.TIV1TÉ. 1 3 1

tion. Une fois la passion assouvie, l'intelligence

recouvre son impartialité; mais il est trop tard,

et ce retour de conscience-là même prouve cju'elle

a été trompée.

Rarement voit-on chez la femme les mêmes

abus que chez l'homme ; les besoins sont naturellement moins pressants chez elle ; aussi est- elle plus coupable de s'y abandonner sans frein, et même de n'y pas résister quand le devoir l'y oblige. D'ailleurs il s'en faut que l'instinct de la propagation soit également développé chez tous les hommes , dans toutes les saisons et dans les différents climats. Sous les latitudes inter-tropicales, nous voyons ce besoin se manifester dès l'âge de lo à 1 1 ans; les femmes surtout sont, à cet âge, aptes à devenir mères ; il y a même des exemples de précocité dans des climats plus éloignés de l'équateur. Les journaux de médecine ont rapporté le cas d'une jeune fille de la Nouvelle-Orléans, venue au monde avec les attributs de la puberté, qui eut ses règles à 5 ans et demi, et a continué à les avoir régulièrement depuis. Une autre jeune fille, derEtatdeRentucky,futmenstruéeà i an, enceinte à 9 , et accoucha à lo ans et i3 jours d'un enfant qui pesait 7 livres 3/4, et qui vécut. Elle avait alors (janvier i835) 4 pieds 7 pouces de haut. Dans les pays les plus chauds , l'homme est toujours en ar-

1 32 AMATIMTÉ.

rière de la femme pour la précocité; mais s il corn-' inence plus tard, c'est elle qui finit plus tôt.

Ordinairement, dans nos climats tempérés, c'es?, vers l'âge de i5 à 18 ans chez la femme, de 18 à Qo chez l'homme , que le besoin de la reproduction demande à être satisfait, tandis que c'est quelques années plus tard dans les climats froids. Par compensation , l'homme du nord conserve plus •vieux sa vigueur virile que l'homme du midi ; c'est aussi dans le nord que Ton trouve le plus de cas de longévité ; car ici la vie calme et tranquille , au lieu d'èlre épuisée dès sa source , n'éprouve de perte qu'alors qu'elle est vraiment surabondante; un temps suffisamment long est laissé à la réparation.

On a dit que l'homme, au contraire des animaux, qui n'éprouvent le besoin de la copulation que dans une certaine saison de l'année, y était apte également dans toutes les saisons. Il y a dans cette assertion deux erreurs : d'abord l'animal domestique n'attend point une saison pour s'unir à la femelle; en second lieu, l'homme subit évidemment, dans une certaine mesure . l'influence des saisons. Qui ne sait, en effet, que c'est au printemps, lors des premières chaleurs , que le besoin de rapprochement se ranime et devient beaucoup plus exigeant qu'en hiver? témoin les recherches de M. Yillermé, qui prouvent qu'en France, les conception*

AMATIVITÉ. l33

sont de plus en plus nombreuses du mois de mars à celui de mai , et que le minimum est en octobre. Il n'est pas inutile d'ajouter que d'après M. Guerry, qui appuie d'ailleurs les résultats ci-dessus, avant le règne de Louis XV, le mois de mars ou du carême était le moins chargé de conceptions, tandis qu'il est le septième maintenant. La statistique de M. Patin signale comme les mois les plus chargés, juillet, mai et juin , et comme les moins chargés, février, janvier et décembre. En confirmation de l'influence des saisons viennent encore les recherches de statistique criminelle qui nous prouvent que les crimes de viol sont beaucoup plus nombreux dans les chaleurs que dans les froids. Ainsi, contre 56 attentats contre la pudeur en été et 25 au printemps, on-n'en compte que 21 enautomne et 18 en hiver, ou une fois moins qu'en été; les mois qui comptent le plus de viols sont mai , juin et juillet. Voilà un langage de faits assez significatifs.

L'éducation du besoin de reproduction n'échaj)pe pas aux principes établis jusqu'ici. Rarement cependant a-t-il besoin d'être excité. Si ce cas se rencontrait, une société choisie serait le seul moyen à employer, et il faudrait faire comprendre le mariage sous le point de vue d'association amicale qui en fait véritablement la base.

IMais presque toujours c'est par excès plutôt que

par défaut que pèche cette faculté, ou bien elle est pervertie , dénaturée.

Tout le monde sait quel mal font à l'enfance les mauvaises habitudes dont les excitations prématurées vont ruiner jusque dans ses fondements l'organisme encore mal assis sur ses bases, et détériorer souvent par leur abus trop facile les constitutions originairement les plus fortes. Ici certainement , il faut tenir compte de l'exemple et des funestes conseils, et s'empresser d'écarter ces pernicieuses influences ; mais le physiologiste sait prendre en considération le développement organique trop précoce ou une prédominance partielle d'une portion de l'encéphale. Alors, non seulement il écarte autant que possible tous les stimulants directs du besoin prématuré, en séparant les sexes différents, et tous les excitants indirects , c'est-à-dire toutes les images, tous les récits ^ tous les spectacles qui rappellent l'attraction de l'homme vers la femme ; mais encore il s'efforce de détourner la vitalité des organes où elle prédomine malheureusement, pour la diriger vers d'autres organes, et spécialement vers l'appareil musculaire. La gymnastique, les exercices de tout genre sont ce qu'il emploie avec le plus d'efficacité dans ce but, et j'ai eu l'occasion de constater au beau Gymnase modèle du colonel Amoros, alors que j'y étais attaché comme médecin , les résultats extrêmement frappants d'une

AMATIVITÉ. l35

éducation dirigée dans ce sens. Le physiologiste va encore plus loin , il bannit tout ce qui peut exciter nos organes , et par une diététique convenable, par un régime rafraîchissant et purement végétal j par l'usage de bains froids et autres moyens analogues, il parvient à refroidir les sens échauffés, à apaiser la circulation trop active, à diminuer enfin ce sentiment de plénitude qui conduit instinctivement au besoin de dépenser des forces exubérantes.

Il est bien rare que les mauvaises habitudes résistent à ce plan d'éducation suivi avec persévérance et secondé d'instructions intellectuelles et morales adaptées à Tàge de l'enfant. Cependant, dans des cas de persévérance, des médecins ont eu recours avec avantage, conformément aux données phrénologiques , soit aux saignées locales à la nuque , soit aux affusions froides ou à la glace sur la même région.

C'est ainsi que la médecine peut venir au secours de l'éducation , et que la physiologie peut servir la morale.

A l'homme arrivé à l'âge de raison, il faudra des exemples à l'appui de vos préceptes, et vous n'aurez que l'embarras du choix. Par leur moyen et à l'aide de la moindre réflexion, vous ferez facilement comprendre quel est le but du besoin de reproduction, quand il doit commencer, quand il doit finir; quand il y est satisfait dans de justes

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bornes, et quand vient l'abus , dont les résultats sont si déplorables pour Tindividu et pour la société. Vous n'oublierez pas de détruire toute illusion poétique, et de faire voir que ce besoin de la nature est purement instinctif, commun à l'homme et à la brute, et nullement intellectuel, nullement éclairé; qu'aussitôt qu'il a donné l'éveil, comme il ne saurait choisir, puisqu'il est aveugle , c'est à l'intelligence d'intervenir pour remplir cet office , et qu'il n'a pas droit d'être satisfait aux dépens des sentiments supérieurs , au détriment des autres facultés. Que la volonté vienne donc soumettre ses exigences au contrôle de la raison, et l'harmonie, au lieu d'être troublée, n'en sera que mieux affermie.

D'ailleurs ici les facultés intellectuelles doivent être largement mises à contribution , et s'appuyer d'observations positives, car il n'est peut-être aucune faculté qui emploie plus habilement le sophisme pour excuser ses excès. Je ne vois réellement que les arguments des physiologistes qui puissent rester sans réplique ; ces arguments se résument dans l'histoire physiologique de ce besoin, telle que nous venons de l'esquisser.

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