SECRET IV ITE. I
tendus maîtres exiger des enfants confiés à leurs soins l'observance de règles auxquelles ils Jie cessent eux-mêmes de commettre des infractioris? Ne trompez jamais vos élèves, soyez justes envers eux , ayez pour eux le respect que vous commande, sinon leur âge, du moms leur nature d'homme égale a la votre , et leur organisation douée des mêmes besoins et des mêmes facultés. Mais plus tard nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet.
Si la sécrévité, trop développée, dispose l'enfant au mensonge, elle agit de la même manière sur riiomme ; mais cette fâcheuse prédonîinance ne se borne pas là; elle nous rend encore rusés, astucieux et perfides; rusés par elle seule, astucieux et perfides, quand le défaut de certaines facultés indispensables, ou d'étlucation, laisse à la sécrétivité un trop libre cours.
Si ce mot ruse n'était pas pris en mauvaise part et seulement dans le sens de l'abus de notre faculté, il servirait bien à en désigner l'impulsion fondamentale; mais il n'en est pas ainsi , l'homme rusé est celui qui non seulement se cache et qui cache ses paroles et ses actions , mais qui les dément au besoin, qui affirme ce qui n'est pas pour donner le change sur ce qui est, qui trompe enfin pour arriver à un but qu'il ne croyait pouvoir atteindre par la franchise ; c'est un calcul pour obtenir iudi-
rectement irn succès auquel il ne pouvait directement prétendre. L'astuce et la perfidie sont deux degrés de plus dans cette voie; c'est le mensonge adopté de préférence à la vérité, comme moyen plus facile et plus sur ; c'est l'habitude de tromper pour le plaisir de tromper , pour nuire à autrui; c'est le mépris de toute idée de justice et de loyauté.
Et cependant quel misérable calcul! La ruse est un aveu de faiblesse; celui qui a la raison pour lui, qui est fort de son droit et qui se sent capable de le soutenir, le fait ouvertement, il dédaigne la ruse et accepte franchement le combat. Ainsi, l'emploi de la ruse est déjà un signe de faiblesse ou la preuve d'un mauvais droit. Elle est donc condamnable, et la première condition pour s'en corriger , c'est de ne pas se mettre dans le cas d'en avoir besoin , c'est de suivre une ligne régulière de conduite et de se soumettre aux lois de l'harmonie de l'organisme. Est- il difficile, d'ailleurs , de faire sentir les inconvénients de la ruse et du mensonge? Qui ne sait que celui qui trompe, s'il évite un danger actuel, s'expose plus tard à un plus grand danger ; car toute ruse, tout mensonge finit par être découvert? Qui ignore que celui qui a l'habitude de tromper ne tarde pas à être connu, et qu'alors il n'est plus cru sur parole, qu'il excite toujours la défiance, qu'il fait toujours planer sur
SECRÉTIVÎTE. l^r)
iui le soupçon (lu mal quia été fait, car on sait qu'il n'est pas assez franc pour en convenir et que son bonheur est de tromper; alors arrivera ce que nous (lit La Fontaine dans la fable : un jour il criera au secours , quand il en aura réellement besoin ; mais on se moquera de ses cris , car on croira que ce sont encore de fausses alertes et qu'il veut encore tromper, et on l'abandonnera sans ressources au sort malheureux qui l'attendait tôt ou tard.
A côté de ces fâcheux résultats , faites valoir les effets admirables d'une conduite opposée. La franchise déconcerte la ruse , mais la franchise de l'homme fort et intelligent ; la franchise n'est pas de la niaiserie, elle ne consiste pas à se laisser duper, elle sait à qui elle s'adiesse, elle n'ignore pas qu'on lui tend des pièges, elle se tient sur ses gardes et ne manque pas de réserve; mais, si elle ne laisse pas découvrir tout ce cpi'elle sait, elle ne dit pas le contraire de ce qu'elle pense, ne trompe pas son adversaire; elle avoue sincèrement son but, parce cju'ii est honorable, expose ouvertement ses moyens, parce qu'ils sont puissants , et attend tout de sa force quand elle n'espère plus rien de son droit.
La franchise et la loyauté n'excluent pas nécessairement l'habileté et le savoir-faire; ces deux dernières qualités sont pour l'homme de puissants leviers, et, si elles agissent dans les limites de l'honneur et de la probité , elles contribuent à amé-
l8o SÉr.RKTlVITÉ.
liorer l'existence; mais trop souvent l'homme habile n'est mû que par une vile ambition, et n'a de savoir-faire que pour remplacer le savoir qui lui manque. Ainsi ce sont les facultés supérieures de l'intelligence et de la moralité qui sont juges de l'emploi de la sécrétivité et qui en restreignent l'extension trop grande.
Ce sont elles aussi qui en exigent un développement suffisant. Celui chez qui cette faculté est trop faible ne comprend pas que tout ne soit pas toujours bon à dire, et il ne tient compte ni des temps, ni des lieux, ni des personnes, pour exposer sa pensée et pour se mettre à l'œuvre et exécuter ses projets; il ne soupçonne pas la ruse dans les autres, et est tout étonné de l'y rencontrer; ce n'est qu'après en avoir été long-temps victime, qu'il commence à s'en défier, et alors, aussi maladroit dans sa défiance qu'il l'avait été dans sa confiance excessive^, il se défie souvent de celui qui ne lui veut que du bien, pour se jeter dans les bras de celui qui l'attend pour le tromper. L'intelligence certainement peut éclairer l'homme dans ces cas, mais elle ne suffit pas ici; il faut, antérieurement à elle, ime certaine réserve naturelle qui, instinctivement et avant toute réflexion, empêche l'homme de se compromettre et de se laisser entraîner à une fausse position. L'homme qui n'a pas assez de sécrétivité s'expose à la risée des autres, en devient
ClIlCONSPECT[()JV. l8l
le jouet; sans le vouloir, sans s'en douter, il compromet ses amis et se compromet sans cesse ; il ne mène presque jamais à fin les plus beaux plans maladroitement dirigés ; il veut beaucoup faire, et rarement il peut terminer ce qu'il a commencé. 11 est malheureux, et rend stérile l'organisation d'ailleurs la plus heureuse,
La sécrétivité est donc une faculté qu'il importe de développer, qui est nécessaire à l'homme, et dont il faut seulement réprimer les écarts.
'1^ Circonspection.
La circonspection est ime faculté qui, malgré quelque analogie avec la précédente, en diffère cependant essentiellement. Comme elle, nous la voyons restreindre les mouvements expansifs, et engager l'homme à se tenir sur ses gardes ; mais , tandis que la première le poussait instinctivement à louvoyer, à diriger sinueusement son activité, à dérouter par des ruses la curiosité investigatrice, celle-ci dit à l'homme qui est sur le point de parler ou d'agir : Prends garde à toi, mesure bien la portée de tes paroles, pèse bien la valeur de tes actions, et prévois, au-delà du présent , les conséquences des unes et des autres. La sécrétivité trop forte porte l'homme à marcher toujours obliquement, la circonspection trop prononcée l'arrête et lui défend de marcher.
l82 CIRCONSPECTION.
Je ne connais pas de faculté dont l'influence sur l'existence soit plus incontestable et plus facile à saisir. La circonspection, dans son action normale, produit la prudence, source de la sagesse; son défaut entraîne l'étourderie. Vétourderie n'est pas seulement un défaut de l'enfance, il est des personnes d'un âge mur qui en présentent le type, malgré les expériences désagréables qu'elle fait subir chaque jour, tandis que certains enfants en sont tellement éloignés, que cet excès de retenue de leur part nous inquiète, étant contraire à l'activité du jeune âge. Pour comprendre les effets du manque de circonspection, il faut montrer les résultats de l'imprévoyance dans le cours ordinaire de la vie, où notre avenir dépend si souvent du parti que nous savons tirer du présent. Il n'est pas une seule faculté qui n'ait à se plaindre de ce vice d'organisation; les besoins instinctifs semblent se réjouir d'abord de cette absence de frein, qui leur permet de s'abandonner à toutes les sensations qui viennent les inviter au plaisir; mais l'abus alors ne tarde-pas à changer le plaisir en douleur, à frapper d'interdiction la faculté trop avide de jouissances, à remplacer les heureux effets d'une activité modérée par les tristes résultats de toute perturbation dans l'harmonie des fonctions. C'est en effet à l'influence pour ainsi dire instinctive de la circonspection que l'iiomme doit de ne céder im-
CIRCONSPECTION. l83
médiatement à aucune stimulation organique. Combien ce moment de suspension, quelque court qu'il soit, n'esl-il pas précieux pour l'intelligence qui fait à l'instant jaillir des éclairs de lumière, et peut sauver la victime quelquefois sur le bord du précipice ! Combien sont à plaindre ceux qui manquent de cette admirable qualité! il faut que leur intelligence soit toujours en éveil de crainte d'être surprise, et c'est une tàcbe pénible pour elle; il faut qu'elle soit bien profondément pénétrée des déplorables suites, pour elle-même et pour l'organisme, des entraînements passionnels, de l'importance de sa mission, et qu'elle ait pris, par la force de l'éducation, l'habitude de cette surveillance. Au reste, voici la conduite que l'homme doit tenir. Qu'il s'étudie lui-même dans ses actes et dans les formes de son organisation, il reconnaîtra que tel instinct, tel penchant, telle affection l'emporte sur les autres; que la circonspection, au lieu de dominer toutes les facultés, au physique comme au moral, est au contraire dominée par un besoin instinctif quelconque; dès lors, il doit être en e^arde contre les sollicitations de ce dernier; il sait qu'il lui demandera plus qu'il ne doit obtenir, et il se fera une loi d'être plus sévère envers lui qu'envers tout autre. Ainsi Ihomme vorace et gourmand se défiera de son appétit glouton; il s'exercera à endurer la sensation pénible de la faim, et surtout
1 84 ClRCOiNSPKCnUiV.
à s'arrêter avanl la satiété; ainsi l'homme sensuel et voluptueux évitera le plus «possible les occasions de séduction, et n'oubliera jamais qu une raison charnelle tencira souvent à se glisser à son insu dans ses déterminations, d'ailleurs en apparence les plus étrangères à de semblables motifs; ainsi l'homme irascible, convaincu cjue toutes ses cogères ont, pour raison déterminante^ plus encore sa propre organisation qu'une cause extérieure et réelle, sera le premier à reconnaître ses torts, à revenir sur les résolutions prises dans de tels moments où la volonté est véritablement aliénée, et à s'efforcer de comprimer son irritabilité disproportionnée avec les excitations du dehors. 11 arrive souvent encore que la circonspection est assez développée relativement à la plupart des antres facultés, et qu'elle n'est dominée que par une seule ; cette organisation est même assez commune, et l'œil peut facilement mesurer, sur le crâne, cette proportion des organes cérébraux : alors l'ensemble des actes est mesuré; mais lorsqu'une excitation vive va stimuler énergiquement le besoin prédomuiant, tout éc[ui libre e^t rompu, la surveillance habituelle de la circonspection est trompée , et l'homme se livre à des actions qu'il aurait réprimées s'il avait eu le temps d'y penser. C'est aiîisi que l'o n voit quelquefois un seul instant
ciiicoxspncTiois. i85
malheureusement démentir toute une vie de sagesse.
Si c'est l'intelligence ou les sentiments moraux qui l'emportent sur la circonspection , la disproportion est moins fâcheuse poui- l'organisme; cependant rharmonie est difficile à maintenir. Il arrive souvent que les apparences sont plus coupables que la réalité : c'est ainsi que plus d'une femme légère laisse échapper un mot sans valeur à ses yeux, mais qui ne manque pas d'être pris eu mauvaise part et tourné contre elle par la foule; ou bien c'est un regard, un geste, une démarche, au fond bien innocents, qui sont interprétés contre son honneur. On sait quelles suites déplorables ont fréquemment, dans le monde, de semblables légèretés; souvent elles ont suffi pour jeter le trouble au milieu du calme et du repos, et pour détruire à jamais tout bonheur.
Combien d'hommes entraînés par le plaisir de la critique et du sarcasme se sont repentis de n'avoir pas, comme on dit, tourné sept fois leur langue dans leur bouche avant de parler, c'est-à-dire d'avoir manqué de circonspection. Eh bien ! il leur suffh-a souvent de se rappeler l'entraînement de ce penchant pour se retenu- à temps, et remplacer ainsi une qualité naturelle par un artifice d'intelligence.
Il faut parler à ces personnes des mauvais ellels
1 86 CIRCOÎVSPECTION.
de l'imprévoyance, et plus encore des bons effets des habitudes de précaution, et du mérite d'une discrétion à tonte épreuve. Dans toutes les positions sociales , la discrétion est nécessaire, mais il en est où ce serait une infamie d'v manquer, telle est celle du médecin. L'homme iudi£.cret est bientôt connu comme tel, et tout le monde se méfie de lui ; tandis qu'une confiance sans bornes accueille l'homme fort de sa discrétion, x^insi le manque de circonspection compromet toutes les facultés, et c'est en leur nom que nous appelons l'intelligence à corriger ce défaut.
Elle ne nous sera pas moins utile pour combattre le défaut opposé. La circonspection poussée trop loin est un des modes d'organisation les plus défavorables à lliomme, car il s'oppose au développement de presque toutes les facultés.
Quelle que soit celle qui veuille entrer en action, la circonspection exagérée la retient d'abord et ne lui permet d'agir qu'après mûre délibération, quand elle lui permet d'agir; car souvent toutes ces délibérations n'aboutissent en définitive qu'à l'indécision; et l'homme s'abstient. Mais pour savoir combien il est malheureux de s'abstenir, il faudrait pénéti'er dans son for intérieur; car s'il se refuse à l'action, ce n'est pas parce qu'à ses yeux l'action serait évidemment mauvaise ou nuisible, c'est parce que, malgré des avautages apparents,