‹ Hygiène morale; ou, ApplicationChapitre 35 sur 46 · ESTIME DE SOI · texte numérisé non relu

ESTIME DE SOI

met encore quelquefois ie péché d'orgueil , il en réparera les fâcheux inconvénients.

Une réflexion qui est de nature à le rappeler à la raison, c'est que le propre tie l'orgueil déplacé est ^'exciter h pitié chez les hommes assez forts pour n'avoir pas besoin de se faire valoir; la pitié, résultat si misérable, si honteux, si indigne de la haute idée que l'orgueilleux a de lui-même!

M. Broussais fait remarquer, avec juste raison, que le sentiment dont nous traitons ici s'exalte par la réunion des hommes : (( Rien n'est chatouilleux, rien n'est orgueilleux, dit-il p. 2 85, comme les réunions d'hommes, depuis les plus petites jusqu'aux plus grandes; depuis les sociétés particulières jusqu'aux royaumes, aux empires, aux Etats les plus étendus. » C'est ce sentiment qui fait les révolutions les plus saintes, comme il pousse aussi les masses aux actes les plus exécrables : c'est dans ces cas surtout qu'il peut toute sorte de bien et toute sorte de mal, suivant la direction que lui imprime une raison éclairée ou un instinct aveugle.»

« Les oppositions que peut rencontrer ce sentiment, ajoute M. Broussais, sont d'abord dans la circonspection, dans la ruse ou la sécrétivité, qui le retiennent comme elles retiennent toutes les autres manifestations, car c'est le rôle de cette faculté.... Cet organe ou cette impulsion trouve aussi un correctif dans l'intelligence : plus les hommes sont

FERMETE. 2o3

cultivés, plus l'iiitel licence a été exercée, plus les facultés (le la réilexion et de l'ol^servation se sont développées, moins l'homme est orgueilleux ; il peut alors se comparer avec justesse à ses semblables; il se met à sa place, il reconnaît sa faiblesse, ce qui le fait au moins renoncer à la violence. P. 287. »

5" Fermeté.

Tous les jours on dit de telle personne : elle a du caractère; de telle autre: elle est d'un caractère faible. Dans le premier cas, la faculté dont nous traitons est fortement prononcée; dans le second, elle ne l'est pas assez. Nous en trouvons l'origine dans le sentiment qu'a l'homme de sa puissance de vouloir une décision et d'exécuter sa volonté. Sous l'influence de cette faculté , l'homme veut, non parce que c'est bien, non parce que c'est utile, non parce que c'est juste, njais parce que c'est un besoin pour lui de vouloir; il veut parce qu'il veut, parce qu'il y a dans le vouloir je ne sais quel acte de personnalité, je ne sais quelle réalisation (\{i moi qui satisfait ce besoin. Peu importe à cette faculté que la décision soit bonne ou mauvaise, pourvu qu'il y en ait une; c'est aux autres sentiments d'en inspirer de bonnes, c'est à l'intelligence d'en faire un choix. Vous voyez que, sans celte faculté, l'homme n'aurait pas de personnalité, qu'il serait tout excepté lui-même.

l>o4 FERMETÉ.

Le développement de cette faculté pousse à la roideiir de caractère et à l'espiit d'indépendance. Chez les enfants, elle fait souvent le désespoir des mailles, et c'est elle qui est la base du véritable républicanisme; c'est elle, encore plus que l'estimede soi, qui empêche l'homme de s'abaisser, et qui lui donne cette dignité qui lui assure toujours, sinon des titres et des honneurs, du moins l'estime de ses semblables. Sans cette faculté, l'homme d'Horace, le Justum et tenacein propositi virum, ne serait pas possible; ses manifestations d'ailleurs varient à l'infini, suivant l'ensenible de l'organisation, et nous renvoyons, pour les connaître, aux ouvrages spéciaux de phrénologie. Mais voyons comment l'abus est voisin de l'usage, et ce qu'il présente de répréhensible aux yeux du physiologiste.

L'inflexibilité de caractère, la persévérance dans une résolution, doivent avoir des bornes, car l'infaillibilité nest pas le fait de l humanité, et quand rhomme s'est trompé, il doit mettre son honneur, non pas à persister dans son premier parti, mais à changer pour en prendre un meilleur ; autrement il se nuit à lui-même ou il nuit aux autres, et dans tous les cas il fait acte de partialité, il méconnaît l'harmonie de son organisme. Tel est ie propre de V entêtement, c'est-à-dire de !a fermeté mal placée ou employée à persévérer dans une conduite con-

FKRMÉTK. 20 b

damnable, à soutenir des opinions erronées, uniquement parce qu'on en a pris la résolution. Il est facile de reconnaître un tel homme à son langage; ces mots :je xeux^ sortent à tout instant de sa bouche. 11 est tellement aveuglé par son sentiment du moi volontaire, qu'il ne voit, dans toutes les raisons qu'on lui donne pour le fiiire changer, qu'une intention de le dominer ; cette idée le révolte et le confirme dans sa malheureuse opiniâtreté. S'il savait quelle est sa disposition naturelle, s'il était pénétré de cette conviction, qu'alors même qu'il a dit avoir raison, il peut avoir tort^ il comprendrait que les efforts que l'on fait contre lui sont peut-être dans son intérêt, il renoncerait à son opposition quand même ^ et se laisserait persuader. Mais il faut qu'il ait commencé par être convaincu de son penchant organique.

Chose singulière, ce sentiment de fermeté qui crée l'esprit républicain, conduit, dans certaines conditions, directement au despotisme; il ne lui faut pour cela que d'être poussé par les masses instinctives et égoïstes et privé du contrepoids d'une haute intelligence et du sentiment de juslice. Lorsqu'en même temps vous voyez que l'estime de soi, l'amour-propre et la destructivité sont très forts, les sujets sont tellement susceptibles, tellement irritables, tellement colères, tellement volontaires, qu'il n'est guère possible de vivre long-

Page 1