ESPERANCE
qu'à choisir. Ce qu'il est alors important de remarquer, c'est que l'homme n'est trompé dans son espérance que lorsqu'il a négligé quelques uns des éléments sur lesquels elle se fonde.
Nous allons voir maintenant comment elle s'établit et s'étend bien au-delà des limites raisonnables chez ceux qui en ont la faculté prédominante. Le présent n'est rien pour eux , l'avenir est tout ; mais cet avenir, c'est , par compensation avec l'actuel, le beau idéal, ce qu'il y a de plus complet, de plus grand, de plus admirable au monde. Ils se lancent donc dans cet océan d'avenir avec leurs projets enthousiastes; mais ce n'est pas sans conséquences, qu'ils compromettent ainsi l'activité de leurs facultés; ils sont aussitôt arrêtés, car ils n'avaient pas daigné mesurer l'importance des obstacles, et ils manquent ainsi presque toujours le but qu'ils voulaient atteindre.
Ce peu de mots suffit : ici encore l'organisation est imparfaite ; elle pèche par excès , comme tout à l'heure elle péchait par délaut, puisqu'une faculté vagabonde va jusqu'à induire les autres en erreur et frapper de stérilité leur activité la plus énergique.
L'hygiène de ce mode d'organisation n'est pas chose facile à diriger : ou du moins c'est de bonne heure qu'il faut s'y prendre, et c'est au calcul, c'est à l'arithmétique qu'il faut ramener toutes les espé-
2 20 Vlîx\ERATiON.
raiices exagérées. C'est ce calcul des probabilités, dira-t-on, qui a précisément perdu plus d'un homniP à espérance trop forte , en le précipitant dans les chances du jeu et des loteries. Il est vrai que cette aveugle folie, cette malheureuse passion se rencontre surtout chez ces peisonnes; mais soyez sûr que, dans ces cas, le calcul n'est pas assez sévère, il n'embrasse pas assez d'éléments, il néglige une foule d'inconiuis, et l'on ne saurait trop s'attacher à démontrer combien il est difficile s'il n'est pas impossible de saisir toutes les circonstances qui peuvent modifier les chances dans les jeux de hasard. D'ailleurs, fintelligence et les sentiments moraux viendront en aide pour apprécier les déplorables suites de ces sortes d'excès, de cette confiance exclusive en une faculté aux dépens des autres, au mépris surtout de la circonspection qui ne manquerait pas d'interposer son veto , si on lui en avait laissé la liberté.
go Génération.
Il faut partir de l'impulsion primitive de cette faculté pour en comprendre les abus. Sa dénomination même peut nous donner une idée juste de sa qualité fondamentale, le penchant à respecter, à honorer.
L'homme n'est pas un Dieu ; ses forces intellectuelles, comme ses forces physiques, ont des
VÉNERATIOIV. -iûl
bornes qu'il ne peut dépasser; depuis qu'il a été déposé sur cette terre, l'histoire nous prouve qu'il n'a cessé de l'aire des efforts pour reculer les limites de sa puissance, et non sans succès. Evidemment il possède aujourd'hui des forces physiques au moyen desquelles il remue et boulevei'se la )iatm-e inerte qui/ui résistait jadis; d'un autre côté , par une observation attentive et éclairée, il est arrivé à comprendre l'enchaînement risjoureux de phénomènes qui fui paraissaient autrefois sans ordre et sans loi, et Tintelligeuce a enfanté ses admirables chefs-d œuvre; mais de nos jours, comme aux premiers âges du monde, l'homme trouve encoie dans la nature, des résistances (ju'il ne peut vaincre; dans la sphère intellectuelle, des phénomènes qu'il ne peut comprendre, et partout son maître au-dessus de lui. C'est cela qu'il vénère.
Cependant, l'objet de sa vénération varie y l'infini; mais, quel qu'il soit, il faut toujours qu'il ait ou du moins qu'il semble avoir quelque chose de supérieur à nous , soit pan des qualités phvsiques , soit par des qualités mq/ales ou intellectuelles. Ainsi , d'un coté , tout ce qui est extrêmement grand , immensément volumineux; de l'autre, tout ce qui est remarquable par la durée, la puissance, Tintelligence ou la moralité, tout cela devient pour nous chose respectable. Des signes nous servent à désigner ces choses, et il arrive, dans certaines cir-
222 VENER.VTION.
constances , que nous prenons le signe pour la chose signifiée et qu'il devient l'objet de notre vénération : là commence la superstition. Elle est fondée sur une erreur , non pas du sentiment de vénération, mais de l'intelligence à qui il appartenait de distinguer la chose du si^e; c'est pourquoi les peuples les plus ignorants/conf^me les hommes pris en particulier, sont aussi les plus superstitieux; le fanatisme se rattache à la superstition dont il épouse l'erreur, mais il a besoin d'autres influences pour se manifester.
L'excès de vénération a l'inconvénient de trop multiplier les objets de son culte , et par conséquent de nuire à son autorité en la compromettant. L'homme trop vénérant voudrait que tous les hommes eussent autant de vénération que lui, et il fait tout ce qu'il faut pour les en détourner , en plaçant sa vénération sur des objets qui n'en sont vraiment pas dignes, qui souvent même méritent le plus profond mépris. Ainsi il manque son but ; s'il se corrigeait de son déf;mt, s'il mettait un frein à sa vénération, il ferait plus de prosélytes. Mais ce ne sont pas là tous les défauts de l'abus quenoussignalons.Ou bien, en nousinspirant trop d'humilité vis-à-vis de l'objet de notre culte, il nous désarme quand nous aurions besoin de lutter; ou bien il nous pousse, en faveur de ce même objet , à une indignation qui, toute sainte que nous
VÉNÉRATION. ;2q3
prétendions qu'elle soit, n'en conduit j3as moins aux déplorables résultats de la colère, quand elle ne nous rend pas un instrument de crime. II n'y a rien de plus féroce que le fanatisme ignorant, quand il croit venger sa divinité outragée.
Mais on le comprend déjà par ce que nous venons de dire, l'excès de vénération ne suffit p:;s pour amener de si fâcheuses conséquences ; il faut que d'autres circonstances se réunissent encore.
Quant au défaut de vénération , il nuit beaucoup à l'homme, beaucoup à la société. Ici, point de respect, point de déférence pour les autorités quelles qu'elles soient, pour les lois , pour les supériorités quelconques, pour la cause première de toutes choses. Ce sentiment de vénération est un frein imposé à l'activité de nos facultés qui nous portent à changer et à détruire; quand ce frein manque, il faut à l'homme une raison bien supérieure pour résister à cet entraînement ; aussi le plus souvent s'y abandonne-t-il sans réserve. Il tourne en ridicule tout ce qui est hommage; incapal)le d'éprouver le besoin du culte et de l'adoration, il ne le respecte pas chez les autres; il le blâme, le critique, et cherche à l'avilir; s'il en est le maître, et qu'il soit ignorant et cruel, il fait des martyrs, et s'efforce de détruire la foi hétérodoxe par le fer et le feiu Est-ce là ce que commande; la loi physiologique? Ne veut-elle pas que nos sem-
'0.lt{ VÉNÉRATION.
blables jouissent des mêmes prérogatives que nous ?
Mais l'homme privé de la faculté importante dont nous nous occupons ne nuit pas seulement aux autres , il se nuit aussi à lui-même. D"abord il se prive du sentiment de béatitude qiîi accompagne l'exercice de la vénération , de la paix profonde dont elle imprègne l'existence tout entière , et de ce calme précieux qui favorise l'accomplissement harmonieux de nos fonctions. En faisant naître en nous l'habitude de V incrédulité, le défaut de vénération nous ôte le puissant levier des croyances et enlève à l'intelligence des matériaux précieux ; il est donc condamnable au même titre que l'excès de vénération qui , en nous disposant à croire trop facilement, nous entraîne à de graves erreurs , à de déplorables divagations.
La loi physiologique a besoin d'un développement modéré de cette faculté, pour suivre son cours régulier et accomplir la véritable mission de l'humanité. Il me semble que cette vérité est tout-à-fait de notre domaine. Nous ne voulons pas traiter encore ici la question du culte et des religions, bien que le sentiment religieux ait pour base incontestable la vénération ; mais outre le sentiment de l'espérance dont nous avons déjà parlé, celui du merveilleux a une telle part à la constitution de toute religion et l'intelligence y est
MERVKILLOSITK. 2^5
elle-même tellement mise à contribution, que nous attendrons, pour aborder cette question , d'avoir fini l'exposition de toutes les facultés.
1 G. Merveillositè.
Nous avons vu d'où partait la vénération et jusqu'où allait ce sentiment, mais là ne se borne pas l'émotion que l'homme éprouve en présence de l'insurmontable et de l'incompréhensible. D'ailleurs, parmi ces sortes de choses , il en est qui sont plus ou moins extraordinaires, qui contrarient plus ou moins nos opinions , qui infirment plus ou moins nos connaissances positives: la merveillositè nous dispose à y croire.
A notre avis, les phrénologistes n'ont pas justifié l'existence de ce sentiment; rien ne nous paraît cependant plus facile. Lisez l'histoire et vous verrez que presque toutes les inventions récentes, toutes les découvertes nouvelles, ont excité l'incrédulité, rop[)Osition la {)lus vive , quelquefois la répression la plus barbare, qtiand elles produisaient des résultats inattendus: témoins les sorciers, les magiciens de tous les pays et de tous les temps, c'està-dire ceux qui tirent p^rti de quelques connaissances physiques , chimiques , astronomiques ou autres, pour faire preuve d'une puissance extraordinaire. La merveillositè sert à favoriser ces progrès, à faire admirer les merveilles de la nature, de
l'art et de l'industrie; elle seconde ainsi le travail de l'esprit humain et contribue au développement des facultés. .
Je suis très sceptique en fait de magnétisme, et je déclare que je ne crois ni à la transposition des sens, nia la translucidité, ni à la prévision de l'avenir; mais je ne puis nier qu'il n'existe des faits magnétiques véritablement étonnants. Eh bien , la cranioscopie nous prouve que ceux chez qui l'organe de la merveillosité est extrêmement prononcé croient avec la plus grande ficilité à toutes les inerveilles du somnambulisme artificiel, et que ceux qui en sont dépourvus rejettent complètement tous les faits magnétiques avec le plus profond dédain. Pour les premiers, il y a un plaisir inexprimable à croire ce qui paraît incroyable à tous , à chercher ces sortes de faits , à s'en repaître, à en propager la croyance, à chercher à les reproduire ; chez eux il faut que l'observation des sens se taise, que la raison s'anéantisse ; ils éprouvent même une vive jouissance à confondre l'une et l'autre.
Il résulte de là que l'homme entraîné par ce penchant incoercible admet sans examen tout ce qu'il y a de plus absurde , qu'il ne cherche pas à contrôler avec les lumières de son intellio[ence ce qui est réellement incroyable, puisque l'invraisemblance n'est jamais pour lui un motif de ne
pas croire ; qu'il est par conséquent la dupe des habiles qui veulent exploiter sa crédulité enthousiaste , car rien n'inspire l'enthousiasme comme cette faculté. Aussi nous voyons que l'espèce humaine a été long-temps exploitée par des thaumaturges de tous les pays et de toutes les espèces ; à mesure qu'elle a fait des progrès, le nombre des miracles a été restreint , et ils sont devenus de plus en plus rares, de sorte qu'aujourd'hui leur vogue est passée, bien que les peuples et les provinces les moins avancés en civilisation y croient encore, et soient quelquefois les victimes de leur aveugle crédulité.
Lorsque nous rencontrons dans le monde de ces hommes ainsi organisés , nous les appelons des imposteurs. Ils peuvent l'être , mais ils ne le sont pas nécessairement ; et nous ferons observer que comme on abuse de toutes les facultés, l'homme peut abuser de celle-ci à son profit dans certains cas , et être en même temps charlatan et crédule ; mais le charlatan n'emploie que les moyens que la nature a mib à sa disposition, et s'il n'a pas le sentiment du merveilleux, soyez sur qu'il n'aura pas recours aux miracles.
, I.e physiologiste reconnaît qu'il y a excès de merveillosiié, lorsqu'il sait que la croyance aux choses les plus invraisemblables, aux plus impossibles, si je puis m'exprimer ainsi, s'étabfit sans
scru|3ule de la part des facultés réflectives; et il condamne cet excès, puisqu'il induit en erreur et par suite à toutes les rêveries du mysticisme, à toutes les divagations des cultes les plus extravagants, et qu'il expose à toutes les duperies du charlatanisme. Par ces travers, il nuit évidemment aux autres facultés et demande à être réprimé. Comment arriver à cette fin?
En exerçant l'enfant, en excitant l'homme à soumettre ses croyances au contrôle des facultés perceptives et de la réflexion , contrôle qui consiste , non pas toujours et nécessairement à nier ce qui est invraisemblable, mais à le rejeter dans certains cas, et dans d'autres à échelonner des degrés de probabilité. C'est donc à l'intelligence qu'il appartient, non de détruire l'action d'un sentiment naturel, mais d'en régler l'application. D'ailleurs l'étude des sciences positives, physiques et mathématiques, est le correctif le plus efficace de la disposition que nous cherchons à combattre; mais il sera nécessaire d'insister principalement sur les descriptions minutieuses.
Jusqu'ici nous n'avons pas dit un mot de l'absence de la merveillosité. Elle nous jette dans une autre espèce d'erreur, en nous empêchant d'ajouter foi à tout ce qui sort du cercle habituel de nos croyances; elle circonscrit la sphère de notre vie en détournant notre attention de tout ce qui n'est
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pas (le nature à frapper nos sens on la faculté logique fie notre esprit ; e!!e dépouille notre imagination de celte poésie indéfinie qui nous transporte, elle prive nos affections de cet enthousiasme qui en exalte si haut les oi)jets. Ainsi elle fait de nous des hommes trop positifs, trop matériels; elle rétrécit, elle refroidit, elle dessèche notre existence. Vis-à-vis du spectacle de la nature, cette organisation défeccueuse nous laisse sans admiration ; dans nos rapports avec nos semblables, elle nous ôîe un des plus sûrs moyens de toucher les individus et de remuer les masses, et si nous cherchons à comprendre la marche de riium.anité, ses fluctuations, ses catastrophes, ses grandes fautes et ses grandes erreiu-s, elle se tait, ne sait que répondre et ne comprend pas, car elle n'a pas de quoi sympathiser avec un des mobiles les plus puissants de l'activité humaine.
Nous le répétons donc, et l'on sera certainement de notre avis, une telle organisation est défectueuse et notre devoir est de corriger ce défaut. C'est ce que nous ne pourrons pas obtenir si nous ne commençons par mettre hors de doute l'importance et l'utilité de la merveillosité. Il faudra faire comprendre ensuite , par des exemples, Tétendue de son empire, puis placer i'ii-crédule en face des merveilles de la nature, solliciter alors les émotions les plus vives, au nom des affections les
î23o IDÉALITÉ.
plus fortes, et exciter ainsi la pensée à s'élever jusqu'à l'admiration, jusqu'à l'enthousiasme. Il y a des exemples de ces sortes de conversions habilement dirigées par des hommes qui avaient senti par instinct le fort et le faible de la nature de l'homme; ce sont des prodiges qu'il doit être en notre pouvoir de renouveler souvent aujourd'hui.
Il" Idéalité.
Les phrénologistes ont beaucoup disserté sur l'action primitive de l'idéalité : ce mot, d'heureuse invention , aurait pu les mettre mieux sur la voie qu'ils n'y ont été jusqu'ici. L'idéalité est cette faculté qui, s'appliquant atout, cherche toujours l'idéal de toute chose, V idéal, c'est-à-dire le type artificiel qui réunit les qiialités les phis frappantes de l'objet. C'est une faculté aussi intellectuelle que morale; elle s'exerce sur tous les sujets de l'activité humaine, mais beaucoup plus dans les choses d'affection, de sentiment et d'expression, que dans celles de description exacte et de calcul; on la voit cependant encore s'introduire pour exciter l'enthousiasme et la passion , là où ne régnait que sécheresse et aridité. On ne la rencontrera guère dans les sciences mathématiques et descriptives, tandis qu'elle brillera de tout son éclat dans les beaux-arts, la littérature et les doctrines religieuses. S'il s'agit d'un objet maté-
riel , l'idéalité lui donne non seulement les qualités qui nous frappent dans le moment, mais encore toutes celles qui peuvent s'y rattacher, de manière à en former un type; si ce même objet est susceptible de qualités intellectuelles et morales, Tidéalité s'empresse de les cumider sur lui. Lorsqu'elle s'exerce sur une affection, sur un sentiment, sur une idée, elle remplit encorç le même office, en groupant autour de son sujet un cortège de qualités qui en fassent réellement un type d'idée, de sentiment, d'affection. Du moins c'est là qu'elle tend, c'est-à-dire qu'elle nous aide à compléter nos idées de toutes choses, en suppléant à l'imperfection actuelle de nos impressions, par l'application des impressions passées; son rôle ie plus brillant est de rattacher le physique au moral et le moral au physique, non par l'observation et le raisonnement comme en physiologie, mais par le sentiment. Ce n'est pas à dire pour cela qu'elle ne se trompe pas quelquefois, souvent même en appliquant mal les impressions passées au cas actuel, en distribuant les qualités à tort et à travers. Voyons donc comment notre faculté arrive à pécher par excès.
l Ici la pente est si facile, le passage du vrai au faux si insensible , la différence entre le supposé et le réel si imperceptible enfin, que l'idéalité est une des causes les plus fréquentes de nos
erreurs. Songez que, chargée de suppléer à ce que notre vue, notre conception ont d'imparfait dans le moment, à une seule impression elle en rattache mille autres ; combien ne risque-t-elle pas de s'égarer dans la rapidité de celte course! Si elle n'est pas trop active, si elle n'emploie que des m.atériaux sûrs, bien ordonnés, si elle ne s'élève que sur une masse de connaissances positives et rigoureuses, elle sert merveilleusement noti-e intelligence et donne véritablement des ailes au génie ; mais pour peu que son développement soit disproportionné avec celui des facultés réceptives et réflectives, et qu'elle ne s'appuie que sur une éducation incomplète ei des connaissances bornées, elle vole d'erreur en erreur, elle nous berce d'illusions, elle nous trompe sur la valeur réelle des choses; elle nous expose par conséquent à des jugements faux, nous pousse à des actes extravagants, et nous fait passer pour des fous. Dans le lait, nous ne sommes point en mesure avec les réalités de ce monde, et si l'excès de vénération, d'espérance et de merveillosité se joint à celui de l'idéalité, nous avons le type des illuminés, sorte de gens qui dépassent les bornes de la croyance et se laissent dominer par les émoîions exagérées de leur sensibilité. Une telle tendance poussée à ses dernières conséquences, conduit à ne considérer le monde réel que comme une apparence, à le placer par
conséquent beaucoup au-dessous du monde de nos croyances, à le mépriser même el à le sacrifier au besoin à ce dernier, comme on échange une illusion pour la réalité. Ponr rappeler à la raison, au simple bon sens, ces êtres égarés dans l'immensité du vide, il faut les ramener au point de départ, à Tenfance de l'homme, et montrer comment le développement de ses facultés l'élève peu à peu du matériel au moral , et comment les dernières venues d'entre ces facultés dans l'ordre de leur manifestation, ne peuvent pas avoir pour résultat l'annulation de celles qui ont paru les premières.
D'ailleurs celui dont l'idéalité prédomine ne réunit pas toujours les conditions précédentes , son éducation se fonde sur les mêmes principes que ceux que nous avons déjà développés ; ce qu'il importe avant tout de lui faire comprendre, c'est la sphère d'activité physiolo£;ique de cette faculté; le mieux ensuite est d'attirer son attention sur les étonnants résultats des études positives et sur l'origine matérielle , organique, ou physiologique, des principes les plus abstraits ,des lois les plus générales. Si vous parvenez à lui faire voir que l'observation la plus rigoureuse, les calculs les plus exacts donnent ce qu'il demandait à un autre monde , votre victoire est assurée.
Je viens de supposer l'application d'une idéalité exubérante à la philosophie , à la religion et aux
234 IDÉALITIÉ.
sciences les plus relevées ; mais plus souvent encore on la voit se déployer sur les affections et les sentiments. Alors il est plus facile de convaincre d'erreur, mais il est plus difficile de ramener au bon sens , car ici ce sont les besoins les plus impérieux de l'organisme qui sont mis en jeu, eux dont l'habitude est d'entraîner précipitamment et d'enlever pour ainsi dire de vive force le consentement du moi. Ainsi^ vous prouverez bien à tel poëte, à tel artiste , que son imagination le domine et le trompe sur la réalité; il reconnaîtra son erreur avec vous; mais l'instant d'après, sollicité par le besoin des émotions, il se livrera encore à l'entraînement de son idéalité. Il n'y a qu'une éducation complète et physiologique qui puisse lutter avantageusement contre de semblables aberrations. Il n'est pas inutile de remarquer que l'économie animale souffre beaucoup de ce vice d'organisation; que le système nerveux devient irritable à l'excès; que, par suite, les fonctions organiques se troublent sous l'influence de la moindre impression , et que les maladies nerveuses et celles du cœur sont l'apanage de ces sortes de constitutions. Enfin, nous savons tous que les organisations poétiques et artistiques auxquelles nous faisons allusion ici, se livrent, par mépris de toute règle , par horreur de tout frein , à toute espèce d'excès , et ouvrent ainsi largement la porte à tous les maux.
IDÉALITÉ. q35
Passons maintenant au défaut contraire.
Les originaux n'en manquent pas dans la société. Ce sont des personnes qui ne voient, en chaque chose, que le côté qui les frappe actuellement , qui conçoivent difficilement ou ne peuvent concevoir quelque chose de mieux ou de pire que ce qu'ils ont sous les yeux , quelque chose de plus beau ou de plus laid; qui, recevant des impressions, ne savent pas travailler sur elles, les modifier, les multiplier, les associer, les combiner et al- 1er de ce qui est à ce qui pourrait être, à ce qui serait mieux, qui sont incapables de s'élever au type de quoi que ce soit, et restent terre à terre absorbées par l'actualité. Il est fâcheux pour l'homme de ne pouvoir se détacher ainsi des premières nécessités delà vie et de tout ce qui agit incessamment sur son organisme; il n'y a pas pourlui de désir de progrès et d'amélioration , point d'enthousiasme pour les beaux sentiments , pour les grandes idées, point d'attraction vers le monde de la pensée, et trop souvent alors Tégoïsme se montre à nu. L'homme peut cependant rester dans les limites du devoir et ne point forfaire à l honneur : l'expérience le prouve; mais elle montre aussi, par une foule d'observations réunies, que les malfaiteurs et les criminels les plus pervers et les plus incorrigibles sont généralement dépourvus d'idéalité.
Il faut chercher à développer cette faculté par
q36 idéalité.
les moyens que la physiologie nous indique. Il faut la rattacher aux affections, en y montrant quelque chose de supérieur à la satisfaction matérielle d'un besoin , en faisant le tableau des prodiges opérés par les passions nobles du beau , àii bien , du grand. Voilà les mobiles qui agissent puissamment sur l'homme, qui électrisent les masses , c|ui accomplissent les révolutions devenues nécessaires. L'homme ne saurait se condamner de sanof-froid à rester étranger à ce c[ue la vie offre de plus enivrant, de plus sublime , et vous verrez son cœur s'émouvoir devant le tableau animé de l'empire de l'idéalité.
Quand ce sentnnent est harmoniquement combiné avec ceux de l'espérance, de la vénération et de la merveillosité dans une organisation d'ailleurs complète, l'homme jouit du haut degré de son activité et de la pins grande somme de bonheur dont il soit susceptible. La loi physiologique est satisfaite.
Nous venons de parcourir tous les besoins que nous avons appelés moraux, c'est-à-dire tous les sentiments des phrénologistes , et l'on a pu voir, ainsi que nous l'avons fait entendre au commencem.ent , qu'ils avaient cela de commun avec les besoins instinctifs, de déterminer en nous des émo-
lions et de nous jDousser à l'action spontanément, primitivement, par eux seuls, par leur impulsion aveugle, et indépendamment de l intelligence qui leur est toujours nécessaire pour être bien dirigésj car c'est elle, elle seule qui connaît ce qui, dans la nature, est propre à satisfaire ces besoins. INous verrons plus tard qu'elle a encore un autre rôle à remplir. Passons maintenant aux facultés intellectuelles.