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MEDECINE INSTINCTIVE CHEZ LES ANIMAUX

ce sont enfin les fébrifuges , les diurétiques , les amers, et peut-être bien d'autres dont les animaux conservent le secret.

La chirurgie doit bien aussi quelque chose à l'instinct des animaux, ne serait-ce que l'exemple qu'ils nous donnent de la succion et du lèchement de leurs blessures, pratique dont l'efficacité se constate journellement sous nos yeux et dont nous avons un résultat bien frappant dans les plaies de la bouche surtout, qui guérissent si facilement, si promptement, quelquefois même comme par enchantement, par le seul effet du contact de la salive.

Pour être bien édifié sur ce point de chirurgie instinctive, il faut avoir vu à l'œuvre, ainsi que le racontent de savants naturalistes, Huber et Latreille, ces petits êtres belliqueux dont j'ai déjà parlé, les fourmis qui, après un combat sanglant, s'empressent d'accourir sur le champ de bataille pour panser leurs compagnons d'armes blessés, sucer et lécher leurs plaies, déposer sur chacune d'elles une goutte de

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salive aussi méthodiquement qu'eût pu le faire ce célèbre commandeur de Malte , dans l'application qu'il faisait de son baume salutaire sur les plaies d'arquebusade.

Et nous nous demandons encore d'où peut venir une science si bien éclairée, une science qui a pu faire pénétrer tant de lumières partout où il y a des êtres animés, jusque dans les entrailles de la terre, jusque dans l'abîme des mers. Est-ce le hasard? Le hasard qui a su faire tant de choses! est-ce la loi d'affinité ou d'attraction, cette loi qui, elle aussi, a pu faire tant de prodiges, tant de merveilles? D'autres, plus savants, sauront nous le dire.

L'homme serait-il donc le seul des animaux qui, pour prix de son intelligence, fût privé de toutes les lumières et de tous les bienfaits de l'instinct? personne ne pourrait le penser, car l'expérience de tous les instants vient témoigner du contraire. Plus prompt que la réflexion , l'instinct même éclaire

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déjà mieux que l'intelligence dans le danger du moment, devant un abîme, devant tous les périls de la vie. Mais il est pourtant vrai de dire que cette faculté s'affaiblit et tend à s'anéantir chez l'homme, à mesure qu'il s'avance dans la vie sociale, pour en subir l'influence, en même temps que celle des progrès de l'âge.

Ce qui n'est ni moins vrai ni moins digne de remarque, c'est de voir l'homme malade recouvrer plus ou moins cette puissance conservatrice, cette lumière providentielle pour l'éclairer dans la souffrance, comme pour lui prouver encore que la création a tenu à remettre son œuvre à la vigilance de l'instinct.

C'est dans la maladie, en effet, lorsque l'homme est aux prises avec la douleur, lorsqu'il a pour ainsi dire fait abnégation de sa condition sociale, que l'instinct se révèle avec plus ou moins d'empire dans ses sensations, ses mouvements, ses gestes, son attitude, même dans son sommeil, où tous les actes organiques prennent une signification toujours lumineuse pour des yeux attentifs et exercés. Rien donc n'est alors indifférent pour le diagnostic et le

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traitement de la maladie, et rien ne doit rester inaperça aux yeux du praticien comme résultat d'observation de l'instinct.

C'est surtout chez les enfants, qui n'ont point encore subi l'effet de l'éducation et de la condition sociale, que l'instinct se montre plus libre et mieux éclairé; qu'il peut fournir au praticien ses plus précieuses lumières. Guersent, de si honorable et de si regrettable mémoire, dont la judicieuse pratique devait trouver autour de lui de pieux et fidèles interterprètes pour la bien comprendre et la continuer, Guersent aimait à dire qu'il ne connaissait pas d'indications de traitement plus rationnelles que celles qui lui étaient fournies par l'instinct de ses petits malades, et que sa longue et judicieuse expérience lui avait encore bien appris que l'instinct des mères, qui s'identifie si naturellement, si heureusement avec celui des enfants, est aussi une lumière précieuse dont il n'aurait pu se passer dans sa pratique.

Il y a une période de la vie, celle qui sépare Fenfance de l'adolescence, où il devient plus difficile de distinguer, chez les malades, ce qui est l'expression

instinctive des besoins réels, de ce qui n'est qu'un effet de caprice, de velléité puérile ou d'habitude; mais ce qu'il faut du moins savoir, c'est qu'à cet âge, l'organisme subit des effets physiologiques de développement qui peuvent donner lieu à des besoins de réparation plus fréquents, plus pressants même dans l'état pathologique, et je n'ai jamais regretté d'avoir su faire, dans une mesure convenable, des concessions aux jeunes malades qui témoignaient des exigences d'alimentation dans des cas même où elles pouvaient paraître irrationnelles. Il est triste de penser, mais il est vrai de dire que dans la progression des années, l'homme n'arrive au terme d'une longue carrière, que pour rentrer plus ou moins sous l'empire de ses instincts primitifs, et avec toutes ses défaillances physiques et morales. On sait que, par instinct, autant que par préjugé, le vieillard dont les sens sont émoussés, dont les besoins sont plus rares et moins pressants, exprime plus d'appétence, pour tous les aliments stimulants et de haut goût, pour toutes les boissons excitantes et spiritueuses, pour l'eau-de-vie en particulier, qu'il dit être le lait de la vieillesse, le soutien de sa vie.

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On sait aussi qu'en cas de maladie, le vieillard repousse impitoyablement tout régime débilitant , toutes médications dîtes anti-phlogistiques; les saignées lui inspirent une véritable aversion.

Si donc le praticien ne peut se croire obligé de souscrire à des manifestations qui peuvent n'être que l'effet de préventions individuelles ou même d'instincts dépravés, il devra du moins en tenir compte dans l'appréciation des indications de régime et de traitement.

Tous les âges de la vie impriment nécessairement à l'organisme des modifications qui se traduisent par des actes d'instincts dont nous avons à peine la conscience, et qui peuvent varier à l'infini, comme expression de besoins et de souffrances actuels dans chaque individu comme dans chaque organe en particulier. C'est l'instinct qui inspire le besoin de mouvement ou de repos, de sommeil ou de veille, d'excrétion et de réparation; c'est l'instinct qui, dans la douleur, nous porte à nous agiter, à nous

contracter, comme pour la divertir et lui substituer le mouvement ; c'est l'instinct qui fait que nous nous replions pour ainsi dire sur nous-mêmes, dans l'appréhension du froid, dans l'imminence de toute atteinte de cause vulnérante, lui qui nous protège contre toutes les impressions trop vives du dehors, qui ferme nos sens à la lumière, au bruit, aux odeurs, aux saveurs, qui peuvent les blesser.

L'instinct est toujours là aussi, dans le cas de maladie, pour repousser jusqu'au moindre contact des corps extérieurs, même des vêtements ou des couvertures dans les inflammations aiguës, dans le rhumatisme articulaire, dans la péritonite, tandis qu'il va au-devant d'une pression locale, s'il s'agit d'une douleur purement nerveuse et apyrétique; et c'est ainsi que des malades recherchent instinctivement l'application du froid dans le cas de phlegmon, d'anthrax, de brûlure, de panaris, tout comme ils sollicitent le bienfait de la chaleur contre certaines affections chroniques , indolentes , ou de nature froide, sans que cette thermométrie instinctive les trompe.

Tout simples et tout vulgaires que semblent de

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tels faits, ils ont pourtant leur signification physiologique et pathologique, leur valeur thérapeutique, et ne sauraient être dédaignés dans la pratique ; mais c'est surtout dans l'exercice des fonctions digestives, dans les souffrances de tous les appareils soumis à l'innervation ganglionnaire, que l'instinct révèle ses indications les plus lumineuses, soit par des appétences, soit par des aversions qui viennent éclairer le praticien dans ses incertitudes de diagnostic et de traitement.

Une première et constante manifestation de l'instinct dans les maladies fébriles, dans les inflammations viscérales, est, comme on le sait, un désir plus ou moins vif de boissons froides, comme moyen sédatif par excellence, joint à une aversion plus ou moins prononcée pour toute espèce d'alimentation; le plus ordinairement aussi, les malades recherchent un air frais, en même temps qu'ils repoussent les boissons chaudes, et le débat, qui a pu s'engager alors entre le médecin et le malade, a bien souvent donné raison à l'instinct du malade contre toute la science du médecin le plus éclairé.

C'est en tenant compte de ces pénibles luttes instinctives que les varioleux et les morbilleux avaient à soutenir contre les préjugés d'une thérapeutique incendiaire, que Sydenham sut faire justice de l'absurde et barbare coutume de surcharger de couvertures, de gorger de boissons chaudes et excitantes les malades qui succombaient plus encore aux effets du traitement qu'aux effets de la maladie même.

C'est dans une appréciation plus sage, plus philosophique des diverses formes de maladies mentales; c'est à la vue des tortures que les préjugés de l'ignorance imposaient aux malheureux aliénés, que Pinel sut deviner la cause de leur agitation et briser les chaînes qui ne faisaient qu'exaspérer le mal, accroître le nombre de ses victimes.

L'histoire de la médecine nous a fourni une foule d'exemples de malades qui, obéissant aux seules

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inspirations de leur instinct, ont su y trouver leur salut plutôt que dans la contrainte de remèdes imposés à des aversions instinctives; j'en sais du moins un bien remarquable que son auteur m'a permis de livrer à la méditation des praticiens.

Un maître justement vénéré, à qui la science doit tant de travaux précieux, atteint d'une pleuro-pneumonie aiguë, et fatigué de boissons chaudes qui ne lui inspiraient que dégoût, aversion et nausées, demandait instamment des boissons froides et acidulés, qui lui étaient opiniâtrement refusées, comme contraires à toutes les règles de l'art et comme pouvant lui être funestes; mais, dominé par les pressantes sollicitations de son instinct, par le supplice d'une soif ardente, ce cher malade obtient grâce de sa garde pour quelques verres de limonade froide qu'il désirait vivement, qu'il but à longs traits et avec délice ; et néanmoins il ne tarda pas d'entrer en convalescence pour être rendu à la santé, et pour dire à ses nombreux élèves ce qu'il faut penser de la valeur instinctive des appétences dans l'homme malade, et ce qu'il faut espérer des boissons, froides dans le cas de pneumonies.

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Sans vouloir substituer toutes les déterminations instinctives aux indications rationnelles de traitement que la science et l'expérience ont pu consacrer, il est, du moins, assez naturel de penser qu'il y aurait souvent plus d'inconvénient, de danger même, dans l'application de remèdes incertains que dans une sage expectation commandée par le doute.

Le médecin n'abdique ni sa science ni son art, ni sa noble mission de ministre de la nature, quand il a la sagesse de s'abstenir là où le diagnostic est équivoque et les indications de traitement nulles; là où la natufe se suffit à elle-même, à elle seule; là où toute médication aveugle ou intempestive pourrait être funeste. Qui pourrait croire, en effet, que tel remède plus ou moins actif reste inoffensif sur un organisme malade, quand il ne peut l'être sur un organisme sain?

Que si vous me disiez qu'à ce compte il n'y a plus de thérapeutique, plus de pharmacologie, plus de médecine, je vous demanderais si la thérapeutique

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n'est plus que de 1 'iatro-chimie ou de la polypharmacie; si la médecine n'est plus que de l'histologie ou de la micographie; si même la science de l'homme n'est plus que de la physiologie expérimentale?

Il est bien loin de ma pensée de vouloir contester toute la valeur scientifique des nombreux travaux dont la science moderne a su éclairer l'histoire naturelle de l'homme; mais est-ce donc là toute la médecine? Et, de bonne foi, où sont donc, jusqu'à ce jour, les déductions pratiques qu'elle devait attendre de tant d'élucubrations, de tant de sacrifices?

Vous aurez beau vous armer de tous les instruments d'optique pour explorer l'organisation dans ses éléments ies plus intimes, vous n'y découvrirez pas le mystère de la vie; vous aurez beau scruter, le scalpel à la main, les entrailles palpitantes de vos holocaustes, les torturer dans tous les sens, vous n'y trouverez pas les secrets de la maladie et de la santé; et vous aurez beau poursuivre aussi, dans les laboratoires de chimie, de nouvelles combinaisons de traitement, chercher dans toutes les pharmacopées du monde des remèdes puissants, héroïques, vous n'y trouverez ni leurs adresses curatives, ni l'oppor-

tunitë de leur application. A ce prix, vous aurez des écoles d'histologie, de biologie, d'anthropologie, de microscopie , d'iatro-physique, d'iatro -chimie, vous aurez même des écoles normales de vivisection, mais vous n'aurez pas d'écoles de médecine.

C'est dans l'étude comparative de l'homme sain et malade, dans l'observation attentive et l'appréciation des actes morbides, dans le cri spontané des organes souffrants, que vous trouverez les plus sûrs enseignements de la médecine, les lumières les plus propres à éclairer le diagnostic, la nature et le traitement des maladies; c'était là que le père de la médecine savait puiser ses règles de conduite pratique, ses principes de thérapeutique; c'était au lit du malade, dans la méditation des symptômes, dans l'interprétation des déterminations instinctives qu'il posait aux générations qui l'ont suivi, ce grand principe de toute thérapeutique rationnelle, qu'il faudrait inscrire sur le fronton de nos écoles :

Quo natura vergit, ducendum est.

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