‹ Hygiène moraleChapitre 37 sur 63 · IMITATION INSTINCTIVE I I D · texte numérisé non relu

IMITATION INSTINCTIVE I I D

une complète immobilité. Inutile d'ajouter que , comme habitant de l'autre monde, il ne doit plus ni boire ni manger. Tenter de le contredire, eût été au moins inutile, peut-être dangereux, car on ne dissuade jamais un halluciné de son erreur; on ne fait que l'exaspérer.

Que fera donc le médecin, en présence d'un cas au moins bien insolite et bien imprévu? il ne déclinera pourtant ni sa mission, ni sa compétence, et saura trouver comme remède posthume contre une maladie posthume, cet heureux expédient : « Oui, dit-il bien gravement à son illustre malade, oui, Monseigneur, vous êtes mort, bien mort, et nul ne peut le savoir mieux que moi ; mais ce que je sais aussi, et ce que vous ne pouvez déjà plus ignorer, c'est qu'il y a des morts qui entendent, et vous êtes de ce nombre. îl y a aussi des morts qui boivent et mangent, et j'en connais, si bien que Votre Altesse, dans cette communauté de sort, pourrait, si elle le voulait, dîner avec eux. » Et le prince de donner à cette proposition un léger sourire d'adhésion. Comme il n'était pas difficile de trouver des convives disposés à s'asseoir autour d'une excellente table, même à la

condition du silence, le remède fut bientôt appliqué et eut tout le succès qu'il était permis d'en espérer. L'ingénieux docteur, qui faisait les honneurs du banquet des trépassés., put faire de leurs conversations des récits qu'il appelait ses dialogues des morts .

Tout ce que je viens de dire sur l'imitation ne s'applique guère qu'à cette imitation irréfléchie, involontaire et que j'ai appelée pour cela instinctive ou passive ; mais il est une autre imitation tout intellective, qui a pour objet le domaine tout entier des sciences, des arts et des lettres. C'est par elle, en effet, que sont reproduits tous les chefs-d'œuvre de l'art et du génie, toutes les conquêtes de l'esprit humain; que chaque siècle, chaque pays, chaque règne imprime à ses monuments un caractère spécial, un cachet d'époque, une sorte d'école que l'on aime à retrouver, à suivre comparativement dans l'esprit du savant, dans le génie du pcëte et le talent de l'artiste; imitation qui a bien aussi ses écueils qu'il faut craindre dans un esprit qui s'asservit, sans ju-

gement et sans goût, à son modèle, quel qu'il soit ; comme elle a aussi ses précieux résultats pour ceux qui savent saisir et mettre en relief toutes les beautés d'un sujet, faire revivre ainsi le mérite de chaque auteur, dans la plume de l'écrivain ou l'œuvre du savant, dans le ciseau du sculpteur, dans le burin .du graveur, dans le pinceau du peintre ; car pour ceux-ci, l'imitation ne s'exerce plus seulement dans la sphère d'une servile copie ou d'un coupable plagiat ; elle sait s'affranchir du rôle de copiste ou de compilateur pour s'élever au-dessus de ses modèles;" c'est ainsi que Boerhaave, Paré, Bichat et tant d'autres laissent loin d'eux les habiles maîtres qu'ils s'étaient plu à imiter; que Raphaël s'élève tout à coup au-dessus de l'école du Perugino, après l'avoir fidèlement suivie; que Corneille et Racine surpassent, tout en les imitant, Sophocle et Euripide ; que Molière nous fait oublier Aristophane et Térence, ses premiers modèles.

Ai-je besoin de dire que l'art dramatique n'est et ne peut être qu'un art d'imitation, un art où l'auteur sait trouver ses types dans la nature même, l'acteur, ses succès dans le jeufimitatif des personnages,

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des figures, des caractères, des passions, des événements qui se produisent sur la scène.

La poésie, la musique, l'éloquence, trouvent aussi dans la puissance de l'imitation un instrument capable de faire passer dans l'âme tous les sentiments qu'elles expriment ; et c'est ainsi encore que le poëte s'inspire imitativement à la lecture de beaux vers ; qu'un grand orateur émeut tout un auditoire des mêmes passions qui l'animent; que l'admiration que l'on ressent en sa présence a plus d'une fois enfanté des prodiges d'éloquence.

Mais c'est surtout dans l'étude et l'exercice de l'harmonie que l'imitation nous montre ses plus admirables effets; telle personne qui, dans l'étude de la musique, s'évertue inutilement à composer des sons et des accords, même avec le maître le plus patient et le plus habile, surmonte comme d'inspiration toutes les difficultés d'un morceau d'harmonie par le seul effet de l'imitation. Nous avons connu un violoncelliste qui excellait dans l'exécution d'un solo, et qui nous a avoué n'avoir jamais pu résoudre les difficultés de la musique que par l'effet de l'imitation ; singulier effet d'une faculté où l'homme

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possède en lui-même plus de science et d'art qu'il n'en saurait trouver dans les plus habiles maîtres, où tout échappe encore à l'intelligence humaine, où tout est encore mystère et prodige, depuis le sentiment inné qui conçoit l'harmonie jusqu'à la merveilleuse coordination de tous les actes qui concourent à son exécution !

On sait d'ailleurs combien est entraînant et presque irrésistible le pouvoir imitatif d'un chant guerrier, d'un chant national, d'un simple refrain de ballade; on a même vu cet effet d'imitation harmonique acquérir assez de force pour maîtriser tous les efforts de la raison et de la volonté; tel est le curieux exemple observé par Zimmermann dans un couvent d'Allemagne, où l'une des religieuses s'étant mise à imiter le miaulement du chat, toutes les sœurs répétèrent ensemble le même chant, jusqu'à ce que l'intervention de la force publique pût mettre un terme à ce nouveau genre de concert i.

i. Zimmermann, De la solitude, des causes gui en font naître le goût, de ses inconvénients, de ses avantages et de son influence sur les passions, V imagination et le cœur, traduite de l'allemand par Jourdan. Paris, 1840, p. 127.

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