‹ Hygiène moraleChapitre 40 sur 63 · L IMITATION AVEC LA MEDECINE I · texte numérisé non relu

L IMITATION AVEC LA MEDECINE I

La douleur physique même se communique par imitation, et elle se révèle à celui qui la perçoit ainsi, avec tous les caractères variés qu'elle peut affecter dans l'individu qui la transmet. « La vue des angoisses d'aultruy m'angoisse matériellement, » dit le spirituel auteur des Essais ; et vous avez lu cette lettre où madame de Sévigné écrit à madame de Grignan, sa fille : « Depuis que vous toussez, ma » chère enfant, j'ai mal à votre poitrine. » Et ne croyez pas qu'il s'agit ici d'une sympathie purement morale, due à la seule préoccupation d'une tendresse maternelle; car rien n'est mieux constaté que les toux d'imitation, et le seigneur de Montaigne le savait bien aussi, quand il disait : « Un tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gozier : il m'enrhume et me fait tousser. »

Non-seulement on frissonne en présence d'un frisson fébrile, ou même au seul aspect d'un marbre, mais on peut éprouver tous les stades d'une fièvre d'accès par pur effet d'imitation, et nous en avons

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vu tout récemment un exemple remarquable. Nous avons vu aussi une mère qui ne pouvait soutenir le regard de sa fille atteinte d'ophthalmie, sans éprouver elle-même ce genre d'affection ; et ne connaissez-vous pas ce singulier fait cité par Malebranche d'une jeune servante qui, témoin d'une saignée de pied que Ton pratiquait à son maître, fut saisie, au moment même de la piqûre, d'une douleur si vive à la saphène, qu'elle fut obligée de garder le lit pendant plusieurs jours? Et voici venir un autre historien également digne de foi, Thomas Bartholin, qui raconte qu'un mari était en proie à de violentes coliques, toutes les fois que sa femme éprouvait les douleurs de l'enfantement.

De tels faits, qu'il serait facile de multiplier, ne sont ni plus mystérieux ni moins croyables que mille autres qui se passent journellement sous nos yeux; que ce violent agacement de dents que Ton ressent en voyant manger des fruits acides; que le besoin presque invincible de bâillement ou d'éternuement, en présence d'une personne qui bâille ou qui éternue ; que l'exemple si fréquent des individus qui vomissent à la vue du vomissement; que tel

besoin subit et pressant qui naît au seul bruit de l'excrétion qu'il provoque.

Que si l'organisme peut subir tant de modifications physiologiques et pathologiques par la seule influence de l'imitation, il n'est plus douteux que l'on ne .puisse invoquer avec avantage l'exercice de cette faculté dans le traitement moral d'un grand nombre de maladies; car, ici encore, les faits se touchent par tous les liens qui unissent la physiologie à la pathologie, l'hygiène à la thérapeutique, et qui les rendent pour ainsi dire tributaires des mêmes lois.

La plus simple observation prouve, en effet, que la santé comme la maladie peut s'acquérir par imitation. Mais une première condition semble pourtant nécessaire à l'effet thérapeutique de cette puissance ; c'est un certain degré de sympathie entre la personne qui se propose de l'exercer et celle qui est appelée à la subir; car si la sympathie n'est pas l'imitation elle-même, elle en est du moins la prin-

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cipale condition morale; et si, pour l'éducation, il en faut entre la mère et la fille, entre le maître et le disciple, entre le chef d'une armée et le soldat, il en faut aussi, il en faut surtout entre le médecin et le malade.

Est-il besoin d'ajouter que Ton ne pourrait espérer de transmettre par voie d'imitation ce que l'on ne posséderait pas soi-même? Sous ce rapport, la santé même du médecin, le caractère de sa physionomie habituelle, la tenue actuelle de son esprit, de son langage, ne sont jamais complètement indifférents dans l'effet moral de ses soins et de ses conseils. C'est ainsi que l'aspect d'une figure fraîche et joyeuse, respirant à la fois la santé, la confiance , a suffi bien souvent pour porter le calme dans un corps souffrant, l'espérance et la joie dans une âme inquiète.

Il est peu de maladies où le médecin ne puisse invoquer avec quelque avantage l'exercice de l'imitation ; mais c'est principalement dans les maladies

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nerveuses que l'art peut mettre à profit toute la puissance thérapeutique de cette faculté; quand il s'agit d'aller au-devant des sensations intérieures et des besoins naturels de l'organisme, quand, par exemple, tous les ressorts de la vie sont plus ou moins frappés d'asthénie, ou manquent du stimulant nécessaire à leur action. Nous avons vu un malade affecté de paralysie de vessie, devenue réfractaire à toute espèce de traitement, et qui fonctionnait merveilleusement à l'instigation du bruit imitatif de l'excrétion simulée. Il suffisait pour cela d'ouvrir le robinet d'une fontaine placée dans une pièce voisine; de recevoir dans un vase le jet continu du liquide qui en sortait, et de produire ainsi un bruit analogue à celui de la miction naturelle. Ce moyen, inspiré par l'exemple que nous donnent certains animaux et mis en pratique avec la plus intelligente sollicitude , ne manquait jamais son effet.

Beaucoup de maladies convulsives peuvent être également combattues par l'intervention adroitement ménagée de la puissance imitative; et si vous avez dû craindre pour certaines personnes les dan-

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gereux effets d'un contact fréquent avec celles qui seraient atteintes, ou d'hystérie,, ou de catalepsie, ou de chorée, ou d'épilepsie, vous pouvez espérer d'opposer efficacement à ces diverses affections, des actes imitatifs sagement conçus et habilement dirigés, dans, un sens toujours contraire à leur prédisposition ou à leur effet.

Il en est de même de quelques anomalies musculaires connues sous le nom de tics, où l'imitation peut être aussi d'une efficacité remarquable; car si, comme nous l'avons dit ailleurs, la volonté est dans ce cas le premier de tous les remèdes, elle a souvent besoin de l'exemple pour se soutenir et demeurer inflexible. Ainsi donc* comme règle générale et bien importante, ne mettez en contact habituel les personnes qui ont contracté des mouvements désordonnés ou des contractions insolites des paupières, des yeux, des lèvres ou de toute autre partie, du corps , qu'avec celles qui sauront leur offrir un exemple continuel de bonne tenue, de maintien décent et sévère, de régularité constante dans les attitudes et les actions musculaires. C'est bien alors que la danse, l'escrime, l'équitation, la callysthénie et

tous les exercices d'imitation peuvent être d'un effet précieux, en substituant des poses et des attitudes régulières à des habitudes musculaires plus ou moins vicieuses.. Ici encore le service militaire a quelquefois opéré des prodiges. Nous avons vu, comme beaucoup d'autres ont pu voir, de jeunes soldats se défaire rapidement, à l'armée, de tics habituels qu'ils devaient à des dispositions naturelles, à des effets d'imitation ou à des vices d'éducation physique que rien n'avait pu maîtriser.

Que s'il s'agissait de bégaiement, ou de tout autre vice de prononciation, comptez aussi sur cette gymnastique vocale déjà si heureusement appliquée aux différents vices de la parole,, sous le titre d'orthophonie, et qui est également toute d'exemple ou d'imitation. Ne mettez en relation intime les personnes qui seraient atteintes d'une telle affection qu'avec celles qui, dans leur conversation habituelle, savent s'imposer une continuelle accentuation de la voix, une articulation toujours mesurée, toujours nette et précise, de manière à leur donner sans cesse l'exemple de prononciation que vous proposez à leur imitation.

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Et parlerai-je aussi des précieuses ressources dont l'imitation a su profiter pour l'éducation des sourdsmuets ; de cet art auquel s'attache la noble et sainte mission de rapprocher de la famille et de la société ces êtres si malheureux et si dignes d'intérêt, que leur infirmité seule exclut tout à la fois du foyer domestique et des affections de famille, des droits civils et de tous les bienfaits de l'éducation.

Pour concevoir toute la puissance de l'imitation à l'égard des sourds-muets, il faut encore se rappeler que la parole, comme le langage d'action, comme l'expression muette des gestes et du visage, est le fruit nécessaire de cette faculté; que le sens de la vue peut, dans beaucoup de cas, suppléer le sens de l'ouïe; qu'il peut même suivre avec assez d'intelligence le jeu des lèvres, des yeux et de la physionomie entière, pour porter dans l'esprit tous les matériaux du raisonnement, c'est-à-dire tous les éléments intellectuels de la parole.

« Pour instruire les sourds-muets, dit le véné- « rable abbé de l'Epée, il suffit de faire entrer dans « leur esprit par les yeux ce qui ne pourrait. y ence trer par les oreilles. » Si donc, comme nous l'ap-

prend encore un disciple éclairé de son école, devenu lui-même un grand maître (M. Dubois), vous voulez obtenir de la mimique tout ce qu'il est permis d'en espérer, ne vous bornez pas au seul langage des mouvements et des gestes; adressez-vous aussi aux instruments de la parole; prenez de bonne heure l'habitude de parler le langage oral, même à l'enfant privé de l'ouïe; c'est le moyen d'établir plus sûrement avec lui un commerce, une intelligence de rapports, une conversation qui, quoique tacite, lui offrira chaque jour plus d'attraits.

Si vous ne lui parlez à haute voix, faites du moins que le mouvement de vos lèvres représente un langage articulé, et que ses regards soient constamment fixés sur votre physionomie pour en suivre et en reproduire tous les mouvements. Vous captiverez d'autant plus facilement son attention, que vous joindrez au jeu continuel des lèvres la représentation fidèle de l'objet dont vous l'occupez. Bientôt, n'en doutez pas, l'enfant se familiarisera avec cette forme de langage, et il vous suffirait alors de lui inspirer le sentiment de la voix, de l'initier à la connaissance des sons, si déjà il ne l'a intuitive- P. Jolly, Hygiène. 8

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ment acquise, pour le faire entrer dans l'éducation de la parole.

Mais ici commence une nouvelle tâche, qui appartient encore toute entière à l'imitation; tâche grande et belle, bien difficile sans doute, mais non impossible, comme on l'a cru si longlemps, avant les heureux essais tentés dans plusieurs établissements spéciaux de l'Allemagne; et grâce à de nobles efforts qui se poursuivent depuis quelque temps en France, grâce au zèle infatigable de MM. Waïsse, Laurent, Colombat, Vallade, Chervin, etc., bientôt nous n'aurons plus rien à envier à ceux qui nous ont précédés dans cette nouvelle carrière.

On sait aussi combien la faculté imitative acquiert de force et de développement dans les maladies mentales, et tout ce qu'il est permis d'en espérer dans l'étude de leur diagnostic et de leur traitement. Réduites pour ainsi dire à la vie matérielle dans l'idiotisme, toutes les facultés cérébrales se renferment alors dans l'exercice des sens externes,

et c'est à l'imitation surtout que la médecine morale doit les seules ressources qu'elle possède contre ce genre d'affection; c'est à l'art de concevoir et de combiner des actes imitatifs, à la portée des idiots, de les ajuster pour ainsi dire aux instruments incomplets de leur intelligence , que l'orthophrénie s'est adressée dans ces derniers temps pour essayer d'enlever aussi cette classe de malheureux à leur état d'isolement et d'abjection; et c'est d'elle seule qu'elle pouvait obtenir les succès qui, dans quelques cas, ont paru répondre à ses généreux efforts et à sa noble philanthropie.

Dans la démence, où l'aliénation mentale a passé par tous ses degrés, où les malades sont devenus incapables de spontanéité d'action; où ils peuvent tout au plus obéir aux actes qu'une sollicitude particulière ou une volonté étrangère leur imprime, l'imitation est encore le seul moyen de susciter et de faire comprendre leurs besoins, d'entretenir ainsi les faibles, les seuls liens organiques de leur existence.

Mais elle a été et sera toujours plus heureuse, il faut le dire, dans les autres formes de maladies

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mentales, dans les diverses monomanies surtout, où il a suffi bien souvent, pour régulariser une sensation déviée, réprimer une passion dominante ou une idée exclusive, de solliciter l'exercice de toute autre faculté par une série d'impressions et d'actes imitatifs, capables d'opérer sur elle une sorte d'antagonisme sensitif, moral et intellectuel.

Bien souvent, en effet, une monomanie n'est que l'exagération d'une disposition affective ou intellective, qui s'est insensiblement accrue jusqu'au degré d'aliénation; et cela, par le seul fait de sa suractivité propre ou de l'évolution des organes qui sont spécialement affectés à son exercice. Or, c'est à la sollicitude éclairée du médecin à saisir, dans l'appréciation de toutes les circonstances individuelles de la maladie, les moyens d'atténuer et de balancer ses effets; de chercher à la divertir par des actes imitatifs variés suivant sa cause, sa nature, sa tendance ou son objet; de faire intervenir au besoin tous les exercices musculaires ou gymnastiques, tous les éléments de la morale, tous les arts d'imitation, la peinture, la musique, l'art dramatique, en un mot tout ce qui peut peindre et faire naître un

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autre sentiment, une autre situation de l'esprit; tout ce qui peut arracher le malade à l'ambition, à la frayeur, à la haine, à la vengeance, à la soif du sang ou de l'or, à toute passion qui le subjugue, l'enlève ou l'aliène à lui-même.

En présence des mille formes de maladies mentales, qui peuvent traduire autant de déviations de l'innervation, mille moyens aussi peuvent leur être opposés; mais ce n'est ni dans les agents pharmacologiques, ni dans un langage de persuasion et de dissuasion qu'il faut les chercher. Le seul principe de traitement, le seul remède est, comme on l'a dit, la révulsion morale ou intellectuelle; non cette révulsion qui ne connaît que l'intimidation et la discipline, qui n'a de foi que dans les menaces et les corrections; mais cette révulsion qui, à la faveur de l'exemple, éveille, stimule et développe les instincts d'imitation; ou plutôt, c'est encore l'imitation ellemême, s'adressant tour à tour à toutes les puissances de l'organisme, substituant sans cesse à des

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impressions actuelles plus ou moins exagérées, plus ou moins désordonnées, des impressions nouvelles, capables de les mettre en harmonie avec ellesmêmes ou avec celles qui les dominent {.

Gomme on le voit, l'influence de l'imitation, au double point de vue moral et médical, est immense; elle s'exerce sur tout; elle règne et domine partout; elle tient également, sous sa dépendance l'homme physique, l'homme moral, l'homme physiologique, l'homme pathologique, et aucun n'a le pouvoir de s'en affranchir, car elle le modifie, le transforme, le plus souvent à son insu. C'est donc à la médecine autant qu'à l'éducation de l'avertir de sa puissance, de la prémunir contre ses effets, de lui montrer tout ce qu'il doit craindre, tout ce qu'il peut espérer d'elle. C'est à la médecine de comprendre la haute et noble mission que lui impose son alliance intime avec la philosophie et la morale.

i. Voyez Dagonet, Nouveau Traité des maladies mentales. Paris, 1876.

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