‹ Hygiène moraleChapitre 44 sur 63 · III. — Habitude des mouvements · texte numérisé non relu

III. — Habitude des mouvements

La première fois que nous exécutons un mouvement quelconque des doigts, il est incertain, difficile, imparfait, mais l'habitude saura le rendre chaque jour plus précis, plus facile, même à notre insu. Le jour où l'enfant apprend à écrire, il ne trace qu'avec peine des lignes plus ou moins régulières ; mais l'habitude bien dirigée en fera bientôt un habile calligraphie. Si un jour il apprend le piano ou le violon, ses doigts ne seront pas moins embarrassés d'abord pour chercher des notes sur son instrument ; mais avec l'habitude acquise sous les yeux d'un maître intelligent, il saura également les trouver sans les chercher, il saura les faire entendre, tout aveugle qu'il pourrait, être, avec une précision, une brièveté de mouvement presque magique ; et c'est ainsi que l'habitude a su faire aussi des virtuoses.

La loi d'habitude s'applique d'ailleurs et avec plus ou moins de succès et de bonheur à tous les exercices musculaires ; aucun d'eux n'a d'abord la netteté, l'énergie que lui donnera l'habitude. Apprendre une science, un art, une industrie, un métier quelconque, c'est, comme on a pu le dire, contracter une habitude, et ce n'est qu'à cette condition que l'on acquiert les qualités qui font le savant, l'artiste, l'artisan, le bon ouvrier.

Mais il ne faut pourtant pas l'oublier, aucun exercice musculaire ne saurait se passer de repos, et, pour être efficace et réparateur, le repos luimême, comme le travail, a besoin d'être réglé par l'habitude, aussi bien chez les animaux que chez l'homme ; et lorsque, dans ses plus beaux jours, la Convention décréta l'abolition du dimanche pour lui substituer comme jour de repos le décadi, ce ne fut pas sans peine, dit Chateaubriand, qu'il fallut contraindre les animaux de ferme à se conformer au décret; il arriva même que des communes entières

de la Bretagne eurent à faire valoir, comme moyen de défense de leur infraction à la loi, le refus opiniâtre de leurs bœufs au travail du dimanche.

— Quoique placés dans la profondeur de l'organisme, et soustraits à l'influence directe des causes extérieures, ainsi qu'à l'empire de la volonté, tous les organes de la vie intérieure ou nutritive subissent plus ou moins des effets d'habitude, Tous reçoivent avec la vie même leur principe d'activité et de mouvement, mais une fois mis en exercice, ils demeurent soumis à la loi commune, bien qu'à des degrés différents, et l'on a peine à comprendre que Bichat ait pu dire le contraire. Il est même assez digne de remarque que toutes les habitudes de la vie nutritive sont plus fidèles à elles-mêmes et souvent aussi plus impérieuses que celles de la vie de relation. Il faut aux sens externes, comme nous l'avons dit (curiosité), des variétés d'impressions qui puissent se succéder et se substituer pour ne pas tomber dans l'indifférence. Il faut aux yeux de

nouveaux tableaux, de nouveaux spectacles, même de nouvelles modes pour échapper à la monotonie ; et c'est pour répondre à ce besoin physiologique que le théâtre, les arts, l'industrie, les villégiatures leur préparent l'attrait de nouvelles sensations par de nouvelles surprises.

L'oreille ne supporterait pas longtemps les mêmes impressions auditives ; la plus douce, la plus touchante harmonie la trouverait bientôt indifférente à tous ses charmes, si elle ne savait les varier ou lui en ménager d'autres dans de nouvelles compositions.

Pour natter l'odorat, il faut aussi lui opposer de nouvelles odeurs. Sentir la même odeur, c'est encore ne plus sentir; « mon sachet de fleurs, dit Montaigne, sert d'abord à mon nez, mais après que je m'en suis servi plusieurs jours de suite, il ne sert plus qu'au nez d'un assistant. »

11 n'en est pas de même des habitudes de la vie nutritive ; elles sont plus durables, plus persis-

164 l'habitude

tantes, parfois même tyranniques. L'estomac accepte assez indifféremment d'abord tel genre d'aliment ou de boisson qui lui est offert, mais l'habitude lui en fera bientôt une nécessité de régime. Il tiendra à son café, à son chocolat, à son thé, à tout autre aliment de prédilection dont il a pris l'habitude; et pour les heures des repas, l'habitude se chargera encore, chez les animaux comme chez l'homme, de les régler mieux qu'aucun instrument de précision. On sait avec quelle ponctualité les animaux domestiques, même les oiseaux libres, viennent demander chaque jour, à heure fixe, leur réfection ; et l'on connaît cet exemple remarquable des pigeons de Venise devenus célèbres pour une fondation qui leur assure, de temps immémorial, le repas du midi. Ils ont si bien appris à mesurer le temps, à compter les heures, les minutes avec leur estomac, que leur apparition quotidienne tient lieu de méridien traditionnel au peuple vénitien.

Rien de plus variable d'ailleurs que les habitudes individuelles de l'estomac pour les intervalles des repas, comme pour les quantités d'aliments qu'ils exigent ; il est des estomacs dont le besoin se fait

sentir à chaque heure, à chaque instant, d'autres qui restent des journées entières, sans éprouver le sentiment de la faim. De même, il suffit à certains estomacs de très-minimes proportions d'aliments pour subvenir au besoin de l'appétit, tandis que d'autres restent insatiables, même avec des quantités d'aliments qui excèdent les forces digestives ; ce qui veut dire encore que, bien souvent, il y a là aussi des effets d'habitude plutôt que l'expression de besoins réels; et c'est ainsi qu'il existe de ces prétendus appétits manifestement dus à des dispositions physiologiques acquises par l'habitude et que l'on a pu confondre avec cet état morbide connu sous le nom de boulimie ou de faim canine. Il faut en dire autant de cette soif plus ou moins vive et opiniâtre, qui a pu naître aussi, en dehors de toute cause pathologique, et comme simple effet d'habitude résultant de l'abus incessant de tous les genres de spiritueux * ou de celui du tabac 2. Un autre fait d'observation qui n'a pu échappera aucun

i. Voy. Jolly, Etudes hygiéniques et médicales sur V alcool et ses composes (Bull, de l'Acad. de méd., Paris, 1 865- 1866, t. XXXI, p. 490).

Page 1