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CHAPITRE VI

Si nous ne rencontrons pas un plus grand nombre de personnes vertueuses et de gens heureux parmi les riches que dans les autres classes, les chercherons-nous avec plus de succès chez les grands, dans les hauts emplois, à la cour et sur le trône ? 11 est peu d'hommes, en est-il même quelques-uns, qui ne soient séduits par le mirage de la grandeur et du pouvoir, qui ne regardent avec envie les faisceaux que l'on porte devant les consuls, la robe de pourpre du magistrat, les honneurs rendus aux capitaines illustres, et enfin les insignes du rang suprême? Les ambitieux qui ont vainement poursuivi les hautes dignités, les impuissants qui désespèrent de les atteindre, preJînent, il est vrai, les apparences d'une modération affectée et d'une philosophie menteuse. Mais ôtez le masque, et vous apercevrez dessous les chagrins de la retraite forcée et le désappointement de l'ambition impuissante. Les fonctions éminentes, les places élevées, les grades et les honneurs ont des séductions si puissantes qu'on s'expose à tout pour y parvenir : jeu perfide où la chance favorise un très petit nombre, et où d'ailleurs on met pour enjeu son repos, sa santé, sa vie et jusqu'à sa probité. D'après Cicéron, César

avait continuellement à la bouche ces vers traduits d'Euripide :

Nam si vlolandum est Jus, regnandi gratta Violandum est : aliis rébus pietatem colas (1).

On pourrait croire que les ministres et les courtisaus eut rencontré le bonheur dans les postes dont l'élévation dérobe le péril aux regards investigateurs de la foule qui passe à leurs pieds. On en voit, en effet, bien peu les déserter, les quitter volontairement après y être parvenus au prix souvent des plus terribles sacrifices ! La cour, cette servitude dorée, devient comme le jardin d'Armide, dont on ne peut sortir, défondu qu'il est par un charme invincible. Éc-outez cependant ceux qui, ayant trempé leurs lèvres à cette coupe enchantée, ont eu le courage de s'en détacher : Quel rude et pénible métier, disentils, que celui de courtisan I Toujours plaire à un mattre triste ou gai, bon ou mauvais, juste ou injuste, se plier à tous ses caprices; boire les dégoûts, dissimuler les blessures de Tamour-propre, cacher ses antipathies, taire ses affections; un homme de cœur peut-il se résigner à cette vie factice et se faire courtisan ?

Ou nous taxera peut-être d'exagération; mais écoutons Montesquieu et voyons le portrait qu'il en a tracé : «L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris du droit de citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance de ses fai-

(1) Si Ton doit violer le droit, que ce soit pour régner ; pour toute autre chose respectez la justice.

d2 DES GRANDEURS ET DES DIGNITÉS.

Messes, et plus que tout cela le ridicule perpétuel jelé sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre de courtisans, dans tous les lieux et dans tous les temps (l). » Massillon les a-l-il jugés avec plus d'indulgence que Montesquieu? Voici dans quels termes il en parle : « Que de bassesses pour parvenir ! il faut paraître non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adulation, on encense et on adore l'idole qu'on méprise ; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer les dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque comme des grâces; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi, et ne penser que d'après les autres; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peutêtre les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons. » Et Massillon fait remarquer que ce n'est point là une peinture imaginaire, mais bien le portrait de ce qu'il a vu et observé lui-même. Saint-Simon et La Bruyère, qui ont passé leur vie à la cour, ne dépeignent pas moins sévèrement les bassesses, les perfidies et les dissolutions qui y régnent.

Tite-Live dit avec vérité que, sous les rois, le langage des hommes est toujours pTein de vaines ostentations et de faux témoignages. Quel contraste, en effet, entre les grands exemples de justice, de modération et de vertu, qu'on admirait sous la république, et le spectacle des corruptions de l'empire, où l'on vit bientôt la flatterie atteindre les dernières limites de la lâcheté et dégrader non- seulement la liberté , mais la servitude

(1) De Vesprit des lois, liv. IIÏ, chap. v.

même (1). Pour l'honneur des lettres, on doit regretter que, pour épargner à Auguste un souvenir importun, Horace et Virgile n'aient jamais prononcé dans leurs écrits le nom de Cicéron. Mais il faut gémir plus profondément encore de voir des historiens, des poètes et des philosophes prostituer leurs louanges à d'infâmes tyrans. Valère Maxime compare Tibère à Jupiter et le place même au-dessus du dieu. Dans sa Cor^ solution à un ami au sujet de la mort de sa fille, Sénèque s'étonne qu'il puisse s'affliger lorsque Claude respire : « Toutes les fois que le souvenir de votre fille viendra vous attrister, lui dit-il, jetez les yeux sur cette divinité bienfaisante et la joie renaîtra dans votre cœur. >» Sénèque a déshonoré son Traité de la clémence en le dédiant, avec les plus basses flatteries, au plus cruel des tyrans. Comment avoir le courage d'en continuer la lecture, après les premières lignes qui en sont en quelque sorte la dédicace? « 0 Néron, dit le lâche philosophe, je vais traiter de la clémence, et faire en quelque sorte les fonctions d'un miroir en vous montrant à vous-même, et vous procurant ainsi la plus grande des jouissances (2). IjCS institutions et les mœurs changent, mais la nature du courtisan ne change jamais; c'est une imitation exagérée des vices et des défauts du prince. Plutarque rap^ porte que les familiers d'Alexandre portaient comme lui la tête décote, et que les flatteurs de Denys l'Ancien

(1) In tantom non modo a liberlate sed etiam a scrvilute dégénérant. (Tac, Gcrman., cap. XLV.)

(2) Scribam de clcmcniia, Ncro Ccsar, inslitui, ut qnodammodo specuU Tice fangerer, et tibi 03tender^my perventorum ad Toluptatem maxH

9& DES GRA!IDEamS ET DES DIGHlriS.

affectaient de se heurter maladroitement à tous les objets, et d'avoir la vue plus courte encore que lui. Les courtisans de Louis Xr\' se pui^eaient tous les mois comme leur maître, et allaient chaque jour à la messe ; ceux de Louis XV dédaignaient leurs femmes et avaient de petites maisons; ceux de Mithridate prenaient plaisir à se faire inciser, cautériser et médicamenter par ce monarque, qui ambitionnait surtout de passer pour un savant médecin. «Contades, bas courtisan même à la mort, n'écrivit-il pas au cardinal de Richelieu qu'il était content de mourir, pour ne pas voir la fin d'un ministre comme lui? Il était courtisan par la force de nature, et il croyait en échapper. » (Montesquieu.)

Quel terrible flatteur que le duc d'Antin, qui, ayant eu rhonneur de recevoir Louis XR' à Petit-Boui^, et ce monarque ayant trouvé qu'une grande allée de vieux arbres faisait un mauvais effet, les fit abattre et enlever pendant la nuit ! A sou réveil, le roi surpris de ne plus voir l'allée : « 5tre, répondit le courtisan, comment voth liez-vous qu'elle osât encore paraUre devant vous? Elle vous avait déplu. « Dans une circonstance analogue où la cour était à Fontainebleau, instruit que Louis XIV se plaignait qu'un bois entier lui ôtàt une très belle vue, le duc d'Antin fit scier tous les arbres au pied, de façon qu'il suffisait du plus l^r effort pour les abattre : on attacha des cordes à chaque arbre, et douze cents hommes cachés à tous les yeux furent postés dans le bois, prêts à agir au moindre signal. Le duc d'Antin savait le jour où le roi devait se promener de ce côté avec toute sa cour. Arrivé k cet endroit, ce prince ne manqua pas de répéter que cette portion de forêt lui déplaisait s «Eh iÀeûj

âire^ fit observer le duc d'Ântin, ce bois sera abattu dès que Votre Majesté l'aura ordonné. » « Vraiment ? » fit Louis XIV, « s'il ne tient qu'à cela, je Tordonne.» « Votre Majesté va être obéie, » reprit le duc d'Antin ; et, donnant un coup de sifflet, on vit, à l'instant, la forêt tomber tout entière comme au moyen d'une baguette magique. Présente ace spectacle, laduchesso de Bourgogne épouvantée se tournant vers ses dames, s'écvisu a Ah! mesdames ^ si le roi avait demandé nos têtes ^ M. d*Antin les aurait fait tomber de même. » Voilà le courtisan dans toute sa réalité; avec un peu plus, un peu moins d'esprit et d'à-propos tous se ressemblent.

Je ne sais lequel est le plus haïssable du flatteur ou du tyran; sans la basse lâcheté du premier, trouverait-on un tel mépris des lois et de tout sentiment d'humanité chez le second? Tout en les blessant, la vérité courageuse en a souvent imposé même aux plus cruels despotes, tandis qu'une vile flatterie les irrite ou les offense. Un poète de Calabre du v* siècle, Marcille Tacite, ayant présenté à Attila un poëme où il lui attribuait une naissance divine et le traitait de dieu, le terrible conquérant ordonna qu'on jetât sur un bûcher l'auteur et son poëme ridicule. Hais, au moment où on allait exécuter la sentence, il fit remettre en liberté Marcile Tacite, de peur que cette cruauté n'arrêtât la verve des poètes.

Denys l'Ancien, ayant signé avec les Carthaginois un traité qui lui assurait la souveraineté de la Sicile, profita des loisirs de la paix pour se livrer avec ardeur à sa passion pour la poésie. 11 assemblait dans son palais les auteurs les plus distingués, et soumettait ses vers à leur jugement. Enflé des louanges qne ses libéralités ne manquaient point

de lui attirer, il mettait sa gloire littéraire au-dessus de celle que lui avaient acquise ses exploits militaires. Entre les poètes admis dans sa familiarité, Philoxènc, le plus célèbre, ayant entendu la lecture d'un mauvais poëme que Denys venait de faire, garda le silence. Denys lui ayant demandé son opinion, Philoxcne répondit avec sincérité. Denys irrité lui reprocha de ne parler ainsi que par jalousie, et sur-le-champ donna ordre à ses officiers de mener Philoxèneaux carrières. Quelque temps après, offensé de la franchise de Platon qui lui parla avec cette liberté digne d'un philosophe, il le fit vendre pour vingt mines sur le marché aux esclaves. On dit même qu'il fit mourir quelques-uns de ses amis qui avaient osé être de l'avis de Platon et de Philoxène. Cependant les louanges exagérées des flatteurs dont il était entouré, ne pouvaient satisfaire Denys; il lui manquait le suffrage de Philoxène ; il le fit tirer des carrières où il avait composé son poëme de Cyclope, dont iElien fait un grand éloge ; il le reçut de nouveau à sa table avec de nombreux courtisans, et, suivant sa coutume, il leur récita des vers qui excitèrent des applaudissements frénétiques. Philoxène seul s'abstint de le louer; interrogé parle roi, il se contenta de se tourner vers les officiers qui entouraient la table : « Qu'on me ramène aux carrières! » leur dit-il. Cette saillie fit rire les assistants etDenys lui-même qui, espérant le gagner un jour, pardonna à la hardiesse de Philoxène (1).

Tout cruel et dissimulé qu'il était, Tibère avait un profond mépris pour les flatteurs. Les sénateurs bas et ram-

(1) Diodore de Sicile, liv« XV, cli. iv, et i£llen, liv, XII.

pants, étant venus en corps le supplier de donner son nom au mois de novembre, dans lequel il était né pour le bonheur de Rome, disaient-ils, lui représentèrent pour le décider que les mois de juillet et d'août portaient déjà les noms de Jules César et d'Auguste. Tibère refusa en donnant cette fine leçon à ces lâches courtisans : « Et que feriez- vous donc, leur dit-il, si vous aviez treize Césars?» La lâcheté et la bassesse ont rarement sauvé une vie en péril, tandis qu'une réponse flère et courageuse l'ont souvent préservée : on conduisit un jour à Pyrrhus quelques jeunes fous qui, dans l'excitation d'un repas, avaient tenu contre lui des propos outrageants. Pyrrhus leur demanda avec sévérité s'ils avaient prononcé de telles paroles : « Ouij Seigneur^ répondit l'un, d'eux, et nous en aurions dit bien davantage^ si le vin ne noKS eût manqué. » Pyrrhus se prit à rire et pardonna.

En dépit de toutes les contraintes, de tous les dégoûts, de toutes les humiliations, la cour et le pouvoir ressemblent à l'abîme qui attire et donne le vertige. On ne peut les quitter dès qu'on les a connus. Louvois, chassé (lu cabinet de Louis XIV que révoltaient son arrogance et sa dureté, fut pris d'un accès de fièvre aiguë qui l'enleva si rapidement qu'on le crut empoisonné. Racine mourut également de chagrin, de ce que Louis XIV était passé à côté de lui sans le saluer. Voyez les ministres, même les plus sages, s'ils tombent du pouvoir, avec quel empressement ils y rentrent, avec quel regret ils s'en voient exclus pour jamais; avec quelle amertume leur vie se consume dans une solitude qu'ils ne savent point embellir par les charmes de l'étude ! Suîly aurait consenti peut-être à reprendre les charges dont il s'était

démis à la mort de Henri IV, sans les railleries des courtisans de Louis XIII sur son costume passé de mode. Après avoir été deux fois renversé du ministère par les intrigues des intérêts et des vanités froissés, Necker accepta pour la troisième fois le portefeuille des finances, et se vit forcé de le résigner par suite des accusations injustes de ceux-là môme qui l'avaient tant exalté. On rencontre peu de ministres semblables à J. Stuart, comte de Butte, à Similis et à Cassiodore. Le premier était au faîte du pouvoir, quand, après le traité de Fontainebleau, en 1763, il quitta volontairement les affaires publiques pour se retirer sur ses terres où il se livra avec passion à la botanique. Spartien rapporte que le second, au temps de sa plus grande faveur, sous Trajau, se démit de ses emplois pour aller vivre à la campagne. 11 y passa tranquillement sept années, et voulut qu'on gravât ces mots sur sa tombe : « J'ai demeuré soixante-seize ans sur la terre et j'en ai vécu sept. » Quant à Cassiodore, l'un des plus grands ministres de l'empire sous Théodoric et ses successeurs, il se retira volontairement dans un monastère de Calabre à l'âge de soixante-dix ans. Étranger aux événements qui agitaient le monde, il charmait les loisirs de sa retraite en composant des cadrans, des horloges à eau et des lampes perpétuelles. Il forma aussi une bibliothèque, et composa un traité de l'âme et quelques autres ouvrages remarquables.

Il serait injuste de prétendre que les hautes fonctions pubhques soient dépourvues de compensations, ne fût-ce que de rendre service à son pays, d'exercer de nobles facultés, de remplir un rôle auquel la Providence nous appelle; et de laisser un nom dan$ l'histoire. Toutefois

à côté de quelques avantages, combien d'écueils et de revers ! Que d'hommes ont payé de leur vie les faveurs passagères de la fortune ! Je ne parle pas seulement des

Séjan, des Cléandre, des Olivier Ledain et de tant de

ministres prévaricateurs et justement punis; mais l'honneur, la probité, les services de toute espèce ne mettent point à l'abri des plus terribles catastrophes : Thomas Horus, Slrafford, Roland et cent autres sont là pour l'attester. Sous Charles VIII, Commines accusé, mais absous, de plusieurs crimes imaginaires, n'en resta pas moins enfermé pendant huit mois dans une cage de fer, ce qui lui fit dire qu'il avait voulu voguer dans la haute mer, et qu'il avait connu la tempête. Devant le tribunal révolutionnaire, Danton sentit un instant faiblir sa fermeté et témoigna le regret d'avoir pris part aux affaires publiques : « // vaudrait mieucoj dit-il, être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes . » Pourquoi la nécessité seule révélait-elle cette vérité au terrible tribun? Il avait donc oublié le sort du vertueux Louis XYI, de Malesherbes, de Vei'gniaux et de cette pléiade de Girondins éloquents qu'il avait contribué à envoyer à l'échafaud.

Si, comme nous Tavons reconnu, il existe quelques dédommagements aux inquiétudes que l'on rencontre à chaque pas dans l'exercice des hautes fonctions, sont-ils de nature à alléger le poids du pouvoir? Demandez-le à ces fronts tristes, à ces gestes fiévreux, à ces nuits d'insomnie, à ces vieillesses anticipées. De nos jours, le généiul Polk avait été nommé président des États-Unis, à l'âge de cinquante ans et dans toute la virilité de ses forces et de son esprit; lorsque, quatre ans plus tard;

il descendit du trône présidentiel, ses traits étaient affaissés, sa figure chargée de rides; ses cheveux avaient blanchi; il offrait l'aspect d'un vieillard caduc. Ximénès avait éprouvé jusque sur les bancs de l'école une aversion profonde pour les études qu'on y enseigne, et comme pour justifier sa misanthropie, à son retour de Rome il fut mis en prison injustement. Dégoûté du monde, il résolut de s'ensevelir dans le cloître, et entra chez les Cordeliers de Tolède. La fortune, dédaignant parfois qui la poursuit, et poursuivant qui la dédaigne, le prit par la main, le fit d'abord confesseur de la reine Isabelle, puis ministre, et l'un des plus grands politiques de son siècle. Comblé d'honneurs, revêtu de la pourpre romaine, se trouva- t-il du moins consolé et heureux à ce faîte des grandeurs humaines? Non ; malgré l'éclat de son administration, illustrée par un grand nombre d'oeuvres importantes, il resta absorbé par sa mélancolie, insupportable dans la société et surtout à charge à lui-même. Cette tristesse ne l'abandonna à aucune époque de sa vie.

Loin de nous la pensée qu'on ne puisse rester honnête homme dans le n:aniement des affaires publiques; nous n'aurions qu'à jeter les yeux autour de nous pour y voir un certain nombre de ministres éminentsqui ont exercé le pouvoir avec une intégrité parfaite. Toutefois, la probité rigide et une conscience timorée ne sont pas les qualités qu'on recherche dans ceux à qui on le confie. Dans son testament politique, le cardinal de Richelieu donne au roi le conseil suivant : « // ne faut pas se servir de gens de bas lieu;' ils sont trop austères et trop difficiles. » Ainsi, comme le fait remarquer Montesquieu, s'il se

trouve au sein du peuple quelque malheureux honnête homme, le monarque doit craindre de s'en servir: tant il est vrai que la vertu n'est pas le principe des gouvernements monarchiques , et qu'on ne doit la chercher ni à la cour ni chez les grands.

Dans l'exercice du pouvoir, les talents les plus élevés et les consciences les plus pures ne préservent pas des amertumes delà vie, ne désarment ni l'envie ni la haine, et ne mettent point à l'abri de l'ingratitude des rois et des caprices de la fortune. Après avoir joui d'une autorité presque absolue comme ministre pendant vingtdeux ans, Olivarès mourut de chagrin et dans la disgrâce, peu de temps après la mort du cardinal de Richelieu son redoutable rival. Quel souvenir importun, quel regret amer empoisonnait l'âme du vertueux cardinal d'Amboise, lorsque, mourant à cinquante-trois ans, il répétait souvent au religieux qui le servait : « Frère Jean^ je voudrais bien avoir été toute ma vie le frère Jean, » Après Suger, d'Amboise, Sully et Richelieu, la France a-t-elle compté un ministre d'un génie créateur, d'une grandeur de vues, d'un dévouement et d'une honnêteté comparables à ceux de Colbert? Comblé par le monarque, honoré des savants, craint des étrangers, il mourut à soixante-quatre ans, miné par les chagrins de toute espèce et par les prodigalités de Louvois, qui souiflait la guerre et demandait sans cesse de nouveaux impôts. En butte pendant sa vie à l'animosité des traitants et des rentiers qui mirent plus d'une fois ses jours en danger, son cadavre fut insulté par la populace qui voulut même déterrer son cercueil à Saint-Eustache. Animé d'une piété profonde, Colbert savait du reste ce que valent

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la puissance et la gloire. Pendant sa courte maladie, Louis XrV lui écrivit et récapitula tous les services que le grand ministre avait rendus à la France. Colbert mit tranquillement la lettre sous son chevet, en disant qu'on était peu sensible aux louanges des princes quand on était près de rendre compte au roi des rois.

Lorsque, âgé seulement de dix-sept ans, mais déjà nourri de la doctrine du portique, Marc-Aurèle fut adopté par Antonin le Pieux, il versa des larmes sur son élévation à l'empire. Ses amis et ses parents étant venus le féliciter, s'étonnèrent de le voir triste et inquiet : «Pouvez-vous, leur dit-il, me demander la cause de ma douleur? levais régner. » Ce langage est celui du philosophe et non celui de l'ambitieux que rien n'arrête pour atteindre ce but suprême : la royauté. C'est à la soif de dominer, d'être le maître, de régner, que sont dus les plus grands crimes enregistrés par l'histoire. Et cependant quel est l'homme dont le souverain pouvoir ait comblé les désirs et assuré le bonheur? Sylla rapportait dans ses mémoires qu'en rentrant à Rome, après avoir vaincu ses ennemis, lorsqu'il se vit maître du monde, sa joie fut si grande qu'il ne put dormir un seul instant la première nuit; mais chaque jour vint modérer cette joie, et c'est en se baignant dans le sang qu'il entretenait sa colère. Après avoir immolé ses ennemis dont sa cruauté grossissait le nombre, sa vengeance restant encore inassouvie, l'ivresse du pouvoir étant passée , il abdiqua la dictature et se plongea dans les débauches. Sujet, depuis quelque temps, àlaphthiriase, il mourut dans un accès de colère.

La vie de bien des ambitieux ressemble à celle de Pétrone-Maxime qui, parvenu par l'illustration de sa

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famille et son mérite personnel à la dignité de sénateur et à celle de consul, s'était montré sage dans [ses actions, ami fidèle, prolecteur des lettres, lorsqu'une passiori fatale pour Timpératrice Eudoxie le porta à faire périr Valentinien III son mari et à se faire proclamer empereur. Après avoir épousé Eudoxie, il osa, dans l'excès de son aveuglement, lui avouer son crime. Elle appela alors . Genséric en Italie. Quoique le règne de Pétrone-Maxime n'ait duré que soixante-dix-sept jours, il épuisa, dans ce court interA^alle, tous les chagrins, toutes les craintes, tous les opprobres, et fut réduit à réprimer par des meurtres journaliers les conspirations ourdies contre ses jours. « Heureux Damoclès, s'écriait- il avec désespoir, lu ne fus roi que durant un repas ! » Ayant quitté Rome à l'approche de Genséric, ses soldats l'assommèrent à coups de pierre, et après avoir traîné son cadavre dans les rues pendant trois jours, ils le précipitèrent dans le Tibre. Nous pourrions ajouter à cet exemple celui des Galba, desOlhon, des Vitellius, des Commode, desHéliogabale, des Maximin, etc.; mais à quoi bon? Car la plupart des empereurs romains périrent assassinés, et la mort naturelle fut pour eux une exception.

L'ambitieux ne réussit pas toujours à saisir, même momentanément, le pouvoir qu'il a poursuivi avec tant d'ardeur. C'est ainsi que Cyrus le Jeune fut tué à Cunaxa, de la main même d'Artaxerce Mnémon, son frère, dont il avait trahi la confiance et dont il voulait usurper le trône. Ainsi périt également un noble génois, âgé de vingt-deux ans, dont le nom est connu par la conspiration avortée qui lui coûta la vie. La fortune d'André Doria excitant sa jalousie, Fiesque chercha à lui ravir la

dignité de doge, le 1" janvier 1547, et peut-être eût-il réussi dans sa criminelle entreprise, si, déjà maître du port, il ne se fût noyé en voulant entrer dans une galère. L'étendue de son ambition se révèle dans les paroles qu'il prononça en quittant son palais : o Madame^ dit-il à sa jeune femme Éléonore Cibo, ou vous ne me reverrez jamais^ ou vous verrez dans Gènes tout au-dessous de vous.)) Son palais fut rasé et sa famille bannie jusqu'à la cinquième génération.

On sait que les orages politiques s'amoncèlent de préférence au-dessus des demeures royales. Les cours même où régnent, pour le bonheur du genre humain, des princes vertueux et magnanimes, ne sont pas exemptes de terribles catastrophes. Il est probable que Titus fut empoisonné par Domitien ; Agis IV ne fut pas moins célèbre par ses vertus et son courage que par sa fin déplorable ; il n'eut d'autre tort que d'être resté honnête homme au milieu de la corruption générale, d'avoir voulu rendre à Sparte son antique discipline et rétablir les lois qui avaient fait sa gloire, alors que, impatients du joug, ses concitoyens frémissaient, dit Plutarque, au seul nom de Lycurgue, comme des esclaves fugitifs qu'on ramènerait à leurs maîtres. Lycurgue avait risqué sa vie et perdu un œil dans l'assemblée tumultueuse où il proposa ses lois. Agis voulant les faire revivre fut trahi par des amis perfides, arraché d'un temple où il s'était réfugié et étraliglé par ordre de l'éphore Agésilas. Il resta grand et vertueux jusqu'à ce dernier moment, et, sur le point de subir son supplice, il dit à quelqu'un qui pleurait : « Essuyez ces larmes ; puisque je meurs injustement, je mérite moins d'être plaint que les auteurs de ma mort. »

L'histoire de tous les peuples, celle des rois d'Angleterre en particulier, nous fournirait de nombreux et sanglants exemples de princes chassés de leurs trônes, massacrés ou assassinés, non-seulement par des ennemis envieux, mais encore par leur propre famille.

En France, quel règne agité que celui de Henri IV, sans cesse menacé par le poignard, et après cinq tentatives d'assassinat, tué enfin par Ravaillac ! Mais toutes ces infortunes s'effacent devant celles de Charles I", en présence surtout des morts sanglantes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qui ont rendu, suivant l'expression de Joseph de Maistre, la justice même infâme.

En dehors môme des grands coups du sort, l'esprit des meilleurs rois n'est-il pas assiégé de plus de soucis et de chagrins que celui du plus simple citoyen? « Le plus heureux des Français^ disait Henri IV, est celui qui^ possesseur de dix mille livres de rentes ^ n*a jamais entendu parler de moi. » En vivant au milieu des troubles et des guerres civiles, il n'avait pu échapper au bon sens de cet excellent roi, que les passions indomptables des ligueurs et des huguenots portaient le trouble dans les esprits, tandis que le bonheur tranquille se trouve loin des agitations des cours et de la politique.

Les rois doivent un compte sévère non-seulement de leurs propres actions, mais encore de cqIIcs qu'ils ont encouragées, ou qu'ils n'ont pas punies; leur exemple fait loi : Quidquid principes faciunt^ prœcipere videntur^ dit Quintilien. Il n'est pas jusqu'aux modes et aux plus futiles usages adoptés par eux, avons-nous dit précédemment, qu'on ne s'empresse d'imiter. Dans les temps modernes, l'entreprenant Jules II fut le premier qui laissa

croître sa barbe, pour inspirer par cette singularité plus de respect aux peuples. Aussitôt François V% Charles- Quint et les autres rois imitèrent cet exemple, suivi à l'instant par les courtisans, et puis ensuite généralement adopté.

Les sentiments que manifestent les rois à l'heure de leur mort deviennent l'instruction la plus utile pour ceux qui sont appelés à régner. Frédéric V, roi de Danemark, disait en mourant (1766), à Christiern Vil, son fils: iiC^est une grande consolation pour moi à mon dernier mO' ment^ de n^ avoir jamais offensé personne^ et de n'avoir pas une goutte de sang sur mes mains. » Heureux roi, en effet, d'avoir pu parler ainsi, lorsque le plus grand nombre glisse sur cette pente presque irrésistible, et se laisse entraîner à frapper un ennemi, et à satisfaire sa vengeance sous le manteau de la justice ! Après avoir exercé pendant tant d'années la suprême magistrature sous la tumultueuse république d'Athènes, Périclès, au moment d'expirer, regardait comme sa plus grande gloire et sa plus douce satisfaction de n'avoir fait porter le deuil à aucun citoyen.

«Les rois vraiment grands et vraiment heureux, dit saint Augustin, sont ceux qui ne font usage de leur puissance que pour soutenir le culte et la gloire de Dieu dans leurs empires (1). » Mais que d'obstacles, que de traverses les meilleurs n'ont-ils pas rencontrés dans l'accomplissement de leur mission ! Aussi, quelques-uns, effrayés de la responsabilité qu'impose une couronne, ne l'ont portée que par dévouement, et comme une charge que l'hon-

(1) Cité de DieUf liv. V, chap. xxiv.

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neur ne leur permettait pas de répudier. Ainsi pensait Louis-le-Gros, à qui la France doit l'établissement des communes : « Souvenez-vous^ mon fils , disait-il à Louis le Jeune, que la royauté n'est qu une charge publique dont vous rendrez un compte rigoureux après votre mort. » Le sage roi Charles V, sentant sa fin approcher, fit poser aux pieds de son lit la couronne royale : « Ah ! précieuse couronne de France, s'écria-t-il, et à cette heure si impuissante et si humble ! Précieuse par le mystère de justice renfermé en toi, mais vile, plus vile que toutes choses, à cause du fardeau, du travail, des angoisses, des tourments, des peines de cœur, de corps, d'âme, et des périls de conscience que tu donnes à ceux qui te portent. Ah ! s'ils pouvaient d'avance le savoir, ils te laisseraient plutôt tomber en la terre que de te placer sur leur tête (1). » Et ce n'est pas seulement le sentiment du devoir chrétien qui inspire de telles pensées ; elles ont été partagées par un grand nombre de princes étrangers aux enseignements du christianisme. Antigène, l'un des lieutenants les plus ambitieux d'Alexandre, regardait la royauté comme une honnête servitude, et après l'avoir poursuivie au prix de tant de périls et de crimes, il disait cependant que si l'on savait ce que pèse une couronne, on craindrait de la mettre sur sa tête.

Écartons toutefois l'idée des soucis, des soupçons, des périls qui assiègent les souverains, et qui, même au sein du calme et de la prospérité, laissent entrevoir d'avance les tempêtes qui menacent jusqu'aux positions les plus solides en apparence : «Existe-t-il, dit Bacon, un état plus

(i) Voy. M. de Bs^raute, Les ducs de Bourgogne.

malheureux que cdui des mortels qui n'ont presque rien à désirer, et qui ont presque tout à craindre, dont l'âme est perpétuellement livrée à la langueur, à l'ennui et au dégoût (1)? » C'est à la satiété du pouvoir et à la poursuite de jouissances chimériques tout ensemble qu'on doit attribuer les ambitions sans terme de quelques conquerants, les cruautés des despotes qui se jouent de la vie des hommes, et surtout ces monstrueuses débauches des princes d'Orient, desSardanapale, des Labynétus, des Mahomet m ; celles des empereurs romains, des Henri VIII et des Louis XY . Les grandeurs de son siècle, les guerres incessantes, l'ébranlement même de la monarchie, ne pouvaient sauver Louis XIV de Tincurable ennui qui faisait le vide autour de son cœur. Madame de Maintenon, associée à la destinée du plus grand monarque de la terre, se sentait presque atteinte de la même tristesse, et elle regrettait le temps où elle était la femme du culde-jatte Scarron, et dans une condition voisine de la misère. « J'étais née ambitieuse, disait-elle; quand mes désirs furent remplis^ je me crus heureuse; mais cette ivresse ne dura que (rois semaines. yyEWe écrivait encore K^Que ne puiS'je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands^ et la peine qu^ils ont à remplir leurs journées ! Ne voyez -vous pas que je meurs de tristesse j dans une fortune qu'on au-rait eu peine à imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs : j'ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'es • prit : je suis venue à la faveur, et je vous proteste que

tous les états laissent un vide affreux.... Ecrivez-moi donc

(1) Estais de morate et de politique^ ch. XVilL

des nouvelles^ dit-elle, dans une autre lettre , car nous mourons d^ennui. »

Ce qui doit profondément étonner, ce n'est pas que tant d'insensés ambitionnent les grandeurs, mais plutôt c'est de voir un si petit nombre de souverains se dérober à leur pénible servitude. Après avoir longtemps vécu dans la médiocrité, et cultivé lui-même son modeste jardin, le vertueux Abdalonyme, issu du sang royal de Sidon, fut replacé par Alexandre sur le trône de ses pères. Ce conquérant lui ayant demandé comment il avait supporté sa condition misérable : « Je prie le ciel, répondit Abdalonyme, de pouvoir supporter de môme la grandeur. Mes bras fournissaient à tous mes besoins, et je ne manquais de rien tant que je n'ai rien possédé. » L'histoire ne dit pas dans quelle condition, celle de roi ou celle de jardinier, sous quel toit, Ifumble chaume ou lambris doré, il coula les jours les plus tranquilles.

La plupart des rois qui ont quitté le trône se sont consacrés à la vie religieuse, estimant sans doute que la retraite la plus profonde devait succéder à la plus extrême agitation. Après avoir soutenu des guerres sanglantes et presque toujours malheureuses, l'empereur Lothaire, fils aîné de Charles le Débonnaire, se retira dans le monastère de Prum dans les Ardennes, où il mourut le 28 novembre 855, six jours après avoir pris l'habit religieux. Jacques?', roi d'Aragon, surnommé le Belliqueux, ayant puni les princes révoltés et conquis sur les Maures les royaumes de Minorque, de Majorque et de Valence, prit l'habit de l'ordre des Cîteaux, et mourut dans le cloître, le 27 juillet 127t>. C'est dans un couvent dûment Athos où il se fit moine, que se retira Jean Can*>

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DES GRANDEURS ET DES DIGNITÉS. itl

recherchapour ses vieux jours ]e silence du cloître, et résolut de disparaître de la scène du monde, où il avait si longtemps occupé la première place. Au faîte de sa puissance, Charles-Quint avoua que ses plus grandes prospérités s'étaient trouvées mêlées à tant de chagrins, qu'il n'avait jamais goûté de véritable contentement. C'est, poursuivi par ces pensées austères, qu'il se rendit en Espagne avec une flotte de quarante vaisseaux, dernière représentation de sa souveraine puissance. La fortune sembla prendre à tâche de lui prouver, une fois encore, combien sont fragiles toutes les grandeurs humaines ; car, à peine eut-il mis le pied à terre, qu'une tempête dispersa la flotte qui Tavait escorté, et coula à fond le vaisseau imj pénal. Aussitôt que Charles-Quint eut touché le rivage, il se mit à genoux, baisa la iQïVQ avec respect, en disant que, sorti nu du sein de sa mère, il retournait nu, volontairement, sans contrainte dans le sein de cette autre mère. Retiré dans le monastère de Saint-Just, en Estramadure, livré à la culture des fleurs et aux exercices de dévotion, est-il vrai qu'il regretta le trône (1)? Nul ne le sait. Toutefois les ambitieux ne se persuaderont jamais qu'on abandonne, sans nul regret, une position qu'on poursuit si souvent au péril de sa vie, et même au prix des plus grands crimes ? Charles-Quint ayant épuisé toutes les jouissances dont aucune n'avait rempli l'abîme de soD cœur, puis ayant connu les trahisons de la fortune et les amertumes de la vie, voulut avoir, vivant encore,

(1) « V<Mlà bientôt deux ans qae TOlre père a abdiqué, disait un coorta à Philippe IL n • Voila bientôt deox ans qu'il s'en repent », reprit

tacuzène vaincu par Jean Paléologue. Au retour d'un pèlerinage en Terre Sainte, le duc d'Autriche, Albert IV, entra dans un couvent de chartreux, où, sous le nom de frère Albert, il remplit jusqu'à sa mort, arrivée en 1404, les devoirs et les austérités de la vie monastique ; ne fut-il pas plus heureux sous sa robe de bure,[que son fils Albert, dit le Magnanime? Malgré sa triple couronne de roi de Hongrie, de roi de Bohème et d'empereur d'Allemagne, il fut vaincu par Amurath, et, voyant la Hongrie envahie, mourut accablé de tristesse? Après s'être distingué dans plusieurs combats avec Pépin son frère, Carloman, le fils atné de Charles-Martel quitta ses états pour embrasser la vie religieuse, et, simple moine du mont Cassin, il n'ambitionna d'autre distinction que celle d'édifier chacun par sa vie humble et pénitente.

Est-ce véritablement la grande comète de 1556, dont l'apparition excita une terreur universelle, qui détermina rabdication de Charles^Quint ? On a prétendu qu'il descendit du trône pour échapper aux malheurs qu'elle semblait lui présager, en disant :

« His ergo indiciis me mea fata vocaut. »

Toutefois, la faiblesse superstitieuse que l'on prête à cette grande détermination nous paraît peu digne du caractère entreprenant et audacieux de Charles-Quint. On doit croire plutôt que, aigri parles vicissitudes de sa fortune, rebuté par les contradictions et les revers, dégoûté de la cour et des fumées de la gloire, il tomba dans une noire mélancolie comme Alexandre, Scipion, César, Dioclétien et tant d'autres. Sa jeunesse s'était écoulée au milieu du bruit des clairons et du choc des armes î il

DES GRANDEURS ET DES DIGNITÉS. itl

rechercha pour ses vieux jours le silence du cloître, et résolut de disparaître de la scène du monde, où il avait si longtemps occupé la première place. Au faite de sa puissance, Charles-Quint avoua que ses plus grandes prospérités s'étaient trouvées mêlées à tant de chagrins, qu'il n'avait jamais goûté de véritable contentement. C'est, poursuivi par ces pensées austères, qu'il se rendit en Espagne avec une flotte de quarante vaisseaux, dernière représentation de sa souveraine puissance. La fortune sembla prendre à tâche de lui prouver, une fois encore, combien sont fragiles toutes les grandeurs humaines ; car, à peine eut-il mis le pied à terre, qu'une tempête dispersa la flotte qui l'avait escorté, et coula à fond le vaisseau impérial. Aussitôt que Charles-Quint eut touché le rivage, lise mit à genoux, baisa la terre avec respect, en disant que, sorti nu du sein de sa mère, il retournait nu, volontairement, sans contrainte dans le sein de cette autre mère. Retiré dans le monastère de Saint-Just, en Estramadure, livré à la culture des fleurs et aux exercices de dévotion, est-il vrai qu'il regretta le trône (1)? Nul ne le sait. Toutefois les ambitieux ne se persuaderont jamais qu'on abandonne, sans nul regret, une position qu'on poursuit si souvent au péril de sa vie, et même au prix des plus grands crimes ? Charles-Quint ayant épuisé toutes les jouissances dont aucune n'avait rempli l'abîme de son cœur, puis ayant connu les trahisons de la fortune et les amertumes de la vie, voulut avoir, vivant encore,

(1) 0 Voaà bientôt deux ans que voire père a abdiqué, disait un courtisan à Philippe II. » a Voila bientôt deux ans qu'il s'en repent », reprit le mauvais fils.

un avanl-goût de la mort. H fît célébrer ses obsèques, et, couché dans un cercueil, enveloppé d'un suaire, il entendit toutes les lugubres cérémonies et les prières des morts. Le service terminé, il sortit de sa bière, et se mit au lit, atteint d'une fièvre qui devint rapidement mortelle.

Dfi LA GLOIRE ET DU GÉNIE. 113

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