CHAPITRE VII
Éclairés par l'expérience, les philosophes comme les
poêles ont reconnu que les richesses et les dignités ne
procurent aucune satisfaction durable, et ne préservent
rame ni des soucis ni des passions qui la troublent. En
sera-t-il de même de la gloire et du génie, et faut-il les
considérer comme des biens véritables ou imaginaires?
Nous ne pouvons assurément placer sur la môme ligne
la gloire acquise par les sacrifices et les dévouements, et
celle qui n'en est que l'apparence et l'ombre : « Toutes
les découvertes où l'art entre pour quelque chose, dit
Platon, sont un présent fait aux hommes par les dieux et
apporté d'en haut avec le feu par quelque Promé-
thée (1). » L'apôtre saint Jacques n'exprime pas moins
justement la môme pensée en disant : Omne datum opli-
mum deorsum est descendens a Pâtre luminum. Mais
quelle estime faire de l'honneur rendu aux grands, par
exemple, quand on voit le monarque « préférer, dit
Montesquieu, l'homme qui le déshabille , ou qui lui
donne la serviette, lorsqu'il se met à table, à un autre
qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles (2)? »
(1) OËuvres de Piaion, voL II, p, 31/i,
(2) Lettres ftersanes, xxxyik
ii4 DE UL GLOIEE ET DU GÉNIE.
Tout n'est pas vanité et folie dans l'amour de la gloire ; on voit, cependant déjà, quel cas il faut faire de celle qu'on acquiert sans péril ni mérite, et qui n'est pas moins souvent le partage des méchants que celui des hommes vertueux.
Si l'homme ne recherchait la renommée que pour éterniser de grandes actions, on devrait pardonner un sentiment d'orgueil à celui qui a rendu quelque service important ; mais souvent on n'aime de la gloire que les signes trompeurs et même ridicules. L'un est vain de spn cheval de course, et l'autre de l'habileté de son tailtejir ou de son carrossier. On attache la gloire à une plume ou un bouton à son chapeau, à un galon sur les poutures de son habit, à un ruban à sa boutonnière, à HP éperon à ses bottes, au ceinturon de son épée, à la robe de pourpre bordée d'hermine, etc., etc. Les sept Perses, qui tuèrent les mages, n'eurent d'autre privilège, eux et leurs descendants, que de porter la coiffure pointue des Perses (la tiare) penchée sur le devant de la tête; c'était le signal qu'ils avaient choisi quand ils allèrent exécuter leur entreprise.
c< La douceur de la gloire est si grande, dit Pascal, (ju'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime. » Celui-là serait parvenu au plus haut degré de sagesse qui, tout en les méritant, n'attacherait aucun prix aux distinctions et à la renommée. Mais où sont les hommes qui ne veulent parvenir à la gloire que par la vertu, et méprisent tout le reste comme ornement du vice et de la vanité ? A quels sacrifices, à combien de privations, à quelle rude et pénible vie le savant, le poète, le soldat ne s'exposent-ils pas dans l'espoir de s'immortaliser î
D9 LÀ GLOIRE ET DU GÉNIE. ilÇ
a Le danger^ disait le prince de Ligne, e$< un troc avec la gloire, d Avec quelque ardeur qu'on la poursuive, avec quelque ivresse qu'on jouisse de celle qu'on a obtenue, il est permis de se demander si elle nous procure un plus gi*and nombre de biens que de maux.
Plutarque fait remarquer, avec raison, qu'il n'est pas difficile d'entretenir une réputation, non plus qu'une flamme, en y ajoutant toujours quelque faible appui, quplque aliment nouveau ; mais qu'une fois éteintes et refroidies, il n'est pas aisé de les rallumer l'une et l'autre (1). Ordinairement, ceux qui possèdent la gloire veulent en acquérir davantage, craignant de perdre celle qu'ils opt; ils s'offensent de toute supériorité menaçante, et souffrent cruellement de toute attaque, de toute in^ suite, de toute blessure qui la contestent et la dénigrent.
Si la gloire sert de prétexte à beaucoup d'ambitieu]( pour briser le joug* des lois, on doit convenir toutefois qu'elle est en même temps le ressort des belles actions et des nobles dévouements, a O Athéniens^ disait Alexandre, qu*il en coûte pour être loué de vous. » Philippe n'était pas moins avide de renommée ; les courtisans lui conseillaient de se montrer sévère pour Athènes mEhl çuot, répondit-il, vous voulez qu'un prince qui fait toiU pour la gloire en détruise le théâtre! »
Dans son Essai sur les éloges, Thomas fait observer que c'est peut-être avec deux ou trois cents couronnes de chêne que Rome a conquis le monde. A ces couronnes périssables on ajoutait quelquefois un nom gravé sur un iponument, ainsi que des statues élevées et ren-
(1) PlutMcqw» Si faimimstratkn oonment aum viHUards,
versées tour à tour par les factions politiques. Âgésilas avait défendu qu'on lui en érigeât ; était-ce orgueil ou mépris de la gloire? Xénophon, qui le chérissait comme un père, et l'avait suivi dans la plupart de ses expéditions, lui éleva dans ses ouvrages un monument plus durable que le marbre et l'airain des Lysippe et des Praxitèle. Du reste, cette modération d' Agésilas n'a en rien amoindri sa gloire, elle en augmente même l'éclat. Le temps et la malignité des hommes se jouent des œuvres de la vanité ; qu'elles sont petites d'ailleurs quand on les regarde dans l'éloignement d'une vie écoulée, et au travers de l'ombre qui se fait autour de nous dans la vieillesse. Assisté de quelques amis en pleurs, Bossuet touchait à sa dernière heure ; l'un d'eux faisant allusion aux ouvrages de ce grand homme, prononça le nom de gloire : «Qui parle ici de gloire? dit le moribond en se ranimant; demandez plutôt à Dieu pardon de mes péchés. »
La plupart des biens extérieurs, les richesses, les grandeurs, la royauté même, sont sujets aux vicissitudes ; le génie n'est-il pas une couronne radieuse sur laquelle le sort n'a aucune prise? Il est beau, il est glorieux sans doute d'être un grand homme, d'être un des rois de l'intelligence, un Homère, un Phidias, un Archimède, un Platon, un Corneille, un Kepler, un Newton, un Lesueur, un Raphaël. Il n'en faut pas douter d'ailleurs, le génie est une source de sensations et de voluptés inconnues aux hommes ordinaires. Mais c'est la nature qui le crée, il ne dépend d'aucun de nous de le posséder, et on peut compter danschaque siècle le très petit nombre d'hommes qui furent, sous ce rapport, les privilégiés de la nature.
Si les œuvres du génie humain possèdent le secret de
DE LA GLOIRE ET DU GtSÏR. 117
toucher tous les nobles cœurs, peut-on songer toutefois sans amertume aux douleurs morales et aux persécutions implacables qui ont poursuivi presque tous les inventeurs? On dirait que les larmes brûlantes versées par les premiers martyrs de la pensée se sont répandues sur toutes les célébrités, et ont en quelque sorte arrosé le laurier de toutes les gloires. Hommes de science, génies créateurs, poètes sublimes, si vous ne recherchez de la vie que les jouissances, les bonheurs faciles, les sentiers aplanis, gardez-vous de suivre la route escarpée de la gloire, réfugiez-vous dans l'obscurité, et ne laissez pas soupçonner à l'envie et à la fortune que, déployant vos ailes, vous espérez vous élever à l'immortalité !
Nous aurons dans la suite de cet ouvrage de fréquentes occasions de prouver que, loin d'avoir reçu leur récompense, la plupart des hommes de génie ont été en butte aux coups de l'adversité, que les uns ont été méconnus et repoussés, les autres persécutés, bafoués, proscrits, et qu'un très petit nombre ont échappé à cette loi fatale de Texpiation de leur gloire. Le premier de tant d'illustres malheureux, Homère, mena une vie obscure, sans famille, sans patrie, errant de ville en ville, chantant les héros et les dieux, ennoblissant, divinisant presque la mendicité, privé de la lumière du soleil sans doute, et repoussé peut-être des sept villes ingrates, Smyrne, Chio, Colopbon, Salamis, Argos, Rhodes, Athènes, qui se disputèrent ensuite l'honneur de lui avoir donné le jour. Où reposent ses cendres? Nul ne l'a su ; dans la petite île d'Ios peut-être. C'est par une sorte de miracle que ses poëmes, antérieurs sans doute à l'invention de l'écriture, nous ont été conservés, transmis de mémoire en mé-
118 DE LA GLOIRE Et DU GÉNIE.
tnoire, et Ton se prend à oublier qjae Pisîstrate usurpa la tyrannie, pour se souvenir qu'en les faisant recueillir et coordonner, il se recommande à la reconnaissance de la postérité. Mais Homère n'a pas eu seulement à souffrir de l'abandon et de l'ingratitude pendant sa vie ; quelques Zoïles ont même contesté sa gloire ; bien plus, un philologue célèbre, Wolf, a été jusqu'à préteUdre qu'Homère n'avait jamais existé, et que Y Iliade, la plus admirable conception de l'esprit humain, était un tout formé de fragments épars sans but et sans plan primitif. Des poètes qui succédèrent à Homère, Hésiode fut assassiné, Alcée passa sa vie en exil, Sapho termina une vie lamentable par le suicide. Si, par une exception bien rare, Sophocle fut honoré de ses concitoyenis, Eschyle, le frère de l'héroïque Cynégire, et lui-même couvert de gloire à Marathon, faillit être condamné comme itaipié par l'aréopage. En butté aux mêmes attaques, Euripide faè sauva sa vie que par la fuite et un exil volontaire. On connaît le sort de Socrate, d'Anaxagore, de Pythagore let de Phidias, le plus grand génie de l'art antique. Oii doute si Aristote ne mit pas volontairement fin à seâ jours ; il est du moins certain qu'accusé d'impiété par tm prêtre de Cybèle, il s'enfuit d'Athènes sans attendre le jugement, voulant épargner un nouveau crime aux Athéniens, déjà coupables de la mort de Socrate. Une accusation plus terrible plana sûr lui après la mort d'Atexandre. "On le soupçontta contre toute vraîséinblaùce, d'avoir préparé le poison qù'ïolas aurait porté en Asie et versé dans la coupe d'Alexandre ; et ÎPliiie luifeême, ose dirB que ce crime couvre d'infamîe lé ûotil d' Aristbtè. Ainsi, la périsééùtiôn dùtiâl lit Viô, là càlôùit^îè
DS LA GLOIRB ET DU GÉlfIB. 110
qui s'acharne après un cadavre et jette son obscur venin sur cette gloire resplendissante, voilà donc ce qui fut réservé à cet illustre philosophe.
J'abrège le récit navrant des persécutions et des malheurs qui, chez les anciens, se sont attachés aux grands hommes, et en particulier aux hommes de lettres, que l'élévation de leur intelligence et le mérite de leurs écrits auraient dû mettre à l'abri de semblables 'infortunes.
Nous ne trouverions pas seulement ces exemples d'ingratitude dans les républiques turbulentes et jalouses de la Grèce ; les Romains eux-mêmes se montrèrent les dignes héritiers de leurs aînés en gloire. Névius, l'un des premiers habitants de la Grande Grèce qui se rendirent à Rome, y fit connaître le théâtre grec, et ouvrit la carrière àEnnius. La liberté de ses opinions blessa l'orgueil des patriciens et le fit bannir. Destinée singulière de ce poète ! il avait combattu dans les armées romaines pendant la prétoière guerre punique, et il mourut en exil à Utlque en 550. Dans son discours pour L. Corn. Balbus, Cicéron acciise son siècle de porter envie au mérite et de vôuloiir en ternir l'éclat (1). « Or, je vous demande, Romains, ajoute Cicéron, de ne point haïr le génie, de ne pas vous motttrer ennemis des talents, de ne pas croire qu'il faille persécuter là science et piftiir la vertu. » Ainsi, au temps de Cicéfon, comme avant et après lui, on voit l'envie répandre son venin empoisonné sur les savants illustrés, aussi bien que sur les hommes que leurs services et leurs exploits avaient élevés à des hoûheurs extraordinaires.
(i) t^te ij^iii floma dlIsnittUs tufiiiigere.
Dans le moyen âge et dans les temps modernes, si le génie n'est point la cause des plus cruelles infortunes, du moins il n'en préserve pas. Le Danle, ardent gibelin, fut banni de Florence, et peu de temps après condamné à être brûlé vif. Errant de ville en ville et toujours luttant contre la misère, il meurt en exil à Ravenne en 1321 . C'est là qu'abreuvé de toutes les douleurs, de toutes les déceptions, de toutes les amertumes, il avait exhalé son génie et sa vengeance dans son immortel poëme La divine comédie. A peine est-il mort, que la plupart des villes d'Italie qui lui avaient fermé leurs portes, et Florence elle-même, qui l'avait condamné, s'empressent de créer des chaires pour y expliquer, commenter et exalter son poëme. Quelle vie misérable que celle du Tasse ! Avec quelle froideur, avec quel dédain La Jérusalem délivrée ne fut-elle pas accueillie par les critiques et les envieux qui réussirent à étouflFer dans sa fleur un jeune poëte de trente ans! Le duc de Ferrare le fait enfermer pendant neuf ans dans une maison de fous, dont il ne sort que pour traîner sa pénible existence dans les péripéties de la misère ou de compassions stériles. Enfin il meurt au moment où Clément VIII, prenant parti contre ce flot d'envieux et de persécuteurs, venait d'appeler à Rome le pauvre poëte pour y recevoir auCapitole le laurier réservé aux hommes de génie. L'auteur des Lti^tWes fut- il plus heureux? C'est en exil que le Camoëns composa son poëme ; rappelé dans sa patrie, il fait naufrage. Que lui importe la vie s'il ne sauve point son poëme et sa gloire? Nageant d'une main et tenant de l'autre son manuscrit au-dessus des eaux, il touche enfin terre et se rend à Lisbonne, où il espère trouver la récompense
de ses travaux et de ses veilles ; là il publie sou poëme, qui, ô douleur ! est accueilli avec une profonde indifférence. Dégoûté de la vie, l'infortuné poëte languit quelque temps dans la misère, et meurt à l'hôpital.
On dira sans doute que dans presque tous les siècles, et surtout chez les modernes, le génie, la science, les arts ont rencontré des protecteurs éclairés, et qu'un grand nombre d'hommes célèbres ont reçu de puissants encouragements. Chérile, ami d'Hérodote, avait fait un poëme sur la victoire de Salamine ; les Athéniens le trouvèrent si beau, qu'ils lui firent donner une pièce d'or pour chaque vers. On rapporte que les Abdéritains décernèrent à Démocrite une récompense de 50 talents pour son grand Diascome, et qu'ils lui élevèrent des statues d'airain. Si la vie de Catulle se passa dans la misère, et celle d'Ovide en exil, Horace et Virgile ne connurent au contraire que les douceurs de la gloire. Les œuvres de Boccace, de Raphaël, de Michel-Ange, du Titien, furent accueillies avec une admiration générale; Atlale offrit 6000 sesterces d'un tableau d'Aristide de Thèbes, qui excellait, dit-on, à rendre avec une vérité saisissante tous les mouvements de l'àme. Le duc de Mantoue ayant attiré le Benedette à sa cour, lui fournissait un carrosse et lui faisait une pension considérable. Grégoire XV fut le protecteur du Dominiquin, et le nomma architecte du palais apostolique. On combla d'honneurs le Calabrais. Le poëme latin qu'Addisson composa sur la paix de Ryswick, à l'âge de vingt-deux ans, lui fit obtenir du roi Guillaume une pension de 300 livres sterling. Mais, à côté de ces noms célèbres, on peut placer ceux d'un grand nombre d'artistes, et surtout de poètes, que leur
génie ne préserva ni du dédain des grands, ni des poursuites acharnées de la médiocrité jalouse. Le grand Léonard de Vinci ne reçut qu'un froid accueil de Léon X lui-même; Paul Véronèse fut dédaigné à Vérone, sa patrie ; le Poussin et Lesueur, persécutés par les envieux, mirent en sûreté leur gloire et leur repos, l'un dans l'exil et l'obscurité, et l'autre dans un cloître. Le Corrége, qui joignait au génie de Raphaël toutes les vertus du chrétien, vécut dans la médiocrité et l'indigence ; ses tableaux, aujourd'hui d'une valeur inestimable, se vendaient à vil prix, et sa modestie était si grande qu'il ignorait lui-même son mérite. Un jour qu'il était allé à Parme pour recevoir le prix d'un tableau, on lui donna 200 livres de monnaie en cuivre. Dans sa joie et son empressement à portei* cette somme à sa famille, qui était dans la misère, il força la marche pendant les plils fortes chaleurs de l'été ; en arrivant il fut pris d'une fièvre violente, dont il mourut, à peine âgé de quarante ans.
Faut-il rappeler que Corneille, l'honneur de la France et le modèle de toutes les vertus, irouva des rivalités ridicules dans le siècle dont il devint une des plus nobles gloires, et qu'il mourut sans une plainte, sans une faiblesse, dans un état voisin de l'indigence, à côté de Chapelain, comblé des faveurs du pouvoir? Cervantes mourut à Madrid en 1616, accablé d'infirmités et dans un dénuement complet. Benjamin Johnson, l'un des meilleurs poètes dramatiques de l'Angleterre, dont Shakespeare encouragea les débuts, mourut darls la misère en 1637, après avoir composé sa tragédie de Catilina et les comédies du Renard et de L'aîchimiste. Étant obligé de trâ -
DE LÀ GLOIRE ET DU GÉlflE. 1S3
vâiller pour vivre, Dryden ne pouvait apporter à ses œuvres poétiques toute la correction désirable. On rapporté que les deux amis Samuel Johnson et Richard Savage étaient dans iine misère si profonde, que parfois ils se . trouvèrent sans pairi et sans asile, réduits à coucher sUr la cehdté chaude qu'on jette à la porté des usines. Eii nioiils de huit jours Johnson composa Rasselas, afin d'avoir Tàtgent Nécessaire pour faire enterrer sa mère. Savage mourut à quarante- cinq ans prisonnier pour dettes. Après utlè vie d'agitation et d'études, ce n'était point (encore assez pour Milton de passer ses derniers jours dans la détresse et l'abandon avec sa femme et ses deux filles; Dèveiiu aveugle, complètement oublié, il lui était réservé une plus cruelle épreuve. H vendit difficilement 30 livrés slerling Le paradis perdu, qu'il avait dicté à ses filles, et il eut là douleur de voir que ce poëme, dont s'honore aujourd'hui sa patrie, était reçu avec indifférence. Ainsi lé pauvre poëte mourant put croire que ses illusions comme ses jours allaîenî s'ensevelir dans la tombe.
Nous prévoyons l'objection qu'on peut faire : les malheurs qui accablent l'homme de génie, dira-t-on, sont parfois son jpropre ouvrage : le Guide ne mourut pauvre et dédaigné que par suite de sa jpassion pour le jeu ; Shericlail c^ue par son înconduite ; le Dante et Milton durent léùris disgrâces et les persécutions dont ils furent l'objet aux agitations politiques auxquelles ils eurent ïé tort de se mêler ; le Tasse à son fol amour pour là soeur du duc de Ferrare. Nous conviendrons volontiers qtié les hommes de génie né sont exenipts ni des passions, ni des faiblesises, ni des erreurs de là fragile humanité ; inàis nous voyons aù^i par leurs- souffrances cjué reù-
I3& DE lA GLOIRE ET DU GÉNIE.
vieuse médiocrité ue panloune rieu au talent, et se plaît au contraire à rabaisser toutes les gloires.
Si, instruits par tant d'exemples, les nations et les gouvernements modernes montrent plus de justice et de générosité envers les savants et les gens de lettres, et récompensent mieux les services rendus et le travail honorable, nous pourrions cependant citer encore un grand nombre d'oublis coupables ou de persécutions imméritées. Dans la dix-huitième réunion de Tassociation britannique pour l'avanpement des sciences, le président, sir Northampton, faisait remarquer que la science avait profité des bienfaits d'une longue paix pour réaliser d'immenses progrès. « L'orage gronde dans le lointain, disait-il en faisant allusion à la révolution de 18/i8; déjà des nations voisines, changeant la forme de leurs gouvernements, ont mis à leur tète des poètes et des astronomes, Lamartine et Ârago. C'est un honneur sans doute pour la science et les lettres, mais un honneur dangereux, auquel la science et les lettres auraient renoncé sans regret. Elles préfèrent mille fois aux agitations de la vie publique ces douces joies de la solitude, qui permirent à Milton de composer son divin poème, et à Newton d'écrire son livre incomparable Des principes. Si Newton avait été un homme d'État, les cieux seraient encore pleins pour nous de mystères inaccessibles. L'urne politique, hélas! est moins féconde que le creuset; l'épée du général frappe pour détruire, tandis que le marteau du géologue brise pour édifier. » Ce discours était prononcé en 18/t8, et. malgré les inquiétudes qu'il laissait entrevoir sur le sort des poètes et des astronomes qui se trouvaient mêlés aux agitations politiques, sir Northampton était
loin de prévoir que les événements lui donneraient aussi promptement raison.
On ne saurait être assez surpris de l'ingratitude des peuples envers les hommes célèbres, qui ajoutent cependant à leur renommée et à leur puissance, car on règne moins encore par la force des armes que par l'empire des idées. Enlevez à la France Descartes, Lesueur, le Poussin, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Pascal, Molière, Racine, Buffon et Montesquieu, combien elle se trouvera déchue et humiliée ! Est-il cependant un seul de ces hommes envers qui elle ne se soit montrée ingrate? On dédaigne, on persécute, on tue Tarfisie, le savant, le poëte, mais on hérite de leurs découvertes et de leur renommée. Les yeux ne semblent se dessiller que le jour où ces infortunés tombent. Toutes les voix étaient silencieuses, tous les cœurs fermés durant leur vie ; on devient prodigue de louanges et de couronnes devant une tombe. Après avoir laissé le Camoëns et Milton mourir de faim, on élève en Portugal un monument superbe au premier, et l'on donne dans Westminster un asile à la gloire du second. Vaines images de notre orgueil , magnifique témoignage de noire néant , un mausolée magnifique est érigé à celui qui ne réclame plus que quelques pieds de terre.
Dans les siècles modernes, les Académies ont corrigé quelques torts de l'opinion, encouragé et signalé le mérite de certains hommes qui, sans elles, seraient morts ignorés. Mais parfois l'injustice a pénétré dans leur sein, et tous leurs jugements n'ont pas été toujours dictés par l'équité. L'abbé Fleury signale les panégyriques comme « un artifice grossier qui révolte les gens sensés, et qui fait prêter plus d'attention sur les défauts qu'on leur
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cache avec tant de soin. Cest une espèce de mensonge de ne dire ainsi la vérité qu à demi. » Nous contprenons jusqu'à un certain point les éloges délicat^ d'un corps savant envers ses membres; toutefois le$ flatteries outrées blisssent non-seulement la vérité, qui copsery^ ses droits, mais aussi la conscience publique, qui n'^bdique jamais les siens. Cette louange exagérée et if[pQiéritée n'est-elle pas une des causes des sarcasmes sans cesse dirigés contre les Académies? On exalte outre mesure le savant ou le \)oè\e à qui on ayait obstip^ipent &l si longtemps fermé les portes d'une Âcadéipip; on semble n'avoir reconnu son mérite qu'après les lui avoir ouvertes, la veille même de sa mort. Mais coqnip^Qt satisfaire aux exigences de l'esprit de corps sans iqaa* quer à la justice? Louis, secrétaire perpétuel de l'académie royale de chirurgie, ayant voulu concilier cette double tâche, se fit des ennemis implacables ; sa vie fut abreuvée de chagrins, de calomnies, de persécutions, et ses panégyriques restèrent ensevelis pendant près d'un siècle dans les cartons de l'Académie (1). Ain^i les esprits les plus éclairés eux-mêmes ne sont pas exempts des passions qu'on ne croirait devoir rencontrer que dans la classe ignorante. Molière n'entra pas à l'Académie française, non plus que l'auteur du Lég(jUaire, dont Voltaire disait : « Qui ne se platt pas aux comédies de Régnard n'est point digne d'admirer Molière. » ËUe n'ouvrit pas non plus ses portes à La Rochefoucauld, à
(1) lis viennent d'être recueillis et publiés au nom de TAcadéniie impériale de médecine, par M. Fréd. Dubois, secrétaire perpétuel, sous ce titre : Â. Louis. Éloges lus dans les séances publiques de P Académie royale de chfrurgiê de 1750 à 1782. Parls^ 1859, in-a^
DE Lk GLOIRE ET DU GÉNIE. 127
Saint-Simon, à J.-B. Rousseau, à Diderot, nia Yauvenargues. Dans soa discours de réception , le 26 mai 1850, M. Jules Saudeau, faisant allusion aux titres littéraires qui lui avaient mérité l'honneur de succéder à H- Brif^ut : (K Je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse et de confusion, dit le nouvel académicien, quand jp me vois à pette place où Lesage et Prévost ne se sont pas assis, où, de nos jours, entre tant d'illustres contemr porains, la mort, l'impitoyable mort, devançant vos suf*^ fn^es, ne vous a permis d'appeler M. de Balzac, le ror fQancier le plus profond, un des plus vigoureux génies (le notre siècle. x>
Nous parlerons ailleurs des satisfactions que l'étude procure à Tàme, de l'ivresse que causent au savant une découverte, au poëte dramatique un triomphe. Pour les bien comprendre, il faudrait descendre dans l'âme de Christophe Colomb apercevant cette Amérique qu'il Rivait entrevue dans ses rôves, et poursuivie à travers tant de fatigues et de périls; dans celle d'Archimède, qui, ayant découvert le problème de la couronne, sortit nu du bain, et courut dans les rues de Syracuse en criant : a Je Vai trouvé! » Toutefois, la renommée et le succès s'acquièrent ordinairement au prix de tant de douleurs et de traverses, que l'homme regrette souvent de les avoir poursuivis. La vie de Racine, comme celle de la plupart des poëtes, fut abreuvée de soucis et de contradictions : Phèdre, son chef-d'œuvre après Jthalie, n'eut aucun succès, et le public, égaré par madame Deshoulières, le duc de Nevers et tous les beaux esprits de l'hôtel de Bouillon, 1|4 préféra la Phèdre de Pradon, qui n'est restée célèbre que par le ridicule. Boileau et le grand
Arnauld seuls luttèrent contre le mauvais goût du public. Racine, doutant lui-même du mérite de sa pièce, en appela de la représentation à la lecture, et fit imprimer sa Phèdre. Aussitôt ses ennemis en firent une édition criblée de fautes, dans laquelle ils substituèrent des vers plats et burlesques à ses plus admirables passages, et supprimèrent des scènes entières. Racine fut tellement affligé de ces indignités, qu'il renonça à travailler pour le théâtre, et mit en délibération s'il n'entrerait pas dans un couvent de chartreux. Il eii fut empêché par son directeur. Longtemps après, voulant détourner son fils aîné de la poésie, Racine lui avoua que la plus insignifiante critique lui avait causé plus de chagrins que les plus grands applaudissements ne lui avaient fait ressentir de joie. Boileau donna le même conseil à Louis Racine ; mais son penchant l'entraîna.
Le dégoût des grandeurs humaines n'atteint pas moins les rois de Tintelligence que les rois de la terre. Si l'on convient avec Aristote que les hommes d'un génie supérieur sont en général mélancoliques, on doit reconnaître aussi qu'ils ont trouvé la satiété et le vide jusque dans ces régions interdites au vulgaire. Le célèbre peintre de portraits, Thomas Lawrence, mort en 1830, fut comblé parla fortune. Fils d'un maître d'auberge, il montra dès son enfance un goût passionné pour le dessin ; il devint à vingt-trois ans peintre de Georges III, et plus tard président de l'Académie royale de peinture. Tous les grands, tous les princes de l'Europe voulurent se faire peindre par Lawrence. Mais, tandis que son pinceau n'avait que des touches délicates, élégantes, sereines, la satiété du succès assombrit son cœur. N'ayant plus de désirs à
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former, il tomba dans un cruel ennui, et traîna jusqu'à un âge avancé sa tristesse morne et sa vie désenchantée. Louis Carrache mourut du chagrin que lui avait causé une injuste critique ; il suffit d'une attaque malveillante pour porter le désespoir dans Tâme de Gros, et lui Taire chercher dans une mort volontaire un refuge contre la haine des implacables ennemis de son talent. Illustres poêles, grands penseurs, âmes aimantes et tristes, combien d'entre vous ont payé à la nature un tribut prématuré ! Mozart rendit son dernier soupir à trente-six ans en traçant les dernières notes du Requiem qui fut chanté à ses funérailles. On plaça devant le cercueil de Raphaël le tableau de la Transfiguration ^ qui n'était pas achevé peut-être, et qui suffirait seul pour assurer à son auteur le premier rang parmi les peintres de tous les âges. Ainsi les hommes ne travaillent, n'écrivent, ne consument leurs jours que pour placer leurs œuvres devant un cercueil, quelques images de vanité sur le char qui les mène à Vasile où règne l'égalité, et une inscription sur la tombe, dont le temps aura bientôt effacé la place.
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