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cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités. Quand sa mort fut prochaine, il s'établit un combat suprême entre le ministre tout-puissant, et Thomme qui va paraître, devant Dieu son juge, dépouillé desa pourpre et de ses trésors, entre l'ambition et la conscience, entre le bon et le mauvais génie, entre le démon dei'oretrange de l'humilité. « Je laisse un grand nom, disaitle tentateur, ainsi qu'une famille nombreuse, à qui des biens immenses sont nécessaires pour soutenir son rang et ne pas déchoir de cette haute position ; » un prêtre assis au chevet du mourant répondait : « une famille est toujours riche quand elle reçoit et sait conserver un patrimoine d'honneur et de probité.» « Le monde n'estime que les riches, ajoute le premier » : « Dieu glorifie les pauvres, reprend le second.)) « La gloire sans la fortune est une fumée, dit l'un )) : « la fortune et la gloire sans la probité sont viles et méprisables, répond l'autre, restituez vos richesses, ou Dieu vous punira.)) « Hélas ! reprend le premier, je ne les tiens que des bontés du roi )) : «il faut bien distinguer, réplique le second, ce que le roi vous a donné d'avec ce que vous vous êtes attribué. » La lutte continua et restait indécise entre le génie du mal et le génie du bien, lorsque Colbert qui devait son avancement à Mazarin, proposa une capitulation. Mazarin avait pris deux cent millions à l'Étal; Colbert l'engagea à faire une donation entière de ses biens au monarque qui dirait bientôt : FJÉtat, c'est moi. Mazarin suivit ce conseil dans l'espoir que le roi les lui rendrait ; ce qui eut lieu en effet. Il donna ainsi une satisfaction équivoque aux terreurs de sa conscience. Mais une de ses nièces, la princesse de Gonti devenue veuve, conservant de justes scrupules sur la lé^timit^
de cette fortune^ prit un million sur ses biens pour le restituer à ceux qui lui parurent avoir été injustement dépouillés par le ministre prévaricateur.
n est donc démontré que, dans tous les siècles, la plupart des grandes fortunes ont été le fruit de l'iniquité. Si, aux yeux des hommes, le temps en légitime la possession, comme pour les pouvoirs usurpés, la justice ne perd cependant jamais ses imprescriptibles droits, et son œil veille quand la conscience est endormie. Un crime sans châtiment serait une atteinte aux desseins de la Providence.
La corruption des mœurs a été, comme la spoliation, la source impure des grandes fortunes. Phryné dont la statue, ouvrage de Praxitèle, était placée à Delphes, entre celles d'Archidame, roi de Sparte, et de Philippe de Macédoine, avait acquis de si énormes richesses, qu'elle offrit de faire rebâtir Thèbes, à la seule condition qu'on y mit cette inscription : Alexandre Va détruite^ mais la courtisane Phryné Varétablie. Tous les siècles comme tous les peuples offrent un grand nombre d'exemples de fortunes qui n'ont point d'autre origine avouée ou secrète. François P' maria la duchesse d'Êtampes, la plus savante des belles et la plus belle des savantes y à Jean de Brosses qui consentit à ce (iéshonneur public pour rentrer dans les biens que lui avait fait perdre la trahison de son père, ami du connétable de Bourbon. Les titres, les dignités et toute sorte de faveurs ajoutèrent encore à l'infamie de ce marché de prostitution ; il obtint le collier de Tordre, le gouvernement de Bretagne et l'érection en duché du comté d'Ëtampes.
n nous parait donc superflu de démontrer que de
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toutes les passions, celle de Targcnt a causé le plus de crimes, de trahisons et de malheurs. Nous ne rappellerons pas les exemples de Pausanias, le \ainqueur de Platée, de Démosthènes lui-même corrompu par l'or d'Harpale, de Sénèque vendu à Néron, et enfin celui de Bacon qui, malgré son vaste esprit et sa haute raison, ne sut pas se préserver du goût du faste, des apostasies honteuses, des marchés scandaleux , et alla jusqu'à extorquer de fortes sommes comme prix de jugements rendus par un grand chancelier d'Angleterre. C'est au siège de Chalus, près de Limoges, où il espérait trouver un trésor, que Richard Cœur de Lion reçut dans le flanc une flèche dont il mourut. Un prêtre avait osé dire à ce monarque orgueilleux de se méfier des trois méchantes filles qu'il entretenait : l'ambition, la luxure et l'avarice. En effet, Richard prétait à usure ; il vendit domaines, offices, dignités, et jusqu'à la charge même de grand justicier, que l'évêque de Durham acheta au prix de mille marcs. Il vendit également pour dix mille son droit de suzeraineté sur l'Ecosse, ainsi que les places de Berwick et de Boxborough, glorieuses conquêtes de son père. Il était prêt, disait-il, à vendre Londres s'il trouvait un acheteur.
La poursuite immodéi'ée des richesses n'est pas moins fatale aux États qu'aux simples particuliers. Parmi les causes qui occasionnèrent la décadence de l'empire romain, Montesquieu place Tintroduction de la secte d'Êpicure, la corruption des mœui-s, le luxe et les profusions qui ne connurent pas de bornes. « Ceux qui avaient d'abord été corrompus par les richesses le furent ensuite par leur pauvreté, ajoute Montesquieu. Avec des
biens au-dessus d'une condition privée, il fut difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats; et, comme dit Salluste, on vit une génération de gens qui ne pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d'autres en eussent (1). » A combien d'États modernes ne pourrait-on pas appliquer les terribles réflexions du grand publiciste! Au milieu de ce luxe effréné, précurseur de la chute des États, qui a tout envahi en France , bien des esprits inquiets se sont rassurés en voyant les actes héroïques de notre vaillante armée en Crimée et en Italie. Mais il semble que Montesquieu se soit appliqué à troubler cette tranquillité, en disant : « Les vertus guerrières restèrent après qu'on eut perdu toutes les autres (-2). »
Lorsque Platon refusa de donner des lois aux habitants de Cyrène, il allégua pour raison qu'une ville aussi opulente et aussi corrompue ne pourrait jamais abaisser son orgueil jusqu'à devenir l'esclave du devoir et de la vertu. H refusa aussi de se mêler aux affaires publiques en voyant la corruption et la soif de s'enrichir qui étaient générales chez les Athéniens. Il en était ainsi du temps même de Selon qui disait à l'un de ses amis qu'il n'avait pas donné à ses concitoyens les meilleures lois possibles, mais les meilleures de celles qu'ils eussent voulu accepter. César avait eu d'abord la pensée de relever la république ; il en fut détourné par l'amour immodéré des richesses qui avait introduit la démoralisation dans
(1) Grandeur et décadence des Romains^ ch. X«
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toutes les classes. Gicéron signalant quelques fautes de Caton d'Utique : « Rien de plus pur, disait-il, que les sentiments de Caton ; cependant, il ne laisse pas de nuire quelquefois à la république; il nous parle comme si nous étions dans la république de Platon, et non dans cette lie de Romulus (1). »
L'une des sentences favorites de Chilon était la suivante : « Comme les pierres de touche servent à éprouver For et eu font connaître la pureté, de même l'or répandu parmi les hommes fait connaître le caractère des bons et des méchants. » D'Alembert, dont le noble désintéressement égala la bienfaisance éclairée, considère les richesses comme propres à effrayer toute âme honnête : « S'il est permis à l'homme de bien, dit-il, de les désirer en vue d'en faire usage pour diminuer le nombre des malheureux, la crainte des injustices auxquelles l'opulence l'expose doit le consoler quand il est réduit au pur nécessaire (2). » La facilité de contenter de mauvaises passions, les habitudes d'oisiveté, l'orgueil ou l'ennui qu'engendrent souvent les richesses ont inspiré quelques craintes à des consciences que nous pourrions penser avoir été inébranlables. Lactance, que Constantin choisit pour précepteur de son fils Crispus, et que la postérité regarde comme le plus éloquent adversaire du paganisme , voulut vivre toujours pauvre. François de Sales refusant les appointements d'aumônier de la princesse Christine, ajouta : « Je me trouve bien d'être pauvre, je crains les richesses. Elles en ont perdu tant d'autres; elles pourraient bien me perdre aussi. »
(1) Lettres à Atticus^ liv. II, I.
(2) Philosophiefpinsées^ morale de Vhomme.
Ce ne sont ni les plus dignes ni les plus vertueux qui possèdent les richesses. De tout temps la fortune s'est prostituée : « Le comédien couché dans son carrosse, dit la Bruyère, faisant allusion au faste insolent de Baron , jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied (1).» La fortune est pour le vulgaire la marque du mérite et même de la vertu ; s'agit-il de juger un homme, on se contente des dehors et de l'apparence. « Avec trois aunes de drap fin, disait Côme de Médicis, je fais un homme de bien. » Une loi prescrivait à tout étranger, voulant fixer sa résidence à Athènes, de déclarer sa profession. Le gardien des portes ayant demandé la sienne à un personnage qui se présentait pour la première fois : a Je suis riche, répondit-il avec insolence au gardien stupéfait, et il pénétra dans la ville. »
Qui ne convient de ces vérités, qui ne convient que les richesses sont souvent le partage des méchants, qu'elles sont dangereuses sans la vertu et qu'elles ont corrompu bien des âmes? Et cependant les moralistes auront beau faire : le culte du veau d'or est l'un des plus anciens; il restera le plus général et le plus suivi par toutes les générations. Il n'y a pas de philosophe, pas de magistrat, pas de prêtre, pas de poëte qui ne fasse la cour aux riches, et pour tous le comble de la vertu, c'est de ne p^ mépriser le pauvre. Quelques personnes cependant feignent de dédaigner les richesses : ce sont les envieux qui les ont poursuivies sans succès.
La plupart de ceux qui possèdent des biens considé-* râbles ont cette punition, de ne pas savoir en faire un
(1) Des caradèrei de ce siècle ; des jugements.
dÔ DE l'origine et DE LÀ t>OSSESSIO(^
noble usage, et souvent l'emploi qu'ils en font tourne à leur perte et à leur malheur. Un certain nombre de ceux qui les ont laborieusement amassées ressemblent à ces joueurs qui ne savent pas s'arrêler dans une martingale entraînante, et dont un seul coup de dé cause la ruine. Fatigué de ses aventureuses expéditions sur des mers lointaines, celui-ci projette de jouir enfin tranquillement au sein de sa famille, des richesses immenses qu'il a achetées au prix de tant de périls et de soucis; avant de goûter les douceurs du repos, il entreprend un dernier voyage ; une furieuse tempête Tassaille en vue du port, et la mer l'engloutit dans les abîmes avec la meilleure partie de ses trésors. Celui-là dissipe son riche héritage dans le faste, les festins et les voluptés. On connaît le sort des prodigues : la honte, la folie et souvent même le suicide les attendent. Le second des trois Apicius (1) célèbres par leur gourmandise, celui que Pline appelle nepolum omnium uUissifiius gurges^ avait fait pour sa table des dépenses prodigieuses. Il dissipa cent millions de sesterces, c'est-à-dire 20,S79,160 francs de notre monnaie. Son intendant lui ayant annoncé qu'il ne lui restait plus de tant d'opulence que dix millions de sesterces (environ 2,037,913 francs), Apicius jugea que cette fortune n'était plus suffisante pour satisfaire sa gourmandise ; ne voulant rien retrancher de sa dépense, il préféra la mort et prit du poison. « Le malheureux, s'écria Tibère, à qui Ton vint annoncer cette nouvelle, comment, après cette ruine, a-l-il pu différer si longtemps à se tuer? »
(1) Inventeur de plusieurs sauces et procédés culinaires, auteur d'un ouvrage intitulé : De arte coquinaria, Voy, Tacite, Juvénal, Pline, Marliai, etc.
Les compagnes ordinaires de la richesse, surtout chez les parvenus, sont la morgue et l'insolence. Leurs œuvres de bienfaisance môme ont un cachet d'orgueil et d'ostentation qui dessèche le cœur de celui qui reçoit et arrête l'élan de la reconnaissance. L'inconstance bien connue de la fortune trouble le sommeil du riche. Courtisé par les flatteurs , il les méprise, et pense même qu'on lui vend jusqu'aux caresses que lui prodigue un amour désintéressé. Il ne croit qu'à la puissance de l'argent. Demandez aux riches s'ils s'estiment heureux ; aucun ne répondra par l'affirmative. L'un se plaindra d'une santé défaillante ou perdue ; l'autre, de ne pouvoir obtenir une considération et des honneurs auxquels il attachait tant de prix. La plupart, blasés par la satiété, perdent toute joie, deviennent insensibles à tout plaisir, et tombent dans un ennui incurable. Voilà cependant les hommes que le vulgaire répute heureux. Les richesses ne préservent ni de la maladie, ni de la douleur, ni de la vieillesse. La possession de toutes celles que renferment les deux mondes ne saurait retarder d'une année, d'un jour, d'une heure même, le terme de la vie ; la mort ravit en une seconde tout ce qu'une longue carrière et de durs travaux avaient fait amasser avec tant de peine. Si la mort est l'espoir du pauvre, elle est la terreur du riche ; il s'écrie comme l'homme injuste de Lucrèce :
Miser! o miser, aiunt, omnia adetnit Una dies infesta tibi tôt prsmia vitae (1).
(1) Malheureux ! 6 malheureux que je suis ! un seul jour néfaste m'enlève toutes les douceurs de U vie. (Lucrèce, liv, III.) -
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Que dirons-nous enfin de celui qui, ayant ardemment poursuivi la fortune et l'ayant acquise, devient pareil au diabétique dont la soif augmente à mesure qu'il boit (1)? Haletant devant cet or entassé, le gouffre qu'il espère combler reste toujours ouvert, et tandis qu'il pourrait désormais se procurer des plaisirs faciles, et surtout le plus pur, le plus noble de tous, celui de pratiquer une généreuse charité , il les dédaigne, et recherche une jouissance nouvelle, la volupté de la privation : il devient avare.
Traiterons-nous de l'avarice que nous avons dit être une maladie incurable de l'âme, de cette passion aveugle et perfide qui remplit le cœur de désirs sans fin (2), qui interdit la jouissance, et qui porte au sein de la famille le trouble et la haine, qui conseille tous les crimes, toutes les trahisons, toutes les lâchetés; vend les États, l'amitié, l'honneur; fait obstacle à la richesse publique, arrête tout progrès, étouffe tout sentiment généreux, tue le génie, fait violer tous les droits de la nature, livre à l'ennemi la clef des villes , suscite les guerres et ne recule ni devant le vol ni devant le meurtre ? Non : criminelle , c'est aux lois à la punir ; renfermée dans les règles étroites delà légalité, on peut la considérer comme une folie réelle et la traiter comme telle.
La plupart des grandes fortunes étant rarement le fruit du travail et du mérite , en dehors desquels cependant elles sont injustes ou criminelles, un grand nombre de moralistes et de philosophes les ont méprisées
(1) L'illustre Arago, mort du diabète, disait en sortant de Tlnstitut : «Je voudrais, comme ces lions de pierre, avoir un fleuve dans mon gosier. »
(2) Arisioie, Politique^ Uv. IL
et condamnées. Mais, trop absolus, nous ne balançons pas à blâmer leurs jugements; et si nous avons flétri la passion bestiale et coupable de l'or , aussi bien que les moyens honteux employés pour le posséder, nous ne pouvons donner que de justes éloges à ces hommes intelligents et probes qui, par leur labeur, leur industrie et une économie prudente, ont obtenu l'aisance et une fortune dont ils se servent, comme d'un instrument nécessaire, pour Futilité commune de leur famille et de leurs concitoyens. Nous désapprouvons même les philosophes qui, s'adonnant exclusivement à une vie comtemplative et aux spéculations généreuses, abandonnent tout soin extérieur, et oublient que, la philosophie étant Tart de bien vivre , la vie a des nécessités auxquelles la raison commande de se soumettre et de se résigner.
Après avoir volontairement passé sa vie dans l'abjection et la misère, Diogène , l'un des caractères les plus fermes de l'antiquité, étant parvenu au terme de sa longue carrière, reconnut sans doute la vanité de cette philosophie du détachement et de l'indifférence ; car, quelqu'un lui ayant demandé quelle était la condition la plus misérable de la vie : « C'est d'être vieux et pauvre, » répondit- il. Cratèsde Thèbes renonça à un patrimoine de huit cents talents (37350 fr.) pour prendre la besace et suivre la philosophie des cyniques. Quelle gloire a-t-il obtenu, quels services a-l-il rendus à la société en parcourant les villes et les bourgs avec Hipparchie, comme lui déguenillée, et vivant tous deux d'aumône ? Ne donnèrent-ils pas plutôt l'exemple de vagabonds sans dignité, que celui de philosophes épris de la vertu et de la sa-
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Ânaxagore n'était pas moins distingué par sa naissance illustre que par son génie hardi. Mais, voulant se délivrer de toute entrave, il abandonna son patrimoine à ses proches, et quitta Clazomène sa patrie pour n'avoir pas à s'embarrasser des affaires publiques , et pouvoir se consacrer entièrement à la contemplation de la nature. Cependant, parvenu à la vieillesse, et se trouvant délaissé de tous, sans pain, sans argent, ce philosophe se coucha, résolu à se laisser mourir de faim. Averti à temps, Périclès accourut vers lui et le supplia, avec les paroles les plus touchantes, de reprendre la volonté de vivre, se lamentant à la seule crainte de perdre un ami si loyal et un aussi sage conseiller. Touché de ses larmes, Anaxagore se découvrant le visage lui dit : « Périclès^ ceux qui ont besoin (Tune lampe y mettent de l* huile pour Veniretenir. » Plus tard, obligé de prendre la fuite et condamné à mort par les Athéniens comme impie, pour avoir soutenu l'existence d'un seul Dieu, il périt de misère à Lamsaque, blàraé par Aristote qui lui reproche avec sévérité de n'avoir pas pris soin de son riche héritage , sans renoncer toutefois à l'étude de la nature et aux charmes de la philosophie.
Nous ne saurions approuver chez les hommes voués nécessairement à la vie pratique, ce que nous blâmons même chez les philosophes. Pourquoi nous proposer sans cesse l'exemple d'Aristide qui mourut pauvre, laissant sa famille dans la misère et l'abjection? Plutarque ne veut pas que le sage se consacre tout entier aux étrangers, et ne prenne aucun soin ni de soi ni des siens. Aussi, eîstinie-t-il que, par sa pauvreté excessive, Aristide 9f rendu la justice odieuse. Il lui reproche de u'avoir
pas laissé de quoi se faire enterrer et marier ses filles; de sorte qu'après avoir , de son vivant , occupé le premier rang en Grèce, sa famille se trouva à sa mort dans un dénûment si extrême, que Lysimaque, son petit-fils, faisait métier d'interpréter les songes, et de prédire l'avenir dans les carrefours et sur les places publiques, et que ses autres enfants étaient réduits à demander l'aumône. Plutarque oppose à cette conduite celle do Galon qui laissa une immense fortune , et dont les enfants, jusqu'à la quatrième génération, obtinrent les charges de préteur et de consul. Toutefois on ne peut approuver l'avarice sordide de Caton le Censeur, qui abandonna sans pitié son cheval de bataille devenu vieux, et vendit à vil prix ses esclaves infirmes qui ne pouvaient plus rendre de services. Sa parcimonie égalait sa sécheresse et sa dureté, et jetait une ombre sur des vertus réelles. Les biens n'étant faits que pour en user sagement, on demanderait volontiers à Caton pourquoi il se vantait d*en avoir beaucoup amassé , quand peu suffisent. La plus haute vertu de l'homme est d'arriver à ce degré de modération qui se dégage de besoins et de désirs.
A Dieu ne plaise toutefois que nous fermions les yeux au mérite des hommes publics et privés qui se sont illustrés par leur noble désintéressement et leur intégrité sans tache! Épaminondas voulut aussi rester pauvre, ou plutôt il dédaigna de s'enrichir ; mais il ne se maria pas, et garda intactes son indépendance et sa vertu. Les Régulus, lesCurius, les Cincinnatus ne recherchèrent pas les richesses ; mais, âmes simples et magnanimes, ils labouraient eux-mêmes le champ de leurs pères , et nourrissaient du travail de leurs mains leur vertueuse
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> ^•ffvsLitf devw des gens de bien ; pe« qïï ùosifcaDe a fiuniUe aux horreoR ôe II :n<»y*, ei Tafc^e ainsi aux vices et aux dui^«n ç:i en sùcl rî^e^tubte aile. Une honnête aisuice et r42z>xzr d^ trkj^ ssal on gage d'indépendaoce pccr Les pÂiJti^'ViMs. tHnme la sauv^arde de rheccieur J<s i&3s*Jje$. Le bùolieiir et la paix ne s'asseyeot jaiii^iîs an kyit «:u ne^neot le déDûment et l'inceftitiiàe de Tavecir. Lycujn de la Troade, ccMitinuateur de i'vccMe d'Anstc^e âpres IbtOfliRste et Straton, disait sagement, i IVceaâàoci d^i^ise filie sans bten. que c'était un gra:^ re^t [:%:*i;r on ikk de lui Toir passer la fleur de 5c^ à^ ssLcs maii^ Suite de doL
Daos to;:s ies («àp. quelques hommes sages ont recv>mmaDde de^e tenir %^aa> ks bocnes de la modération; ce juste milieu fonuait la ittse de la doctrine du célèbre tjonfucius qui nvut en Chine au temps d' Anaxagore et de Sixnte. L honnie huxume possède les richesses sans en ètrv pcsisevie. Arec peu ou bieauroup il sait mériter 1 estime, se contenter de biens modestes* et en employer de coQ>idorables. utilement et sans cfgueil. Crésus demandait à Pittacus s il arait des bîeas : « Deux fois plus que je ue voudrais, rvpoudit le sige. mon frère étant nM>rt. et moi avant hérite de lui. « Xènocrale fut aussi desinténes^ que ivura^nix et ct^itinent : envoyé en ambassade aupnès de IHiilippe. il fut le seul qui ne se laissa pas com>mpnL^ par les présents. Dans une autre circonstance. Alexandrie voulant honorer sa vertu, lui env\>ya une somme cvMisidt^rahle: Xènocrale accepta 3000 drachmes jKHir ue pas oAîoser ce monarque et leavova te reste.
DES EIGHESSES. 87
Dans des positions de fortune fort diverses, on peut proposer comme exemples à imiter, Socrate, Platon, Aristote et Zenon lui-même chez les anciens, Descartes, Montesquieu, Boileau, Pascal, Buffon, Helvétius et d'Alembert parmi les modernes. « Il n'est pas douteux, dit Cicéron, que les richesses ne soient l'instrument des plaisirs les plus nombreux et les plus vifs. » Il n'appar^ tient en effet qu'à des sophistes de prétendre que la fortune n'est point avantageuse à qui sait en faire un noble usage. Dégagé des préoccupations qu'entraînent les nécessités de la vie , l'homme peut se consacrer sans réserve à la science, à la philosophie , aux lettres, et comme Archimède, Descartes, Montesquieu, Lavoisier, s'immortaliser par des découvertes ou des ouvrages profondément médités. Comment , sans le concours et la générosité d'Alexandre, Aristote aurait-il pu se procurer les animaux de l'Europe et de l'Asie , qui lui servirent à fonder Thistoire naturelle ? Pline et Buffon ne durentils pas à leurs richesses une partie de la gloire qui s'at* tache au nom de ces grands écrivains? On prétend que Platon avait reçu de Denys plus de 80 talents, il était loin de mépriser la fortune ; on sait comment, sobre et r^lé dans ses mœurs, il la fit servir au progrès de la philosophie. Il pria Dion de Sicile de lui acheter de Philolaùs, trois ouvrages de Pythagore, pour cent mines.
Quelques hommes riches se sont immortalisés par leurs dons généreux et les services rendus aux lettres, à la civilisation , à Thumanité. Ce fut la gloire des Médicis, de Léon X, de Jules II, de François I", de Louis XIV, du grand Frédéric, de Catherine II, de répandre leurs hbéralités sur Michel-Ange, Raphaël,
88 DE l'origine et de la possession
Léonard de Vinci, Lebrun, Molière, Bossuet, Racine, Maupertuis, etc. Isnard de Genève, attacha son nom à la régénération de la Grèce, Montyon à la récompense des fçens de lettres, des savants utiles, et des actions vertueuses. Nous passons sous silence les œuvres sans nombre entreprises par l'inépuisable charité de quelques familles contemporaines; elles s'appliquent à consoler toutes les douleurs, à soulager toutes les misères, à prodiguer les encouragements aux arts et aux gens de lettres. Nous ne redirons pas les noms de MM. deL***, deR***, M***, etc., ils sont dans toutes les bouches, dans toutes les mémoires. Heureux privilège qui leur permet de corriger les lorts de la fortune, de récompenser le mérite et de faire absoudre par leurs vertus la dureté de tant de riches !
Nous ne craindrions pas d'appliquer les mêmes réflexions et les mêmes règles à la conduite des États et à la prospérité des peuples. Nous avons dit plus haut qu'ils se perdent et se dégradent par le luxe, les richesses et l'amour des jouissances, comme par l'imprévoyance et la misère. Suivant d'Alembert, le luxe est un crime contre l'humanité, toutes les fois qu'un seul membre de la société souffre, et que, le sachant, on ne le soulage pas. Plus l'amour de la patrie, l'esprit de grandeur et de liberté sont en honneur dans une nation, plus le luxe y est proscrit ou méprisé ; il est le fléau des républiques et l'instrument du despotisme (1). Quelle est donc la nation 011 se trouvent le plus grand nombre de citoyens vertueux, les plus nobles exemples de grands dévoue-
(1) Pensées; philosophie, cli. VI,
PES RICHliiSSES. 89
menls, de courages indomptables et de morts glorieuses? Ce n'est point celle qui court après les plaisirs et les richesses, mais celle qui vit et se renferme dans les austérités du travail et du devoir. Tite-Live semble se complaire dans son admiration pour le peuple romain dont il va retracer Thistoire. « Il n'y eut jamais, dit cet écrivain célèbre, république plus grande, plus sainte et plus riche en bons exemples; il n'y en eut point où le luxe et la cupidité vinrent s'éfablir plus tard, où l'on rendit de si grands honneurs pendant tant d'années à la pauvreté et à l'économie (1). »
(1) Tile-Live, HisL,' préîace.