CHAPITRE VIII
Un bien qui doit être regardé comme le premier des ^igps extérieurs, un don de la nature, c'est-à-dire divipement accordé à l'homme, une passion douce et ferme, capable de tous les dévouements, dont Texcës cependant n^est jamais à craindre, qui ne s'use pas avec Tâge, et qui, Ipio de s'épuiser par la jouissance, s'accroît même par elle, et se fortifie par le jugement et la raison; un sentiçaent qui change l'amour en vertu, et sans tenir compte des agréments périssables ne s'attache qu'aux beautés de l'âme, ce bien, cette passion, ce sentiment si désirable c'est l'amitié : mais combien il est rare de la rencontrer et de la posséder sans nuage !
En effet, on trouve dans le monde une foule d'amis que l'on peut appeler de pure convention ; tels sont ceux qu'on voit dans la société (1), dans les cercles, les promenades, les spectacles, ceux qui partagent quelquesuns de nos goûts et de nos plaisirs, la chasse, le jeu, les voyages, tous ceux enfin qui nous aident et que nous aidons à tromper l'ennui. Dans les États représentatifs on a créé une sorte d'amitié politique, que Cicéron dési-
(1) « Dans le monde, dit plaisamment Ghampfort, vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui [vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous et vos amis qui vous haissenU »
DE l'amitié. 161
gnait sous le nom de amiciliœ foreuses ^ amitiés du forum. Dans les assemblées parlementaires, on profane un nom qui ne saurait être entouré de trop de respect ni accordé avec trop de discrétion en disant à tout propos : Mon honorable ami, mon savant ami^ mon illustre ami! Toutefois, qu'un intérêt politique, qu'une rivalité de portefeuille jette, même momentanément, ces deux hommes dans un parti opposé, dès lors leur amitié disparaît. Ce n'est pas même TindifTérence qui succède, mais bien une haine aveugle, suivie d'animosi tés souvent implacables. Durant le cours des guerres civiles, les triumvirs cimentèrent leur alliance avec le sang de leurs proches et de leurs amis.
Les riches ont beaucoup d'amis, dit Salomon (l); Mais ne sont-ils pas de ceux qui ont la paix sur les lèvres et le fiel dans le cœur î A l'heure de l'adversité tous les masques tombent. Il est rare que, de leur côté, les hommes parvenus au pouvoir, se souviennent des services rendus, restent fidèles à leurs affections et gardent leurs amis. Néanmoins jamais politique ne les congédia aussi insolemment que l'Athénien Cléon. Au moment de prendre en main le gouvernail de l'État, il les assembla pour leur annoncer qu'il renonçait à leur amitié : dans la crainte, leur dit cet hypocrite, que ce sentiment n'amollît son cœur, et ne le fit dévier des devoirs de sa charge. Ses amis se retirèrent fort humihés, et bientôt, comme on devait s'y attendre, Cléon, l'un dès trente^ assiégé de flatteurs et des plus méchants citoyens,. se montra, dit Plutarque, âpre et rude aux gens de bien (2) .
(1) Livre des Proverbes^ xir, 20.
(2) Platanpie, Précept. d'adin.^ chap. XXXV et sàir.
133 DE l'amitié.
Périclès lui-même, quoique chef du parti populaire, vivait dans un isolément et une réserve qui éloignaient toute familiarité; il voulait qu'on ne fit, en faveur de ses amis, rien de contraire aux lois et àl'utilité publique : il répondit un jour à Fun d'eux, qu'il ne fallait pas être ami jusqu'aux autels, c'est-à-dire jusqu'à se parjurer.
L'amitié sincère ne comporte pas des raisonnements aussi subtils, et une prévoyance pareille à celle de Gléon. On a vu même, souvent, quelques grands hommes faire pour leurs amis au delà de ce qu'exigeait le devoir. Thémistocle ne dissimulait pas sa préférence pour les siens, et, quoique aimant sa patrie jusqu'à lui sacrifier sa vie, il soumettait même les aflaires publiques à ses affections privées. Selon poussa celte faiblesse plus loin encore; car, ayant l'intention d'abolir les dettes, il eut l'imprudence d'en faire part à ses amis, et à quels amis ! Us se hâtèrent d'emprunter et d'acheter de tous côtés, et se trouvèrent ainsi, après Tédit, possesseurs des plus riches domaines et des plus belles maisons d'Athènes sans les avoir payées. Agésilas ne poussa pas moins loin la condescendance envers ses amis; il soutint Phœbidas qui, en pleine paix et sans ordre du sénat, s'était emparé de la Cadmée de Thèbes, parjure cruellement expié par la bataille de Leuctres. Dans une autre circonstance, il écrivit en ces termes, à Idriéus roi de Carie : « Si Nicias n'a point forfait, délivre-le pour la justice ; s'il a forfait, délivre-le pour l'amour de moi ; mais, de quelque manière que ce soit, délivre-le. » Cependant, forcé un jour de lever le camp à la hâte et d'abandonner un pauvre malade qui le suppliait de ne point le délaisser : « Oh ! qu'il est
DE l'amitié. iSâ
malaisé, s'écria-t-il, d'aimer et de faire en même temps son devoir ! »
On ne serait pas digne d'avoir des amis, si on n'était prêt à les servir et à les défendre en toute occasion, et surtout quand la fortune leur est contraire. Forcé même de convenir qu'ils ont tort, l'homme prudent garde le silence. La présence d'un ami est à la vérité un graqd soulagement pour les malheureux ; mais elle n'a pa3 moins d'utilité pour les grands, parvenus au faite de la faveur et de la renommée. Si les hommes n'avaient, pour les soutenir et les encourager, quelques amis fidèles, comment résisteraient-ils aux cabales des envieux et des méchants? Tous les hommes célèbres ont eu leur ennemi, leur insulteur, sans cesse aiguisant le trait pour frapper et sans cesse guettant sa proie. C'est ainsi que la poésie et l'histoire nous peignent Thersite acharné contre Achille, Alcméon contre Thémistocle, Simmias contre Périclès, Anytus contre Socrate, Ménéclide contre Ëpaminondas, Eschine contre Démoslhènes, Qodius contre Pompée. Les ennemis de Scipion qui le poursuivirent jusqu'au meurtre, voulurent lui enlever son ami ; ils cherchèrent^ mais vainement, à exciter sa jalousie, en attribuant ses plus beaux faits d'armes à Lélius. On répète souvent, mais nous ne saurions partager cette opinion, que les ennemis ont leur utilité, que ce sont des maîtres qu'on ne paye pas. Dans une sédition qui éclata à Chio, Démus conseilla au parti vainqueur de ne point chasser tous ceux du parti contraire de peur, disaitil, que nous commencions à nous quereller nous-mêmes quand nous n'aurons pas d'ennemis à combattre.
Heureux les honunes qui , dans leur laborieuse carrière,
iS/i DE l'amitié.
trouvent un protecteur, un ami qui devient pour eux une sorte de providence, et la cause réelle de leur succès et de leur avancement ; tels furent Clisthènes pour Aristide, Chabrias pour Phocion, Sylla pour LucuUus, Valérius pour Caton, Pammènes pour Épaminondas, Lysandre pour Agésilas. De quel secours ne devient pas le dévouement d'un ami dans les positions difficiles, et combien ne peut-il pas être utile même à un plus puissant que lui ! Lefort, médecin de Pierre le Grand, encouragea et aida ce grand homme dans ses projets de réforme ; en apprenant sa mort, le czar s'écria : « Hélas ! je perds le meilleur de mes amis. » Pascal met à si haut prix un ami véritable, même pour les grands, qu'ils doivent, suivant lui, s'efforcer d'en acquérir un, afin qu'il dise du bien d'eux et les soutienne, même en leur absence. Mais, grand Dieu ! à quelle sotnbrë mélancolie s'abandonnait l'auteur des Pensées, quand il ajoutait : « Qu'on ne se moque pas de ceux qui se font honorer par des charges et des offices ; car on n'aime personne que pour des qualités empruntées. Tous les hommes se haïssent naturellement. Je mets en fait que s'ils savaient exactement ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde. » Tout en reconnaissant que dans la bouche de Pascal la vérité est parfois empreinte de quelque exagération, on doit convenir, cependant, qu'on trouve rarement un ami capable de tous les dévouements et de tous les sacrifices, à qui le jôug de la reconnaissance soit léger, qui soit toujours prêt à vous soutenir et à vous défendre, même quand la calomnie et le malheur vous accablent, un ami aussi •préoccupé de vôtre bieti que du sien propre, qui Se ré-
DE l'amitié. ISS
jouisse de vos succès, applaudisse à votre triomphe, et n'éprouve ni une contraction dans les traits, ni un mauvais mouvement dans le cœur, en apprenant qu'il vous arrive un grand honneur, une fortune inespérée auxquek il n'a aucune part ; un ami qui ressent de la tristesse de vos déceptions, de la douleur des blessures faites à votre amour-propre, de l'indignation pour les perfidies ourdies contre vous. Quel cruel mécompte n'éprouverions-nous pas, si nous voyions s'anéantir nos illusions de tant d'années, et si nous découvrions que cet idéal parfait, conservé et caressé dans notre cœur était une chimère ! Devons-nous donc nous écrier : « 0 mes amis, il n'y a point d'amis ? » Est-ce que La Rochefoucauld n'a pas blasphémé quand il a prétendu que nos amis éprouvent une satisfaction secrète de nos revers? Que faut-il penser de la maxime suivante de La Bruyère : « Un grand ditdfeiimagène, votre ami, qu'il est un sot,et il se trompe. Je ne vous demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit ; osez seulement penser qu'il n'est pas im sot t »
n y a cependant de véritables amis, mais le nombre 6ti est fort restreint sans doute, puisque l'histoire en meiitioûnfe qiiel(j[ués-Uns seulement dont les noms ont passé à la postérité, et que l'éloquence rappelle sans- cesse : tels Sbtit Oi'èsté et t^ylade, Thésée et Pirithoiis, Pythias et Damoti, Ëpaminondas et Pélopidas, Alexandre et . Éphestion. Rien n'est plus touchant que cette parole de Darius tenant une grenade à la main ; un courtisan lui ayant demandé quel était le bien qu'il voudrait multiplier autant de fois que les pépins de ce fruit : « C'est Zopyrè, c'est mon ami, » répondit Darius. On connaît là
i36 DE l'amitié.
sacrifice surhumain de Zopyre ; il prouve que Darius Tavait bien jugé. Après la paix de Babylone, Zopyre fut comblé d'honneurs, mais Darius disait souvent, les larmes aux yeux, qu'il aurait donné tout Babylone pour épargner à Zopyre les cruelles mutilations qu'il s'était faites par devoir et par dévouement.
L'histoire offre bien peu d'exemples d'une amitié semblable à celle qui unit Épaminondas et Pélopidas, deux des héros les plus accomplis des temps anciens. Ils commandèrent en chef et furent tour à tour gouverneurs de la Béotie ; jamais une jalousie, jamais un ressentiment, une froideur, un soupçon, un nuage n'exista entre eux, soit à Thèbes, soit sur le champ de bataille. Ces deux nobles cœurs n'avaient d'autre envie, d'autre émulation que celle de servir généreusement leur pays, toujours prêts à mourir courageusement pour défendre son honneur et sa liberté. Ils se connaissaient, s'appréciaient et savaient se rendre mutuellement une complète justice. Malgré les prodiges de valeur que fît Pélopidas à Leuctres, à la tête du bataillon sacré, il ne lui vint pas à l'esprit de dérober à son ami la moindre parcelle de la gloire que lui mérita cette bataille mémorable. Pélopidas, issii d'une des plus anciennes familles de Thèbes, possédait de grandes richesses, tandis qu'Ëpaminondas était pauvre, aimait la pauvreté, se consacrant tout entier à l'étude des arts et de la philosophie, quand les affaires publiques lui en laissaient le loisir. Ne pouvant faire accepter ses richesses à Épaminondas, Pélopidas, noble et généreux, adopta sa pauvreté, vécut sobrement, se vêtit d'habits grossiers, et ne fit usage de sa fortune que pour la chose publique et pour secourir les gens de bien. A
DE l'amitié. 137
Cynocéphale, où Pélopidas fut tué, Êpaminondas risqua vingt fois sa vie, non pour sauver sou ami, tombé déjà criblé de blessures sur un monceau de morts, mais pour arracher son corps et ses armes des mains de l'ennemi.
Dans une sphère moins élevée, arrêtons un instant
nos regards sur deux amis qu'on ne saurait assez présenter pour exemple, et dont la mort prouva que leurs cœurs s'étaient bien compris. Pechméja est moins connu par sa coopération à l'histoire philosophique des Indes , et son roman de Téléphe^ que par son amitié pour Dubreuil. Cette liaison s'était formée pendant une maladie où celui-ci, appelé auprès du jeune littérateur, avait reconnu qu'un chagrin secret était la seule cause du mal, et qu'il avait plutôt besoin de consolations que de remèdes. Dubreuil ayant conduit le convalescent à sa maison de campagne de Saint- Gennain, ils ne se quittèrent plus. « Entre amis, dit Pythagore, tous les biens sont communs ! » Quelqu'un plaignait Pechméja de la modicité de Théritage que lui avait laissé son père : « Qu'importe, fit-il observer. Dubreuil est riche. » Il était si fortement convaincu de lamitié de celui-ci, qu'il désirait lui survivre pour ne pas le laisser sans consolation. Ce vœu fut exaucé : en 1785, la petite vérole décimait Saint-Germain, et en se multipliant pour donner des secours aux malades de toutes les conditions, Dubreuil fut atteint à son tour. Au plus fort de son mal, voyant plusieurs personnes dans sa chambre, il appela Pechméja et lui dit : « Mon ami, pourquoi tout ce monde? Il ne devait y avoir ici que toi, la petite vérole est contagieuse. » Il succomba, et Pech-
138 DE l'amitié.
méja^ qui avait contracté le germe de son mal ati chevet de son ami, mourut vingt jours après lui, le 7 mai 1785.
Quoique de déplorables rivalités se remarquent souvent parmi les hommes d'une même profession, et que la jalousie exerce ordinairement ses odieux ravages entre poètes, artistes, médecins et philosophes, on rencontre chez eux cependant quelques exemples d'amitiés fortes et invincibles. Pline le Jeune et Tacite furent toujours tendrement unis, et se soumettaient leurs ouvrages avec déférence. « Je suis amoureux de l'amitié, » disait Montesquieu; aussi, à l'exception d'un seul, conserva-t-il tous ses amis jusqu'à la fin de ses jours. Quel rare et noble exemple présente parmi les artistes la conduite de Petitot, qui sut porter à sa perfection la peinture sur émail ! Il s'associa Bordier, son beau-frère ; ils vécurent ensemble sans jalousie, et gagnèrent, dit-on, plus d'un million, qu'ils se partagèrent en véritables frères. Handel et Dominique Scarlatti, les deux plus célèbres joueurs de harpe de leur siècle, avaient l'un pour l'autre la plus vive admiration, et vécurent toujours amis. Boileau portait à Racine la tendresse d'un père, l'éclairant de ses conseils, le soutenant par ses bons oflSces, et le consolant dans ses chagrins. Racine reconnut tant de services à la fois, lorsqu'au tlioment de sa mort il dit à son ami : « Je suis heureux de ne pas vous survivre (1). »
Suivant La Bruyère, il ne manque rien à un roi que les douceurs de la vie privée. Qu'est-ce donc que la vie privée î C'est l'absence de l'agitation des affaires, des orages de l'ambition ; c'est l'affection de la famille réunie
<i) Voy, OKmr$s de BaiUau XMspréotia;» par M, Avger ; NoL ino§rch pkique.
DE l'amitié. 1S9
au foyer domestique par la tendresse et la vertu, c'est la présence d'un ami qui agrandit le cercle de la famille, et nous en tient lieu au besoin. Heureux les princes s'ils pouvaient trouver cet ami vertueux et s'appuyer sur lui comme sur une place forte! Heureux si, le consultant avec un cœur sincère, ils pouvaient entendre de sa bouche des paroles de justice et de vérité, que le bruit des flatteries empêche de parvenir jusqu'à eux ! Alexandre visitant le tombeau d'Achille sur le promontoire de Sigée, y déposa une couronne, en ajoutant : « Ce héros est heureux d'avoir trouvé pendant sa vie un ami comme Pàtrocle, et après sa mort un chantre comme Homère ! » Auguste eut, il est vrai. Mécène pour ami, et saint Louis, le sire de Joinville ; mais en dehors de ces exemples, l'histoire nous montre sans cesse les rois trahis par ceux-là môme qu'ils aimaient aveuglément ; ils ont des favoris plutôt que des amis véritables ; quelques grands ministres ont servi la patrie ou les intérêts de leur ambition, sans toutefois aimer sincèrement le prince. « J'ai cherché des amis, disait Louis XÏV dans sa toute-puissance, et je n'ai trouvé que des intrigants. » Le brave Cavoye était le seul peut-être qui eût mérité ce nom, si le caractère altier dii monarque eût pu comprendre que l'amitié est, côttlnie le veut Pythagore, un commerce d'égalité ! Le duc d'Éperndn avait un orgueil indomptable et une ambition sans bornes ; un jour Henri IV, en colère, lui reprocha qu'il ne l'aimait pas : « Sire, répondit le duc. Votre Majesté n'a pas de serviteur plus fidèle ; j'aimerais mieux mourir que de manquer au moindre de mes devoirs ; quant à l'amitié, Votre Majesté sait mieux que moi qu'elle ne s'acquiert que par l'amitié. »
liiO DE l'amitié.
Est-il vrai, coiiiine le pensait de Boustetteu (1), que dans le nord les aiTections sout plus durables et daus le midi plus vives? Cette opinion est fondée sur le raisonnement plutôt que sur l'observation ; c'est principalement par l'éducation et les mœurs que se forment des amitiés solides. On a vu quelquefois, il est vrai, parmi les hommes vicieux, et même chez les grands criminels, des exemples d'un attachement que rien ne pouvait ébranler, et comparable, à certains égards, à Taveugle instinct de quelques animaux. On se demande donc sMl peut exister une amitié véritable entre des hommes corrompus : si d'un côté ce sentiment prend sa source dans une inclination du cœur, dans un besoin d'aimer, de l'autre ne vit-il, ne s'entretient-il pas par l'estime et la confiance ?
Nous ne comprenons pas l'amitié sans qu'elle ait pour principe une vertu supérieure aux passions, et à tout intérêt personnel. Dans un traité, sous forme de dialogue, Éthalrède, abbé de Reverby, mort en 1166, s'applique à prouver qu'il ne peut y avoir de véritable amitié qu'entre personnes vertueuses. Comment donc Platon a-t-il pu la définir « un lien qui unit par l'habitude les personnes du même âge? » Autant cette définition est fausse de tous les points, autant nous approuvons la suivante du même philosophe : « L'amitié est une communauté de pensée sur le bien et le juste, la volonté de mener la même vie, l'unité dans les desseins et dans la conduite, la résolution commune de s'aimer pendant la vie, le partage des biens et des maux (2). » Nouspréfé-
(1) De rhomme du nord et de l'homme du midi^ p. 186.
(2) Platon, Des définitions ; U XllI, irad. par Victor Coasia.
DE l'amitié. Ifil
rons encore, comme plus concise et plus profonde, la suivante de Bossuet : « Une alliance de deux âmes qui s'unissent pour mieux aimer Dieu, d
Bossuet avait une grande âme, capable de tous les dévouements, et susceptible de tous les attachements vertueux. Mais, avare d'un temps dont il ne voulait rien dérober à ses nombreux devoirs, il ne faisait point de visites; cependant il avait beaucoup d'amis parmi les hommes supérieurs de son siècle, tels que l'abbé Fleury, l'abbé de Saint-André, La Bruyère, Racine, Boileau, le grand Condé, l'abbé de Rancé, etc. Son amitié était douce et affectueuse, mais grave et sévère ; ce qu'il recherchait dans ses amis c'était leur mérite, et surtout leurs vertus. H ne souffrait pas la flatterie, et, le sentiment de sa dignité le dominant toujours, il ne parlait jamais de lui-même, ni de ses ouvrages. Aussi, l'attrait de sa conversation et de ses conseils, ainsi que le prestige de sa réputation, étaient tels que les princes et les généraux qui se rendaient aux armées, venaient prendre congé de lui, dans sa retraite de Germigny, et les étrangers ne voulaient pas quitter la France sans avoir vu l'homme qui en était l'honneur.
L'amitié a des attraits si puissants que, suivant saint Augustin, quiconque n'en connaît pas les douceurs doit s'exclure de la société. C'est ainsi qu'elle doit être comprise et pratiquée par les gens de bien, dont elle règle la conduite et guide le dévouement. Courageuse au besoin, autant qu'indulgente, elle sait résister à. des exigences qui ne tiennent aucun compte de la foi ni de la justice. Phocion répondit à Antipater, qui lui commandait, dit Plutarque, une chose déshonnéle et malséante 4
142 DE l'amitié.
son état : « Tu ne me saurais avoir pour ami et pour flatteur ensemble. »
Toutefois, comme toutes les choses humaines, l'amitié a quelques défaillances, et elle n'existerait qu'entre certaines âmes d'élite, telles que saint Basile et saint Grégoire, si elle exigeait des hommes une perfection presque impossible. D'ailleurs, celui qui aime, dit Platon, est toujours aveugle à l'égard de celui qu'il aime. On a l'espoir de trouver une amitié plus solide, plus durable, plus dévouée, plus désintéressée auprès de quelques femmes prudentes et sages, chez qui n'existe envers l'homme aucune rivalité, aucune jalousie d'état et de gloire. Celle de Plotine valut à Adrien non-seulement l'empire, mais l'honneur d'être adopté par Trajan. Parfois on rencontre un ami chez un homme puissant qui se plaît à tendre la main au faible, et à l'élever comme sa créature et son fils d'adoption. Ah! si dans le cours de votre vie vous trouvez cet ami, ce second père, conservez-en de la reconnaissance dans le sanctuaire de votre cœur, car il vous a aplani un chemin toujours raboteux ; il vous a préservé des traverses, des méprises et des chutes. Toutefois n'oubliez jamais que cet ami est un protecteur, ne lui dites pas comme Pompée à Sylla, qu'on adore plutôt le soleil levant que le soleil couchant ; craignez en un mot de vous égaler à lui, car aussitôt un tiers viendra s'interposer entre vous, tenant à la main une torche brûlante ; ce nouveau venu, c'est le démon de la jalousie.
Plus ce sentiment réciproque de vertueuse affection est rare, plus on doit s'y attacher fermement, et mettre en pratique le précepte de Solon, qui conseillait de ne
DB L^AHITDi. â&l
point faire des amis légèrement, mais de conserver avec soin ceux qu'on a. S'ils paraissent avoir quelque tort envers nous, ne devons-nous pas user d'indulgence et craindre tout refroidissement, même momentané? La plupart des raccommodements sont comme les cicatrices des blessures ; celles mêmes qui sont rapprochées avec le plus d'art, laissent cependant une trace indélébile.
Les amis, dit le livre des Proverbes^ sont plus aimés et plus utiles que des frères ; ils sont en effet une famille d'adoption selon le cœur, et non d'après la nature. Ëa las rencontrant parfois tardivement dans la vie, il nous sem]3le que nous les connaissons depuis longtemps, et qu'ils manquaient à notre existence. Ils répondent à un besoin dp l'âme, ils en ont comblé un vide et réalisé son plus doux rêve. Toutefois les amitiés les plus fortes sont celles qui ont commencé avec nos premiers pas dans la vie, et que le temps a cimentées et consacrées, celles où des périls ont été communs, des tristesses et des espérances partagées, des malheurs subis ensemble. Le souvenir des pi^ux et des douleurs passés a une mélancolie qpi parle aux belles âmes, et qu'on ne voudrait pas échanger cpRtre les plaisirs bruyants de la foule, tandis que celui des joi^ et des prospérités écoulées ne laisse au cœur qu'amertume et regrets. Ce sentiment est admirablement exprimé dans des stances charmantes de Bertaud, premier aumônier de Catherine de Médicis, et qui commencent ainsi :
Félicité passée Qui ne peut revenir, Tourment de ma pensée, Qq9 n'ai-je, en te perdant, perdu le soofenir I
li& DE l'amitié.
Les larmes versées sur un malheur partagé, les souffrances, les privations, les peines endurées ensemble, les prières et les espérances sorties au même moment de notre bouche, ont un charme indéfinissable qu'on ne peut faire comprendre à des étrangers, et qui font que si la famille est unie et vertueuse, f 'est là que l'on rencontre ses amis les plus fidèles. « Le frère aidé par le frère, dit Salomon, est une ville forte. » Jamais la conformité des vues politiques n'a pu produire une amitié aussi solide que celle qui unissait les Gracques, et faisait trouver doux et glorieux à Gains de braver la mort pour essayer de venger Tibérius, immolé à la haine des patriciens. Où rencontrer, en dehors de la famille, un ami aussi désintéressé que Scipion, accompagnant son frère Lucius comme lieutenant, l'aidant à vaincre Antiochus à Magnésie, et lui abandonnant tout entier l'honneur d'une bataille mémorable, au gain de laquelle on ne peut douter que le vainqueur d'Annibal n'ait eu cependant la plus grande part ?
Si une réconciliation est diflBcile entre deux amis qui se sont violemment séparés, elle est toujours possible entre deux frères. A un moment donné, nous oublions tous les torts pour ne nous souvenir que de notre commune mère, des jeux de notre enfance, et de tant de secrets de famille qui forment entre les cœurs des liens indissolubles. Ges liens ont une force surhumaine ; après que la nature a retiré un père, une mère, elle ne peut nous les rendre non plus qu'elle ne nous rend ni un œil ni un membre qui ont été douloureusement arrachés. Gependant, touten Tadmiraut, qui n'hésiterait à imiter la conduite de la femme d'Intapherne, que Darius avait con-
damné à mort avec toute sa famille, pour punir une insolence outrageante. La femme d'Intapherne passait les jours entiers à pleurer à la porte du palais de Darius, qui, touché de compassion, lui accorda la grâce d'un des prisonniers à son choix. Après quelques incertitudes, elle désigna son frère. Darius étonné de cette préférence, lui en ayant demandé la raison, elle répondit : « Je puis encore prendre un époux et avoir des enfants, mais il ne m'est pas possible de remplacer mon frère, parce que mon père et ma mère sont morts. » Le roi trouva tant de sagesse dans cette réponse, qu'il lui accorda en outre la grâce de son fils aîné.
Ainsi, quoique Tamitié soit au nombre des biens extérieurs qui ne dépendent pas de nous, et que par conséquent on peut perdre, elle n'en est pas moins d'un prix inestimable pour les âmes vertueuses ; et si, dans notre vie traversée par tant d'événements et troublée par tant de passions, elle ne suffit pas pour nous mettre au-dessus (les coups de la fortune et pour assurer notre bonheur, elle nous procure cependant de vives jouissances au sein de nos prospérités, et de douces consolations dans nos infortunes.
l&ô DE LA PATlllfi.