CHAPITRE IX
DE LÀ PÀTRIB.
A côté de l'amitié, et au nombre des biens extérieurs que l'inclination et la nature nous font un devoir d'aimer, nous placerons la patrie, c'est-à-dire la terre qui nous a vus naître, où nous avons élevé une famille et vécu sous la protection des lois, la terre enfln où reposent les cendres de nos pères. Quel est le noble cœur que lesgloires et les prospérités de sa patrie ne fassent pas tressaillir, et qui ne gémisse secrètement quand elle est humiliée ou asservie ? Le grand orateur Isocrate eut une si violente douleur en apprenant la défaite de Chéronée, qu'il s'abstint de toute nourriture pendant quatre jours, et mourut consumé de chagrin, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. Toute njère magnanime préférerait voir sa fille morte que couverte de honte et d'opprobres ; combien donc est lâche le conseil de Crésus, qui, pour obtenir de Cyrus le pardon des Lydiens révoltés, engagea ce prince à leur retirer les armes, c'est-à-dire tout caractère d'homme, et à introduire dans leur ville les délices et les voluptés qui amollissent les âmes et les courbent sous le joug de la servitude !
On a souvent répété que la patrie est là où l'on est bien. Pour Ovide, relégué dans une province du Pont- Euxin, il n'y a de patrie que Rome, la ville des arts et
de la poésie ; pour Cicéron, la patrie c'est le sénat et la tribune aux harangues; pour le soldat, c'est le drapeau ; pour le matelot, son navire ; pour l'Arabe, le désert, et pour le sauvage, la forêt. A l'exemple de Cicéron et d'Ovide, Montaigne n'aime et ne connaît de patrie qu'une seule ville, et cette ville c'est Paris : « Elle a mon cœur dès mon enfance, dit Montaigne, et m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu, depuis, d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'aime par elle-mesrae, et en son estre seul, que rechargée de pompe estrangière : je l'aime tendrement, jusquesà ses verrues et à ses taches : je ne suis François que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette ; mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commoditez ; la gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions (1). »
On voit que, pour un grand nombre, la patrie est aux lieux où sont les intérêts et les affections, où le philosophe trouve un séjour de paix, l'ambitieux un théâtre de gloire. Cependant, on connaîtrait mal le cœur de l'homme, si l'on ne remarquait qu'en général il s'attache et se fixe au lieu même qui l'a vu naître, et où il a passé les premières années de sa vie. Ainsi, en réalité, la patrie c'est le sol. Le site le plus agreste, la plaine la plus aride, ont des attraits irrésistibles pour certaines natures. Habitants des cités populeuses, nous ne comprenons pas les âpres voluptés de la vie presque sauvage. Le chasseur sibérien
(i) Essais^ liy. Itl, chap. ix.
poursuivant sur ses marais glacés le renne ou 1* isatis, TEsquimau dévorant la chair saignante du veau marin, ne quitteraient pas la hutte enfumée oii ils se retirent, le soir, avec leurs troupeaux et leurs familles pour les palais de Dresde ou de Versailles, et leurs régions de neiges et de ténèbres pour le ciel tiède et parfumé de la Toscane ou de la Grèce. L'habitude exerce un tel empire sur nos cœurs, qu'elle nous rend agréable et facile la vertu comme le vice, et qu'elle donne un charme infini au pays le plus sauvage comme au site le plus enchanteur. Les hommes sont gouvernés par les mœurs plus encore que par les lois. On doit respecter l'attachement des vieux Bretons pour les croyances de leurs pères, et celui des anciens Germains pour les coutumes de leurs ancêtres. Il ne faut point s'étonner que le pâtre napolitain bâtisse sa cabane sur les laves refroidies du Vésuve, le marin sur la langue de terre qu'il dispute à la mer montante et aux nids des alcyons, et le montagnard sur le pic déchiré que l'on prendrait pour la demeure des aigles.
Quelques hommes d'humeur vagabonde professent une complète indifférence pour leur patrie, et promènent leur vie nomade de pays en pays sans en préférer aucun. Les uns sont guidés par l'amour de la science, le désir de voir et d'apprendre, recueillant çà et là des richesses qu'ils rapportent à leurs concitoyens; tels furent les célèbres voyageurs Kempfer, Patrin, Tavernier, le capitaine Ross, Cook, Lapeyrouse, et sir J. Francklin. D'autres, n'écoutant que leur égoïsrae, veulent se dérober à toute obligation sociale, et vivre partout au gré de leur capricieuse humeur. On vint annoncer à Âgrippinus
que le sénat était assemblé pour le juger : « Et moi, reprit-il, je vais me mettre au bain comme à mon ordinaire. » Comme il sortait du bain on lui apprend qu'il est condamné. « Est-ce à la mort, est-ce à l'exil? — A l'exil . — Et mes biens sont-ils confisqués ? — Non ; on vous les laisse. — Eh bien, parlons sans différer pour Tibur, dit Agrippinus, on y soupe aussi bien qu'à Rome. »
Le sentiment de la vengeance, étouffant la voix du devoir, a armé contre leur patrie quelques capitaines célèbres, tels que Hippias, Alcibiade, Coriolan,le connétable de Bourbon, Eugène de Savoie, le général Moreau ; mais quelle qu'ait été l'injustice ou l'ingratitude de leurs concitoyens , la plupart de ceux qui en avaient souffert ont préféré l'exil et la mort même, plutôt que de se battre contre leur patrie. Est-il nécessaire de rappeler le nom de tant d'illustres exilés qui ont conservé sur la terre étrangère la majesté du malheur, et enseveli dans l'obscurité des jours qu'ils avaient consacrés à la gloire? Quand Thémistocle se vit contraint par Artaxerce de servir contre les Grecs dans les rangs des Perses, il mit le comble à sa gloire en prenant du poison. Quoique banni de Sparte et dépouillé du trône par les intrigues de Cléomène, qui le fit passer pour bâtard, Démarate ne laissa pas que de vanter à Xerxès l'invincible courage des Spartiates, et leur soumission à la loi qui leur ordonnait de mourir plutôt que de prendre la fuite. Hérodote prétend même qu'il donna secrètement avis à ses concitoyens des projets de ce roi contre la Grèce.
Nous ne blâmerons pas avec une égale sévérité tous
les hommes qui ont porté les armes contre leur patrie. La plupart de ceux qui commirent cette faute ne manquèrent pas de donner pour excuse, la noble ambition qu'ils avaient de la délivrer des tyrans qui l'opprimaient. Si rhistoire et la conscience publique ont pardonné à quelques proscrits qui avaient pris du service dans les armées étrangères, elles ont toujours flétri les traîtres et les déserteurs ; la honte d'ailleurs les a suivis sous tous les drapeaux. Losthènes ayant livré à Philippe, Olynthe qu'il était chaîné de défendre, se plaignit un jour à ce prince que ses soldats l'avaient appelé traître : « Les Macédoniens, lui répondit Philippe, sont des gens rudes et grossiers de leur nature, et qui donnent à toutes choses leur vrai nom. » Quelques philosophes, élevant leur âme au-dessus des préjugés étroits de la commune opinion, se sont regardés, à l'exemple de Socrate, non oomme habitants d'Athènes, de Corinthe ou d'Êlis, mais comme des citoyens du monde. Rien de ce qui intéresse l'homme ne leur est demeuré étranger, et ils n'ont vu dans tous les peuples qu'une seule famille à laquelle sont dus le même amour et les mêmes sacrifices. Leur patrie de préférence était là où se trouvaient des hommes à instruire et à consoler. Pour eux, le monde n'est qu'une grande ville dont nous habitons des quartiers différents. Ainsi pense Marc-Âurèle ; sa bienveillance s'étend à l'humanité tout entière, l'univers est la patrie de son âme, et puisque quelqu'un a dit : <c Ma chère ville de Gécrops ! ^ pourquoi ne dirait-on pas du monde : <x 0 ma chère ville du grand Jupiter (1) ! » Le christianisme
(i) Marc-Aorèle» Piniéet, chap. Y.
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nous recommaude également pour tous les hommes, sans distinction de rang, de couleur et de nation, une amitié fraternelle, et Fénelon, inspiré par son esprit de tolérance et d'amour, disait qu'il faut aimer sa famille plus que soi-même, la patrie plus que sa famille, et le genre humain plus que sa patrie*
On a souvent reproché aux philosophes de ne pas conformer leurs actes à leurs enseignements; maisà Tégard de la question qui nous occupe, tous ou presque tous, ont réuni l'exemple au précepte. Les plus célèbres quittèrent leur patrie, soit pour voyager, à l'exemple de Py- Ihagore et de Démocrite, soit pour aller vivre en pays étranger, et dans une cité où la philosophie fût honorée, comme Anaxagore de Clazomène, Aristote de Stagyre, Zenon le Cittien, Diogène de Babylone, qui passèrent la plus grande partie de leur vie à Athènes. Diogène se regardait comme libre en sortant de Sinope, dont il était banni. Après la mort de Socrate, Xénophon prit en dégoût le séjour d'Athènes, dont il fut exilé plus tard, et dédaigna d'y rentrer quand il y fut rappelé; il vécut ail milieu desDiœ-Mille qu'il ramena d'Asie en Europe à travers des dangers sans nombre, dans le camp d'Agésilas dont il admirait le génie et les vertus guerrières, et enfin à Scillonte, où il composa ses ouvrages qui, non moins que ses talents militaires, ont rendu son nom immortel.
Mais tout en enseignant aux hommes la charité et la bienveillance, jamais la philosophie, jamais le christianisme n'ont effacé de leur cœur ni la loi du devoir, ni les vertus guerrières, ni les dévouements héroïques. C'est dans les sectes d'Ëpicure et d'Aristippe seulement '
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qu'il s'est rencontré quelques philosophes qui, adoptant pour principes et pour guides l'intérêt personnel et l'amour de soi, et se rappelant en outre l'ingratitude dont les peuples ont payé presque tous les services rendus, condamnant à l'exil leurs généraux, à la mort leurs plus glorieux défenseurs, ont soutenu que le sage n'était pas obligé de se sacrifler pour son pays. Mais à ces rares exceptions près, les législateurs, et avec eux la plupart des philosophes, ont enseigné que chaque citoyen doit son sang à sa patrie.
Ainsi le commandent la vertu et le devoir ; leur obéir procure la gloire, reculer couvre d'une honte éternelle. Lorsque Xerxès apprit que Léonidas Tattendait aux Thermopyles, il lui écrivit que s'il voulait ne pas s'opiniâtrer à combattre contre les dieux et se ranger de son côté, il le ferait roi de la Grèce entière : « Si Xerxès connaissait en quoi consiste le bien de la vie, répondit Léonîdas, il ne convoiterait pas ce qui est à autrui ; mais pour moi je préfère mourir pour le salut de la Grèce, que de commander à tous ceux de ma nation. » L'Argien Nicostrate ne se conduisit pas avec moins de magnanimité. Archidame, roi de Sparte, le sollicitant de lui livrer la ville de Cromnum, lui offrit pour récompense une somme d'argent considérable, avec la main d'une femme de Lacédémone à son choix. Il en reçut cette réponse, qu'Archidame n'était pas descendu du sang d'Hercule comme on le croyait, car ce héros allait par tout le monde délivrer les hommes vertueux, tandis que lui s'étudiait à corrompre les gens de bien (1).
(l)Plutarque, Delà mauvaise hontes t. XTII, p< A^3.
Tous les peuples ont eu leurs martyrs de courage et de fidélité au devoir. L'esprit de corps dans une armée, la discipline, l'honneur du drapeau, enfantent des prodiges. L'amour de la patrie semble vivre dans chaque soldat. On ne saurait assez louer ces dévouements héroïques, et les proposer pour exemple à la jeunesse. Ce sont les bonnes lois, les mœurs pures, l'amour de la gloire et le sentiment de l'honneur qui les enfantent chez les grandes nations. On ne les rencontre plus dans les empires qui penchent vers leur ruine, dans ceux où Taniour du plaisir et des richesses a corrompu les cœurs, où la servitude a flétri les nobles courages, et là enfin où, veuve de ses libertés, une nation se dégrade et, suivant l'expression d'Isaïe, s'humilie jusqu'à Tenfer.
Les peuples regarderont toujours comme le dernier effort de la vertu humaine, de sacrifier sa vie à son pays. Mais un faux point d'honneur a égaré quelquefois les plus nobles caractères. C'est ainsi qu'en 1792, Beaurepaire, le chef de bataillon de Maine-et-Loire, chargé du commandement de Verdun, sommé par le conseil municipal de livrer la place aux Prussiens, et se voyant abandonné de ses troupes, se fit sauter la cervelle plutôt que de se rendre. Nous n'avons jamais lu sans horreur les pages où il est raconté que Brutus et Manlius Torquatus, sacrifiant les liens du sang à l'amour de la patrie, firent trancher la tête à leurs propres enfants. Pausanias, ayant reçu de Xerxès la somme de 500 talents d'or, en promettant de trahir Sparte, méritait, il est vrai, la mort. Toutefois notre cœur >éniit lorsque nous lisons qu'Agésilas son père le pou. uiivit jusqu'au temple de Junon, et que la propre mère de Pausanias jeta son corps aux
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chieusy refusant de ilonner une autre sépulture à son fils. Qui n'éprouve le même sentiment d'horreur et d'effroi quand on voit le czar Pierre condamner à mort son héritier, son fils Alexis, et lui apporter dans sa prison le breuvage empoisonné, parce que ce fils s'opposait à ses projets de réforme, et pourrait détruire les changements opérés en succédant à son père ? Non, le patriotisme luimême ne saurait absoudre de la violation des lois de l'humanité, ni permettre d'étouffer dans le sang la voix de la nature.
Si le simple citoyen est tedu à des sacrifices, il est des circonstances suprêmes qui peuvent parfois en imposer de bien plus terribles encore aux dépositaires du pouvoir et à tout homme investi de la confiance publique. Il n'y a de limites au dévouement que celle de la probité et de l'honneur. Le cruel Fairfax, assiégeant Glocest^r, où commandait Capel, fit venir de Londres le jeune Arthur Capel, âgé de dix-sept ans, afin qu'il engageât son père à traiter avec le parlement et à lui sauver ainsi la vie. Ce jeune homme répondit à toutes les instances, que son père était trop sage pour avoir besoin des conseils d'un enfant. Fairfax fait conduire aux avant-postes Arthur entouré de satellites, dont les épées sont dirigées contre sa poitrine. «Rendez-vous, dit un officier à cet infortuné père, ou préparez-vous à voir couler le sang de votre fils. » Aussitôt Capel cria à son fils avec fermeté : « Mon fils, souvenez-vous de ce que vous devez à Dieu et au roi. » Et à l'instant le jeune Arthur fut égorgé. Forcé lui-même de capituler après une résistance désespérée, il comparut devant les juges qui avaient condamné Charles V% et subit le même supplice. Malheureux père^
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noble jeuoe homme, vos noms méritent de passer à la postérité la plus reculée !
Un sacrifice non moins douloureux et aussi héroïque, s'accomplit sous le règne de Don Sanche IV, roi de Castille. Guzman, gouverneur deTariffa, était assiégé dans cette place par Tinfant Don Juan : celui-ci, ayant en son pouvoir un fils de Guzraau, menaça le père d'égorger son enfant s'il ne rendait la ville. Guzman répondit qu'il lui prêterait un poignard pour tuer son fils, plutôt que de commettre une trahison, et il jeta sa dague par-dessus les murailles. Le fils de Guzman fut égorgé sous les yeux de son père, mais Tariffa sauvée et Don Juan mis en déroute. Dans ces positions terribles Thonnète homme fait son devoir sans outrager la nature par une vaine ostentation; les larmes du père n'auraient rien ôté à l'héroïsme du soldat.
Les stoïciens ont refusé de considérer la patrie comme un bien, pour rester fidèles à ce principe, que la vertu et les autres biens qui dépendent de nous sont les seuls véritables. Que nous enseignent donc ces philosophes et Épictète lui-même, le plus sage d'entre eux, sur les sentiments que nous devons avoir pour la patrie ? Ils nous disent, qu'il n'est pas au pouvoir d'un tyran de nous exiler au delà des limites du monde, et dans un lieu où l'on ne soit pas libre d'être homme de bien, et que si nous nous affligeons de perdre de vue Athènes et sa citadelle, quelle ne sera donc pas notre douleur quand la mort nous ravira le doux spectacle des cieux et des magnificences de la nature? Cependant si Épictète n'avait trouvé une grande douceur à habiter Rome, sa patrie d'adoption, il n'y serait pas retourné en toute hâte aus-
sitôt que fut rapporté Tédit de Domitien, qui avait chassé tous les philosophes d'Italie. Qui donc a exprimé mieux qu'Épictète ce que l'homme doit à son pays? « Ne consulte pasToracle, dit ce philosophe, sur le parti à prendre, quand un ami ou la patrie est en danger; la raison, d'accord avec les dieux, te prescrit de sacrifier ta vie pour les sauver (1). »
}je traité de Plutarque sur le bannissement serait un continuel sophisme, s'il n'était un jeu d'esprit de cet écrivain, le plus judicieux historien du monde ^ suivant l'expression de Montaigne. A l'entendre, l'exil rendrait à l'homme sa liberté : « La nature nous a fait libres, dit-il, et nous nous emprisonnons dans des murailles. Le charme d'un séjour est tout entier dans notre imagination, car ne rencontre- t-on pas partout le même feu, le même air, la même voûte des cieux, les mêmes changements de saisons, et le même roi, qui est Dieu? C'est sottise de penser que la lune d'Athènes soit meilleure que la lune de Corinthe. Partout où l'homme trouve ce qui lui est nécessaire, il ne peut dire qu'il soit hors de son pays. La terre, d'ailleurs, n'est qu'un point en regard de l'univers; aucune partie n'est loin l'une de l'autre. Tous les hommes n'habitent pas la même ville, ni tous les citoyens le même quartier, et s'affectionner exclusivement soit à un pays, soit à une cité, c'est devenir étranger à tous les autres. Celui qui voyage, qui erre çà et là, n'est pas moins heureux que celui qui reste à la même place ; la sagesse et la félicité ne se mesurent pas à la ioise, etc. » Avec de tels principes, ce serait folie de s'attacher à une
(1) Manuel, XL.
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patrie, et nous devrions tous nous acheminer vers l'exil.
Mais Plutarque rentre dans la vérité quand il dit que les revers et les persécutions ont été, pour les grands cœurs, des occasions de courage et de vertu ; quand il ajoute, en empruntant une opinion d'Empédocle, que tous les hommes sont étrangers et passagers sur la terre et qu'ils doivent se considérer comme des bannis du ciel, errants pendant leur courte vie, à travers le monde. Nous répéterons encore avec Plutarque que si l'exil est une peine, il n'a du moins rien de honteux ; il a été ennobli dans l'antiquité par les Camille, les Thémistocle, les Thucydide, les Annibal, et dans les temps modernes par de grands capitaines, par des familles royales vénérées, et par des armées entières d'héroïques Polonais à qui la France a ouvert ses bras comme à d'autres enfants.
Quelques hommes ont préféré la prison dans leur patrie à la liberté dans l'exil ; d'autres ont payé de leur tête cet attachement passionné. Menacé par Robespierre et engagé par quelques amis à sauver sa vie par la fuite, Danton répondait avec fierté : « Emporte-t-on sa patrie à la semelle de ses souliers? » Que de nobles proscrits ont bravé la mort, l'ont rencontrée même en cherchant à rentrer sur la terre qui les vit naître ! Nous ne tracerons pas toutes les misères et toutes les souffrances de l'exilé. La plupart des grands poètes ont fait entendre ces plaintes douloureuses, et chacun d'ailleurs a présent à la mémoire ce psaume admirable qui les exprime avec tant de tristesse : Super flumina Babylonis, illic sedimus et flevimus cum recordaremur Sion.
De même que l'homme ne saurait assez remercier la
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Providence de l'avoir fait naître dans une vertueuse famille, de lui avoir fait trouver, dès ses premiers pas dans la vie, un reflet de la considération et de la gloire de nobles aïeux, ainsi doit-il se montrer reconnaissant envers elle d'être né sous un ciel clément, dans un pays fort et puissant, gouverné par de sages lois, illustré par les belles actions et le génie de ses habitants, quand la destinée pouvait lui faire traîner son existence dans quelque affreux climat, dans des pays abrutis par l'ignorance ou dans les horreurs de la misère et de l'abjection. Ah! convenons-en donc, il est doux et glorieux d'avoir une bonne patrie ; elle doit être considérée comme une autre mère dont les vertus inspirent un juste orgueil à ses enfants. Nous lui devons encore un religieux respect alors même qu elle perd de sa dignité; enfin, aflBigeons-nouset répandons des larmes sur elle, quand nous la voyons tombée dans l'opprobre et la servitude.
Dtl TRAYAIL ET DE L*£Bf?LOI DU TBlfPS. 159