‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 15 sur 63 · DU TRAVAIL ET DE L^EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

DU TRAVAIL ET DE L^EMPLOI DU TEMPS

de l'homme inoccupé et qui n'est en rien utile à ses semblables? Sans assimiler au voleur celui qui mange son pain sans l'avoir gagné, comme lèvent J.-J. Rousseau, nous conviendrons cependant avec lui, que tout citoyen oisif est un membre inutile de la grande famille à laquelle chacun doit le concours de ses bras, de son industrie et de son intelligence. Privé de fortune, il deviept un danger pour la sécurité publique; riche, on doit craindre qu'il ne se mette au-dessus des lois et ne tombe dans la corruption ; heureux encore quand le désenchantement ne le conduit pas au crime et au suicide. Aussi, plusieursriches Romains consacraient-ils la dime de leurs biens à Hercule, pour montrer que toute honnête richesse provient du travail et doit servir à l'honorer.

Aucun travail n'est déshonorant, l'oisiveté seule déshonore. Pourquoi faut-il que quelques hommes célèbres aient rougi de la condition de leurs pères, qu'ils aient rougi du travail des champs ou de l'art manuel qui leur procura les moyens de s'élever et de parvenir à la science et aux honneurs? Le poëte Rousseau, fils d'uu cordonnier, eut cette faiblesse. Elle était partagée par un homme doué des plus aimables qualités, qui devint, par son mérite seul, ministre, ambassadeur, et, ce qui est plus honorable peut-être, membre de l'Académie française. M. le comte S***, dont le cœur était noble et bon, cachait si soigneusement sa basse extraction, qu'on regarda sa naissance comme le fruit d'un commerce criminel, et la vérité ne fut dévoilée que quand il fut contraint, après les plus vives résistances, de fournir au sceau des titres son acte de naissance. On doit plaindre

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sans doute de telles petitesses, mais il faut blâmer surtout les préjugés d'éducation et de naissaoce, aujourd'hui plus vivaces que jamais : ils portent à déverser le mépris sur les métiers et les arts qui sont le soutien de tant de familles et de la société tout entière. Ne devraiton pas honorer une profession, en raison même de la fatigue, des périls et du dégoût qui l'accompagnent î Quand imiterons-nous donc l'exemple de tant de grands hommes qui remplissaient, avec la même dignité, des fonctions humbles ou relevées ? Iphicrate, fils d'un cordonnier, répondait noblement à Harmodius qui lui reprochait la bassesse de sa naissance : « Je serai le premier de ma race, et tu seras le dernier de la tienne. » Âgathocle, fils d'un potier de terre, assiégeait une ville dont les habitants, pour lui faire injure, lui criaient du haut des murailles : « Oh I potier, avec quoi payeras-tu la solde de tes troupes ? — Avec le sac de votre ville, » leur répondit-il sur le même ton. En effet, la ville ayant été emportée d'assaut, il fit vendre tous les citoyens à l'encan, en leur disant : « Si vous m'injuriez désormais, je me plaindrai à vos maîtres. »

On doit rappeler avec éloge, et engager à mettre en pratique cette sentence rabbinique : a Dies breviSj opiu muUum^ et pater familias urget, » Le temps est une grâce, l'homme doit payer sa vie par le travail. Il est vrai qu'en punition de sa faute et de sa désobéissance, Dieu dit à l'homme tombé qu'il mangera son pain à la sueur de son front ; mais Dieu permet en même temps que le travail devienne une source inépuisable de biens, et lui délègue même en quelque sorte son pouvoir créateur. Avant de devenir le législateur des âmes, le Sauveur voulut par

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son exemple rendre honorable le travail manuel, et sainl Paul dans sa deuxième épttre aui Thessaloniciens formule cet anatbème : a Que celui qui ne travaille pas ne mange pas (l). »

La vie s'entretient par un échange continuel d'actions et de réactions, par Tassimilation sans cesse renouvelée d'éléments réparateurs et l'expulsion des matériaux devenus impropres à la vie. C'est l'exercice, c'est le travail qui protège et active les rouages de ce mécanisme intelligent ; il devient donc ainsi le plus sûr préservatif contre les maladies, et le gage d'une longue virilité aussi bien que d'une verte vieillesse. Dans le désir louable de faire comprendre tout le prix de l'étude, Gcéron a prétendu que la fatigue et le travail qui, suivant lui, épuisent l'activité du corps, redoublent au contraire celle de l'esprit (2). Toutefois il n'en est point ainsi ; ceux du corps comme ceux de l'esprit se régénèrent pour ainsi dire, et se fortifient sans cesse par le travail. « S'arrêter c'est reculer, » disait sir Robert Peel. On ne peut laisser languir quelque temps soit un organe, soit une civilisation, sans leur faire subir une perte parfois irréparable.

Dans la vie pratique, combien ne voit-on pas d'hommes actifs et laborieux quitter une profession et les affaires, pour jouir du repos et des richesses amassées avec tant de peines, et tomber bientôt dans un sombre ennui, qui les conduit rapidement au tombeau? L'activité estindis-

(i) Qui non operatur, nec manducet.

(2)CorporaquidemdefatigationeetexercitaUoae ingraTescant; animi aotem exercitando leTantur,

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pensable surtout à rhomme public ; c'est par l'expérience et un travail opiniâtre qu'il se rend habile à gouverner. On ne peut, sans les plus grands dangers, renvoyer les affaires sérieuses à un lendemain qui ne doit peut-être pas se lever pour nous. Après les quartiers d'hiver de Gapoue, les troupes d'Annibal trouvèrent leurs armes pesantes, et marchèrent mollement à de nouveaux combats. Le soldat comme le lutteur restant un seul jour sans descendre dans l'arène, perd quelque chose de sa vigueur et de la souplesse de ses muscles. Aussi l'histoire nous représente-t-elle Lycurgue entretenant la jeunesse Spartiate dans une activité incessante; pour elle les jeux mêmes n'étaient pas une trêve, mais une direction nouvelle donnée aux exercices guerriers et à la turbulence de ces fiers soldats. Pompée et la plupart des généraux romains exerçaient continuellement la jeunesse et l'armée, soit dans les camps, soit au champ de mars, et les encourageaient par leur exemple. M. Ancillon disait qu'une nation n'est jamais plus redoutable qu'en sortant des longues guerres civiles, qui ont tenu en éveil toutes les passions et tous les courages.

Si l'oisiveté fait perdre de la force au corps le plus robuste, elle n'est pas moins pernicieuse à la sagacité de l'esprit et à la vigueur du caractère. Elle devint fatale à Démétrius, surnommé le Preneur de villes; livré à Tinaotion et aux excès de table, il fut frappé d'apoplexie. Attale, le frère d'Eumènes, se reposant sur Philopœmen du soin de commander, s'abandonna à une lâche paresse, et devint aussi méprisable aux siens qu'à ses ennemis. Quel homme fut plus actif, plus entreprenant que Lucullus jusqu'au moment où, Pompée lui ayant enlevé par

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ses cabales le commandement de l'armée employée contre Mithridate, il retourna à Rome, et ne conserva de vigueur d'esprit que pour solliciter le triomphe qu'il obtint après trois années de poursuites? Puis, dégoûté des hommes, il rentra dans la vie privée. Amolli par cette inaction, par son luxe et sa gourmandise, il s'abrutit, et devint le jouet de son affranchi, que l'on accusa de l'avoir ensorcelé, dit Plutarque, au moyen d'un breuvage amatoire et autres charmes.

n n'y apointde grands politiques ni de grands capitaines sans cette activité infatigable qui distingua Alexandre, Pyrrhus, César, Charles XII, Richelieu, Napoléon. On la retrouve également dans quelques hommes de talent, dont l'opiniâtreté au travail a renversé tous les obstacles qui se dressaient devant leur génie. Quelques-uns, il est vrai, ont succombé dans cette lutte, comme Gilbert, ou ont été méconnus, comme Milton. Nous avons vu, en plein XIX' siècle, deux jeunes poètes, deux amis, Escousse et Lebras, désespérant de vaincre la misère et l'indifférence des cœurs, briser leur carrière et mourir ensemble à l'âge où l'on ne rêve que gloire et avenir. Mais d'autres ne s'arrêtent devant aucune épreuve, si rude qu'elle soit. En arrivant à Paris, Grétry trouva sur son passage l'indifférence, l'envie et le mépris lui fermant toutes les portes ; de tous côtés il était éconduit et persiflé. Trial, le directeur de l'Opéra, le traita avec un grand dédain. Le malheureux compositeur allait quitter Paris, lorsque M. de Creutz, ambassadeur de Suède, le mit en relation avec Marmontel, qui lui confia le poëme du Luron, dont le succès fut prodigieux.

Le savant médecin Gaspard Peucer, gendre deMélanc-

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toD, fut enfermé pendant dix ans dans une étroite prison par suite de ses opinions. Sa plus grande souffrance était la privation du travail, dont il s'était fait une telle habitude que, pour se créer une occupation, il imagina, comme le fit Pélisson longtemps ap^^s lui, de composer une sorte d'encre avec des croûtes de pain brûlées et détrempées dans du vin, afin d'écrire ses pensées sur la marge de quelques vieux livres. Entre plusieurs milliers d'exemples de cette opiniâtre persévérance, je n'en connais pas de plus noble à suivre que les deux suivants. Lagrange, l'élégant traducteur de Lucrèce et de Sénèque, était né dans la misère; mais son ardeur pour le travail et la fermeté de son caractère triomphant de tous les obstacles, il parvint à faire de brillantes études au collège de Beauvais. Éloigné de la maison paternelle, il passait l'intervalle des classes dans une allée ou sous le porche d'une église. Un peu de pain qu'il emportait le matin était sa seule nourriture jusqu'au soir. Le jeune Ls^range cachait avec pudeur sa triste position, lorsqu'un professeur, qui l'avait aperçu deux ou trois fois, lui fit avouer avec peine l'indigence de ses parents, et lui procura une bourse. Au moment où tant de travail, d'étude et de vie honnête commençaient à recevoir leur récompense, la mort l'enleva à l'âge de trente-sept ans. Leuret, à qui nous devons le premier volume d'un ouvrage très remarquable sur l'anatomie comparée du système nerveux (1), ne mérite pas moins de louanges par sa prodigieuse persévérance au travail, que de regrets douloureux pour sa

(1) Anatomte comparée du système nerveux dans ses rapports avec tinielUgênce. J.-B. BaUUère,

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mort prématurée. Fils d'un boulanger de Nancy sans fortune, sa mère lui inspira le goût de rinstruction. Placé d'abord chez un avoué, il rédigea quelques actes, fut clerc très médiocre, et finalement renvoyé à sa famille. Une plus noble ambition régnait dans son âme. Il vint étudier la médecine à Paris ; mais dès la première année, il se trouva si malheureux et tellement dénué de ressources, qu'un moment il voulut se laisser mourir de faim. Toute subvention de sa famille lui manquant, il se décida à s'engager comme soldat. Chaque jour, après avoir satisfait aux exigences du métier, il vendait une partie de son pain pour acheter de la chandelle et lire pendant la nuit. Son r^iment ayant été envoyé à Saint-Denis, il vint tous les jours à pied à Paris, môme par les temps les plus effroyables, pour suivre les cours de la Faculté, et particulièrement ceux d'Esquirol à la Salpétrière. Cette ardeur pour le travail ayant fixé l'attention de ses mai* très, on obtint son congé, et Royer-CoUard l'appela à Charenton. A l'exemple de Bichat, il ne prenait aucun repos. Plus tard, médecin de Bicètre, et passant les journées dans les salles de malades et à l'amphithéâtre, il faisait presque tous les soirs à pied la route de Paris afin d'entendre Spurzheim, ne dînant qu'à onze heures ou minuit. Aussi quels immenses matériaux il avait réunis, quelle place élevée il occupait dans la science, quel avenir s'ouvrait devant tant de mérite ! Mais le travail, l'étude et les veilles brisèrent ses forces, et il alla rendre le dernier soupir dans sa ville natale, laissant inachevé ce grand ouvrage, qui rendra impérissable le nom de ce modeste et infatigable savant, mort victime de son zèle. Si la détresse abat quelques mâles courages, plus sou*

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vent encore le besoin devient le créateur des arts ; une vie trop facile peut, chez certaines personnes, tuer le génie. L'Espagnoiçt, déjà grand peintre, avait longtemps supporté la misère, quand un cardinal, appréciant son rare mérite, le prit chez lui et pourvut à tous ses besoins. Après ce changement de fortune, il ne fit plus rien et devint indifférent à la gloire ; mais, effrayé lui-même de sa transformation, il eut le courage de quitter le palais du cardinal, et de reprendre ses pinceaux avec ardeur ; son génie grandissant avec le travail, il réussit à amasser des biens considérables. Dans la carrière des arts comme dans celles de la poésie et de Téloquence, on n'arrive à rien en forçant la nature. Parfois cependant les dispositions se trouvent pour ainsi dire voilées, et ne peuvent se faire jour qu'au moyen d'un travail persévérant. On sait que Qaude le Lorrain n'avait rien pu apprendre à l'école ; devenu valet d'Augustin Tasse, celui-ci chercha à l'utiliser en lui donnant quelques leçons de perspective. Le Lorrain eut beaucoup de peine à comprendre les principes de cet art ; mais il s'appliqua avec tant de courage, qu'il vainquit enfin les obstacles et composa ces beaux paysages qui ont rendu son nom si célèbre.

On voit par ces exemples ce que peut la persévérance du travail chez des hommes à qui le malheur de leur condition semblait fermer toutes les carrières. Mais le riche qui, s'arrachant à une vie molle et oisive, travaille avec passion par vertu et amour du devoir, ne mérite pas une moindre estime. Comment, en effet, n'applaudirait-on pas à l'activité de tant d'hommes éminents qui, comblés des faveurs delà fortune, ne connaissent aucun repos, tels que l'Hôpital, Montesquieu, Bossuet, Newton,

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parents quand ils en reçoivent rinstruction que par la naissance qu'ils tiennent d'eux. L'existence est parfois UD don pernicieux, tandis que l'instruction est un guide qui nous mène heureusement à la vieillesse.

On prétend que Démocrite, désirant se livrer tout entier à ses profondes méditations, abandonna son patrimoine, comme Anaxagore, et laissa ses terres en friche. Il lui sembla que le bonheur était dans la science, et que l'étude de la nature le conduirait à cette égalité d'âme, à ce bien suprême qui faisait l'objet de son envie. Quoique nous ne puissions approuver en Démocrite ce que nous avons blâmé dans Aristide, Cratès et Anaxagore, on ne peut toutefois s'empêcher d'admirer dans ce grand philosophe cette ardeur pour la science qui lui fit tout sacrifier au désir de s'instruire. Mais il n'est nullement prouvé qu'il se soit volontairement crevé les yeux pour mieux se livrer à la méditation ; si le fait était certain, nous le taxerions de folie.

Les stoïciens regardaient les sciences comme des vertus ; la contemplation de la nature paraissait la volupté suprême à Épicure lui-même. Pythagore, Hippocrale, Hérodote parcoururent les régions les plus reculées, voulant aller partout où ils espéraient trouver quelque chose à apprendre. A qui sont inconnues les veilles de Démosthènesî II se désolait chaque fois qu'un artisan s'était mis à l'ouvrage de plus grand matin que lui. Le cardinal de la Luzerne, qui passa la plus grande partie de sa vie dans les misères de l'exil, se levait tous les jours à quatre heures du matin. Il composa plus de cinquante volumes, et la mort le frappa à quatre-vingts ans dans son cabinet de travail, ayant une plume à la main. L'étude oc-^

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cupait tout le temps que Pline le Naturaliste pouvait dérober aux affaires publiques. Il lisait, dictait ou écrivait dans le bain, en litière et pendant ses repas; c'est grâce à cette prodigieuse assiduité qu'il put composer en une aussi courte vie (il n'avait que cinquante-six ans a sa mort), un ouvrage aussi varié que la nature, suivant Texpression de Bufibn, et qui embrassait à la fois les arts et toutes les sciences naturelles, a II regardait comme perdu, dit Pline le Jeune, tout le temps dérobé à l'étude, et se plaignait qu'il n'y eût pas de loi qui punît l'ignorance. «Elle était considérée par Charondas, le législateur de Tburium, comme la mère de tous les vices; aussi voulait-il que les enfants de tous les citoyens fussent instruits dans les belles-lettres et les sciences. « L'éducation des jeunes gens, dit Aristote, est sans contredit «■ des devoirs les plus imporUDis du législateur; 1. négliger, c'est faire une plaie profonde à l'État (1). » Nous ne rappellerons pas les prodiges d'érudition et de science que nous ofiTrent les Pères de r%lise, et l'bistoire des papes. Quoique Jules n fût d'un caractère belliqueux et eût demandé à Micbel-Ânge, qui venait de modeler sa statue, de lui mettre dans la main gauche, restée vide , une épée et non un livre , ce pontifie aimait à répéter que les lettres sont de l'argent pour les roturiers, de l'or pour les nobles et des diamants pour les princes. Combien de savoir utile et de recherches importantes dans ces cloîtres et dans ces congrégations où le temps se partageait en entier entre l'étude et la prière I Quelques savants, s'isolant complètement du monde et

(i) Politique, Ut. VIH, chap. r.

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dérobant à la nuit des heures recueillies, ont pu riva* liser avec les bénédictins et les oratoriens. Quelle érudition ne faut-il pas supposer à un Saumaise, dont Balzac a pu dire, avec raison peut-être: « Nonhominised scientiœ deest quod nescivit ! »

Marc-Âurèle recommandait aux hommes politiques de ne point consumer leur vie dans les affaires ; il voulait qu'au milieu de celles qui nous viennent de tous côtés, on ne se laissât pas entraîner par le tourbillon, mais qu'on se donnât le loisir d'apprendre quelque chose de bon et d'utile : c< C'est folie, disait ce sage empereur, de se fatiguer sans relâche dans les occupations du dehors sans avoir un but auquel on rapporte tous les mouvements de son cœur, et généralement toutes ses pensées. x> Chacun devine quel était le but que Marc-Âurèle proposait à tous les hommes, c'était de vivrg en philosophe et de s'attacher aux seuls biens que procurent la vertu et l'élude.

Le génie a le privilège d'exciter notre admiration ; mais combien peu d'hommes ont reçu de la nature sa divine étincelle! L'érudition, une élude persévérante, un travail long et opiniâtre ont aussi leur utilité. 11 faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu (1). Tous les esprits ne sont pas inventifs ni créateurs ; faut-il donc néanmoins les accuser de paresse, comme le fait Quinlilien en disant : aPigri estingenii contentum esse Us quœab aliis itwenta sunt? » A l'exemple de Quinlilien, Barthez faisait peu de cas de ces collecteurs d'observations qui font des livres sans frais d'esprit et d'invention :

(1) Montesquieu, Pensées diverses.

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a De tous ceux qui sont utiles aux hommes, disait ce médecin célèbre, ce sont peut-être les seuls envers lesquels on peut être ingrat sans injustice. » Heureux encore quand la fiction ne tient pas la place de la vérité , et qu'on peut dire de ces collections : Facta^ non fictal

D'un autre côté, cependant, on ne saurait professer un enthousiasme sans borne pour ce déluge d'érudition et de citations que Montaigne et Rabelais mirent à la mode en France. Certains compilateurs pourraient ainsi surprendre la confiance et jouir quelque temps d'une gloire usurpée. D'ailleurs, ainsi que le fait observer Percy, véritable et savant érudit, l'accumulation des noms, des textes et des notes, n'est souvent que le masque de l'érudition et la caricature de la science. Mais si Ton permettait à certains esprits de censurer ce goût des rechei:ches et des collections, on ne s'arrêterait pas là. Le P. Bourgoing, général de l'Oratoire, dont Bossuet prononça l'oraison funèbre , avait pour la science des faits une répugnance telle que, pour désigner un ignorant (ô mânes d'Hérodote, de Tacite, de Thucydide, de Titè-Live , d'Augustin Thierry, pardonnez ce blasphème), il disait : <x C'est un historien.» Le célèbre grammairien Kuster, au contraire, considérait l'histoire et la chronologie des mots grecs, comme la plus soUde occupa* tien d'un homme de lettres et dédaignait la dialectique, la science des sciences j suivant Platon (i); ayant eu en main le Commentaire philosophique de Bayle, il le rejeta dédaigneusement en disant : «Ce n'est qu'un livre de raisonnement, non sic itur ad astra. »

(1) OBafresde Platon, t. If, p. /^O*

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On rencontre chez certains auteurs des goûts, des tendances et des aptitudes que nous ne pourrions expliquer si nous ne connaissions Tinfinie variété des esprits et la fécondité inépuisable de la nature. Les uns se plaisent dans les routes fleuries, les autres ne recherchent que les chemins nus et arides. Le docteur François Junius, qui mourut à Windsor en 1678, âgé de quatre-vingt-neuf ans, avait une passion telle pour les langues septentrionales, qu'ayant appris qu'il existait dans la Frise quelques villages où s'était conservé l'ancien dialecte saxon, il alla y demeurer deux ans entiers. Depuis plus de vingt ans, un savant infatigable travaille patiemment à un grand ouvrage sur les inscriptions des vieux marbres funéraires, pour la plupart à demi effacées par le temps. L'originalité du savant bénédictin, Pierre Doré, ne se montre-t-èlle pas jusque dans ses titres d'ouvrages, tels que ceux-ci : l'Arbre de vie appuyant les beaux lis delà France , le Collège de Sapience fondé en l'université de vertu^ leCerf spirituel exprimant le saint désir de [* âme vers son Dieu y la Conserve de grâce prise du psaume Conserva me, la Tourterelle de viduitéy les Neuf médicaments du chrétien malade^ les Allumettes du feu divin pour faire ardre les cœurs humains en l'amour et crainte de Z)tet^.Toutefois, la bizarrerie de ces titres ne saurait étonner lorsqu'on a connu ceux de quelques romans modernes.

Après avoir entendu le second acte de la Phèdre de Racine, que tout le monde applaudissait, un géomètre célèbre laissa échapper cette singulière exclamation : « Qu'est-ce que cela prouve? » L'oratorien Lelong avait également de l'aversion pour la poésie et l'éloquence et n'aimait en quelque sorte de l'érudition que les épines.

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