DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA RELIGION
que les convives; pourquoi ce nombre de jeunes esclaves couverts des plus précieuses tuniques; pourquoi son épouse porte-t-elle à ses oreilles le revenu d'une opulente famille? Pourquoi tient-il à sa réputation, se montre-l-il sensible aux discours malins, se trouble-t-il pour un dommage, et verse-t-il des larmes en apprenant la mort d'un ami? Ces reproches paraissent d'autant plus fondés , que Sénèque n'avait point adopté les préceptes d'une philosophie commode, mais que dans tous ses écrits, il réserve son admiration pour le stoïcisme. Que répond-il à tant de sérieuses accusations? Le voici : « Je ne suis point sage, et je ne le deviendrai point. J'exige de moi, non pas d'être égal aux plus vertueux, mais d'être meilleur que les méchants ; il me suffit de retrancher chaque jour quelque chose de mes vices et de gourmander mes erreurs. La malignité ne m'empêchera pas de persister à faire l'éloge de la vie, non pas que je mène, mais qu'il faudrait mener. Je n'en veux pas moins adorer la vertu et essayer de la suivre, même à une grande distance. N'est-il pas louable d'entreprendre de grands travaux, de se livrer à des études salutaires, alors même que ces projets ne pourraient être accomplis par une âme ordinaire? Pour moi, préparé à tous les événements, j'entendrai avec calme mon arrêt de mort. Quant à la fortune, je ne serai sensible ni à son arrivée, ni à sa retraite. Dans mes actions, je ferai tout pour la conscience, rien pour l'opinion. Gracieux pour mes amis, doux et facile envers mes ennemis, je regarde le monde comme ma patrie, et les dieux comme mes protecteurs et les juges de ma conduite et de mes doctrines. Les philosophes ne font pas ce qu'ils disent,
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ajoute Sénèqueî ils font cependant beaucoup; quand ils disent et conçoivent des idées honnêtes ; s'ils agissaient comme ils parlent, qu'y aurait-il de plus heureux que les philosophes (1)? »
Nous n'avons rien à ajouter à celte nouvelle protestalion de l'écrivain contre les détracteurs de sa conduite. Il faudrait fermer les yeux à l'évidence, pour ne pas reconnaître les services que la philosophie a rendus à l'humanité soit par l'exemple, soit par les préceptes. Dans les anciennes républiques, ses enseignements devenaient la base de l'éducation pour la jeunesse d'élite destinée au gouvernement de l'État. Aristote était choisi pour le précepteur d'Alexandre; Théophraste entretenait un commerce de lettres très suivi avec Ptolémée , fils de Lagus ; et Ptolémée Philadelphe était le disciple de Straton de Lamsaque, auquel il fit don de quatre-vingts talents. Toutefois, si les philosophes étaient recherchés à la cour des rois, qui les accueillaient avec honneur, c'était peut-être à la condition que ceux-ci ne suivraient pas leurs préceptes. Dion Chrysoslome, de Bythinie, voulut persuader à Vespasien de renoncer à l'empire ; on sait qu'il ne réussit pas. Trajan aimait à s'entretenir avec ce philosophe célèbre, et il le fit même monter sur son char de triomphe. Tous les rois assurément n'ont pas conformé leurs actions à la doctrine des philosophes ; les meilleurs, cependant, sont ceux qui ont aimé les hommes vertueux et se sont nourris de leurs doctrines. Nous avons signalé tout ce que la philosophie stoï-^
(1) Non prœslant philosophi quas loquuntur ? Multum tamcn praestant» quod loquuntur, quod honesta mente concipiunt. Nam si et paria dictis dgere.nl, quid esset ilHs beatius? [De vita beala^ XX.)
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cienne contenait de mâles enseignements. Mais c'est dans les écrits de Platon, d'Âristote et de leurs disciples qu'on trouve ces doctrines sages et fermes tout à la fois, la plus haute expression de la raison humaine. « 11 nous semble qu'on devrait appeler plébéiens, dit Cicéron, tous les hommes qui sont en dissidence avec Platon, Socrate et toute cette famille.... On ne peut rien faire de grand sans le secours de leurs ouvrages, ateliers de tous les arts , de toutes les sciences ; c'est à leur école que se sont formés généraux, chefs de république, mathématiciens, poètes, musiciens, orateurs, médecins. On peut dire que les cieux, l'océan et la terre n'avaient pas de mystères pour eux (1). »
C'est dans la doctrine de Pythagore qu'on trouve exprimé pour la première fois, même avant l'enseignement d' Anaxagore et de Socrate , le dogme de la spiritualité. On assure que Platon profila beaucoup des écrits d'Épicharme et y puisa ses opinions sur les choses sensibles et intelligibles. Dion, de Sicile, acheta pour lui de Philolaiis trois livres de Pythagore qu'il avait payés cent mines. Aucune école n'a surpassé celle de ce philosophe pour la sublimité de la morale; maison croirait entendre un disciple de saint Paul ou de saint Augustin quand il ajoute : «N'abandonne pas tes yeux aux douceurs du sommeil, avant d'avoir examiné par trois fois les actions de ta journée ; demande-toi : Quelle faute ai-je commise ? qu'aije fait? à quel devoir ai-je manqué ? Commence par la première de tes actions et parcours ainsi toutes les autres ; reproche-toi ce que tu as fait de mal, jouis de ce que tu as fait de bien. »
(1) Des biens et des mauœ^ liv. V, chap. m.
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Les stoïciens firent également un grand pas vers là oonnaissance de la yérité. En réduisant leur doctrine à ces deux termes : souffrir et s'abstenir y ils élevèrent, autant qu'il était en eux, l'homme au-dessus des événements. Zenon est le premier qui ait employé le mot devoir ; c'est à son école qu'on parla pour la première fois de la Providence; aussi Cicéron disait- il d'eux : « Je crains qu'ils ne méritent seuls le nom de philosophes. » Saint Augustin (1) convient que les préceptes des stoïciens s'accordent sur plusieurs points avec ceux du christianisme ; en dehors de la religion, eux seuls ont enseigné qu'il faut aimer Dieu. Mais du temps de Sénèque, le christianisme avait déjà pénétré à Rome, et quelques au* teurs ont même supposé que ce philosophe avait eu des entretiens avec saint Paul.
Toutefois, ces rudiments épars de science et de vérité ne forment pas une doctrine oomplète, ni une morale dégagée de tout alliage et de toute corruption. Sur un grand nombre de questions graves qui intéressent l'homme, et en particulier sur la cosmogonie, quel vs^ue et quelle confusion ne trouve-t-on pas chez les philosophes ! Mais au contraire, quelle clarté et quelle précision chez les chrétiens! Lisez Diodore de Sicile, Platon, Lucrèce, ainsi que les opinions d'Heraclite, de Thaïes, d'Aristote, d'Ocellus, de Lucanie, sur l'origine des choses et sur la formation de l'univers, vous admirerez peut-être l'imagination fertile de ces philosophes, mais vous reconnaîtrez qu'ils laissent l'esprit s'égarer dans le doute et le conduisent à d'impossibles chimères. Ouvrez au contraire
(1) De la cité de Dieu , Vllt, IX.
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la Genèse j et dès les premières lignes la raison est éblouie des splendeurs de la vérité ! Elle ne rencontre aucune hypothèse, aucune contradiction, aucun système. C'est Jéhova, Celui qui est, Dieu enfin, qui tire le monde du néant ; nous assistons aux merveilles et aux mystérieuses magniBcences de cette création de la nature et de l'homme. Cœli enarrant gloriam Dei.
Il serait superflu de faire remarquer combien la philosophie et la religion diffèrent entre elles, sans toutefois se contredire, comme le prétendent certains auteurs. L'une ne convient qu'à un très petit nombre d'hommes, l'autre s'adresse à tous ; pour faire des progrès dans l'étude de la première, il faut que l'esprit ait toute sa maturité, la seconde parle à Tàme et la saisit jeune, inexpérimentée et, en quelque sorte, dans la virginité de ses sensations. La philosophie a besoin de science et de longs raisonnements pour être démontrée et acceptée, la religion ne demande que simplicité et foi pour être comprise et s'emparer de nous avec une force invincible. La première se communique par un lent et pénible enseignement; les disciples de Pythagore étaient astreints à cinq ans de silence absolu ; Zenon eut d'abord Cratès pour maître, puis fut auditeur de Xéuocrate pendant dix ans, de Stilpon et dePolénion les dix années suivantes, avant de pouvoir lui-même enseigner la philosophie. Pour la seconde, la communication est parfois subite et en quelque sorte surnaturelle.
La philosophie ne peut s'appuyer que sur la raison, et la reUgion que sur l'autorité ; contester la légitimité de ce dernier principe, en niant la révélation, ce serait accuser Dieu de cacher à l'homme ses voies providen-