CHAPITRE XIV
On doit considérer la plupart des passions, mais surtout les vices, comme de véritables maladies de Tàme, dont souvent ils altèrent la tranquillité en troublant la raison. Platon, dans le Timéc, regarde non-seulement les douleurs excessives, mais les jouissances elles-mêmes, comme de grands maux de Tàme : « Car un homme joyeux ou affligé outre mesure, dit ce philosophe, empressé à poursuivre le plaisir ou à fuir la douleur hors de propos, ne peut rien voir ni rien entendre comme il faut; il est fou et ne jouit pas de sa raison (1). » Aucun traité des passions, sans excepter même celui de Descartes, ne satisfait complètement l'esprit. Cette insutBsance ne doit -elle pas être attribuée à lobscurité de la question, ou plutôt au vi^ue d'un sujet qui est mal défini î Si 1 art de raisonner se réduit à une langue bien faite, comme le pense Condillac (-2), c'est un tort d'employer des mots dont l'acception n'est pas bien déterminée, et le premier deroir d'un auteur est de les définir, à moins que la s^ificatiofi n'en soit parfaitement connue.
S2â DES MALADIES DB L^AMB
On comprend généralement sous cette dénomination de p(issions les goûts, les penchants, les affections, les vices, les aptitudes, et jusqu'à certaines maladies, que Ton suppose produites par des causes morales; ainsi l'on dit la passion hypochondriaque, la passion hystérique, précordiale, mélancolique, etc. Égarés par ces fausses idées, d'anciens physiologistes avaient pensé que la tristesse, la crainte, la colère, la cruauté étaient dues h une prédominance de l'atrabile, humeur qui en réalité n'existe pas. On donne aussi le nom de passion à des besoins instinctifs irrésistibles, ainsi qu'à toute vocation énergique ayant pour objet les mathématiques, la poésie, les sciences et les beaux-arts.
<x Une passion, dit Bufibn, est-elle autre chose qu'une sensation plus forte que les autres, et qui se renouvelle à tout instant? » Ainsi définies, la goutte et toute maladie douloureuse deviendraient des passions, ce que certainement BufTon était loin de penser. Gall et Spurzbeim les considèrent comme le plus haut degré de développement et d'activité de chaque organe, qui jouit, suivant ces physiologistes célèbres, d'une force, d'un penchant, d'une impulsion, d'un sentiment particuliers (1). Il existerait alors autant de passions que d'organes, c'est-àdire trente ou trente-cinq, et même davantage. Mais, ainsi que Laromiguière le fait justement observer, est-il donc nécessaire d'admettre autant de facultés ou de capacités qu'on peut remarquer d'actes ou de modifications dans l'esprit humain? Au lieu d'enrichir la science, ce serait l'anéantir (2).
(1) Sur les fonctions du cerveau^ 1. 1, p. 71.
(3) Leçons de philosophie surles principes de l'intelligence^ 2 ?oL
Descartes définit les passions a des perceptions, des sentiments ou des émotions de l'âme, qu'on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits (1). » Il nous semble que Zenon approche davantage de la vérité quand il les regarde comme un trouble d'esprit contre nature, et détournant la raison de sa voie. Aussi, les stoïciens, contrairement à l'opinion de Descartes, considéraient toute passion coinme une maladie, et faisaient consister la santé de Tàme dans le libre empire de la raison.
Quels sont le siège, la source et l'origine des passions? Les uns les font provenir de l'âme, les autres du corps ; quelques-uns enfin les attribuent au composé des deuX| à un principe intermédiaire qui n'est absolument ni es* prit ni matière. La plupart des anciens philosophes reconnaissant en nous deux âmes, ou plutôt deux natures, l'une raisonnable, dont le siège serait le cerveau, l'autre irraisonnable, qu'ils plaçaient dans le foie, dans le cœur ou dans quelque autre organe, attribuèrent à chacune de ces deux âmes la production de certaines passions. Un grand Dombre de médecins. Van Helmont, Willis, La Caze^ Buffon, ont adopté l'opinion des épicuriens, qui placent le siège des passions dans la région précordiale ou le centre phrénique :
Idque situm média regione in pectoris hœret, Hic exaltât enim pavor, ac metus, hxc loca circum Laetidœ mulcent (2).
(i) Des poisions de l'dme^ art. 27.
(î) De rerum natura, lib. III.
S2& DES MALADIES DE l'AMë
L'anatomie et la physiologie comparées ne permettent pas de révoquer en doute que plusieurs de nos instincts, de nos besoins et de nos penchants ne résident dans le système nerveux ganglionnaire; l'observation prouve avec évidence que des insectes, des vers, et même des zoophytes ressentent des penchants et des désirs qu'on peut considérer comme les rudiments de certaines passions, qui appartiennent ainsi moins à la volonté qu'à Tinstinct, moins à la raison qu'à l'animalité, moins au principe immatériel qu'aux organes. Mais nous verrons par la suite que l'âme est la source unique des passions les plus nobles et les plus élevées.
La plupart des philosophes regardent le plaisir et la douleur comme les véritables, et même les seuls mobiles des passions ; par conséquent elles auraient leur principe et leur source dans l'amour de soi et l'instinct conservateur* Tous les êtres éprouvent des besoins ou des mouvements intérieurs parfois irrésistibles, qui les portent à chercher hors d'eux l'objet capable de les satisfaire. De ces besoins provient un malaise, une inquiétude qui engendre le désir. La passion^ suivant Condillac, e^^ un désir dominant Ainsi s'expliquent parfaitement l'amour et la haine, peut-être encore l'espérance et la crainte. Espérer, en effet, c'est se flatter de la jouissance d'un bien ; craindre, c'est se voir menacer d'un mal ou d'une privation. Mais Condillac semble n'admettre que ces quatre passions; il ne mentionne pas même la colère, la plus terrible et la plus indomptable de toutes. Comment s'expliquera- t-elle d'après son système? Quel est le désir, quel est le besoin qui la provoque subitement et la fait éclater comme la foudre ?
ET PRINCIPALEMENT DES PASSIONS Et DES VICES. 225
La classification des passions n'est pas la partie la moins défectueuse de leur histoire ; les épicuriens n'en admettaient que trois, la joie, la douleur et le désir, tandis que Cicéron en nomme vingt-neuf, qu'il fait provenir de l'intempérance. Les stoïciens reconnaissaient quatre passions principales, le désir et la joie, la tristesse et la crainte, auxquelles ils ajoutaient dix affections secondaires.
Saint Thomas d'Aquin, adoptant en grande partie la classification des passions établie par la philosophie péripatéticienne, en fait dériver six de la faculté concupis-
cible de Tâme et cinq de l'irascible. Les premières sont Tamour, la haine, le désir, l'aversion, la joie et la tristesse ; les secondes l'espérance, le désespoir, la crainte, Vaudace et la colère. La Chambre, médecin deLouisXIII, introduisit dans cette classification quelques passions mixtes, telles que la honte et l'impudence, la pitié et l'indignation, l'envie et l'émulation, la jalousie, le repentir et l'élonnement. Enfin Descartes admet six passions d'où proviendraient toutes les autres; ce sont: l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse.
Nous ne pouvons passer sous silence une opinion de Bossuet, empruntée à saint Augustin : ces hommes célèbres ont pensé que toutes les passions pouvaient se réduire à une seule, Vamour. « Le désir, avait dit saint Augustin, est la course de l'amour, la crainte est sa fuite, la douleur son tourment, et la joie son repos. » Suivant Bossuet, la haine qu'on a pour quelque objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre. Le désir est un anjour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a; la
3M KS yAi AniFC HE L m
tristeese est uu am<.»ur qui s\luigue du mal par lequel il est privé de a»D bien et qui sVn afflige ; l'audace est un amour qui eritreprencl. pjur p^jsséder Tobjet qu'il aime,
ce qu'il y a de plus difficile ; et la crainte un amour qui, se voyant menacé de* perdre ce qu'il recherche, est troublé de ce péril ; Tespérance est un amour qui se flatte de posséder cet objet; et le désespoir un amour désolé do s'en voir privé à jamais ; la colère est un amour irrité de ce qu'on veut lui ôter son bien et qui s'efforce da le défendre. « Enfin, dit Bossuet, ôtez l'amour, il n'y a plus de passions, et posez l'amour, vous les faites naître toutes (1), »
On peut professer une vive admiration pour le pénie ilt) Uoiisuot» sans adopter toutes ses opinions en malièfe il^ ^tnwioe. Admettre que Tamour est la première des p^^siiui^i et la siHuve de toutes les autres, cest, eo d tiw tenuei^» les f^^iire uaitre de la sensation. On peut ikout^ attribuer au corj^ et au principe de vie celles «ttû iK>u&st>iU wmiuuues avec les anima l\; mais quelque*uueîSs toUcîj^ (.[ue radmiration. le repectir, Fespénince^ si>ut pureiiicut iiitellectuelles. et ne peuvent par conaé— i|ueiit ^' tonner que Jaju:> Tàiue ; nous u^en vouloos^qu uu exemple. N'est-il pu:> vrai que raiiuiiratiuu ou Teutiiousitisme est la po^^siou d'un ^rauii uouibre ti' hommes célèbres Jans les:>eieuces> lians les ai*ts^ dans la piiiloso— phie^ 'a ^Hisitiou u'osi-olle pas oirau^eœa ceite :Ja;:^siou duiiîs l'amour de la ^iou'e et des Jt^anit-smunùes? il nous, p^ait, ou ouli^. qu :1 a o^i oouu exact ie iaii*e pnjveuir llk haàu^ de 1 aiuoui* qu ou a pour uu autre oujet. Ces
deux sentiments peuvent exister, parfaitement indépendants l'un de l'autre. Toutefois, si on voulait simplifier la langue philosophique et remonter à la source primitive des passions, on pourrait en admettre deux seulement, d'où proviendraient toutes les autres, l'amour et la haine ayant pour mobiles le plaisir et la douleur, dans Tordre physique comme dans l'ordre moral.
Nous avons vu que les passions naissent d'un désir ou d'une souffrance qui, arrivés à un certain degré, portent le trouble dans l'âme. Ces émotions ou ces mouvements intérieurs sont involontaires; c'est par suite de la réflexion, c'est grâce à la raison que la volonté parvient à reprendre son empire. Nous pourrions donc réduire toutes les passions à deux seulement; mais pourtant il nous paraît plus convenable d'en reconnaître dix fondamentales, qui sont : l'amour, la haine, la colère, la crainte, la tristesse, la joie, l'espérance, l'orgueil, le repentir et l'enthousiasme ou l'admiration. Les quatre premières sont communes aux animaux et à l'homme ; on trouve quelques rudiments de joie et de tristesse, quoique passagères, chez les brutes. Les quatre dernières appartiennent exclusivement à l'humanité.
Tout ce qui est dans l'homme existe nécessairement pour son avantage. Aussi, sans admettre avec Malebranche que Dieu, étant la perfection infinie, a dû produire ce qu'il y a de plus parfait et de meilleur parmi les èlres possibles (1); il serait facile, en remontant à la source primitive des passions, de prouver que la force
(i) Voir l'ouvrage intitulé : De la nature et de la grâ^^e^ par Malebraucbe, et la réfutation du système de Fauteur, par Féndon»
328 DES MALADIES DE l'aME
qui les produit est utile et bonne, et qu'elles ne deviennent des maladies de Tàme que parce qu'elles sont détournées de leur destination. Cest dans celte limite qu'on peut adopter le principe de Descartes quand il dit: «Toutes les passions sont bonnes de leur nature, et nous n'avons
à redouter que leur mauvais usage ou leurs excès
L*àme est toujours capable de s'en rendre mattresse, elles sont toutes bonnes, et d'elles seules dépendent tout le bien et tout le mal de notre vie. » Sans les passions généreuses, en eflet, l'existence n'aurait aucun charme, tous les cœurs seraient froids et égoïstes; il n'y aurait ni société, ni famille, ni vertu, ni génie. Si plusieurs sont vicieuses, détruisent le bonheur et obscurcissent le jugement, d'autres deviennent au contraire une source de vives jouissances et l'apanage des hommes vertueux. Aussi a-t-on dit, et non sans raison, que les passions fortes sont l'étoffe des grands hommes, et qu'elles sont de mauvais maîtres, mais de bonnes servantes. « Entrez en colère^ dit lapôtre, mais ne péchez pas. » Qui oserait blâmer une généreuse indignation contre l'hypocrisie et l'iniquité ? Ou pourrait même ajouter qu aucune grande action ne se fait sans passions. Elles sont Tàme de la poésie^ des enivres dramatiques et de l'éloquence. Les anciens en eounaissaieut si bien Tempire, que Taréopage défendait aux orateurs de les employer dans leurs plaidoyers; le juge, en effet, ne doit connaître d'autre mobile que la justice» et d^autre recherche que la vérité, n Omnes Ao- «imef,dit Saiiuste^ qui de rébus dubiis consultant^ ab odio ira et omiciLiay aique miseiicordia vaciios esse decet II»
ET PRlNClPALl-aiENT DES PASSIONS ET DES VICES. 229
L'expression dans les arts, qui a fait la gloire des peintres et des musiciens les plus célèbres, n'est que la représentation vive et naturelle des passions. Enflammés par la colère, les traits de l'homme sont effrayants à voir; bouleversés par la terreur ou le chagrin, on ne peut les contempler sans une profonde tristesse La Chambre prétendait, avec trop de subtilité peut-être, que dans la colère la rougeur commence par les yeux , dans l'amour par le front, et dans la honte par les joues et les oreilles. Mais non-seulement la voix tremble, les yeux lancent l'éclair, le teint pâlit et rougit ou devient livide au milieu des accès d'une passion exaltée; mais encore tout le corps, tous les membres, tous les gestes respirent la douleur et l'effroi. Contemplez sans verser des pleurs, si vous le pouvez, ce père conduisant lui-même le deuil de sa fille enlevée dans sa virginale jeunesse. Quelle expression d'amour et de douleur dans ces lèvres tremblantes, sur ce visage baigné de larmes et dans ces yeux obscurcis par la tristesse! Il a raison de pleurer, l'infortuné! Que de beaux rêves détruits, quels trésors de tendresse la terre va bientôt couvrir pour toujours !
Suivant Condillac, les passions violentes enlèvent seules à l'homme le pouvoir de délibérer (1)î Toutefois Horace a eu raison de qualifier la colère de folie momentanée. Mais la plupart des passions exaltées ne sont-elles pas aussi des folies de plus ou moins de durée, l'homme est-il en possession de sa raison et de son libre arbitre quand son cœur est aveuglé par la haine et dominé par Tesprit de vengeance? Antoine de Lève, retenu par la
(1) Dissertation sur la liberté.
280 DES MALADIES DE l'aME
goutte, apprend que les Français livrent un assaut à Pavie, et que la ville est en danger. Il s'élance de son lit, monte à cheval, vole aux remparts, et repousse l'attaque de l'armée française. Un mauvais plaisant l'ayant rencontré, lui dit avec surprise :
« Atque ego te lecto mî laeva, cubare putabam. »
De Lève se croit offensé et le tue d'un coup de lance. Combien de crimes commis ainsi dans un accès d'aveugle colère ! « Moi-môme, raconte Marc, le bon et savant médecin légiste, je frémis en traçant ces lignes, mais je dois à la science l'aveu que je vais faire : moi-même j'ai failli un jour, dans un accès de fureur, me priver d'un de mes enfants chéris, et celte fureur, que la moindre provocation excitait, était la suite d'une flèvre intermittente rebelle, entretenue par de vifs chagrins. »
Les aliénistes ont recueilli des milliers d'exemples de folies passagères engendrées le plus souvent par la passion, et nous j)Ourrions en citer nous-même un certain nombre. Il importe donc à la bonne administration delà justice que ces faits soient connus et appréciés, afin qu'on ne confonde pas de pauvres malades avec des criminels. « Il est des fous, dit Bellart, le célèbre légiste, que la nature a condaumés à la perte éternelle de la raison, et d'autres qui ne la perdent qu'instantanément par l'effet d'une grande douleur, d'une grande surprise ou de toute autre cause. Il n'est de différence entre ces deux folies que celle de la durée; et celui dont le désespoir tourne la tête est aussi complètement fou, pendant son action éphémère, que celui qui délire pendant beaucoup d'années. Lorsque le maniaque a causé quelque grand
ET PRINGIPALEMEPTr DES PASSIONS ET DES VICES. 281
malheur, l'enfermer c'est justice et précaution, l'envoyer à réchafaud ce serait cruauté (i). »
Si, comme on n'en peut douter, la passion extrême est une folie qui dure jusqu'à ce que l'objet du désir violent soit atteint, jusqu'à ce qu'elle se soit satisfaite, fût-ce même en commettant un crime, on la voit parfois se dissiper subitement et être suivie d'une passion contraire, du dégoût, de la pitié ou du repentir qui appelle la mort comme une juste et douce expiation. Aussitôt qu'il eut plongé son épée dans le cœur de Clitus, la colère et l'ivresse d'Alexandre se dissipèrent, et il voulut se tuer. Ses oflBciers le désarmèrent, et, pendant plusieurs jours, le gardèrent à vue pour l'empêcher d'attenter à ses jours. Ainsi, après son crime si longuement prémédité, Ammon conçut aussitôt pour Thamar une étrange aversion. Il la chassa de sa chambre, et la haine qu'il lui porta fut plus excessive que la passion aveugle qu'il avait eue pour elle auparavant (2).
On ne saurait assez prémunir l'esprit contre les dangers des passions déréglées, et faire comprendre combied il importe de s'armer de force pour les combattre et lea soumettre au frein de la raison. Quoique nous ayons regardé les passions comme bonnes et utiles dans leur principe , la tendance de l'homme à se laisser entraîner par elles fait qu'à côté d'un très petit nombre de cas où elles se sont montrées avantageuses, nous en verrons un bien plus considérable, où elles ont été la source des accidents les plus déplorables et des maladies les plus cruelles,
(1) Les aliénés devant les cours d'assises.
(2) Le^iloîf, Ut. II, chap, ziii.
383 DES MALADIES DE l'aMB
Quoique nous ne puissions aduiettre avec Bossuet et saint Augustin, que l'amour engendre toutes les autres passions, on doit convenir cependant qu'elle est la principale, la plus impérieuse, celle, en un mot, qui joue le rôle le plus considérable dans la vie. Affranchie des règles du devoir, combien d'actions honteuses et criminelles n'a-t-elle point inspirées, de combien de crimes ne s'estelle point souillée ! Tantôt aveuglé par elle, son malheureux esclave voit le mal et le fait en gémissant, et tantôt il s'y précipite tête baissée, conmie s'il y était poussé par l'enfer. 11 y a des natures malfaisantes qui exercent un souverain et fatal empire sur des caractères faibles et impressionnables, qui leur font commettre les fautes les plus graves, bouleversent leur conscience et obscurcissent en eux toute notion du juste et du bien. Il n'est rien qu'on refuse à ces Hérodiade, à ces Drusille, à ces Dubarry, à ces Cléopâtre; on leur livre le secret de l'État, sa fortune, ses amis, ses convictions, sa famille, les libertés de tout un peuple, son honneur et sa vie. Sextus-Aurélius Victor dit de Cléopâtre : « Uœc tantœ libidinisfuity utsœpe prosliterit; lantœ pulchritudmis, ui mulii noctem illius morte emerint. Comment qualifier le fait rapporté par Charles Nodier ? Pour sauver l'homme qu'elle aimait, une jeune fille consentit à se charger du crime qu'il avait commis, à s'avouer coupable, à se laisser condamner à mort et exécuter, gardant j usqu'à l'échafaud un généreux silence, et rachetant la vie de son amant au prix même de la sienne et de l'infamie du supplice.
Quand la passion commande, les sacrifices ne se comptent pas, rien n'arrête même sur la pente du crime. Un homme d'une naissance distinguée, modèle
de douceur et de piélé filiale, tombe dans les pièges d'une Circé vulgaire qu'il épouse. Bientôt il lui sacrifie le grade honorable qu'il occupe dans Tarniée, puis enfin, pour satisfaire ses goûts de luxe et de dépense, il abandonne pour elle les nobles traditions d'honneur et de probité de sa famille et finit sa vie au bagne. Quelques-uns de nos contemporains se rappellent peut-être cette femme belle, distinguée et jusque-là sans reproche, qui, dans un moment de délire, osa faire un aveu humiliant à un homme ruiné par des spéculations de bourse. Elle apprend de lui qu'il est à la veille de se suicider. Cette confidence ne la fait point revenir de son égarement; la malheureuse, oubliant son honneur et son devoir, court se renfermer avec lui dans un château des environs de Paris. Aprèsf une nuit passée dans cette criminelle agonie, le feu fut mis à la maison, et le matin on ne trouva plus, au milieu des cendres de l'habitation embrasée, que des ossements consumés par les flammes.
Atteint depuis plusieurs années d'une mélancolie profonde, et sujet à des hallucinations qui le ravissaient au nionde réel, Léopold Robert était poursuivi par des idées de suicide qui l'obsédaient avec une force presque irrésistible; il avait le triste exemple d'un frère aîné qui s'était donné la mort pour des peines de cœur ; toutefois la catastrophe fut déterminée par la passion secrète qu'il nourrissait pour la veuve du prince Napoléon-Louis, wort en 1831. N'ayant pu y faire diversion par ses voyages à Paris, à Florence et à Venise, il se coupa convulsivement la gorge, en 1835, avec un mauvais rasoir tiuilui servait à gratter ses toiles.
À côté de ces malheurs et de ces crimes, nous voyons
S8& DES MALADIES DE l'aME
des affections vives et profondes ouvrir la carrière de la gloire à des intelligences jusque-là engourdies. Pétrarque dut à son chaste amour pour la célèbre Laure la grâce et la délicatesse inimitable de ses poésies. Âlfieri avait mené jusqu'à vingt-cinq ans une vie aventureuse et dissipée, ne laissant nullement pressentir ce qu'il deviendrait un jour. A cet âge, l'amour qu'il ressentit pour la femme du dernier des Stuarts, la belle comtesse d'Âlbani, qu'il épousa secrètement après la mort de son mari, produisit en lui la plus heureuse métamorphose, et éveilla son génie poétique. En moins de sept ans il composa quinze tragédies, dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre. D mourut épuisé par ses travaux à l'âge de cinquantequatre ans (i).
Suivant Leibnitz, aimer c'est prendre du plaisir dans la perfection, le bien ou le bonheur de l'objet aimé (2). Oui, c'est bien ainsi qu'il faut entendre l'amour désintéressé des belles âmes. Ce sont ces amours vertueux qui ont élevé un si grand nombre de femmes au-dessus des courages et des forces de leur sexe. Les exemples des Comélie, des Éponine, des Arrie, des Porcie se sont perpétués et se renouvellent dans chaque siècle, tantôt éclatants et illustrés par la renommée, tantôt humbles, obscurs, et n'ayant pour témoin que celui à qui rien n'est caché des mystères du cœur. Mais ces nobles passions ne procurent ordinairement que des douleurs, ou plutôt nous nous trompons, ces douleurs mêmes sont les joies de la conscience et les couronnes du devoir accompli.
(1) Après la mort cT Alfieri, la comtesse d'AIbani publia une édition de ses œuvres en 35 volumes.
(i) Nouveaux essais sur l'entendement^ liv. II,chap. XX*
ET PRINCIPALBMENT DES PASSIONS ET DES VlCES. 2S5
Marguerite d'Écosse, femme de Malcolm II, ne fut pas moins célèbre par sa vive tendresse de mère et d'épouse, que par sa beauté, ses vertus et son esprit élevé. Son mari et son fils ayant été tués sur le même champ de bataille en combattant contre Guillaume le Roux, elle mourut de chagrin trois jours après. En 18î25, à Tavénement de l'empereur Nicolas, ce monarque, dont on put dire comme de César :
Meruitque timeri, Nil metnens.
monta à cheval en entendant gronder l'émeute, et se porta intrépidement au-devant d'une multitude de conjurés qui avaient résolu sa mort. Le baron de Kiichelbecker l'ayant mis en joue, l'impératrice fut saisie d'une telle frayeur à la vue du danger de son époux, qu'à dater de ce jour sa santé subit une altération profonde et irrémédiable.
En adoptant la définition de l'amour proposée par Leibnitz, nous avons ainsi montré que nous partagions le sentiment de ceux, qui ne regardent pas cette passion comme exclusivement fondée sur les sens et un désir de satisfaction, mais qui lui donnent une origine intellectuelle. Dans le célèbre ouvrage intitulé : Uart de se connattre soi-même, le savant théologien protestant Abbadie chercha à prouver, que l'amour de nous-mêmes est la source unique de toutes nos autres amours, tandis que Fénelon soutient avec l'éloquence du philosophe chrétien, qu'il y a dans l'âme un amour de pure raison, qui u'a besoin d'être excité par aucun intérêt d'utilité ou de plaisir, tel est l'amour de Dieu, celui de la vérité, du '
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devoir et de la vertu. A Tépociue où furent condaQiuées Ijes maximes des saints, la crainte de passer pour quiétiste Iroublant toutes les consciences, Bossuet et Malebranche lui-môme combattirent la doctrine de Fénelon : « La charité toute pure, dit le célèbre oratorien, est si au-dessus de nos forces, que tant s'en faut que nous puissions aimer Dieu pour lui-même, ou tel qu'il est en lui-même, que la raison humaine ne comprend pas facilement que l'on puisse aimer autrement que par rapport à soi et avoir d'autre arrière-On que sa propre satisfaction (1). » Nous demandons en quoi l'opinion de Jacques Âbbadie et du P. Malebranche diffère de celle d'Helvétius, contre laquelle se sont élevés avec raison tous les philosophes spiritualisles. Â quoi dansce système l'amitié, la tendresse pour notre enfant, la vénémtion pour notre mère se réduiraient-elles? Ce serait à n'aimer personne, pas même Dieu, que si nous y trouvions notre intérêt ou notre plaisir. Dans quel rang reléguer alors l'amour pour la patrie, qui fait trouver doux à quelques grands cœurs de mourir pour elle? Qu'est-ce donc que la reconnaissance, sinon un sentiment d'amour désintéressé? A la vérité, cette vertu a toujours été si rare que certains moralistes ont pu douter qu'elle existât. Le P. André regarde comme la dégradation du cœur humain, une doctrine qui fait consister l'amour dans le désir prochain ou éloigné d'être heureux, et conduit fatalement à considérer l'intérêt personnel comme le mobile de toutes nos actions. «Admettre cette doctrine, dit-il, c'est anéantir la sincérité dans le commerce ordinaire de la vie, la
(1) Recherche de la vérité^ liv, IV, cliap. v.
bonne foi dans les affaires, c'est détruire tout ce qu'il y a de grand, de généreux, d'humain môme et de véritablement sociable dans nos âmes (1). »
Nous considérons la haine, l'envie et même la jalousie comme une seule et même passion, qui a l'amour de soi pour véritable fondement. Dans la jalousie on craint de perdre le bien qu'on a ; dans l'envie on s'afflige qu'un autre possède celui qu'on croit mériter, dans la haine enfin on repousse ce qui parait nuisible. Mais dans ces trois mouvements de l'âme, on manifeste une aversion irrésistible pour tout ce qui trouble la jouissance des biens auxquels nous attachons le bonheur. « L'envie, dit Bacon, est une sorte de maladie contagieuse, la plus basse et la plus avilissante des passions ; c'est pourquoi l'Écriture sainte en a fait l'attribut spécial du démon. » On porte envie pour l'ordinaire aux personnes que l'on prétend égaler ou surpasser, et dont la carrière est semblable à la nôtre. Les gens difformes, les eunuques, les vieillards sont tourmentés de cette passion ; tels étaient Narsès, Tamerlau, lord Byron. L'empereur Adrien portait une envie mortelle aux peintres, aux sculpteurs et aux architectes dont la supériorité lui était importune. Alexandre lui-même était jaloux de Ptolémée, d' Antigène, de Lysimaque, de Parriiénion, en un mot, de tous ses lieutenants. La jalousie des artistes, ces enfants de la renommée, a quelque chose de pénible et de monstrueux comme les haines de famille ; telle était celle qui régnait entre Raphaël et Michel- Ange, dont la rivalité dura toute la vie. Très jeune, le Titien se lia d'une étroite amitié
(1) CËiivresdu Pt André, 1*' et 2« discours sur f amour désintéressée