‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 27 sur 63 · DES MALADIES DE L^AME · texte numérisé non relu

DES MALADIES DE L^AME

avec le Giorgione qui, s'apercevant des progrès trop rapides de son élève, rompit tout commerce avec lui. On a prétendu que le Titien lui-même, craignant un rival dans son frère François Vecelli, s'efforça de le dégoûter de la peinture, et lui persuada de se livrer au commerce. Nous avons cité, au chapitre du génie et de la gloire, un grand nombre d'exemples de ces haines envieuses qui ont poursuivi souvent les grands hommes, et empoisonné leur existence. Il n'est pas de nation qui n'ait à se reprocher quelque crime d'ingratitude suscité par l'envie.

Le ban de l'ostracisme à Athènes n'était point infligé en punition de quelque forfaiture ; c'était plutôt un moyen dediminuer une autorité trop grande, de rabaisser un mérite trop élevé, et de contenter doucement et gracieusement, dit Plutarque, l'envie que le peuple portait aux citoyens dont la réputation et l'autorité lui faisaient ombrage. Il est si vrai que l'ostracisme n'était qu'un résultat de la tyrannie jalouse et soupçonneuse du peuple, que souvent il se réunissait sans savoir contre qui il prononcerait cette peine. Chacun écrivait un nom sur une coquille, et on bannissait pour dix ans celui qui était le plus fréquemment nommé. Lorsque Alcibiade et Nicias se partageaient l'autorité, le peuple résolut de frapper l'un ou l'autre d'ostracisme. Tous deux s'entendirent alors avec leurs adhérents pour désigner un certain Hyperbolus, qui était un homme de rien. Honteux de ce résultat, le peuple vit son autorité avilie, l'ostracisme déshonoré, et de ce jour cette peine fut abolie.

Il n'est pas de réputation, de gloire, de fortune éclatante que l'envie ait épargnées. Ce sentiment jaloux entre la faction Barcine et celle de Hannon^ surexcité par les

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succès d'Ânnibaly devint la véritable cause de la chute de Carthage. Hannon persuada au sénat par toute sorte de sophismes de ne point envoyer des secours à Annibal. Quand on se décida à le faire, il était trop tard. Après la bataille de Cannes, Hannon fit proposer de livrer Annibal aux Romains, comme plus tard Caton demanda qu'on livrât César aux Gaulois. A son début, l'expédition d'Alexandre contre les Perses fut regardée comme une entreprise dangereuse et téméraire ; mais la réussite excita l'envie, et Tite-Live lui-même dit de ce conquérant, qu'il n'eut d'autre mérite que celui de mépriser un vain épouvantait (1).

Leibnitz n'est point éloigné de considérer l'envie comme une passion louable et fondée sur la justice (2). Toutefois, le sentiment général est formellement contraire à cette opinion. Elle ne saurait être si petite qu'elle ne nuise, dit Descartes (3). L'envie ne peut devenir louable que quand elle excite le cœur à imiter la vertu des autres ; mais alore elle change de nom et n'est plus qu'une noble émulation. C'est elle qui inspire aux grandes âmes des entreprises difficiles et des actions généreuses. Le Corrège s'écrie, devant un tableau de Raphaël : nAnch'io son pittore. » Thucydide enfant versa des larmes, en entendant la lecture que fit Hérodote de son histoire aux Grecs assemblés pour les jeux olympiques; plus tard, il composa lui-même une histoire de la guerre de Péloponèse, et si nous possédons ce chef-d'œuvre de l'antiquité.

(1) LiY. IX, chap. xv .

(2) Nouv. essais sur l'entendement ^ liy. II, ch. zz«

(3) Lespassions de l'âme, Ht. Il, art. cxl.

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c'est àXénophon qu'on le doit; c'est lui qui Ta conservé et publié.

La colère est ce trouble violent que nous ressentons lorsqu'on nous fait quelque mal ou qu'on nous adresse une injure. Unie à la haine, elle engendre le ressentiment et le désir de la vengeance. Do toutes les passions elle est la plus terrible et la plus indomptable; aucune n'a été la source de crimes aussi nombreux , aucune n'a fait répandre autant de sang. Les ambitieux se montrent impitoyables pour ceux qui leur ont disputé le rang suprême. Sans être cruel, Vespasien refusa de pardonner à Sabinus; en vain Ëponine se traina aux genoux de cet empereur et les arrosa de larmes, en vain elle lui présentâtes deux jeunes enfantsqu'elle avait eus de Sabinus, dans le souterrain où ils avaient vécu neuf années; Vespasien fut inexorable et les fît tous périr. Un roi cependant ne gagne-t-il pas plus de cœurs par sa bonté -que par ses victoires mômes? On exhortait Henri l\ à traiter avec rigueur certaines places des ligueurs qu'il avait réduites par la force : « La satisfaction qu'on tire de la vengeance, répondit-il, ne dure qu'un moment, celle que procure la clémence est éternelle. » On lui parlait d'un brîive officier de la ligue : « Je lui ferai tant de bien, fit-il observer, que je le forcerai à m'aimer malgré lui. »

Il serait superflu de rappeler les funestes effets de la colère; on en trouve des exemples à chaque page de l'histoire. Nous ajouterons toutefois que cette passion est la cause d'un grand nombre de maladies; qu'elle produit les troubles les plus désordonnés et quelquefois même une mort subite. Fallope a rapporté l'exemple d'une femme qui était prise d'un érjsipèle au nez chaque

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ET PRINCIPALÊMKNT DES PASSfOiHS ET DES VICES. 2/|l

fois qu'elle se mettait en colère. Le docteur Magnus Huss, de Stockholm, vient de publier l'observation d'une jeune fille de dix-neuf ans, Marie K., atteinte d'une sueur de sang et de convulsions épileptiques que rappellent tout mouvement de colore et mAme une altercation un peu vive. Un jeune savant, indigné de voir sa découverte contestée par un homme puissant dont le devoir eût été de Tencourager, fut pris subitement d'un ictère général. M. Bricheteau a cité plusieurs exemples de la même maladie, occasionnée par les impressions r;- morales. Le fait suivant, dû à ce judicieux observais leur, eut de plus terribles conséquences encore : Un v jeune officier reçoit publiquement un soufflet; il veut iï sur-le-champ venger son injure, mais on le retient ; il ^ devient à l'instant ictérique; pris bientôt après d'une V fièvre violente avec délire, il meurt dans les convul- I sions.

i Un accès de colère a souvent produit des syncopes,

I des apoplexies et des hémorrhagies mortelles. L'un des

! plus célèbres chirurgiens des temps modernes, John

Hunter, était sujet à la goutte et à des accès d'angine de poitrine, accompagnés d'hallucinations fort extraordinaires. Ces accidents survenaient sous l'influence des affections pénibles de l'âme, tandis que le travail intellectuel, des conversations intéressantes et des passions douces lui procuraient toujours du soulagement. Enfin, le 16 octobre 1793, à la suite d'un mouvement de colère qu'il voulut réprimer, ce grand chirurgien poussa un profond soupir et tomba mort. Nous rapportons plus loin quelques exemples d'accidents plus terribles encore qui ont eu pour unique cause un accès de colère;

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La peur, l'effroi, Trpou vante, la terreur, ne sont que des degrés différents de la crainte. Un homme courageux peut rester inébranlable devant le danger, alors surtout qu'il remplit un devoir; mais il arrive au cœur le plus ferme de passer par toutes les péripéties de la crainte, quand le péril menace une tête sur laquelle reposent ses plus vives affections. Sous Tinfluence de cette passion, le visage pâlit et devient même livide, les glandes salivaires se dessèchent, la parole est entrecoupée, la voix s'arrête, la peau se refroidit, les membres tremblent, les cheveux se hérissent, le cœur bat avec violence, la vue se voile, la vie paraît sur le point de s'éteindre, et quelquefois même s'éteint subitement. On a vu également survenir alors le mutisme, la goutte, des canities subites, des paralysies, des hémorrhagies foudroyantes. Une mère, passant la nuit auprès d'un enfant qu'elle était à chaque instant menacée de perdre, et qui fut sauvé cependant, s'aperçut au matin que ses cheveux étaient devenus entièrement blancs d'un côté. Un homme, étant tombé dans un étang dont on le retira demi-mort, put être rappelé à la vie; mais tous ses cheveux avaient blanchi. On se souvient que, en 1821, le libraire Rouen fut condamné à mort pour sa participation au complot de Bedfort ; en entendant la sentence ses cheveux blanchirent subitement.

Alibret a rapporté l'exemple d'un domestique qui, en 1793, ayant vu son ^maître conduit à l'échafaud, fut soudainement frappé d'une éruption furfuracée, qu'il conserv.a pendant plusieurs années. Suivant ce médecin célèbre, les dartres de toute espèce sont souvent occasionnées par une vive frayeur ou de grands revers de for-

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tune. Caelius Aurelianus rapporte que le grammairien Artemidore fut saisi d'un si vif effroi en voyant un crocodile, qu'il en perdit sans retour la mémoire. Suivant Tissot, Pinel, Esquirol, Georget, les violentes commotions morales, la colère, le chagrin, en un mot, toutes les passions fortes sont les causes ordinaires de l'épilepsie ; mais la frayeur est sans contredit celle qui exerce rinfluence la plus fâcheuse sur la production de cette cruelle maladie. Esquirol a cité l'exemple d'un maçon fort et robuste, âgé de vingt et un ans, qu'un rêve effrayant rendit épileptique. En visitant un cimetière, une jeune fille sentit sa robe retenue par un obstacle, aussitôt elle fut atteinte d'épilepsie ; un enfant effrayé par un chien éprouva une première attaque de ce mal; les accès se renouvelaient chaque fois qu'il entendait un aboiement. L'observation suivante présente un fait plus extraordinaire encore : Un soldat, en montant h l'assaut, fut frappé d'épilepsie par la terreur que lui causa une bombe qui éclata à ses pieds. Totalement guéri de cette maladie, la vue des mêmes remparts rappelle vingt ans plus tard les mêmes accès. Ainsi l'imagination, le souvenir, sont suffisants quelquefois pour produire un ébranlement nerveux non moins violent que la sensation même ; en voici un nouvel et terrible exemple : Un commis-voyageur à cheval, par un hiver très rigoureux, s'écarta de sa roule véritable, les traces en ayantété effacées par la neige. Il arrive à Lindau, sur les bords du lac de Constance, au moment où il se croyait à plusieurs lieues de distance de cette ville. Il apprend que, sans s'en douter, il a traversé une grande partie du lac glacé et couvert de neige. Saisi d'effroi en songeant

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au danger qu'il a couru, il est instantanément fi-appé de mort ^1).

On a prètenilu toutef«'is que si la frayeur était une cause fréquente de maladies, elle pouvait aussi en guérir quelques-unes, et en particulier celles mêmes qu'elle avait engendrées. Mais aucun médecin sage n'oserait entreprendre ni conseiller un pareil traitement. Quel est celui qui voudrait prescrire le remède héroïque employé dans Fobservation suivante : Un goutteux était retenu dans son lit par un des plus violents paroxysmes de sa maladie. Tout à coup, à la tombée du jour, un homme déguisé en spectre entre dans sa chambre, l'enlève de son lit, le traîne malgré ses cris au bas d'un escalier où il le laisse, et s'enfuit. Le goutteux qui, l'instant d'auparavant, ne pouvait remuer ses pieds, gonflés et douloureux, se lève vivement, remonte l'escalier, et, ouvrant les fenêtres de sa chambre, appelle à son secours. 11 était guéri de la goutte, et de sa vie il n'en éprouva plus d'attaque.

On voit par les exemples précédents combien les passions violentes peuvent devenir funestes. Mais il existe deux maladies sur lesquelles leur influence perturbatrice est plus manifeste encore, nous voulons parler delliydrophobie et de la folie. Dans son Essai sur la rage^ Pouteau rapporte qu'un maître de pension, nommé Poizel, mourut en vingt-six heures dans les convulsions d'une hydrophobie, qui s'était déclarée à la suite d'un accèsde colère. Le docteur Maret, de Dijon, père de M. le duc de Bassano, avait vu une vertueuse jeune fille, violemment insultée, être saisie d'une vive indignation, et prise immédiatement

(1) DicU des sciences médiCf t. XIX, p. 517«

de douleurs par tout le corps, d'une fièvre ardente et d'un délire tel qu'il fallut la lier. A ces symptômes succéda une hydrophobie contre laquelle les remèdes furent impuissants; elle succomba le troisième jour (1).

On lit, dans Marcel Donat, qu'une jeune femme, témoin d'une rixe violente, en conçut un tel effroi, que la nuit même elle fut frappée d'une attaque d'épilepsie, suivie de la paralysie d'un bras. Le quatrième jour, après un violent frisson, sa bouche se couvrit d'écume, la lumière lui devint insupportable; elle pleurait, sanglottait, éprouvait de vives terreurs ; chaque fois qu'on lui présentait un liquide, elle frissonnait, renversait sa tète en arrière et tombait en syncope ; elle mourut le cinquième jour. Les exemples précédents ne sont pas uniques dans la science, on en trouve de semblables dans Bangor, Félix Plater, Fothei^ill, et dans le Journal des savants.

C'est une observation psychologique fort exlraordiuaire que l'hydrophobie spontanée, ainsi que le virus de la rage, fassent naître dans l'homme une sorte de passion qui lui est étrangère, l'envie de mordre. Borel rapporte l'histoire d'un homme devenu hydrophobe qui, ayant conservé sa raison jusqu'à son dernier soupir, faisait éloigner ses amis pour satisfaire le besoin d'aboyer. Aussi Van Helmont disait- il que la salive du chien enragé produit une espèce d'idée canine. Suivant Rebière l'aîné, de Brives, soixante personnes avaient été mordues par te chiens, des vaches ou par des cochons, mordus eux- Daêmes par un loup enragé. Eh bien ! dans la violence de leurs accès, plusieurs de ces malades imitaient les cris

(l) Mémoires {le VAcad. de Dijon^ t. I,

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et les attitudes de ranimai qui les avait mordus; ils en manifestaient même à plusieurs égards les inclinations.

Les aliénistes s'accordent à regarder les passions comme les causes les plus fréquentes de la folie. Cette redoutable maladie est produite le plus ordinairement par les chagrins domestiques, les revers de fortune, un amour contrarié, la frayeur, la colère, la jalousie, les événements politiques. Mead a vu, en Angleterre, plusieurs nouveaux enrichis devenir aliénés: un jeune homme, cité par Esquirol, ayant gagné un lot important à la loterie, fut frappé de folie quelques jours après. Les vicissitudes politiques, les changements de r^ne, les révolutions sociales, ont toujours engendré un grand nombre d'aliénations ; elles se produisent surtout dans la classe qui souffre le plus de ces commotions. Il faut même s'étonner que la folie ne soit pas plus fréquente chez les souverains^ quand on songe aux cruels soucis et aux troubles de conscience qui doivent les assaillir à l'époque orageuse des révolutions.

On observe un plus grand nombre d'aliénés dans les sociétés modernes que chez les peuples anciens. Aussi les auteurs ont-ils pensé que l'accroissement de la folie est en rapport avec les progrès de la civilisation. De Humboldt a rencontré moins de fous parmi les sauvages df3 PAmérique, et Macartney en a moins trouvé en Chine, qu'on n'en voit dans les populeuses capitales d'Europe.

Dryden a prétendu que les hommes de génie et les fous se tiennent de près. M. Moreau a soutenu et professé la même opinion dans son important Traité de psyché logie morbide^ dont voici l'argument : « Les dispositions d'esprit qui font qu'un homme se distingue des autres

hommes par l'originalité de ses pensées et de ses conceptions, par son excentricité ou Ténergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur source dans les mêmes conditions que les divers troubles moraux dont la folie et Vidiotie sont l'expression la plus complète. »

En admettant qu'il se trouve, en effet, un plus grand nombre de fous parmi les gens de lettres que dans les autres professions, on ne pourrait être surpris de ce résultat, si l'on considère à combien de passions orageuses ils sont livrés, combien de douleurs, d'injustices et de catastrophes ont traversé leur vie. On ne saurait nier en outre le danger des études dirigées trop exclusivement 7ers la métaphysique, et l'influence des idées religieuses parmi les sectaires. Le Tasse, Gilbert, J.-J. Rousseau étaient véritablement aliénés; Pascal, Bernardin de Saint-Pierre avaient une disposition imminente à le devenir. Si l'on admet, ce qui du reste est incontestable, que la folie est d'autant plus fréquente que la civilisation est plus avancée, et à mesure que les passions déchaînées se livrent plus violemment la guerre, les philosophes, les savants, les poètes y doivent être nécessairement plus exposés que les ignorants et les imbéciles. Il est cependant loin d'être prouvé que la supériorité de l'intelligence prédispose à la folie, et nous partageons sans réserve l'opinion d'Esquirol sur cette question délicate : «Les plus vastes génies, dit ce médecin célèbre, les plus grands poètes et les peintres les plus habiles ont conservé toute leur raison jusqu'à leur extrême vieillesse. Si l'on a vu des peintres, des poètes, des musiciens, des artistes devenir fous, c'est qu'à une imagination très active^ ces

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individus associaient de grands écarts de régime, auxquels leur organisation les exposait plus que les autres homme?. Ce n'est point pai ce qu'ils exerçaient leur intelligence qu'ils perdaient la raison, ce n'est point la culture des arts et des lettres qu'il faut accuser ; cette culture suppose à ceux qui s y livrent un grand besoin de sensations ; aussi la plupart des peintres, des poètes, des musiciens, presa-sparle besoin de sentir, s abandonnent-ils à de nombreux écarts de régime, et ce sont ces écarts, plus encore que les excès d'étude, qui sont la vraie cause de la folie. »

Si la tristesse avec ses formes innombrables est une passion moins violente dans ses effets immédiats, moins désastreuse surtout pour la société que la colère et la haine, ses conséquences n'en sont pas moins funestes pour ceux qu'elle affecte. Elle est la maladie, souvent incurable, dont souffrent les nobles âmes frappées par le œalheur. Ou a remarqué avec étonnement que le chagrin le plus cruel, celui de perdre un époux ou un enfant, soit très rarement suivi de la mort, alors même que la douleur déchirante et les larmes vei'sées avec tant d'abondance sembleraient devoir épuiser les sources de la vie. Au contraire, les coups imprévus, une joie subite, une insulte, un accès de colère produisent des syncopes, des apoplexies ou des hémorrhagies mortelles. Il n'est pas rare, non plus, de voir les natures les plus vigoureuses et les caractères les plus fermes ne pouvoir résister à ua chagrin accompagné de honte et de dépit. L'arrièrepetit-fils de la belle Corisande, le comte de Gramont, qui au passage du lUiin, en 1672, s'était jeté le premier dans le fleuve, et avait, par son exemple, entraîné toute

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Farmée, mourut Tannée suivante de la douleur que lui causa la défaite d'uue escorte qu'il comnaandait. A l'époque de sa gloire, Lebrun, longtemps l'arbitre du goût, ayant perdu Colbert, son bienfaiteur, et s'étant vu préférer Mignard par Louvois, succomba au chagrin que lui causa cette injuste disgrâce. Almansour mourut de la douleur occasionnée par la perte de la bataille de Calatanazor, où 50,000 Maures restèrent sur le champ de bataille ; Chosroës le Grand fut également frappé de mort en apprenant que ses troupes avaient été battues et ses trésors pillés. La fin prématurée de Fourcroy ne doitelle pas être attribuée au chagrin d'une ambition déçue ? Après avoir réorganisé les écoles de droit et de médecine, il avait espéré être placé à la tête de l'Université, lors de sa constitution définitive en 1809. Le regret de voir ses prévisions trompées l'affecta si vivement, qu'il fut frappé d'apoplexie à l'âge de cinquante-quatre ans. Mais aucune observation, aucun phénomène, aucune maladie ne manifeste avec autant d'évidence que la nostalgie, l'empire des passions et l'influence du moral sur le physique ; elle est produite par les affections tristes de l'âme, le regret du pays natal et la douleur insurmontable de s'en voir éloigné. On la rencontre parmi les exilés, les étudiants, les voyageurs, mais c'est dans les rangs de l'armée qu'elle choisit surtout ses victimes. Causes, développements, symptômes, tout annonce une violente perturbation de l'âme. C'est elle qui tue, elle seule aussi peut guérir. Suivant Fournier Pescay, la nostalgie est la maladie la plus désastreuse des camps. Et qu'on le remarque bien, ce n'est pas l'aisance, la liberté, ni le magnifique spectacle d'une belle nature que le

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jeune s«jldat appelle de ses vœux : non, il regrette le foyer paternel, le toil de chaume, le champ couvert de bruyère où s'écoula son insi^ucieuse enfance; c'est la montagne aride, la plaine sablonneuse, c'est le rivage battu par la tempête, dont limage se retrace dans son souvenir et consume son cœur de remets, en Taccablant d'un indicible ennui. On a même observé que les lieux les plus sauvs^es sont ceux qui exercent sur Tàrae exilée les attractions les plus invincibles et les tristesses les plus insurmontables. Tout ce qui rappelle le pays natal fait naitre la nostalde dans le cœur du soldat ; les Écossais pensaient à leurs montagnes en entendant le son de la cornemuse ; le ranz des vaches faisait fondre en larmes les valeureux enfants de la vieille Helvétie et les excitait à la désertion. Il fut même défendu, sous peine de mort, de le jouer dans les régiments : « Il n'engendre plus la nostalgie, dit J.-J. Rousseau, parce que les Suisses ont perdu le goût de leur première simplicité ! »

On connaît l'histoire de ce Lapon misérable qui fut conduit eu Pologne, élevé avec soin, pourvu de tout, et qui manifesta même pour les études universitaires une aptitude singulière. Mais un insurmontable ennui s'empara de son cœur ; la vue des palais de Varsovie ne pouvait effacer le souvenir de sa hutte enfumée et de ses champs de neige. Il chercha vainement à se distraire en se plongeant dans l'ivresse ; enfin il se sauva furtivement d© l'Université, et regagna à pied sa froide et monotone patrie. Transportés en Danemark, des Groenlandais, pour revoir leur affreux pays, bravèrent une mort à peu près certaine en s'embarquant sur un frêle canot qu'ils dirigèrent à l'aventure à travers l'Océan. Pendant la révolu-

tion française, plusieurs émigr<}s, connaissant tout le danger de leur démarche, osèrent retourner en France, où les attendait la prison ou l'échafaud . On a vu des pègres arrachés à la côte d'Afrique, tantôt mourir de tristesse, et tantôt se pendre ou s'empoisonner après avoir fait périr tous ceux qui leur étaient chers.

La nostalgie se manifesta chez la plupart des jeunes Bretons qui furent appelés en l'an II à l'armée de la Moselle, et en l'an III à celle des Alpes. On peut même supposer avec vraisemblance, que la crainte d'être arrachés à leur pays natal, non moins que leur attachement à leur Dieu et à leur roi, anima ces vaillantes armées de paysans qui, sous Lescure, Charrette et Larochejaquelein, combattirent avec tant de vigueur les troupes de la république.

Si la nostalgie se déclare même dans les rangs d'une armée triomphante, combien ses atteintesne deviennentelles pas plus funestes encore aux jours des revers et de sombre découragement? En Egypte, elle ajouta son redoutable contingent à celui de la peste ; plusieurs soldats même mirentfin à leur désespoir par le suicide. CaflFarelli fut presque le seul des généraux de cette héroïque armée qui se montrât animé d'une fermeté inébranlable, soutenu qu'il était par son fanatique attachement pour le général en chef. La nostalgie rendit plus meurtrière encore la déroute de Moscou ; s'étant jointe au typhus, elle ensevelit à Mayence les restes de nos glorieuses phalanges.

Chose surprenante ! la femme, douée d'une imagination si mobile et d'une susceptibilité bien plus exquise, est moins sujette que l'homme à la nostalgie. Les vieux soldats, les vieux marins en sont moins souvent atteints

2r>2 p::s iJ\i.\L'i::s in: lame

(\{w Its j**:i!ies, cl It.s officiers moins que les soldats. Ccpoiîliuii î>eivj:îî:0 n'en est absolument a labri ; elle u'i-par^rira pas nicine le riiédecin en chef de la grande arnu-e.

Le premier symptôme de la nostalgie est une tristesse importui:e, suivie bientôt d'une mélancolie sombre; on recherche la solitude, qui ajoute un nouveau degré à la gravité du mal. L appétit se perd, les digestions deviennent mauvaises, la respiration anxieuse, entrecoupée par des soupirs et des angoisses. A ces symptômes s'ajoutent des lassitudes dans les membres, la chute des forces, un anéantissement complet, un besoin insurmontable de repos, des palpitations continuelles, un pouls misérable et irrégulier, Taffaissement des traits, une pâleur mortelle, des larmes fréquentes et la privation de sommeil. On a vu des nostalgiques présenter les caractères des maladies les plus redoutables, Tanévrysme du cœur, la phthisie pulmonaire, la lièvre maligne, etc. Tantôt Hîuels et taciturnes, tantôt en proie à un délire sombre, ils se représentent les images du pays natal, de leur famille, de leur mère, et meurent en prononçant ces noms si chers :

Et dulces moriens reminiscitur Ârgos.

Quoique cette maladie soit toute morale, et ne présente aucune trace de lésion organique, sa terminaison néanmoins est très souvent funeste. Ramazzini rapporte que dans un camp où la nostalgie était épidémique, sur cent soldats atteints, à peine si l'on en pouvait sauver un. Chez ces infortunés, toute maladie intercurrente devient promptement mortelle. Certains d'entre

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eux, maigres et exténués, arrivent à un état voisin de la tombe, restent dans leur lit sans pouvoir marcher, ni même parler. Suivant Percy, on a vu des soldats mourir le jour où on leur avait refusé leur congé. Il est impossible d'attribuer ces désordres à une lésion matérielle, lorsqu'on voit les métamorphoses et les résurrections qui s'opèrent en quelques heures, quelquefois même subitement, chez les soldats à qui Ton annonce leur libération. Apeinedéclare-t-onàun moribond qu'il va revoir son pays, que le délire cesse, la fièvre s'évanouit, les forces se raniment, la vie, tarie dans ses sources, y renaît avec l'espérance et la joie. Ainsi, de deux malades atteints du même mal, celui à qui l'on accorde son congé est sauvé, celui à qui on le refuse succombe.

Que peut l'art du médecin contre un mal insaisissable, invisible, entretenu par un poison moral qui circule dans les canaux nerveux, obscurcit Tintelligence, comprime la raison, anéantit la volonté? Détruisez la cause ou n'attendez rien des secours de Fart. Tous remèdes intempestifs ne seraient pas seulement inutiles, ils seraient même dangereux, La bonne chère, les jeux, la danse, la musique ne peuvent être conseillés que comme hygiène préventive.

Pendant le blocus de Mayence, Percy, désespéré de voir la mort moissonner tant de jeunes soldats atteints de nostalgie et qui périssaient comme axphyxiés, vint annoncer à plusieurs malades que le général en chef leur accordait leur congé ; ce mensonge heureux en sauva un grand i^ombre. Zimmermann a rapporté l'histoire curieuse d'un étudiant en médecine de l'Université de Gœttingue, arrivé au dernier degré de nostalgie. Il se

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La joie est la î-las Jucr^ rui>^i:!i Je l'ànie. Tapanaga heureux de la jtunesûe et de Terfaiice. dont elle embellit le cours si pro:iiptemeat tcoulr. Unie a la bienveillance et à l'esprit, elle est un Jon céleste, et répand autour d'elle un charu^e irrésistible. Aucune passion n'est aussi entraînante et plus communicative. Le rire simulé même a le privilège de pi ovG<iuer le rire et de^chasser la tristesse ; mais quelle est donc la joie qui résiste à Tépreuve de la vie, aux douleurs cruelles, aux pertes si pénibles^

aux déceptions auières ? Quel est donc l'homme qui ose se livrer aux entraînements de la joie, quand il a vu s'évanouir toutes ses illusions, quand il a vu un bon père, une mère tendre, des enfants bien-airaés descendre au tombeau ? Quelle est la femme qui ose s'abandonner à des danses folles, quelle est celle dont la bouche s'ouvre encore pour les chants, les propos joyeux, après avoir perdu la fille qui faisait son bonheur et son orgueil? La sérénité peut habiter encore une âme éprouvée par des pertes cruelles, mais la joie en est bannie à jamais.

On a pensé, avec raison, que la tristesse resserre le cœur, tandis qu'une douce joie le dilate. Sous l'influence de cette dernière toutes les fonctions ont un jeu normal et régulier ; les maladies sont moins fréquentes ou se guérissent avec plus de facilité ; nous ne doutons pas que cette heureuse disposition ne favorise la longévité. Toutefois nous attribuons ce privilège aux joies de l'esprit plutôt qu'aux plaisirs sensuels ; ceux-ci s'éteignent par la jouissance, tandis que les premiers sont comme une source d'eau vive qui ne s'épuise jamais.

On a vu une joie subite dissiper des accès de goutte, un ictère, une fièvre tierce et plusieurs autres maladies. C'est par un sentiment de reconnaissance qu'ayant été guéri par un rire fou d'une vomique qui mettait ses jours en danger, Érasme, l'un des écrivains les plus érudits et les plus spirituels de son siècle, composa l'éloge de la folie. Mais, comme toutes les passions violentes, une joie excessive a ses dangers ; elle peut devenir fatale et provoquer une syncope mortelle, et même une apoplexie foudroyante. On rapporte qu'une nièce de Leibûitz fut instantanément frappée de mort à la vue d'une

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cassette remplie d'or, dont elle héritait. Une Lacédéraonienne mourut de joie en revoyant son fils, qu'elle croyait tué dans un combat. Une Romaine perdit également la vie en embrassant les siens après la défaite de Thrasimène. On cite encore parmi les personnes qui moururent de joie, Chilon, Sophocle, Diagoras de Rhodes, Denys l'Ancien, Philippide, Léon X, etc.

L'espérance est comme la joie, et môme préférablement à elle, un des biens les plus précieux de la vie ; ou plutôt, sans elle, la vie deviendrait une sombre prison, que n'éclairerait jamais le moindre rayon de lumière. Cette passion n'offre qu'un seul danger, des espérances chimériques qui doivent nécessairement être suivies de déceptions amères ; c'est à elle peut-être qu'est due la passion du jeu, qui ne laisse jamais sans déshonneur, sans honte ou sans remords le cœur où elle a pénétré. L'espérance est le véritable levier des affaires et des entreprises ; elle double les forces d'une armée, et devient le gage de la victoire. Un général qui livre bataille sans l'espoir du succès, est déjà vaincu. En voyant l'amiral Villeneuve s'avancer pour combattre la flotte anglaise, on pouvait prédire l'issue de la bataille de Trafalgar. Après avoir distribué à ses généraux et à ses soldats tout le butin enlevé aux Perses, l'espérance fut le seul bien qu'Alexandre se réserva, et n'était-il pas le plus précieux ?

Dans les maladies, comme dans tous les événements de la vie, la faiblesse du moral, le désespoir sont des causes d'aggravation ; tous les observateurs ont pu apprécier combien la crainte de la mort et le découragement augmentent le danger : « plenimque certu7n esse

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signum et prœnuntium futurœ mortis^ desperationem de recuperanda valetudine^ » dit Frédéric Hoffmann (!)• L'espérance engendre la confiance ; secondés par elles les remèdes les plus insignifiants opèrent des prodiges. Le charlatan a même, sous ce rapport, un certain avantage sur le médecin instruit; car le premier frappe vivement quelques imaginations faibles, qui ne demandent qu'à être trompées, en promettant avec assurance ce que le second présente avec sagesse, comme probable seulement. Si le médecin prudent peut fermer les yeux sur quelques pratiques superstitieuses voulues par les malades, il ne saurait les conseiller et les employer lui-même ; il se rendrait ainsi coupable d'un mensonge, dont le moindre inconvénient .serait de lui faire perdre de sa dignité et de sa propre estime. Nous nous réservons de traiter ailleurs de l'influence de Timagination et du pouvoir des amulettes.

Un seul exemple fera comprendre tout ce qu'on peut se promettre d'une volonté ferme, soutenue par la confiance, pour obtenir la guérison d'une maladie déclarée incurable. Le docteur Fabrizzi, qui vient de mourir il y a quelques mois à Nice, me raconta, le 6 septembre 1855, qu'à la suite de chagrins successifs, la confiscation de ses biens, l'exil, l'ingratitude, il était tombé dans un état de dépérissement qui annonçait une fin prochaine. Bavait une hydropisie générale compliquée du symptôme le plus redoutable, l'albuminurie. Tous les remèdes ayant échoué, il voulut se préparer chrétiennemeni à la mort, et se retira dans une campagne isolée, renonçant à la

I (1) De ammo $amt^i9 et mrb<fnm fabrOf «ru ix.

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