CE QUE NOUS APPREND L^ EXPÉRIENCE
les Carthaginois , par les Romains ont été surpassées peut-être par celles de Gengis-khan et de Tamerlan, par celles des guerres de religion , et surtout par celles des Espagnols dans la conquête de rAmérique. Depuis quelques années sans doute, les mœurs se sont adoucies; un ennemi désarmé est sacré, le prisonnier est un hôte; mais ce droit des gens si conforme à l'humanité n'arrête pas l'effusion du sang. Le soir du 24 juin, à la bataille de Solferino, si glorieuse pour les armes françaises, soixante-deux mille hommes tués ou blessés jonchaient le champ de bataille.
Quatre siècles, entre tous, sont célèbres dans l'histoire ; ils rappellent les noms de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Ce sont, en effet, les époques où le génie humain jeta ses plus vives clartés. Les chefs-d'œuvre des lettres, des beaux-arts et de la philosophie, engendrés par le souffle d'une inspiration divine, sont un progrès dans la marche de l'humanité, et des trésors de joie intellectuelle légués par les grands hommes aux générations futures. Mais la guerre, la douleur et la mort projetèrent cependant leur ombre funèbre sur la gloire de ces siècles. Celui de Périclès fut signalé par les guerres du Péloponèse qui préparèrent l'asservissement de la Grèce, par la peste la plus épouvantable qui ait ravagé la terre et à laquelle succomba Périclès lui-même , par le règne des trente tyrans, à Mhènes ; Isocrate porte à quinze cents le nombre des citoyens qui furent égorgés par eux. Enfin, c'est le siècle où Anaxagore, Phidias , Aristote furent exilés, Socrate et Phocion condamnés à mort.
Entre les prescriptions de Sylla, de Marins, d'An-
48 CE QCE KOUS APnE?n> L^EXPéEtraCg.
tûine, de Lépide et d'Auguste lui-même, et les effroyables cruautés, les monstrueuses débauches de Tibère, de Caligula et de Néron. Thumanité eut à peine quelques années de repos pour cicatriser ses cruelles blessures. Les bons règnes sont ordinairement de courte durée, la lâcheté des peuples éternise les mauvais. Titus ne régna que deux ans et trois mois seulement, tandis que Domitien resta quinze années sur le trône. Léon X mérita, par sa magnificenc-e, par son génie et son amour pour les arts et les lettres, de donner son nom au siècle où il revêtit le souverain pontificat. Jamais les beaui-arts n'avaient obtenu de tels encouragements, jamais depuis Âpelles et Phidias ils n'avaient atteint la perfection où les élevèrent IA)nard de Vinci, Raphaël et Michel-Ânge. Mais, au milieu de ces brillants progrès, TËurope était en feu ; les guerres de religion et des hérésies funestes désolaient la chrétienté. Que de sang et de larmes firent couler les batailles de Ravenne, de Pavie et de Miîhlberg , la prise de Rhodes et de Bude, et cette sanglante bataille de Mohatz où, après la défaite des Hongrois, quinze cents chevaliers rangés en cercle par ordre de Soliman, furent exécutés en présence de Tarmée victorieuse ! Un demi-siècle plus tard, en 1555, le marquis de Marignan, commandant de l'armée impériale, ayant défait le maréchal Strozzi à Marciano et emporté Sienne après un siège de huit mois, y commit des atrocités inouïes. 11 tourna sa rage contre les malheureux habitants de la campagne, et en fit pendre aux arbres plus de 5 000 de tout sexe et de tout âge, sous le prétexte qu'ils avaient fourni dM vivres aux assiégés. 11 prenait un plaisir féroce à les
Ce que mous At>PRËND L^EXPÉUIENGE. 10
tuer lui-même avec une béquille armée d'uu fer pointu dont la goutte le forçait à se servir pour marcher.
Le règne de Louis XIY est l'époque la plus brillante de notre histoire, autant par la grandeur du monarque que par le génie de nos écrivains, de nos poètes et de nos peintres qui ne répandirent pas moins que nos armées une gloire éclatante sur ce siècle. Mais peut-on oublier quelles défaites sanglantes succédèrent à de brillantes conquêtes, et de quel épuisement elles furent suivies? Il est vrai que le caractère du grand roi se montra supérieur à tous les revers. Toutefois, sans les yictoires de Yilla-Yiciosa et de Denain, c'en était fait peut-être de la monarchie , et Louis XIY ne laissait à son petit-fils qu'une France amoindrie et ruinée. Les esprits qui se plaisent à remonter aux causes des événements, n'ont pas assigné la part de responsabilité qui revient au grand siècle de Louis XIY dans les saturnales du règne suivant ; on reconnaît avec plus d'évidence l'influence funeste de ces honteuses saturnales sur }es sanglants épisodes de la révolution. Quoi qu'il en soit de ces considérations, on ne peut oublier, dans le récit des malheurs qui ont ailQigé les peuples, de quel prix douloureux la France paya les principes de 1789, désormais acquis à la civilisation. Tandis que, à Paris, de 1800 à 18/(6, environ un demi-siècle, on compte cent cinquante-trois exécutions capitales, chiffre déjà très élevé, du mois de mars 179S au mois de juin 179&, le tribunal révolutionnaire envoya à la mort einq cent soixante-dix-sept personnes ; du 10 juin au 38 juillet (9 thermidor) il en condamna douze cent quatre-vingt-cinq (plus de vingt-sept par jour), ce qui
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porte le nombre des victimes, jyour Paris seulement, à dix-huit cent soixante-deux en moins de dix- huit mois. On évalue entre quatre et cinq mille environ, car on négligeait de les compter, le nombre des malheureux qui furent exécutés à Nantes par ordre de Carrier, par la guillotine, les fusillades ou les noyades. I^s femmes et jusqu*aux enfants des familles vendéennes étaient compris dans ces supplices, parce que^ disait Carrier de ceuxci, ce sont des louveteaux. II avait même supprimé la formalité d'une commission révolutionnaire. Celle qui fonctionnait à Lyon sous les ordres de Collot d'Herbois, ayant rendu ses comptes, il en résulta qu'il avait envoyé à la mort seize cent quatre-vingt-quatre malheureux. La justice do U^Uin a Arras n'avait pas été moins sanglante, moins féroce et moins expéditive que celle de Carrier. ll^M^Umux. Marseille. Toulon, presque toutes les villes de Kraniv livn^rtMit aussi leur tribut d'enfants au minotauro altort' de sang humain ; et cependant, le fanatisme ost tollomont aveugle que, le 8 thermidor, Couthon déclara à la tribune do la Convention, que s'il croyait a\oir iNMHrilnH^ h la porte d'un seul innocent, il s'imluolorait do diMilour, Notre génération tremble encore au îi^mvonir onK^l do tant d atrocités, et il n'est qu'un Mon |H*til nombre do familles on France sur lesquelles MO î^^ x^^iont i^is apjH^uitios les vengeances politiques. Ou doit iv*i%mlor ivnuno dos di'sastres pour les peupliVH, non^^'ulomont les guom>s, les dissensions civiles, k^ oalaïuitos imbljquois^ ivrtainos ivvolutions sanglantes, luai» ouiHMv Ia «UxM motion ik^ villes, des monuments et d^v* oholH-i)\vuv^' du «iXMuo humain: cette destruction w» ««0 I wU» im'(virabk' fuMir la cmliali<n. La plu-
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part des statues décrites par Pausanias, qui ornaienl les places publiques et entouraient les temples de Delphes, d'Argos, de Corinthe, d'Athènes, de Sicyone, ainsi que ces temples eux-mêmes, ont été détruits par le temps ou plutôt par la main des barbares. Tempus edaco, homo edacior. Des sept Merveilles du monde, les jardins suspendus de Babylone se sont trouvés dispersés avec les merveilles et les temples de cette cité, dont Alexandre avait voulu faire la capitale du monde. Le phare d'Alexandrie a été détruit ; la majestueuse grandeur du Jupiter Olympien, ce chef-d'œuvre de Phidias que jamais sculpteur, dit Pline , ne doit chercher à égaler, n'a pu le préserver de sa ruine. Êrostrate mit le feu au temple de Diane à Éphèse en 356 ; en vain les Éphésiens défendirent-ils par un décret de prononcer le nom de ce misérable ; il est parvenu à la postérité avec l'immortalité de son infamie. Le tombeau de Mausole , construit par Scopas, Timothée, Léocharès et Briaxis, auxquels s'était joint Pithis, qui avait élevé , au-dessus de ce pompeux monument, une pyramide sur laquelle il posa un char de marbre attelé de quatre chevaux, passait également chez les Grecs pour une merveille d'architecture. Anaxagore eu le voyant s'était écrié : « Voilà bien de l'argent changé en pierres ! » C'est en poussière que le philosophe aurait dû dire, car il n'est pas resté une seule pierre du célèbre mausolée. On connaît le sort du colosse du soleil à Rhodes; Moaviah, l'un des califes successeurs de Mahomet, s'étant rendu maître de celte ville, ordonna de détruire ce magnifique monument, dont les débris portés à Alexandrie firent la charge de neuf cents chameaux. Ainsi, des sept Merveilles du monde, il ne reste
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que les Pyianii es d'Egypte, c est-a-dire des tombeaux, le temple de la mort.
Malgré le nombre de livres que nous a légués Fantiqulté, il s*en est perdu un grand nombre plus considérable encore. La bibliothèque d'Alexandrie, créée par Ptolémée, en 282, voyait s'accumuler d'année en année le précieux trésor des connaissances humaines. Jules César ayant incendié la flotte d'Alexandrie, le feu se communiqua à la ville et à la bibliothèque ; plus de 400 000 volumes devinrent la proie des flammes. Reconstituée par Antoine et Cléopàtre , elle fut de nouveau brûlée par Omar et une troisième fois par Ammou, vlce^ roi d'Êgjpte. Après un siège de quatorze mois, Omarj successeur d' Abou - Bekre, s'étant emparé d'Alexandrie, fut consulté, dit-on, par son visir sur ce qu'il convenait de faire de cette riche bibliothèque, renaissant toujours de ses cendres : Si ces livres sont conformes au Coran, répondit le calife, tV* sont inutiles^ et il faut les détruire. S'ils y sont opposés^ c'est un danger^ et on doit les détruire encore. Quoi qu'il en soit de l'authenticité de cette réponse, les livres et les manuscrits les plus précieux servirent, dit-on , à chauffer pendant plusieurs mois, les bains d'Alexandrie comme un bois mort et inutile qu'on jette dédaigneusement dans le plus vil foyer.
Au milieu de tant de ruines, Homère, Aristote et Platon, les trois plus nobles gloires de la Grèce, sont heureusement parvenus jusqu'à nous. Les ouvrages d' Aristote néanmoins ne furent conservés que par une sorte de miracle. Au moment de sa mort, ce philosophe, le premier, suivant Slrabon, qui eût acheté et
GB QUB NOUS APPRBXD l'eXPÉRIENGE. 23
réuni des livres, les laissa avec son école à Théophraste son disciple. Celui ci légua la bibliothèque àNélée qui, en quittant Athènes, l'emporta à Scepsis, lieu de sa naissance. Les héritiers de Nélée enfermèrent les livres et ne voulurent les communiquer à personne. Informés que le roi de Pergame voulait, à l'imitation de ceux d'Egypte , composer une bibliothèque , et craignant qu'on ne leur enlevât les livres d'Aristote, ils les cachèrent sous terre dans une fosse, où ils furent endommagés par l'humidité et les vers. Enfin, ils les vendirent pour une grosse somme à un philosophe péripatéticien, Âpellicon, qui en fit des copies pleines de fautes, et rétablit mal les lacunes occasionnées par les vers. Peu de temps après la mort de ce philosophe , Sylla s'étant emparé d'Athènes, saisit la bibliothèque d'Apellicon qui renfermait les originaux d'Aristote et de Théophraste, et les envoya à Rome, où le grammairien Tyrannion obtint d'en faire des copies.
Lorsque Tacite décrit dans son histoire les crimes des empereurs , les séditions des soldats et les cruautés exercées au sein même de la paix, les grandes familles flétries par l'adultère, la mer couverte d'exilés, ses rochers souillés de meurtres, la mort partage infaillible de la vertu, il nous représente aussi, sous ces règnes abominables, les œuvres du génie brûlées au forum, comme si on avait voulu étouffer à jamais dans les flammes la voix du peuple romain, la liberté du Sénat, la conscience du genre humain (l). Mais une partie même de Thistoire de Tacite est perdue pour la posté-
(i) Histoires^ Uv. I, chap. ii«
3& CE QUE xocs AmE!n> l'expéeiencb.
rittS et c'est à Léon X qu'on doit la conservation des cinq premiers livres des Annales. Pendant les invasions des barbares^ un grand nombre de manuscrits périrent dans rincendie des villes : les monastères devinrent une sorte de lieu d*asile pour les anciens auteurs, dont quelques téiés aniobites s'occupèrent de multiplier les copies. A la découverte de rimprimerie. Tacite fut un des premiers ouvrages imprimés: cette édition est de 1470 (1). Les cinq premiers livres des Antmles manquaient. Parvenu au trône pontifical, Léon X annonça qu'il récompenserait libéralement ceux qui lui apporteraient quelques nmnuscrits des anciens auteurs. En fouillant les vieux monastères^ Ange Areambaldo découvrit dans Tabbaye de Corwey, en Westphalie, les cinq premiers livres des Jnnalesy et les apporta au pape qui lui donna 500 sequins de récompense, et confia à Philippe de Béroalde, son secrétaire, le soin de faire une nouvelle édition plus complète des œuvres de Tillustre historien, dont le nom seul est une épouvante et un remords pour la conscience des mauvais rois.
Ainsi, toutes les choses humaines sont sujettes à de grands changements, à des révolutions terribles, à des revers cruels; les empires n*en sont pas plus exempts que les hommes. M. Guizot dit, en parlant de la puis* sance de Rome : «i Dès que cet empire fut conquis, il comment à cesser d'être (2). »0n peut même assurer que, dans l'histoire des uns et des autres, le malheur occupe la plus large place, le succès tient la plus petite. Échos
(l)Bîb]ioib. lat. -française. (Euvrcs de Tac.^ trad. par Panckooke, 1. I, p. 62.
(2) Mémoires de mon temps, t I, pièces just., p. 396.
CE QUE NOUS APPREND l'eXPÉRIENCE. 25
e leurs siècles, miroir des mœurs publiques, la plupart es écrivains se sont appliqués à retracer plutôt de randes infortunes que des prospérités éclatantes. Les haDts du poëte, en exprimant la douleur et les larmes, rouvent plus facilement le chemin de nos âmes que les ;ompositions frivoles et joyeuses.
Les grands événements de l'histoire ont toujours une aaute influence sur l'avenir des peuples et sur la condition des hommes qui en senties témoins. Toute catastrophe éclatante, le sac des villes, un tremblement de terre, quelque acte de vengeance terrible d'un peuple soulevé ou d'un despote cruel répandent de vives ter- ^ reurs et une juste indignation au sein des familles mêmes qui ne sont pas directement atteintes par ces désastres. Comment retenir nos larmes et nos douleurs au spectacle des plaies saignantes de la patrie ? Quand elle est humiliée ou meurtrie, nos fronts se courbent et nos cœurs s'affligent. Peu d'hommes alors se reconnaissent heureux. L'histoire de ceux qui ont laissé un nom dans la mémoire des peuples, les seuls qu'on puisse citer, prouve avec évidence que la félicité est le partage du plus petit nombre, et que même chez ces privilégiés du sort, elle a été constamment mêlée à des revers et à des malheurs inévitables qui en ont empoisonné la possession et la durée.
On comprend que les ambitieux, en se précipitant à flots pressés vers les grandeurs, en aient rendu la route périlleuse (1), et que, parvenus au faîte, l'envie, pareille
(1) Quouiam ad summum succedere honorem
Ccrtantes, iter infestum fccere viai. (Lucr., lib. V.)
S6 C£ Qi~£ 5c:h:5 APnt:!«D l expéeutice.
à la foudre, les pn:t ipîîe dans les horreurs d'une mort humiliante ! . Suivant Thaïes, un Tieux tyran est ce qu'il y a de plus rare à tn>uYer. Tous les capitaines d' Alexandre pêriivi:! de nxTt violente. Les hommes de science qui ont yc^uIi: sVIever ont partagé le sort des rois, des courtisans, des micislies; Pythagore, Anaxarque, Dénioslhène5, Cici-n:*. Sènt^que, Longin, Bailly, Lavoisier, etc., payèrent de leur vie Thonneur d'avoir pris part aux affaires publiques. L'un des meilleurs poètes du V* siècle, Rêce. fut èleve plusieuis fois au consulat; accusé d'avoir voulu affranchir Rome du pouvoir des Goths, on l'arrêta avec .^«n beau-père Symmaque, et on le conduisit dar.s les prisons de Pavie. Après cinq mois de captivité, durant lesquels il wmposa les cinq livres de la Cons€4ation de la phlosphie. i\ eut la tète tranchée par ordre de Tht\xîoric, le 5o octobre 524.
Nous fournirons dans la siute de cet ouvrage un grand nombre d'exemples des relouai cruels de la fortune chez les hommes parvenus au fiitle du pouvoir et des prospérités. Ceux-là mêmes qui exerçaient une mission civilisatrice ne furent pas à l'abri de ses œups. Suivant Aristote. tous les législateurs de l'antiquité étaient mélancoliques : c'est qu'ils connurent les hommes et qu'ils en éprouvèrent Tingratitude. Quel fut dans tous les siècles le sort de presque tous les hommes de génie? Prophètes de la vérité, ils en devinrent les martyrs et furent pour la plupart méconnus, dinlaignés, persécutés, errantS; proscrits ou assassinés. Cependant, quel ^t celui
(i; Et UDien e sammo quasi fulmen dejkit iclos loTidia interdum contemptim in tartara lelra. (i<L^
CE QUB NOUS APPREND l'eXPËRIENGB. 27
d'entre eux qui, pour se venger de Tingratitude des hommeâ, ensevelit avec lui son secret, son poëme, son ohef-d'œuvre? et tandis que Montaigne préférait l'estimé présente à celle qui pourrait le suivre après sa mort, ceux-là^ se considérant plutôt comme niissionnaires de l'avenir que comme hôtes du temps qui s'enfuit, en appelèrent de leurs contemporains aveugles à la postérité éclairée et n'ambitiobnèreiit de gloire que pour ridée fille de leur génie.
Victimes de la douleur qui suit si souvent l'étude opiniâtre, les travailleurs dérobent parfois quelques rayotis du feu céleste, niais à quel prix? Ils les payent de leui* repos, de leur fortune, de leur santé et de leur vie mètne ; car, comme Empédocle, ils n'hésitent pas à se précipiter dans les cratères de l'Etna pour y découvrir une vérité cachée. Parfois aussi la persécution les saisit, les plonge dans lés cachots, les envoie à l'exil, les condamne aux carrières, les traîne à Téchafaud. Mais la science Mnsole dô tout, la science seule est grande parmi les grandeurs de la terre, et sd, courontie de laurier resplendit sereitie et triomphante au-dessus des couronnes d'or de la royauté. Les idées, ces armées pacifiques qui portent le sceau divin de l'immortalité, sont indestrUcitlbles 2 échafauds, bûchers, canons, remparts, rien iie lés arrête , rien ne peut les tuer. Nées, elles ne quit^ teront la terre que pour retoiirner à Dieu avec nos âmes.
Aucune puissance, aucune gloire, aucune vertu ne préservent des coups imprévus de l'adversité. Une suite de succès et de satisfactions non interrompus en trouble même la sécurité! Philippe recevant eu un même jour
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la nouvelle de plusieurs victoires : «Odieux! s'écria-t-il, envoyez-moi un peu de mal pour désarmer la fortune. » On vantait devant Agésilas le bonheur du roi des Perses, parvenu jeune au plus puissant empire du monde : « Priam n'était pas malheureux à cet âge, reprit Agésilas (1). » Ainsi ont pensé les sages, éclairés par l'expérience qui leur apprend qu'une félicité durable et complète ne saurait être le partage de l'homme. Le philosophe chrétien n'est pas d'un autre sentiment; et Jean de la Croix, ainsi surnommé parce qu'il avait pour tous meubles un lit grossier et une croix de jonc, saint Jean, l'émule et le conseil de sainte Thérèse, étant entré dans une maison où on lui dit que la souffrance et le malheur n'avaient jamais pénétré, fut saisi d'effroi et en sortit avec précipitation de peur qu'elle ne s'écroulât sur lui. En effet, peu de temps après, l'adversité tomba comme un ouragan sur la famille infortunée qui l'habitait.
Parmi les exemples rapportés par l'histoire, pour montrer l'instabilité du bonheur et prouver que les positions les plus élevées ne mettent pas à l'abri des plus extrêmes infortunes, il n'en est pas de plus frappant que celui deCrésus, roi de Lydie. Pourquoi cet exemple a-t-il été si souvent cité, au lieu de tant d'autres qui pourraient offrir les mêmes enseignements? On le choisit de préférence, parce que ce nom et ce malheur sont en quelque sorte symboliques, et qu'il sert d'ailleurs à montrer que, si la parole d'un sage n'est pas toujours écoutée, elle a parfois le pouvoir de
(1) Plutarque, Apophtheijmes des Lacédénwniens,
CE QUE NOUS APPREND l'eXPÉRIENCB. 29
sauver la vie à celui-là même qui la reçut avec mépris.
Solon s'étant rendu à la cour deCrésus, ce monarque, le plus puissant de TAsie, lui fît montrer tous ses trésors, puis il interrogea ce philosophe pour savoir quel était rhomme le plus heureux qu'il eût jamais rencontré : « Tellus d'Athènes, répondit Solon; il a vécu dans une ville florissante et libre ; il a eu des enfants beaux et vertueux ; après avoir joui sagement d'une fortune considérable , il est mort glorieusement pour son pays. » Interrogé de nouveau par le roi, Solon assigna la seconde place à Cléobis et Biton, deux Argiens, qui étaient morts après avoir donné un bel exemple de piété filiale et de respect pour la divinité ! Crésus demeura surpris de ne pas se voir lui-même, aux yeux du sage, considéré comme l'homme le plus heureux; mais Solon lui répondit que la vie humaine n'étant que vicissitudes, il fallait seulement en considérer la fin.
L'événement ne tarda pas à donner raison au philosophe. Atys, fils de Crésus et destiné à lui succéder, fut tué à la chasse.. Le roi, voulant chercher dans le tumulte des armes une diversion à sa douleur, déclara la guerre à Cyrus, roi des Mèdes. Vaincu par lui à Tymbrée, il se vit enlever Sardes, sa capitale, et les immenses richesses qu'elle renfermait; lui-même tomba au pouvoir de Cyrus qui le condamna à perdre la vie. Déjà Crésus voyait s'allumer le bûcher où il allait périr lorsqu'il s'écria : « Solon ! Solon I Solon ! » Cyrus ayant demandé ce que signifiait cette exclamation, Crésus en donna l'explication. Touché de ce récit, Cyrus lui laissa la vie et lui accorda même son amitié et sa confiance.
Ainsi, aucun bonheur n'est stable ; la source de toutes
ou CE qu'enseigne LA PHILOSOPHIE. 35
ments subfils, et sous le masque de principes commodes décorés du nom de sagesse.
Épicure prétendait, en effet, que la sagesse nous conduit sûrement à la volupté, en dissipant les craintes funestes, les désirs insensés, les fausses opinions, et principalement les fantômes superstitieux qui assiègent les âmes pusillanimes. Rempart inexpugnable conlre les assauts des passions aveugles et les injustices du sort, la sagesse, disait-il, nous fait aimer la tempérance, non pour elle-môme, mais pour le calme qu'elle procure à Tâmc, ea soumettant h la raison nos appétits et nos répugnances. Elle n'imite pas l'insensé qui, pour une satisfaction passagère, s'impose inconsidérément à la maladie, à Topprobro, et souvent à la vindicte des lois. Épicure n'admettait le plaisir qu'en excluant ses suites funestes, et trouvait la volupté dans le mépris de la volupté même, sachant souffrir sans se plaindre une douleur légère pour en éviter une plus grande. S'abstenir pour jouir, dit J.-J. Rousseau, c'est Pépicuréisme de la raison.
Par suite de celle sagesse égoïste, la justice paraissait indispensable aux ( picui ieus, non parce qu'elle est une chose sainte, mais afin de réprimer les passions turbulentes et assurer le repos à l'àme. Le plaisir d'une mauvaise action, disait Épicure, peut- il être mis en balance avec les reproches do la conscience et la crainte du châtiment ? Qu'on ne croio pas trouver son avantage dans rinjustice, elle ne procure aucun succès durable; aussi l'intérêt bien comoris de l'homme consisle-l-il à îaire le bien et à mériter par là Teslime publique. Nous
devons donc aimer la jugtice et en trouver la pratiqua
^k ÉPICURE ET ZÉNON9
douce, parce qu'elle donne plus de sécurité à la vie, et nous assure une volupté plus complète et plus certaine. Ainsi, la volupté est, en dernière analyse, le seul attrait qui nous séduise dans la vertu, et vivre heureux n'est autre chose que vivre dans la volupté. Épicure disait encore qu'on ne peut vivre heureux sans sagesse, sans honneur, sans justice, et qu'il n'est pas de justice, d'honneur et de sagesse sans bonheur.
Suivant les épicuriens, la fortune a peu de prise sur le sage; il sait supporter avec résignation les maux quand ils sont tolérables; dans le cas contraire, il en dépose le fardeau, en sortant de la vie comme d'un théâtre. Le néant qu'il trouve dans la tombe, une tranquillité éternelle à l'abri des atteintes du sort, deviennent le partage de celui qui cesse de vivre. La mort est moins encore que le sommeil, dit Lucrèce, si ce qui n'est rien peut avoir des degrés. Non content d'absoudre le suicide et de prémunir l'àme contre les terreurs du Tartare, la vie présente étant le seul enfer des insensés, le poète gourmande sévèrement le lâche qui ne cherche pas dans la mort un terme à ses peines :
Tu vero dubitabîs, et indignabere obire, Mortua quoi vila esl prope jam vivo, alque vident! ? Qui somno partem majorem conteris aevi ? £t vigilans sterlis, nec soninia cernere cessas, Sollicitamque geris cassa formidine menlem ? Nec reperire potes, quid sit libi sœpe mali, cum Ebrius urgeris multis miser undique curis, Atque animi incerto fluitans errore vagaris (1) ?
(1) Et tu balances et tu t'indignes de mourir, toi dont la vie est une àiort continuelle et qui te vois mourir à chaque instant ; toi qui livres ia sommeil la plus grande partie de tes jours, qui dors même en veillant.
ou CE QU^BIfSEIGffB LA PHILOSOPHIE. 35.
Quoique les principes de répicuréisaie soient deslAiâ-< teurs de toute morale et n'aient produit aucun homme utile à son pays, forcée de rendre un hommage involontaire à la justice et à la modération, cette doctrine était cependant plus noble et plus relevée que celled' Aristippe. Celui-ci, déchirant tous les voiles et conformant sa conduite à ses principes, ne donnait le nom de volupté qu'à ce qui flatte les sens, les débauches, la gourman-^ dise, prétendant que, si la bonne chère était blâmable, on ne ferait pas de si grands festins dans les fêtes des dieux. II dansait à la cour de Denys le Tyran, s'enivrait avec lui, souffrait qu'il lui crachât au visage et l'amusait autant par ses reparties spirituelles que par ses basses flatteries. Aussi Diogène Tappelait-il le chien royal. Un jour qu'occupé à laver des herbes, il le vit passer : a Si tu avais appris à préparer ta nourriture, lui dit-il, tu ne t'abaisserais pas à faire la cour aux tyrans. )» <xEttoi, répliqua Aristippe, si tu savais converser avec des hommes , tu ne t'amuserais pas à nettoyer des légumes (1). » Quoique Cicéron se montre en toute circonstance l'adversaire de Tépicuréisme, cependant il réfute avec plus d'indignation encore la doctrine d' Aristippe qui rabaisse l'homme, cet être divin, au niveau de la brute, comme s'il était, ainsi qu'elle, créé uniquement pour manger et se reproduire : Hi non viderunt, dit Cioérou^ ut ad cursum^ equum; ad arandum, bovem;
et dont les idées sont des songes; toi qai, toujours en proie aux préjugés, au terreurs cliimériques, aux inquiétudes dévorantes, ne sais pas en déméier la cause et dont Tâme est toujours incertaine, flottante, égarée 1 * (liQCrèce, Uf. III.} (1) Diogène Laêrce, liv. Il, Ariitippe.
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ad indagandum^ canem ; sic hominem duas res^ ut ait jirisloteles, ad inlelligendum et ad agendum esse natumy quasi morlalem dcum (1).
Si les épicuriens plaçaient le bonheur dans la volupté, si les cyrénaïques, pour se le procurer, n'épargnaient ni flatteries ni bassesses, les stoïciens firent consister le souverain bien dans l'honnêteté et la vertu. La doctrine des premiers reposait sur l'égoïsmo, celle des derniers sur le désintéressement et l'abnégation personnelle. De bonne foi, laquelle est la plus avantageuse aux États? Laquelle doit avoir notre estime, laquelle notre mépris? La doctrine du portique est évidemment un rameau de la philosophie cynique ; on sait, en effet, que Zenon étudia sous Cratès, disciple d'Antisthène ; après avoir entendu Socrate, Aniislhène, le premier chef de cette école, avait vendu ses biens pour se livrer à la philosophie; c'est de son maître qu'il avait appris la patience; après sa condamnation, il poursuivit ses accusateurs et il passait pour avoir fait bannir Anytus et condamner Mélitus à mort.
Antisthène s'affranchit du joug des passions, de la tyrannie du luxe et des richesses, ainsi que des entraves de la réputation et des dignités, pour s'attacher exclusivement à la vertu qui n'était, suivant ce philosophe, que le mépris des choses dont les hommes font cas. La sévérité de ses mœurs et la fermeté de son caractère s'ac-
(1) Les cyrenalqucs n'ont pas compris que comme la nature a produit ]« cheval pour la courte, le bœuf pour le labourage, le chien pour la chasse, elle a aussi fait nettrc Tliomme, ce dieu mortel, pour la pensée et pour Paction, suivant Texpression d'Aristote, (Des biens et des matiœf Ut. II.)
ou CE qu'enseigne LA PHILOSOPHIE. ft7
cordaient en tout avec ses maximes hardies, surtout pour le siècle où il vivait. Il soutenait que les biens sont moins h ceux qui les possèdent qu'à ceux qui savent s'en passer ; que la vertu suffit au bonheur, qu'elle orne assez notre âme pour que Tbomme puisse négliger la vaine parure de la science, des arts et de l 'éloquence. Dans la pratique du devoir, le sage so laisse gouverner, non par les lois établies, mais par la vertu. Celui qui la possède n'a plus rien à apprendre, plus rien à désirer que la persévérance et la un de Socrale. 11 blâmait sévèrement les sottises des Athéniens et leur conseilla un jour de déclarer par un décret que les ânes sont des chevaux; comme on trouvait ce discours insensé, il ajouta : « Ne choisissez-vous pas pour généraux des gens qui ne savent rien et qui n'ont d'autre droit à Télection que la charge qu'ils remplissent? » Antisthène, dont les nombreux ouvrages ne sont pas parvenus jusqu'à nous, ouvrit les voies à Diogène pour son système de la tranquillité; à Gratès pour celui de la continence, etàZénon pour celui de la patience (1).
Les causes prochaines de certains événements sont parfois bien étranges; ce fut une tempête, un naufrage qui donna naissance au stoïcisme. Le vaisseau d'un commerçant de Chypre qui faisait le traGc de la pourpre de Tyr, fut jeté par une tempête sur le Pirée. Si le philosophe Antipater, touchant à sa dernière heure, comptait au nombre de ses biens son heureuse navigation de la Cilicie à Athènes , à plus forte raison, Zenon dut-il remercier les dieux d'avoir fait naufrage et d'avoir abordé
(1) Voy, Diogène Uërce; et Plutarqac, t. Xlli, XIV, XVIL
*ifô ÉPIGURE ET ZENON,
à Athènes. H perdit sa cargaison de pourpre, mais il se procura la sagesse; toute sa fortune fut engloutie dans les flots, mais la philosophie lui en assura une plus précieuse; ses voiles, ses rames et son gouvernail avaient été brisés par la mer en furie ; la vertu dont il orna son âme devint pour lui une ancre, qui le mit à l'abri dès orages. Aussi avait-il coutume de dire : «J'arrivai à bon port lorsque je fis naufrage » .
Zenon ayant eu la bonne fortune d'entendre Cratès, devint son disciple et étudia sous lui dix années; puis, avant de devenir à son tour chef d'école, il en passa dix nouvelles sous Stilpon, Xénocrate et Polémon. A l'exemple des premiers cyniques, il fit consister le souverain bien à vivre conformément à la nature et à la droite raison. Comme eux, il méprisait les biens extérieurs, les jugeant inutiles et même nuisibles à la vertu ; mais, tout en méprisant avec eux les vains ornements du luxe, il ne leur emprunta ni leur besace, ni leur manteau troué. A l'époque même oii il étudiait sous Cratès, il avait trop de pudeur pour s'accoutumer au mépris que les philosophes cyniques faisaient de la honte. Il pratiquait, du reste la simplicité et la patience ; les rigueurs de l'hiver, les pluies, l'ardeur du soleil, les maladies ne purent vaincre sa constance qui égala toujours l'assiduité, avec laquelle il s'attacha jour et nuit à l'étude.
La plupart des philosophes non-seulement ont consî- ■déré la vertu comme désirable par elle-même, et indépendamment de l'approbation des hommes, mais encore ils l'ont regardée comme la source des vrais plaisirs et supérieure à tous les autres biens. Les stoïciens ne s'arrêtèrent pas là. Suivant Zenon et son école, la vertu n'était
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pas seulement le souverain bien, mais le seul bien. Ce philosophe n'accordait qu'à ceux qui la pratiquent, la qualité de parents, et de personnes libres, regardant les autres comme étrangers, ennemis et esclaves. Il considérait comme des accessoires de la vertu, la joie, le contentement, la tranquillité ; et rangeait parmi les biens secondaires une heureuse postérité, une belle vieillesse, une âme sincère, une bonne patrie. De même que pour lui la vertu était le seul bien, les vices étaient les seuls maux de l'âme; il regardait la tristesse, une mauvaise patrie, comme des maux accessoires. Zenon enfin trouvait comme indifférentes, la richesse, la santé, la force du corps, et la réputation ; car, disait-il, suivant la manière dont on en use, elles contribuent au bonheur ou à la misère. L'ambition et la volupté sont des maladies de l'âme, comme la goutte et les catarrhes sont des maux du corps. Les stoïciens prétendaient que les sages devaient être sans passion et qu'ils jouissent seuls du privi- \ège d'une parfaite liberté; ils estimaient aussi que la vraie amitié ne peut avoir lieu qu'entre sages, parce qu'ils s'aiment par conformité de sentiments.
Zenon peignit son sage d'après lui-môme ; les affections, les passions, les accidents de la vie n'avaient aucun empire sur lui et ne troublaient jamais la tranquillité de m âme. H vivait dans le monde comme s'il n'y possédait rien en propre, insensible à l'appât des honneurs, aimant les hommes, reprenant ceux dont il savait le cœur enclin à la sagesse, mais n'adressant ni reproches, ni corrections à ceux qui ne lui inspiraient aucune confiance. Zenon ne se contenta pas de sorftenir que la vertu suffit pour la félicité, il alla jusqu'à prétendre,. pour être con-
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séquent dans sa doctrine, qu'avec la vertu on pouvait être heureux, noalgrô les disgrâces de la fortune, et au milieu même des tourments les plus affreux.
Jamais aucun philosophe ne fut, de sou vivant, plus honoré que Zenon. Seul entre ses contemporains, Timon osa dans ses vers satiriques l'attaquer et l'accuser d'orgueil ; Antigène ne pouvait assez admirer de ce que, malgré les présents dont il l'avait accablé, il ne fût devenu niplus orgueilleux ni plus humilié. Il avait vaine* ment cherché à l'attirer à sa cour; Zenon lui envoya quelques-uns de ses compagnons d'étude, et s'excusa sur sa faiblesse et sur ses quatre-vingts ans de ne pouvoir se rendre auprès de lui. Antigène avait une si haute es« time pour ce noble caractère qu'il écrivait en ces termes à Zenon : « Du côté de la fortune et de la gloire, je crois que la vie que je mène est préférable à la vôtre ; mais si je considère l'usage que vous faites de la raison, les lu* mières qui vous sont acquises et le bonheur dont vous jouissez, jene doute pas quejenevous sois inférieur. » Se trouvant à Athènes, Antigone se plaisait inQniment aux entretiens de ce philosophe ; il venait souvent souper ^avec lui, et partager son frugal repas, car on prétend que Zenon se contentait ordinairement de petits pains, de miel et d'un peu de vin aromatique ; grâce à satempérance il parvint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dixhuit ans, exempt de toute infirmité. Mais, ayant fait une chute, il se donna volontairement la mort, en se privant de nourriture, l'an 2G/i avant J.-C. Les Athéniens, devançant la prière que leur adressa Antigone à la nouvelle de sa mort, lui firent élever un tombeau dans le bourg Céramique. Ils lui décernèrent en outre une cou-
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ronne d'or par un décret daus lequel ils louaient ce philosophe d'avoir mené une vie conforme à ses préceptes, et d'avoir continuellement excité à la vertu les jeunes gens mis sous sa discipline, « afin que tout le monde sache, disait le décret, que les Athéniens ont soin d'honorer pendant leur vie et après leur mort les hommes d'un mérite distingué (1). »
La philosophie d'Épicure, s'adressant à toutes les passions qui ont pour objet la recherche du plaisir, compta toujours un plus grand nombre de partisans que les doctrines austères qui commandent de sacriûer les passions et les plaisirs au sentiment du devoir. Cette philo« Sophie commode s'empare de la jeunesse comme une autre Circé, la gouverne et l'aveugle jusqu'à ce que le malheur ou la vieillesse dessille les yeux et dissipe l'enivrement. Êpicure et Aristippe réduisaient en doctrine et décoraient du nom de sagesse ce que les hommes cor^ rompus ont pratiqué dans tous les siècles , ce que les civilisations vieillies ont mis en honneur, ce que le vice effronté a su inspirer par son exemple. Si on voulait comparer entre elles la secte d'Épicure et celle de Zenon, si on voulait décider laquelle est la plus conforma à la nature de l'homme, celle qui assure la vraie grandeur et la vraie gloire, qui est d'ailleurs la plus profitable et la plus douce par les fruits qu'elle porte, les exemples individuels auraient peu de force dans un su-» jet aussi grave ; mais l'histoire des peuples nous en fournirait de plus éloquents. Qu'on mette en présence deux peuples, deux ar^nées, l'un, suivant les maximes de l'épi-
(1) Diogène Laèrcc, li? . VU.
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curéisme, et l'autre les préceptes du portique : la victoire ne sera pas un moment douteuse. Il est vrai qu'on a rarement vu des armées où régnât un esprit général, soit d'égoïsme, soit de dévouement. L'histoire nous permet quelquefois cependant de juger et d'apprécier l'influence des opinions et des mœurs sur la conduite des peuples.
A l'époque de l'invasion macédonienne, les Perses vivaient comme une nation d'épicuriens , uniquement occupés de festins et de plaisirs, esclaves efféminés de leurs lâches despotes, que la force seule entraînait aux combats, et que, sur le champ de bataille, on forçait à se battre et à faire bonne contenance à grands coups de fouet. Ils ne comprenaient pas que l'honneur , le devoir et le courage seuls missent les armes à la main à tout un peuple, sans qu'il y fût contraint. Aussi , l'armée d'Alexandre, sobre, aguerrie, patiente , bardée de fer, triompha-t-elle facilement des légions innombrables de ce peuple efféminé; elle ne s'arrêta dans ses conquêtes, elle ne refusa de suivre Alexandre dans des régions inexplorées que lorsque, corrompue elle-même par l'or, l'ivresse et les voluptés des peuples vaincus, elle trouva les armes trop pesantes et la discipline trop austère. Elle avait ainsi préparé sa propre défaite, et bientôt une nation qui n'était pas encore énervée par le luxe asiatique profita des ^divisions et de la corruption qui s'étaient introduites dans les armées de ces terribles capitaines d'Alexandre. Pyrrhus, un des lieutenants d' Antigène, porte la guerre en Italie ; son génie militaire, une tactique nouvelle, le choc des éléphants étonnent d'abord les Romains. Mais^ inébranlables^ même
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dans leurs défaites, et revenus de leur surprise, ils affrontent de nouveau le sort des armes et balancent enfin la fortune de ce nouvel ennemi. C'est alors seulement qu'ils consentent à traiter. La paix est à la veille de se conclure; les généraux des deux armées sont réunis à la table de Pyrrhus : Cinéas, profitant de la liberté du festin, développe devant ces illustres convives les principes de la doctrine d'Épicure qu'il suivait luimême. Il soutint que le monde s'est formé par hasard, c'est-à-dire par la rencontre fortuite des atomes, que les hommes ainsi que tous les êtres vivants ont été engendrés par les forces propres de la nature, qu'il n'y a point de dieux, ou que, s'ils existent, relégués dans des cieux lointains, ils restent étrangei's à tous les événements du monde; que par conséquent l'homme, maître de lui, artisan de sa propre destinée, affranchi de toute crainte superstitieuse, ne doit avoir d'autre soin que de se rendre heureux, et que le souverain bien est la volupté. En entendant ainsi fouler aux pieds toute morale, toute croyance, toute religion, tout ce qui mérite le respect et la vénération des hommesi, tout ce qui élève les cœurs et soutient les nobles âmes , Manius Curius s'écria : «Dieux immortels, inspirez toujours aux ennemis du peuple romain de tels principes et de semblables sentiments ! »
Les lois de Lycurgue avaient devancé la doctrine du portique ; les Spartiates, par leur vie dure, le mépris de la douleur, la soumission aux lois, étaient en quelque sorte un peuple de stoïciens. Diogène leur rendait ce témoignage, dans une certaine mesure, toutefois, quand il disait : <c Je n'ai vu des hommes nulle part, j'ai vu des
hh ÉPICURE £T ZÉSOSy
enfants à Lacédémone. » Quelle vigueur dans cette jeunesse, quel courage sur le champ de bataille , quel respect pour Faustère discipline, quel enthousiasme pour la gloire de la patrie! Aussi, cette nation, cette poignée d'hommes libres, resta-t-elle invincible pendant plusieurs siècles ; la bataille de Leuctres fut la première et en quelque sorte la seule qu'ils perdirent. Pour les vaincre, il fallait les tuer tous, et, semblables aux héros d'Homère (1), ils s'estimaient heureux encore de mourir en combattant pour le pays, et de blessures reçues en présentant leurs cœurs et leurs poitrinesaux glaives ennemis.
(1) Que celui de vous qui se sent blessé meure sans regret ; il est beau de périr en comballant pour la patrie. (Iliade, cb. XV, v. U^U,)
l'empereur et l'esclave, ou le souverain bien, as