‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 33 sur 63 · AUX MALADIES DE L^AMK · texte numérisé non relu

AUX MALADIES DE L^AMK

dans les plaisirs, comme s'ils étaient volontairement vicieux, sont des reproches injustes? Aucun n'est méchant parce qu'il le veut ; on le devient à cause d'une disposition du corps ou d'une mauvaise éducation, malheur qui peut arriver à tout le monde, malgré qu'on en ait (1). »

Aucune mauvaise action, aucun crime ne sont punis-sables, quand la volonté de les commettre n'existe pas. S'il n'était pas libre, s'il obéissait fatalement à ses passions, comment l'homme pourrait-il espérer en triompher par de saines doctrines et de bonnes habitudes? Cependant ni Gall, ni surtout Platon, n'ont mis en doute la force et le pouvoir de l'éducation ; mais ceux même» qui en proclament les efiets, soit en bien, soit en mal, Reconnaissent néanmoins que cette influence a des hmiles : a Lorsqu'il s'agit d'hommes extraordinaires , dit Thomas, il faut moins remarquer l'éducation que la nature (2). » « Ni la bonne éducation ne fait le grand homme, dit également Fontenelle dans Téloge de Pierre le Grand, ni la mauvaise ne le détruit. Les héros dans tous les genres sortent, tout formés des mains de la nature, et avec des qualités insurmontables. »

Tous les observateurs conviennent qu'il faut une nature bien préparée, pour que la bonne doctrine qu'on lui confie puisse y faire germer la science et la sagesse. Aussi, ont-ils regardé comme une faveur du ciel pour l'homme d'être né de gens de bien. Une naissance irréprochable est le premier bien qu'il trouve en venant au monde. Mais si une bonne terre répond mieux qu'un sol ingrat

(1) OEuTres de Platon, trad. par V. Cousin, t. XÎI, Timée^ p. 231,

(2) Éloge de Descartes.

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à une culture bien entendue, est-ce à dire cependant que rhomme doive se désespérer s'il a eu le malheur de nattre dans une famille couverte d'opprobre? Cette tache ne s'efface pas sans doute, et il faut des prodiges de volonté et de vertu pour la faire oublier. Toutefois rien n'est impossible à celui qui, se confiant en Dieu et en la justice, a fermement résolu dans son cœur de devenir et de rester honnête homme.

Quintilien, Plutarque, J.-J. Rousseau et un grand nombre de médecins, ont insisté sur l'importance pour une mère de nourrir elle-même son enfant, et en cas d'impossibilité absolue, ils ont recommandé de faire choix de nourrices non-seulement bien portantes, mais surtout vertueuses. On peut se demander si les mœurs d'une mère, et par conséquent celles d'une nourrice, n'exercent pas une influence réelle sur le moral d'un enfant. Les anciens poètes, en supposant que les hommes courageux avaient été nourris avec la moelle des lions et des tigres, se sont-ils laissé égarer par des suppositions chimériques, ou bien ont-ils entrevu quelque vérité cachée ? De nos jours, où l'on a conçu le louable désir d'introduire dans la science une exactitude rigoureuse, on a matérialisé l'aliment et refusé d'y voir autre chose que les principes démontrés par l'analyse. Mais dans ce cas, comment expliquerait-on les accès convulsifs survenus subitement quand une mère a eu Tiraprudence de donner le sein à son enfant après un mouvement de colère ? Le sens moral nous invite, mieux encore qu'une expérience douteuse, à repousser non-seulement une nourrice infectée, mais encore une nourrice dépravée. Peut-on nier l'influence malfaisante de certaines éma-

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nations secrètes sur l'ârne ? On doit fuir cette atmosphère, cette sorte d'incubation d'un être frêle et impressionnable par les femmes d'un caractère méchant et de mœurs suspectes, et penser que, peut-être, certaines dépravations précoces et incompréhensibles ne reconnaissent pas d'autres causes.

L'éducation doit commencer dans les premiers mois qui suivent la naissance; dès le second, et certainement pendant le troisième^ on voit se manifester chez le jeune enfant une volonté et quelquefois des habitudes. De luimême et sans autre mattre que la nature, il acquiert des notions plus parfaites que celles qu'il recueillera plus tard de l'éducation. Dès le premier jour, le sens du goût est admirable ; on peut même regarder comme une dépravation ces besoins nouveaux que lui communiqueront un jour le luxe et la gourmandise. L'instinct du tact borné à la sensibilité générale suit de près celui de la nourriture. Obscurs et confus d'abord, les sens de l'ouïe et de la vue ne tardent pas à sortir de leur sommeil. Vers la fin du second mois l'enfant commence à distinguer un objet d'un autre, à reconnaître les formes et probablement les couleurs, peut-être même les distances. Le travail de l'ouïe est plus tardif; mais déjà du second au troisième mois il sourit au langage séduisant de sa mère ; bientôt il rend les caresses et cherche à former des sons; puis tout à coup, en moins de temps qu'il n'en faut à l'homme le plus intelligent pour apprendre une langue, l'enfant la comprend et parle celle qu'il entend, avec une facilité et une perfection admirables. A côté de l'évolution de ces phénomènes sensitifs et du travail intellectuel qu'ils supposent, marche une éduca-

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tion non moiDs étendue, un apprentissage non moins compliqué ; nous voulons parler de la locomotion et de tous les mouvements volontaires. Les psychologistes ont analysé les premiers avec une rare sagacité ; l'étude des seconds appartient exclusivement aux physiologistes.

Doit-on commencer une éducation véritable dès les premiers mois de la vie î Non sans doute ; il faut saisir et savoir attendre, sans la forcer, la marche successive des phénomènes. On peut toutefois déjà diriger et développer quelques bons penchants, et détruire quelques inclinations vicieuses qui s'éveillent. Il faut ne frapper les yeux et les oreilles que de douces et bonnes sensations ; un seul exemple suffit pour faire comprendre le pouvoir des premières impressions : la prononciation et l'accent contractés dans l'enfance sont indélébiles ; aussi Chrysippeet Quintilien recommandaient-ils de faire choix de nourrices qui n'eussent pas un langage vicieux.

Quintilien, dont tous les préceptes se distinguent par leur sagesse, a vivement insisté sur la nécessité d'une bonne éducation et sur les résultats qu'on peut s'en promettre pour corriger et réparer en quelque sorte les torts de la nature. Il pense que les esprits stupides et rebelles à tout enseignement sont dans l 'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique ; le nombre en est infiniment petit, et « la preuve, dit ce grammairien célèbre, c'est qu'on voit chez plusieurs enfants briller des lueurs d'espérance qui s'évanouissent avec l'âge ; d'où il est évident que ce n'est pas la nature qui leur a manqué, mais une bonne culture (1). »

(1) Institut, orae., Ut. I, cbap. i.

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L'éducatioD en effet est une culture véritable, et Bacon {Desiderata) voulait qu'on appelât celle des mœurs les Géorgiques de Vâme. Faute d'être cultivée, une bonne terre devient une friche et se couvre de mauvaises herbes. Si l'on ne se hâte d'extirper les plantes nuisibles qui menacent d'envahir l'esprit, il s'épuisera en vain plus tard, et n'en produira qu'un petit nombre de vraiment fructueuses. L'éducation de famille, et en particulier celle de la mère, ne peut être remplacée pour former les mœurs et les affections. Personne n'ignore tout ce que J. César, saint Augustin, saint Louis, Henri IV, Louis XIY durent à Âurélie, sainte Monique, Blanche de Castille, Jeanne d'Àlbret, Anne d'Autriche, leurs illustres mères. Tout ce que nous connaissons de la vie de famille de la plupart des hommes, célèbres particulièrement par leurs vertus, nous prouve presque toujours que c'est dans le cœur de leur mère qu'il faut chercher le secret de leur mérite. « On sait, dit Quintilien, combien l'éloquence de Cornélie influa sur celle desGracques; elle en a laissé un monument dans les lettres qui sont parvenues à la postérité.*»

C'est par le sang, l'exemple et la direction des mères que l'homme se forme. Malheur aux enfants à qui manquent de chastes et vertueux enseignements ! Plus à plaindre encore ceux qui en reçoivent de contraires! Domitius Àhénobarbus disait lui-même que d'Âgrippine et de lui il ne pouvait naître qu'un monstre funeste au genre humain; Néron réalisa cette pré^liction. La première Agrippine, fille d' Agrippa et de Julie, épousa GfCrmanicus, dont elle eut Caligula, Drusille et Agrippine, mère de Néron. Le sang et l'exemple maternels l'empor-

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tent ici, comme presque toujours, sur ceux des pères. Julie, fille d'Auguste et de Scribonie, fut comme la source empoisonnée qui infiltra la débauche et la cruauté dans les veines de Caligula, de Drusille, d'Agrippioe et de Néron. On peut ajouter à cet exemple, mais dans un sens opposé, celui d'Anne de Beaujeu et de Charles VIE, qui n'eurent aucun des vices de Louis XI, et durent leurs noblesqualités à l'admirable douceur de leur malheureuse mère.

Horace a pu dire que l'enfant reçoit, comme la cire, l'empreinte du vice ; il aurait dû ajouter qu'il garde avec la même facilité celle de la vertu. Aussi ne doit-on confier les enfants qu'à des gouvernantes ou à des maîtres sages et prudents. Leur permettre de fréquenter de mauvaises connaissances, c'est les vouer à une perte irréparable ; suivant Plutarque, il n'est rien de pire pour la jeunesse que les flatteurs. Diogène le Babylonien rapporte que Léonides, gouverneur d'Alexandre, avait fait contracter à ce prince certains vices dont il ne put jamais se défaire dans un âge plus avancé, et quand il était déjà un très grand roi.

Quintilien, qu'on ne saurait trop citer en matière d'enseignement, s'élève surtout avec une grande force contre l'éducation efféminée que les enfants reçoivent parfois au sein même de leur famille, et contre les exemples pernifcieux dont leurs cœurs sont frappés jusque dans la maison paternelle. « Nous nous réjouissons, ajoute-t-il, s'il leur échappe quelque réflexion licencieuse, s'ils pro- noncent quelques paroles qu'on se permettrait à peine dans les orgies d'Alexandrie. Nous les payons d'un sou- rire ou d'un baiser ; et cela ne me surprend pas ; ils ^

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répètent ce que nous leur avons appris : Noslras arnicas, nosùros concubinos vident^ omne convivium obscenis canticis slrepit, pudenda dictu spectantur. Fit ex his consuetudo^ deinde nalura. Dicunt hœc miseri antequam sciant vitia esse : inde soluli et fluenles non accipiunt escolis mala isia, sed in scolas afferunt (1 ). »

Quelle est la conduite à tenir envers les enfants pour rendre leurs fautes mômes profitables ? L'expérience et la connaissance du cœur humain prouvent qu'on les amène plus sûrement à faire leur devoir par de bonnes paroles et de douces remontrances, que par la sévérité et les punitions corporelles. « On peut pardonner quelques fautes au jeune homme, ou feindre môme de les ignorer, dit Plutarque. » Il faut être indulgent sans faiblesse et ferme avec douceur.

Nous avons insisté sur l'inestimable prix d'une bonne éducation, sans formuler des préceptes de détail et d'application qui ont été posés déjà par des auteurs recommandables. Ils conseillent d'apprendre aux enfants à aimer Dieu comme un père et à agir continuellement sous son regard, c'est le fondement de toute sagesse et la source de tous les biens ; à avoir en horreur le mensonge, c'est un vice servile, et la vérité seule a des charmes; à maîtriser la colère, elle est la plus terrible des passions ; à être discret, modeste et réservé, on se fait ^mer en inspirant une confiance précoce ; à fuir l'oisi- Vcté, le luxe et toutes les recherches superflues, on se ^xiet ainsi à l'abri des vicissitudes de la fortune, et on ^^arme d'un fort bouclier contre l'adversité ; à avoir la

(1) InsiituL ortU., lib. I, p. AO.

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quand tout à coup le peuple poussa un grand cri : c'était uu gladiateur qui venait de tomber. Vaincu par la curiosité, Alipius ouvrit les yeux. Son âme reçut une plus terrible blessure que le gladiateur qui venait d'être frappé. La vue du sang qui coulait remplit son cœur de je ne sais quelle volupté cruelle. Il voulait en vain détourner ses r^rds;il les sentait s'attacher sur ce corps palpitant ; il buvait à longs traits la fureur des combats; il se repaissait des crimes de Tarène; son âme s'enivrait malgré elle d'une joie sanguinaire. Ce n'était plus l'homme entraîné de force à ce spectacle hideux ; c'était quelqu'un de la foule, ému comme elle, criant comme elle, et comme elle impatient de jouir des fureurs du cirque (1).

Quelques philosophes ont pensé que la vertu n'est, après tout, que le fruit des bonnes habitudes ; et tous admettent du moins qu'elle peut s'enseigner et se communiquer par les préceptes et surtout par l'exemple: « Considérez, disait Socrate, ce que dans le monde on appelle vertus, et vous reconnaîtrez qu'elles se fortifient par l'étude et par l'exercice (1). »

On peut définir l'habitude, une répétition fréquente des mômes actes d'où naît chez l'homme, et même dans la plupart des êtres organisés, une plus grande aptitude à les renouveler. En effet, les plantes, comme les animaux, possèdent cette faculté de prendre des habitudes, de s'acclimater et de se modifier suivant les milieux et les circonstances où ils se trouvent. D'après Pascal, la

(1) Confessions, liv. VI, chap. vili.

(2) Xénophon, Entret, de Socr,^ liv. II, ch. vi.

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Daturé ne serait peut-être qu'une première habitude. Toute une école de médecins célèbres, les animistes Stahl, Perrault, Whytt, Lawrence, etc., ont prétendu que les mouvements organiques sont l'effet de longues habitudes, si bien naturalisées en nous, qu'elles s'exécutent sans l'acte de la volonté, sans attention et même sans conscience. Toutefois, les animistes ne fournissent aucune preuve à l'appui d'une doctrine qui choque toute vraisemblance. L'enfant qui vient de naître respire et digère comme l'adulte, son cœur bat avec la même précision, son sang circule avec la même science. Où a-t-il appris ce mécanisme merveilleux ? Qui le lui a enseigné et qui l'a enseigné au premier homme ? Qu'est-ce qui montre à la jeune abeille, au moment de sa transformation, à fabriquer des alvéoles hexagones liées par une pyramide trièdre? Qu'est-ce qui apprit à des castors, enlevés très jeunes à leurs parents par Fréd. Cuvier, à bâtir une cabane et à construire des chaussées sur l'eau? Ce ne sont point là des habitudes, mais des instincts qui ne doivent rien à l'industrie de Thomme, et qui sont donnés par la nature. Nous ne pensons pas qu'aucun philosophe soit tenté d'adopter l'explication donnée par Ch. Bonnet de ces phénomènes inexplicables. «Un architecte, dit ce naturaliste, construit un bâtiment dont il a conçu le plan. Ce dessin, fruit de son travail, a donné à différentes fibres de son cerveau des déterminations particulières et coordonnées, en conséquence desquelles l'âme de l'architecte a opéré. Le cerveau de l'animal ne contiendrait-il pas originairement un système représenl^-tif de l'ouvrage et des moyens relatifs à Texécutionî ^ système ne le placerait-il pas à sa naissance précisé-

««^ft^ "21

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bien accoutumé à dormir en voiture, que pendant les

trois joursqu'il passa dans cette dernière ville, mollement

couché, il dormit peu et très mal. Il ressentait dans tout

le corps un tremblement continuel, semblable à celui que

font éprouver les secousses de la voiture.

Les actes soumis aux habitudes ont ce caractère, que la première fois on les exécute difficilement, gauche-^ ment, avec peine ou dégoût, tandis que la répétition souvent renouvelée les rend faciles, agréables et par-fois même irrésistibles. On s'accoutume à certaines professions qui inspiraient d'abord une vive répulsion ; le gourmet perfectionne son palais, et recherche les mets qu'une première impression lui fit trouver détestables. Le paysan fait ses délices de l'ail» l'Indien du piment, les habitants des régions glacées boivent avec avidité l'huile rance des baleines. Celse coiuseille de ne contracter aucune habitude ; il avait raison sans doute, s'il ne consi** aérait que les mauvaises; car il savait jusqu'où l'homme est capaUe de porter la dépravation de ^es goûts. Mais combien ses préceptes auraient eu plus de force encore s'il avait connu quel degré a atteint chez les peuples modernes la passion du tabac, de l'opium, ainsi que celle des liqueurs alcooliques et fermentées.

Personne n'ignore les prodiges de force, d'agilité et d'adresse, qui paraîtraient presque incroyables si Ton n'en était pas journellement témoin, des athlètes, des coureurs et des acrobates ; toutefois, pour conserver ces focultés prodigieuses, ils ne doivent jamais interrompre leurs exercices. On rapporte que Timanthe, de Oéone, ayant quitté la profession d'athlète, à cause de son âge avancé, tirait de l'arc tous les jouis pour entretenir ses

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forces. Obligé de faire un voyage, il interrompit quelque temps cet exercice. A son retour, il voulut le reprendre; mais l'arc fut rebelle à ses efforts; il ne put le tendre. Dans sa douleur de ne plus se retrouver lui-même, il alluma son propre bûcher et se jeta dans les flammes avec son arc; « action qui, à mon avis, dit Pausanias, tient plus de la folie que du courage (1). »

Nos occupations, nos plaisirs et nos goûts sont à ce point tributaires de l'habitude, qu'il nous devient à la longue presque impossible d'y renoncer, et qu'il y a même danger réel à changer une vie active contre une vie inoccupée. Suivant Sanclorius, un homme qui avait passé vingt ans dans un cachot infect et ténébreux, ayant recouvré sa liberté, fut pris d'une fièvre maligne. Guéri de cette maladie, il vécut encore une année en mauvaise santé ; mais, ayant commis un nouveau crime, il fut remis en prison, et sa santé se rétablit aussitôt. Barthez cite un fait analogue. On a vu des maladies longues céder au seul changement d'air, mais on voit plus souvent encore des personnes bien portantes, et surtout des vieillards qui, après avoir renoncé à des habitudes an- ^ciennes, succombent bientôt, par suite uniquement d'un brusque changement de résidence et de climat. Les nations elles-mêmes s'attachent à leurs coutumes ; celles qui ont joui d'une longue paix voient avec regret se rouvrir la carrière des agitations et des périls. Les peuples qui occupent les points les plus extrêmes du conti^ nent asiatique tiennent plus fortement que les autres à. leurs antiques usages, tandis qu'on rencontre des vicis*

(1) Voyage deVÉlide, liv. VI, chap. viii.

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itudes et des révolutions continuelles dans les climats Intermédiaires. La civilisation disposerait-elle à Tinconstance et à l'inquiétude, ou ces résultats doivent-ils être attribués au cours mobile des saisons qui habituent les esprits à changer comme elles?

Théophraste avait remarqué qu'on s^accoutume aux remèdes ; tous les médecins le savent par expérience et font succéder avec discernement une médication à l'autre. BrassavoUe parle d'un Asiatique qui avalait chaque jour 8 grammes de scammonée comme mesure d'hygiène. Le docteur D. . . , de Paris, atteint d'une névralgie cruelle, a pris pendant de longues années 5 à 6 grammes d'extrait d'opium par jour. Fournier a connu un malade dont il ne parvenait à calmer les crises douloureuses qu'à l'aide de doses immodérées de ce médicament. Dans les dix dernières années, il n'en pesait plus la dose, la mesurait des yeux, et le volume était celui d'une grosse prune de Reine-Claude. A l'exemple de Mithridate, on pourrait donc, par l'habitude, se rendre invulnérable aux poisons.

Desèze a prétendu, mais sans raison, qu'il a été départi à chaque être une somme de sensibilité qui s'épuise par l'usage. Il n'en est rien ; l'exercice entretient la fonction ; pris dans une proportion convenable, il la fortifie même; l'abus seul et l'inaction l'étouffent et l'épuisent prématurément. « Lhabitvde^ dit Bichat, perfectionne le jugement et émousse le sentiment. » Séduits par la forme aphoristique et piquante sous laquelle elle était présentée, tous les physiologistes ont répété cette pensée sans examiner jusqu'à quel point elle était vraie. On a remarqué, en eifet, que les premières atteintes de quelques mala-

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diesy la fluxion de poitrine par exemple, étaient plus dangereuses que les suivantes. 11 est certain, en outre, que rbomme s'accoutume aux plus durs travaux, que le chasseur sibérien supporte impunément des fatigues incroyables et toutes les intempéries de Tair, que le sauvage endurci au froid devient moins sujet aux maladies inflammatoires. On peut présumer même que la discipline austère rend le corps moins sensible à la douleur. Mais il ne résulte nullement de ces faits que l'habitude émousse le sentiment. 11 est avéré, au contraire, qu'elle perfectionne les sens, qu'elle ajoute à leur délicatesse, et qu'elle fait percevoir à ceux qui les exercent des nuances imperceptibles pour le vulgaire. Celui qui a beaucoup souffert souffre même plus que tout autre ; la répétition fréquente de la douleur, loin d'en émousser l'aiguilloo, en rend l'appréhension extrême et les atteintes insupportables.

« L'habitude, dit Maine de Biran, est une pente où l'on glisse sans s'en apercevoir et sans y songer. » Elle pourrait, dirigée avec adresse et grâce à une surveillance attentive, devenir le principe de nobles vertus, de même que, par l'insouciance et l'aveuglement coupable des parents, elle est l'origine des vices les plus dangereux. Suivant Descartes, il n'y a point d'âme si faible, qu'elle ne puisse, étant bien conduite, acquérir un pouvoir absolu sur ses passions (1). N'est-il pas vrai que souvent les déviations de la taille proviennent d'habitudes vicieuses, de la position contrainte qu'exigent l'étude de la harpe, l'écriture ou le dessin sur une table trop basse

(1) Des passions de Vàme^ II* partie, art u

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OU trop haute? Comment corrige-t-on ces déviations récentes î On les guérit avec facilité par les efforts et Texercice du membre le plus faible et des muscles antagonistes de la déviation. Au physique comme au moral, il est moins diflBlcile d'empêcher de se former un vice, un tic, une difformité, une mauvaise habitude, que de les extirper lorsqu'ils ont acquis de la force, et plus aisé de résister à toute inclination naissante que d'avoir à la combattre quand elle a pris possession de nous ; principiis ùbsta. Mais quand le mal est déclaré, on doit porter sans hésitation la cognée à la racine de Tarbre ; une seule victoire, chèrement achetée, épargne un grand nombre de combats journaliers et pénibles. On rapporte que Fénelon, s'étant un jour mis en colère contre un homme qui lui céda, rougit de sa faiblesse, prit la résolution de résister désormais, et il tint parole.

Quand la victoire n'est pas aussi facile, on peut cependant, sans se laisser rebuter par les obstacles, sans se décourager par les défaillances, apprendre à vaincre, par degrés et de jour en jour, une inclination vicieuse. Pourquoi, n'entreprendrait-on pas avec succès pour l'esprit ce qui réussit pour les fâcheuses habitudes du corps? L'exercice, la patience et la volonté n'opèrent-ils pas des prodiges? Jouvenet, élève de Lebrun, devenu paralytique du côté droit, s'exerça à peindre de la main gauche, et réussit de telle sorte qu'il fit ainsi le beau tableau du Magnificat.

Les mœurs, les circonstances extérieures et les habitudes prolongées modifient jusqu'aux traits de l'homme et impriment même un cachet particulier à sa physionomie. « On était tout surpris, dit M. Mignet dans son

288 DES REMÈDES A APiHHlTER AUX MALADIES DE l'aME.

éloge de Lakaoal, d'entendœ des paroles douces et flatteuses sortir de cette bouche sévère, et de trouver un si grand goût de plaire avec un visage si sérieux et sous un regard si défiant. L'expression contenue de son visage venait des temps terribles où il avait vécu, et ce qu il laissait percer d'aimable ou de bon à travers sa gravité ou sa rudesse venait de sa nature. »

D'après Condillac, les passions vicieuses supposent toujours quelque faux jugement, a Les erreurs de spéculation, dit-il, font les esprits faux, et les erreurs sur les principes de vertu engendrent les méchants et les criminels (1). » Un mauvais jugement est donc la pi'emière habitude vicieuse quUl faut travailler à détruire. Ce qu'une éducation virile opère pour une jeunesse impressionnable et mobile, doit ensuite se continuer et se fortifier par l'emploi d'unebonuelégislationetla surveillance des gouvernements éclairés, qui savent comprendre leur mission civilisatrice et providentielle. Il faut qu'ils s'appliquent sans relâche à créer ces mœurs publiques qui rendent facile à tous les citoyens la pratique du devoir. Les exemples de tous deviennent la règle de chacun, soit pour le bien, soit pour le mal. « Les coutumes d'un peuple esclave, dit Montesquieu, sont une partie de sa servitude; celles d'un peuple libre sont une partie de sa liberté (2).»

• (1) Traité des anim., !!• part, chap, ix. (2) Esprit des lois^ liv. XIX, chap. xxvir.

DES ADTBRSItËS Et DES DOULEUtlS MOEÀLËd. âÔd

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