ET LA DOULEUR
Quoique nous n'ayons pas encore parlé de la santé, en traitant des biens qui contribuent le plus puissamment au bonheur, nous la regardons cependant comme un des plus précieux ; sans elle, la fortune, la gloire, les dignités sout inutiles, ou du moinsperdent la plus grande partie de leurs charmes, la maladie nous empêchant d'en jouir. La privation de la santé empoisonne la vie, bannit la joie et ôte toute sécurité aux promesses de l'avenir. Le corps et l'âme sont unis par des liens puissants et par des influences réciproques ; le sage prend un soin égal de l'un et de l'autre : « Ce n'est pas seulement le corps qui par sa bonne constitution fortifie l'âme, dit Platon, mais c'est l'âme bien réglée, qui par son autorité maintient le corps en bonne santé (1). » Les stoïciens reconnaissant combien la sauté est variable, et la voyant soumise à mille causes d'altération indépendantes de la volonté, refusèrent seuls de la considérer comme un bien ; il paraît cependant que dans plusieurs traités, aujourd'hui perdus, Chrysippe, vaincu par l'évidence, ne s'opposait pas à ce qu'on la regardât comme un avantage. C'est en raison de ce con-
(1) République^ liy, IIL
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sentement universel et de l'évidence même, qui prouvent à quel point la santé est précieuse et désirable, que nous nous abstenons d'insister sur la démonstration d'une vérité que personne ne conteste.
U homme entier n'est qu'une maladie ; telle est la sentence formulée par Hippocrate dans sa lettre à Démagète. On trouve en effet la maladie sous les formes les plus diversifiées, chez tous les peuples, dans tous les climats. Richesses, grandeurs, génie, aucune condition n'en exempte ; vieillards, enfants, tous y sont soumis ; philosophes et ignorants, rois et sujets, méchants et vertueux, tous les hommes enfin subissent sa dure loi.
Suivant l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg ^ toutes les maladies qui ont un nom sont un châtiment de Dieu ; doctrine funeste, qui aurait pour conséquence de faire regarder comme des maudits, ou du moins œnime des coupables qui expient quelque grande faute, les malades atteints de la lèpre, du cancer, de l'épilepsie, etc. Heureusement que l'expérience prouvechaque jour, autant qu'il nous est permis de lire au fond des cœurs, que les plus sages et les plus vertueux sont frappés de maux aussi cruels que les plus grands coupables. Citons une maladie des plus rares et des plus dégoûtantes, la phthiriase, ou maladie pédiculaire, et voyons quels sont les hommes célèbres qui en furent atteints. Phérécyde, Hérode, Platon, le poète Alcman, Ennius, Sylla et Philippe n succombèrent à cette affreuse infirmité. L'empereur Frédéric U, dit le Beau, vaincu et fait prisonnier à la bataille de Michldorff, en 1322, par Louis de Bavière, mourut également rongé de vers. Sans entrer dans aucun détail, ces exemples montrent que la phthiriase doit être
308 DE LA GONDurre a tenir
attribuée à une dégénérescence des humeurs, incompréhensible sans doute, mais qui ne saurait être regardée comme un effet de la colère divine.
D'ailleurs, la religion au nom* de laquelle Joseph de Maistre formule un tel anathème, ne le prononce pas elle-même. On voit, il est vrai, dans les livres saints que parfois Dieu punit les fautes et les crimes en envoyant des maladies redoutables, telles que la lèpre blanche, dont Marie, sœur de Moïse, fut frappée, et la peste qui ravagea la Judée sous le règne de David. On y lit également (1 ) que la maladie est la peine du péché ; il ne s'ensuit pas cependant qu'elle soit en particulier un châtiment pour tous ceux qui en sont affligés; ils souffrent comme membres de la grande famille humaine ; aussi les hommes, que Dieu aime, ne sont-ils pas épargnés davantage que les méchants et les impies. Le passage suivant, d'ailleurs, réfute entièrement la doctrine fatale de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg : « Jésus vit en passant un homme qui était aveugle de naissance; sur quoi, ses disciples lui demandèrent : Maître, est-ce à cause de ses propres péchés, ou des péchés de ceux qui l'ont mis au monde, que cet homme est né aveugle? Jésus leur répondit : Ce n'est point à cause de ses péchés ni des péchés de ceux qui l'ont mis au monde, mais c'est afin que les œuvres de Dieu éclatent en lui (2) . »
Sans nous arrêter davantage à des questions théoriques inutiles et insolubles, examinons plutôt quelle est la conduite à tenir dans les maladies. Les hommes sages et prudents sont exempts de celles que procurent si souvent
(1) Exod. XV, 26 ; Lév. xxvi, 16; Deut. xxvill, 60,
(2) Évangile selon saint Jean^ cliap, xix.
rinconduite et l'intempérance. A la vérité ils ne s'exposent pas aveuglément au danger, ils suivent les prescriptions d'une prévoyante hygiène; cependant, aucune crainte pusillanime ne les arrête quand le devoir commande. Voyez le vide qui se fait autour du malheureux atteint d'un mal contagieux ; voyez les populations lâches et démoralisées déserter la ville, la province où l'on a prononcé les noms terribles de choléra, de peste. Toutefois, au foyer des épidémies comme au chevet du lit des mourants, vous rencontrerez toujours le médecin, le prêtre et la sœur de charité. Autrefois, l'oracle de Delphes fit chasser du temple le citoyen sans cœur qui demandait au dieu s'il devait voler au secours de sa patrie en danger. Pourquoi serions-nous plus indulgents envers ceux qui, sourds à la voix du devoir, désertent le poste périlleux d'une ville que décime une épidémie cruelle, et qui restent insensibles aux périls de leurs amis et de leurs proches, pourvu qu'ils préservent leur méprisable vie? « Tu quittes Ion enfant quand il est très mal, dit Épictète, parce que tu l'aimes et no saurais le résoudre aie voir cruellement souffrir. Si c'est là l'effet de l'affection, il faut donc que tous ceux qui l'aiment, sa mère, ses frères, ses sœurs l'abandonnent, et qu'il demeure entre les mains de ceux qui ne l'aiment pas? De bonne foi, dans tes maladies, voudrais-tu avoir des amis qui eussent pour toi une semblable tendresse ? » Heureusement que dans les mœurs actuelles une mère, ni même des amis, ne sauraient encourir les reproches arrachés à Épictète par la conduite des Romains dégénérés de son siècle.
Nous devons tous, non-seulement à la famille, mais encore à la société, l'exemple du courage et du dévoue-
ment. Cependant aucun philosophe ne conseille de négliger la santé, dont la conservation est si importante d'ailleurs pour l'étude et le travail, ni même de la compromettre par des imprudences et des bravades inutiles. Suivant Xénophon (1), Socrate exhortait même ses amis à consulter des gens instruits sur le régime à suivre. Il les engageait surtout à bien observer dans tout le cours de leur vie quels aliments, quelles boissons, quels genres d'exercice étaient le plus convenables à leur tempérament, et comment ils devaient les employer pour conserver la santé la plus parfaite possible. Une bonne hygiène du corps n'a-t-elle pas la puissance d'aider la volonté à réprimer les passions, et de donner à l'esprit une force inaccoutumée î Le régime n'est pas sans influence sur la rectitude des jugements du philosophe, non plus que sur les sublimes inspirations du poëte. La raison et le libre arbitre sont les plus nobles apanages de l'homme ; comme la maladie peut les lui ravir, il doit s'efforcer, par tous les moyens convenables, de se préserver de ses atteintes.
On a vu quelques rares esprits conserver leur force et leur vivacité, au milieu même de maladies très douloureuses. Jamais, dit-on, le grand Condé n'était aussi aimable et aussi spirituel, jamais il ne parlait mieux, que pendant ses attaques de goutte. Numquam poetor, nisi podager, disait Ënnius. Cardan a prétendu même que la douleur excitait son génie, et qu'il avait composé ses plus belles pages étant malade. Nous savons enfin que la goutte n'empêcha pas Charles-Quint et le maréchal
(i) Entretiens de Socrate, chap. xxu.
DANS tBS IfALÀDIES BT LA DOULEUR. 311
de Saxe de livrer et de gagner des batailles. Mais en serait -il ainsi de toute autre maladie? Supposez qu'Alexandre eût été pris d'un violent accès de fièvre à Ârbelles, Scipion à Zama, César à Pbarsale, les destinées du monde n'eussent-elles pu être ainsi cbangées? Après la bataille de Dresde, l'empereur se proposait de suivre Yandamme ; mais dans sa marche sur Pirna, il fut saisi d'un accès de fièvre, causé sans doute par la pluie continuelle qu'il avait essuyée pendant la journée du 27 août, et il rentra brusquement à Dresde. Enveloppé par cent mille hommes, le corps de Yandamme fut fait prisonnier après une résistance désespérée ; ce qui devint le signal et peut-être la cause la plus puissante des désastres de la campagne de 1813.
Quelques maux chroniques rendent le caractère morose, irascible, soupçonneux. Swift quitta la maison de Pope en disant, qu'il était impossible que deux amis malades pussent vivre ensemble. Cependant, en général, les maladies n'enlèvent rien à la douceur et à la force des attachements; elles les rendent même plus vifs, en excitant le sentiment de la reconnaissance envers ceux qui cherchent à les adoucir. Nous avons indiqué déjà (1) dans quels sentiments de patience et de résignation l'homme doit accepter la souffrance; elle devient môme une épreuve pour le sage, et lui montre les progrès qu'il a faits dans la philosophie. L'état le plus désirable et le plus justement envié dans la maladie, c'est une tranquillité d'âme inaltérable, qui ne se plaint, ne s'alarme, ne se réjouit et ne s'afflige jamais de ce qui peut arriver.
(1) Ghap. IV, p. 67.
Enfin 9 il est des maux cruels et des infirmités pénibles qui s'attachent à Thomme pour ne plus le quitter et, sans abr^er ses jours, le suivent cependant jusqu'à la tombe. Ce sont ces malades qui, instruits par la douleur et la nécessité, offrent parfois au médecin les plus étonnants exemples de courage et de résignation ; il semble alors que la nature a proportionné la force à la violence du mal, la patience à sa longueur, et Tespérance même à un état qui ne la permet plus. Parvenus à ce degré de perfection, ils savent tout ce qu'il est nécessaire de savoir, et la philosophie n'a plus rien à leur apprendre.
Nous n'avons aucune règle absolue à proposer pour ce qui concerne le traitement des maladies. Peu de personnes seront tentées d'imiter le sentiment dePlotin qui, dans son mysticisme contemplatif, avait honte d'être logé dans un corps, et qui, dans son mépris pour des organes matériels, ne fit jamais usage de médicaments, et ne recourut jamais aux conseils d'un médecin, quoique ses abstinences outrées, la singularité de son régime et son application à l'étude le rendissent souvent malade. Tourmenté de violentes coliques, on lui conseilla des lavements qu'il refusa de prendre, comme ne s'accommodant pas avec sa dignité de philosophe.
On a généralement recours à l'art du médecin; cependant un certain nombre de personnes, abandonnant leur maladie à la nature, ou bien égarées par de fausses appréciations, séduites par de menteuses promesses, s'adressent à des empiriques, et payent quelquefois de leur vie ou de la perte irrémédiable de leur santé une erreur déplorable. On rapporte que, dans une maladie grave, les médecins ayant prescrit à Agésilas un remède
très compliqué: « Par les dieux jumeaux, s'écria-t-il, si ma destinée est de mourir , je ne vivrai pas quand je prendrais toutes les médecines du monde. » Il ne fît rien et guérit. Un médecin demandait à Pausanias comment il faisait pour se porter si bien :« En ne me servant pas de toi, » répondit celui-ci, « Les Grecs, disait Caton, lui-même grossier empirique, ne pouvant vaincre les Romains sur les champs de bataille, leur envoient des médecins qui les tuent dans leur lit. » Aussi, injuriant les iatres grecs qui prenaient le titre de medici, il voulait qu'on les appelât mendici, parce que, désertant leur patrie où ils avaient failli, ils venaient à Rome, ut fortunam sibi mendicent. Nous ne rappellerons pas les traits acérés dirigés par Montaigne, Molière, Rousseau, Napoléon et tant d'autres contre la médecine. Des milliers d'exemples ont prouvé qu'un régime bien entendu , la simple expectation , la force moralo ont, il est vrai, rendu un grand nombre de malades à la santé, et tous les médecins expérimentés conviennent de la justesse de cette maxime de Celse : MuUi magni morbi curarUur abslinentia et quiète. Cependant, le régime n'est pas à lui seul une chose de peu d'importance ; aussi Hippocrate disait-il avec raison : «Les malades guérissent quelquefois sans médecin, mais ils ne guérissent pas pour cela sans médecine. » Linné se délivra de migraines opiniâtres qui avaient résisté à tous les remèdes, en buvant à jeun une livre d'eau fraîche, et en faisant de l'exercice avant le dtner. Marmontel se guérit également de la môme maladie par l'eau bue avec abondance. A qui sont inconnues les guérisons opérées par les voyages , la gymnastique , les eaux thermales, l'hydrothérapie ?
S4& DE LA CONDUITE A TE!flR
Si quelques sceptiques ont nié le pouvoir de la médecine, personne n'a mis en doute l'influence du moral pour la guérison de maladies parfois désespérées. Nous en ayons cité des exemples frappants au chapitre des passions ; nous y ajouterons le suivant : Alphonse, roi de Naples, étant gravement malade à Capoue, fit tout ce que l'art enseigne pour recouvrer la santé. Mais, n'ayant pas réussi, il résolut de cesser tout remède, et, se résignant à une mort qu'il croyait prochaine, il se fit lire Quinte-Curce pour se distraire. Cette lecture lui causa un plaisir si vif que l'opiniâtreté du mal fut vaincue, et qu'il entra bientôt en convalescence. Il renvoya alors ses médecins en leur disant : « Ne me parlez plus d'Hippocrate et de Galion qui n'ont pas su me guérir; vive Quinte-Curce qui m'a si bien aidé à recouvrer la santé ! »
Les médecins les plus célèbres ont su mettre en jeu le pouvoir moral, et obtenir ainsi des succès éclatants. Le plus remarquable, sans doute, est celui de Boerhaave quand, pour guérir une épidémie de convulsions survenue parmi des jeunes filles qui avaient vu une de leurs compagnes en être atteinte, il fit chauffer dans un fourneau un fer rougi à blanc, et dit à ces jeunes filles qu'on l'appliquerait sur la poitrine de celles qui auraient un accès. Aucun ne survint, et l'épidémie fut guérie. On sait combien les douces distractions charment la souffrance et le mal I Bois-Robert , l'un des quarante, se fit aimer du cardinal de Richelieu parse^ plaisanteries fines et agréables. 11 délassait le grand ministre, en lui rapportant une foule de nouvelles et d'anecdotes qu'il racontait avec infiniment d'esprit. Aussi le
médecin du cardinal avait-il coutume de lui dire : «Monseigneur, toutes nos drogues sont inutiles, si vous n'^ mêlez une drachme de Bois-Robert. »
Si quelques indispositions guérissent par la seule puissance de la nature, il y a tout avantage, cependant, à recourir pour les maladies graves à la science d'un médecin instruit et honnête. Sans son intervention, une fièvre intermittente pernicieuse, par exemple, est nécessairement mortelle. Atteint d'une fluxion de poitrine, lord Byron, ayant refusé d'abord de voir un médecin, puis ensuite de suivre les conseils de celui qui avait été appelé, paya de sa vie sa malheureuse obstination. Elle ne fut pas moins fatale à Descartes, qui, atteint d'une fièvre dévorante, excitée par les rigueurs du climat de Stockholm, y succomba à l'âge de cinquante-quatre ans; il avait voulu la traiter lui-même par l'eau-de-vie, prétendant déjà, deux siècles presque avant Hahnemann, que les semblables guérissent par les semblables.
Le maréchal Fabert, dont le courage et la prudence sauvèrent l'armée française à la retraite de Mayence, fut blessé d'un coup de mousquet à la cuisse, au siège de Turin. Le chirurgien regardant l'amputation comme indispensable, Turenneet le cardinal de la Valette le pressèrent vivement d'y consentir; il refusa en disant : « // ne faut pas mourir par pièces; la mort m'aura tout entier , ou die n'aura rien. » Le chirurgien se tron)pa sans aucun doute, mais il serait très dangereux pour les blessés de s'autoriser d'un pareil exemple, pour refuser de suivre des conseils dont la justesse est le plus souvent confirmée par l'expérience. Jean Comnène, empereur de Constantinople, qui passait pour le prince le plus beaii de son
siècle, comme il en était l'un des plus braves, fut blessé à la main, dans une bataille, par une flèche empoisonnée. Le médecin répondait de sa vie s'il voulait se laisser couper la main: a Non, répondit Comnèue, j'ai besoin des deux mains pour manier les rênes d'un aussi grand empire, d II mourut de sa blessure quelques jours après.
Les personnes du monde ne comprennent point assez que la guérison d'une maladie ne prouve nullement l'efiScacité du traitement. C'est le nombre, et surtout les nombres comparés avec bonne foi, qui témoignent de l'excellence d'une méthode. Si un empirique guérit huit fois sur dix, grâce à la nature médicatrice, et la médecine rationnelle neuf fois, il est évident qu'une grande supériorité appartient à celle-ci, et que le neuvième malade sauvé l'a été par la science seule. Mais on voit facilement sur combien de sophismes et de faux raisonnements l'empirique peut, en citant ses prétendus succès, étayer son art imposteur.
Les uns ont soutenu que la seule efficacité de la médecine réside dans la faiblesse et la crédulité du malade: Medicina nihil aliud est quam animi consolatio;]es autres, et à leur tête Cicéron, l'admirateur et l'ami du célèbre Asclépiade, la regardaient comme une science divine : Homines ad deos nulla re propius accedunt^ quam salutem hominibus dando, dit Cicéron dans son discours pro Marcello. Bacon, de son côté, s'exprime ainsi : « L'art de la médecine, lorsqu'il est privé du secours de la philosophie naturelle, ne l'emporte que de bien peu sur l'art des empiriques (1). «Que le malade, dans son propre
(1) Dignité et accroissement des sciences , liv. IV, chap. l
intérêt, préfère doue le médecin philosophe, le médecin instruit, prudent et consciencieux, à celui qui recherche le bruit et la renommée, n'importe à quel prix. Mais ce choix sans doute est très difficile, si Ton en juge par le grand nombre d'hommes qui se jettent dans les bras des plus effrontés charlatans.
En n'accordant pas de confiance à la médecine, un malade ne compromet que sa propre existence ; mais il est bien regrettable de voir, à l'âge où les fermes croyances s'emparent ordinairement des âmes, quelques médecins tomber eux-mêmes dans un scepticisme absolu sur la puissance et l'eflBcacité de leur art. On a été jusqu'à prétendre que le pyrrhonisme en médecine était fils de l'érudition, sinon de l'expérience. Laugier, médecin de la cour à Vienne, était célèbre par sa science et par les agréments de son esprit ;Quarin lui reprochant de ne pas croire à la médecine, Laugier lui répondit en riant : « CredOy domine^ adjuva incredulUatem meam. » Gédéon Harvey, médecin de Charles II, a laissé deux traités curieux, l'un intitulé: Ars curandi morbos expectatione^ et l'autre : De vanitatibus^ dolis et mendactis medicorum^ tandis que, enthousiate de son art, Stahl appelle pélagianisme médical l'exercice d'une profession divine, si l'on n'y est pas appelé par un goût ardent, et un don de l'âme qui inspire l'humanité et la pratique des vertus. Quelqu'un rapportait à Barthez que de Lamure avouait ouvertement son peu de eroyance à la médecine : « Eh ! parbleu, répliqua Barthez, s'il parle de la sienne, il a raison. »
Si nous trouvons raisonnable et sage de chercher, dans des conseils éclairés, un guide et des indications contre
S18 DB LA COlfDUITE A TEIfIft
les troubles de la santé^ nous regardons en même temps comme une pusillanimité injustifiable, de prendre l'alarme au moindre mal, et de tourmenter son corps par des priirations sans nécessité, comme par des remèdes inutiles. Dans un cimetière de Turin, on lit sur une tombe Tinscription suivante : Perùtar megliojsom qui. Il faut savoir supporter avec patience certains maux inséparables de la condition humaine; il n'est pas d'ailleurs sans danger de vouloir en être délivré à tout prix. Suivant Dion Cassius, la suppression d'hémorrhoïdes détermina Thydropisie qui fit mourir Trajan. La Condamine avait une hernie parfaitement contenue par un bandage; il voulut être mieux, se fit opérer par le caustique, et succomba aux suites de cette dangereuse opération.
On doit se montrer aussi sobre de remèdes que fidèle à les exécuter ponctuellement. Malgré les efforts de Selle et de Zimmermann. au lieu de suivre leurs conseils, Frédéric II discutait continuellement avec eux sur le traitement ou le régime ; il mourut, dans un âge peu avancé, d'un hydrothorax goutteux. S'il est imprudent de s'abstenir totalement de remèdes, l'excès opposé n'est pas moins blâmable. Malouin , médecin de la reine, ayant donné un grand nombre de remèdes à un homme de letti'cs qui les prit avec exactitude, et cependant guérit, lui dit en l'embrassant : « Vous êtes digne d'être malade. » Mais la pratique des médicastres n'est pas toujours couronnée de succès. On sait qu'atteint d'une maladie de langueur, Adrien repoussa d'abord tous les secours de l'art et voulut se donner la mort ; pour Ten empêcher, ses amis le gardèrent longtemps à vue. ËnfiO;
il quitta Rome, se retira à Baies, dont il prit les eaux avec excès, et s'entoura de médecins qui tentèrent vainement de le guérir, et précipitèrent sa fin. Furieux de leur impuissance, il résolut de se venger d'eux en ordonnant qu'on mit sur son tombeau l'inscription suivante : Turba medicorum regem interfecit.
La douleur est le plus cruel et le plus redoutable symptôme des maladies ; c'est elle qui en partie du moins rend la mort si effrayante. Les anciens ont dit de la douleur : Si gravis, brevis ; si longa^ levis. Mais l'expérience a fait justice de cette opinion paradoxale, dont une antithèse de mots et de pensée a fait la fortune. On a également vanté contre elle ces trois remèdes : la nécessité, le temps et la satiété même de la souffrance. Tous ceux qui sont initiés au mystère des maux de l'humanité savent que ces prétendus remèdes sont nuls et impuissants. Il existe des douleurs au-dessus de tous les courages et de toutes les résignations, des douleurs que le temps et la nécessité aigrissent bien loin de les soulager. Nous parlons seulement de la douleur physique, aux formes innombrables, qu'il serait superflu de définir et de décrire. Nous ne serions pas compris d'ailleurs du petit nombre de privilégiés, qui ne l'ont pas encore durement sentie, tandis que son souvenir reste comme un trait de feu, dans la mémoire de ceux qui en ont subi les redoutables atteintes.
Toutes les douleurs sont amères; une seule laisse au cœur des dédommagements et des consolations, celle de la maternité. On ne peut sans frémir songer aux accès de certaines névralgies, aux coliques de miserere, aux crises néphrétiques prolongées, aux douleurs de la pierre
et du cancer, maladies terribles dont, bien souvent, on n'est délivré qu'au prix de mutilations affreuses, et de dangers supérieui's à ceux mêmes des batailles les plus meurtrières.
La douleur, croyez-le, est maîtresse de l'homme et dompte les plus fiers courages. En escaladant les remparts de la ville des Oxydraques, Alexandre avait reçu dans les parois du ventre une flèche qui le faisait cruellement souffrir ; Critobule ayant résolu de l'extraire en débridant la plaie, ce prince ne voulut pas être lié ; il supporta sans pousser un cri cette courte opération, mais il perdit entièrement connaissance. Marins subit également, sans se faire attacher, une opération pour des varices aux jambes ; toutefois, quand l'une eut été opérée, il refusa de présenter l'autre. Opéré d'une fistule par Félix, Louis XTV voulut d'abord se faire violence et ne pas crier ; la douleur l'emportant sur sa résolution, il poussa de grands cris. Dans les temps modernes, quel caractère peut être comparé à celui de Pierre le Grand pour la résolution et la fermeté? Et néanmoins dans une opération qu'il subit pour une dysurie cruelle, il enfonçait ses ongles dans les chairs de ses chirurgiens, et faisait retentir son palais d'épouvantables hurlements; s'indignant ensuite contre lui-même de ce tribut payé involontairement à la faiblesse humaine : « On voit bien en moi, fit-il observer, que l'homme est un misérable animal. »
Arrivée à ce degré, il n'est pas possible, il est même dangereux de comprimer la manifestation de la douleur : Anne d'Autriche succomba à un cancer du sein, qui provoquait souvent des crises terribles ; chaque fois que,
pour obéir à son confesseur, elle retenait ses cris, il lui survenait des suffocations qui mettaient sa vie en danger. Certaines natures souffrent bien plus vivement que d'autres; aussi, quelques personnes très délicates et très impressionnables sont-elles enlevées par une douleur qui affecterait faiblement le plus grand nombre. Le roi Stanislas étant à Lunéville, et allumant le feu à sa cheminée, comme il avait coutume de le faire, le feu prit à ses habits, et, quoique promptement secouru, il périt d'une brûlure très peu profonde.
Nous avons traité ailleurs des devoirs professionnels du médecin ; nous les passons donc sous silence ; nous croyons toutefois utile de rappeler que la médecine est un art conservateur, dont l'exercice nécessite une moralité et une responsabilité que ne comprennent pas toujours les gens du monde, même les plus délicats. Combien de fois, dans les maladies désespérées, ne demande-t*on pas au médecin s'il ne serait pas humain d'abréger des souffrances intolérables? Le général Bonaparte en fit la question à Desgenettes, à l'occasion des pestiférés de Jaffa ; il en reçut une réponse conforme à la dignité de tout médecin consciencieux. Mirabeau, mourant d'un anévrysme du cœur, implorait, dans ses cruelles souffrances, un narcotique d^ la pitié de Cabanis : «N'étiez-vous pas mon médecin et mon ami? lui disait-il. Ne m'aviez-vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille mort? » Le médecin s'efforce de reculer le terme de l'existence ; il serait homicide en l'abrégeant d'une heure.
Ce que l'influence morale et la direction intelligente des passions ont produit pour la guérison des maladies-
ftâS DE LA CONDUITE A TENIR
n'a pas eu un moindre succès pour aider à supporter la douleur. Concevons, si nous pouvons, la force réparatrice de la prière du juste, et surtout de ces prières apostoliques qui, « par une espèce de charme divin, dit Bossuet, suspendent les douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je l'ai vu souvent) à qui les écoute avec foi (1). » Sans recourir à l'histoire des anciens martyrs, on peut citer un grand nombre de personnes que le sentiment religieux a rendues inébranlables et insensibles au milieu des plus cruels supplices. En 1649, le P. Brébeuf, oncle du traducteur de la Pharsale, employé aux missions du Canada, tomba entre les mains des Iroquois ; ils lui répandirent de Teau bouillante sur la tète, en dérision du baptême; ensuite ils le brûlèrent à petit feu, sans que ce supplice, qui dura quinze heures, ébranlât sa fermeté et lui arrachât une plainte.
Le maréchal de Muy se fit opérer de la pierre en sortant de la messe, et ne poussa pas un cri ; toutefois il ne survécut que trois jours à cette douloureuse opération. Percy a rapporté également deux exemples fort remarquables ; il amputa un sein cancéreux à une femme d'une piété accomplie qui, au plus fort des souffrances, souriait avec calme à un crucifix qu'elle avait à la main. Il opéra aussi le jeune directeur d'un séminaire pour un anévrysme énorme de l'artère poplitée. Cet ecclésiastique supporta avec un silence et un calme imperturbables cette opération compliquée et très douloureuse. 11 lui survint pendant quinze jours des crampes terribles, sans
(1) Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans. I [• partie.
DANS LBS MALADIES ET LA DOULEUR, 82d
que sa sérénité en fût un instant troublée. Percy rapporte encore qu'ayant assisté à une opération de taille, qui fut très longue à cause d'une héraorrhagie difficile à arrêter, le calculeux, qui était sexagénaire, invité plusieurs fois par le chirurgien à laisser échapper ses cris, répondit toujours avec sang-froid, que celan'en valait pas la peine. D' Alembert, au contraire, préféra mourir que de se laisser tailler, et Fagon ayant annoncé à Bossuet qu'il avait la pierre, la crainte seule de l'opération le troubla cruellement et précipita sa mort.
Dans une ode célèbre, Horace a chanté ces hommes résolus, disciples d'une philosophie stoïque, dont menaces et supplices ne peuvent ébranler la constance. Anaxarque, pilé dans un mortier par ordre de Nicocréon, imposait silence à la plainte ; et, pressé par le tyran de dénoncer ses complices, il se coupait la langue avec les dents et la lui crachait au visage. Néron avait envoyé Épaphrodite interroger le consul Latéranus, impliqué dans la conspiration de Pison, et, n'ayant obtenu que des réponses pleines de dignité, il le fit conduire au lieu destiné au supplice des esclaves. Latéranus tendit la tête au glaive du tribun Statius, qui était du nombre des complices; le premier coup, porté d'une main mal assurée, ne l'ayant pas abattue, il se remit tranquillement en place et reçut enfin le coup mortel.
Le sentiment du devoir, ainsi que toute conviction énergique, en surexcitant vivement le courage, produisent des miracles de fermeté à l'approche ou au milieu même des supplices. Jacques Molay et ses chevaliers montent au bûcher en chantant des cantiques, les Girondins vont à l'échafaud révolutionnaire en chantant la
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Marseillaise. Savonarole, Michel Serve t, Jean Huss, Jordano Bruno se jettent avec résolution au milieu des flammes, et la douleur ne leur arrache ni une plainte ni un désaveu de leurs opinions.
L'éducation et les mœurs exercent sur l'âme un puissant empire, et lui inspirent la force de braver la douleur et de lui imposer silence. Par elles, on pourrait voir se renouveler les exemples de fermeté que donnaient les Lacédémoniens et les disciples du stoïcisme, Ëpictète, Caton, Arrie, etc. Il nous suffira d'en citer un très petit nombre. Un jeune Américain, élevé par ses parents dans des principes de vertu courageuse, M. W. de M., subit, à l'âge de dix ans, sans pousser un cri, une opération très douloureuse du pied. On accuse parfois les lettres d'amollir les âmes ; l'exemple suivant peut faire juger de la valeur de cette accusation. Âgé de cinq ansà peine, Barthez fut amputé d'un doigt; il ne fît aucun mouvement, ne proféra pas une plainte, par la seule promesse qu'on ne lui retirerait pas les livres qu'il lisait avec avidité; pendant l'opération, il arrêta un moment le chirurgien pour s'en faire renouveler l'assurance.
Combien ne pourrait-on pas encore citer d'exemples de mépris de la douleur parmi les sauvages, les sectaires, et même dans les rangs des plus vils scélérats ! Quel empire l'homme ne parvient-il donc pas à acquérir sur lui-même! Nous ne conviendrons jamais avec les stoïciens que la douleur ne soit pas un mal, mais nous regardons une volonté ferme comme le plus sûr moyen de la dominer, et peut-être répéterons-nous avec Descaries que^ parmi les plus tristes accidents de la vie et les plus
pressantes douleurs^ on y peut toujours être content^ pourvu quon sache user de sa raison (1).
Toutefois, le sentiment religieux, une philosophie austère, un caractère ferme, une éducation mâle, et des convictions énergiques, ne sont pas les seules ressources et le seul soulagement qu'on puisse opposer au cri aigu des organes qui souffrent; d'ailleurs la maladie, en attaquant violemment Thomme, lui enlève souvent la force de volonté qui lui serait nécessaire pour lutter courageusement contre la douleur. L'on ne peut, enfin, demander à l'enfance, assiégée de maux si cruels, une fermeté que procurent rarement à l'adulte la raison et l'expérience. Mais, dans la condition la plus misérable où l'homme puisse tomber, il est rare que la nature ne lui offre aucun secours, et si les maux sont innombrables, elle est inépuisable dans ses bienfaits pour les conjurer; aussi peut-on l'appeler, suivant l'expression de Paracelse, la servante de l'homme, natura homxnis famula.
En scrutant la nature, et en s'éclairaut de l'expé- ' rience, les savants ont cherché des moyens pour prévenir les maladies, et soulager celles qu'ils ne peuvent pas guérir : « Un remède à la douleur, s'écrie Petit, avec enthousiasme? Oh! qu'il serait grand et sublime, qu'il serait digne d'admiration et de respect l'homme qui la maîtriserait toujours ! Qu'avec plaisir je voterais pour son autel ! Sans doute il eut cet empire sur elle, cet Ësculape fameux, dont la reconnaissance fit un dieu.»
On lit dans V Odyssée que Télémaque, accompagné du
(1) Lettre ix.
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jeuw Pi«!>trate. -^tant à !a oy.s de Ménélas, où Tavail oiiudiiit le J->;r iar-r-ren^re des nouvelles d'Clvsse, le récit des malb»-urs qii' ivait ca»;5ês aux Grecs la guerre de Trjie fit o"»uler de tous les yeux des larmes d'attendrissement. M^nelas avant ordûoné à ses esclaves de
servir le repas : « Alors, dit Homère, la fille de Jupiter, Bélèue. imagine de verser dans le vin un remède qui dissipe les chagrins, calme la colère, et fait oublier tons les maux. Celui qui btMt une coupe de ce vin ne peut répandre de lariues de tout le jour, vit-il mourir sa mère et son père, ou massacrer à ses yeux un frère ou an fils bien-aimé. Hélène tenait ces utiles secrets de TËgyp* tienne Polydamna ; la fertile terre d'Egypte produit en abondance des poisons terribles et des médicaments salutaires, et ses habitants sont plus habiles en médecine que le reste des hommes ; car ils sont de la race de Péan '1). »
Quel était donc ce précieux antidote du plus funeste poison moral de la vie, le chagrin ? Quelle était la substance désignée par Homère, sous le nom de népenthès? Athénée et Macrobe n'ont voulu voir dans ce breuvage merveilleux qu'une image allégorique du pouvoir qu'exerce la femme par sa beauté et ses discours pleins de douceur. Mais il est plus vraisemblable, que le poëte fait allusion à l'un de ces breuvages soporifiques et enivrants, dont les Orientaux possédaient le secret bien avant nous. Suivant toutes les probabilités, ce breuvage, analogue au malak des Turcs, au bindj des Arabes, à Tava des Insulaires de la mer du Sud, était composé de plu-
(i) Odyssée, chaut it«
sieurs narcotiques; parmi ceux-ci, les plus célèbres étaient les diverses jusquiames, la belladone, le datura, le chanvre indien, et surtout le suc de pavot, dont les propriétés furent connues dès les siècles héroïques, et rappellent les vertus merveilleuses qu'Homère attribue au népenthès. Sydenham disait souvent que si on lui enlevait Topium et ses préparations, il renoncerait à la pratique de la médecine , tant ce médicament a d'efficacité dans le traitement des maladies les plus graves.
Personne n'ignore que rien n'égale la douleur occasionnée par certaines opérations chirurgicales, et nous avons vu quelques hommes célèbres préférer mourir que de les affronter. Avant la découverte des anesthésiques, on avait cherché des substances stupéfiantes pour anéantir momentanément la sensibilité. Il paraît que, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, on se servait déjà , en Chine , d'une préparation de chanvre Mayo qui plongeait les malades dans l'ivresse et les rendait complètement insensibles. Toutefois, le hachisch était connu des anciens comme un philtre enivrant, mais non comme procédé chirurgical. Dans le moyen âge, on fit quelquefois usage, dans les opérations, d'un vin de mandragore, à dose toxique; la belladone produit également l'anesthésie de la peau. On dit même que des malheureux, condamnés à la question, eurent recours à quelque préparation stupéfiante pour engourdir les souffrances.
Il y a loin toutefois de ces vagues applications des narcotiques en chirurgie à la découvei1;e des anesthésiques, que nous regardons comme la plus belle, la plus utile
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et la plus admirable conquête de la science moderne. On avait en effet complètement renoncé à des palliatifs insuffisants ou dangereux, lorsque deux Américains obscurs, Jackson et Norton, firent connaître la propriété merveilleuse que possède Tétber de produire un sommeil bienfaisant, qui met à Tabri de toute douleur pen* dant les opérations les plus cruelles. Le chloroforme est plus prompt et plus sûr encore dans son action que l'éther.
On objectera peut-être qu'il est survenu quelques cas de mort pendant l'emploi des anesthésiques ; mais les opérations chirurgicales les plus simples, les plus insignifiantes en apparence, n'en ont-elles pas produit un bien plus grand nombre encore? On a même vu quelques malades avoir une syncope et mourir, au moment où ils pensaient que l'opération allait commencer. D y a des r^les dont un médecin prudent ne s'écarte jamais dans Tadminislration des anesthésiques, et nous ferons observer qu'il n'est survenu aucun accident entre les mains de MM. Jobert de Lamballe , Nélaton , Sédillot , Simpson, Velpeau, etc. Les anesthésiques n'ont pas eu pour unique résultat de suspendre la sensibilité, ce qui serait pourtant un avantage inappréciable ; mais ils ont permis, dit M. Robert, de pratiquer différentes manœuvres jugées jusque-là impossibles, et de guérir certaines lésions qui naguère étaient incurables. Cette pratique bienfaisante est si bien entrée dans le domaine de la chirurgie, qu'il serait impossible d'y renoncer, et que les malades préféreront toujours courir quelques risques insignifiants que de subir les douleurs cruelles des opérations. « Dans la campagne de Crimée, dit M. Flourens,
le chlorofonne a été employé 25,000 fois et toujours avec succès (1).»
On serait en droit peut-être de demander aux savants si le chiffre des décès, après les grandes opérations, est plus ou moins considérable depuis l'emploi du chloroforme. Il serait difiScile de répondre à cette question délicate ; la statistique consultée a donné des résultats contradictoires. Suivant M. Simpson , d'Edimbourg, la mortalité serait notablement abaissée sous l'influence des anesthésiques ; en 1858, le célèbre chirurgien Arnott, de Londres, a exprimé une opinion contraire. L'expérience a seule le droit de prononcer sans doute , mais le raisonnement et l'analogie nous permettent d'émettre une opinion très vraisemblable. Depuis l'introduction des anesthésiques, le moral des malades est plus ferme ; la certitude qu'ils ne souffriront pas donne un calme et des espérances qui deviennent certainement des gages de succès. Et puis, si, comme Cabanis et plusieurs chirurgiens l'ont observé, on peut mourir de douleur et par épuisement du système nerveux aussi bien que d'hémorrhagie, les chances de guérison ne sont-elles pas plus nombreuses chez le malade qui n'a point souffert, et se réveille avec calme comme si une divinité bienfaisante lui eût enlevé son mal pendant un sommeil de courte durée?
Avant de finir, nous ferons deux observations : la première, c'est que notre génération s'est montrée ingrate envers Jackson et Morton, à qui les anciens auraient élevé des autels comme à des bienfaiteurs de l'huma-
(i) Académie des sciences, séance du 17 décembre 1855.
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nité. La seconde, c'est que le chloroforme et les aoes- Ihésiques onl rencontra quelques détracteurs, même an seÎD des sociétés savantes, qui auraient dû plutôt provoquer une récoDipense nationale en faveur des modestes inventeurs de ce précieux dictame de la douleur.