‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 36 sur 63 · DE LA MAUVAISE HUMEUR ET DE LËGOÏSME · texte numérisé non relu

DE LA MAUVAISE HUMEUR ET DE LËGOÏSME

Si le plus infortuné des hommes est celui qui ne sait pas supporter le malheur, doit-on réputer heureux celui qui ne croit pas à son propre bonheur, et qui, dans l'abondance même des biens , ne les apprécie pas, en désire d'autres et se consume dans cette recherche? Interrogez les hommes, môme ceux qui vous paraissent avoir atteint le faîte des honneurs et de la prospérité, et demandez à chacun s'il est content de son sort , s'il ne souhaite rien au delà, s'il a obtenu tout ce qu'il a rêvé : poètes et philosophes vont répondre pour lui :

Qui fit, Maecenat, ut nemo, quam sibi sortem Seu ratio dederit, seu fors objecerit, illa Gontentus vivat? Laudet diversa sequentes? (i) etc.

a Tousse plaignent, dit également Pascal, princes, sujets ; nobles, roturiers; vieillards, jeunes; forts, faibles; savants, ignorants; sains, malades; de tout pays, de tout temps ; de tous âges, de toutes les conditions (2). » Lors-

(1) D'où vient, Mécènes, que i'iiomme, dans quelque état que son choix ou la raison l'ait placé, ne soit jamais content de son sort et qu'il porte envie à ceux qui suivent une carrière différente ? (Satires d'Horace, liv. I, sat« I.)

(2) PmséeSf U" partie, aru l

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que le sénat romain inaugurait un nouvel empereur, on ne manquait jamais de lui adresser ce vœu : c< Puissiezvous être aussi heureux qu' À uguste h Eh bien, pénétrez dans le palais de cet empereur, voyez-le parvenu à la souveraine puissance ; pendant qu'il n'a plus de rival et que le monde est soumis à son sceptre, témoin des débordements de sa fille et de sa petite-fille, il met en délibération s'il ne les fera pas mourir, et on l'entend s'écrier dans la solitude de son palais : « Que je suis malheureux! Plût aux dieux que je n'eusse jamais eu de fille ! »

Nous savons que le malheur est le terrible visiteur de toutes les demeures humaines (1). Mais pourquoi des hommes comblés par la fortune, jouissant de restime publique, ayant une santé parfaite, une famille honO" rée, osent-ils cependant se plaindre de leur condition et outrager la Providence en la blasphémant? Ah! s'ils écoutaient la voix de la raison, elle leur dirait, qu'à l'aspect de toutes les douleurs et de toutes les misères qui frappent l'humanité ou la menacent sans cesse, même sans posséder des biens extraordinaires, Tabsence seule du mal devrait être considérée comme un sort à envier. De quel prix paraît la santé à celui qui est torturé par la maladie ? Avec quel amer regret l'aveugle ne songe-t-il pas à la douce clarté du jour qu'il ne reverra plus, et le sourd à la privation d'entendre la voix humaine et les harmonies de la nature? Ecoutez aussi les justes plaintes de l'impotent, du paralytique. « e/e donnerais cent ans de gloire pour une bonne digestion, » disait Voltaire dans ses vieux jours. Pourquoi donc

(1) Sainl-Marc Girardin, Rapport sur les prix de vertu; 19 août 1853.

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rhomine ne s'eslimerait-il pas heureux d'être préservé de semblables maux, et de posséder des biens naturels dont la privation est si cruelle? Pourquoi ne répéteraitil pas avec Ënnius : « Nimium boni est cui nihil est malil n

Nul ne peut être heureux s'il n'est content de son sort, s'il n'aime ou s'il n'accepte pas, sans en envier d'autre, la place que Dieu lui a donnée en ce monde, sa condition présente, et tout ce qui s'y rapporte, comme famille, rang, fortune, patrie. Mais, en supposant môme, ce qui est certain d'ailleurs, que la position de tout homme laisse à désirer, il peut encore s'estimer heureux s'il écoute la raison, qui lui enseigne à se contenter de ce qu'il a, à ne rien désirer au delà, et à se faire de telles habitudes de modération, qu'il vive content, même dans une humble condition.

Nous ne connaissons pas de vice de caractère plus fâcheux, de souffrance de l'âme plus irrémédiable que la mauvaise humeur, ou ce mécontentement continuel de tout ce qui arrive. Et, comme cette sorte de maladie morale est insaisissable et n'a qu'une existence imaginaire, la raison et la philosophie n'ont aucune prise sur elle. La mauvaise humeur est sans aucun doute une regrettable disposition d'esprit qu'on apporte en naissant, et que semblent produire une personnalité égoïste et une vanité jalouse. Elle s'annonce ordinairement dès Tenfance par un caractère irritable et difficile à contenter; elle exerce dans la famille un empire despotique, exige toutes les préférences, et trouble déjà la paix du foyer. Plus tard, vous retrouvez encore cet esprit morose qui s'affranchit des règles de la bienséance, rappoile

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tout à lui, se plaint d'injustices imaginaires, et, jaloui de ce qu'un autre occupe la première place, supporte impatiemment la seconde. Envieux des succès d'autrui, ne trouvant jamais qu'on prise assez haut son mérite, froissé de tous les mécomptes de son ambition, il devient sauvage et misanthrope.

Vous reconnaîtrez facilement ce fâcheux dans le monde ; il ne s'occupe guère des autres que pour les blâmer, mais il vous entretient longuement de ses propres affaires. Il se plaint d'avoir été oublié dans une fête, ou de n'y avoir point occupé le rang qui lui semblait dû. Il accuse ses juges de la peile d'un procès, maudit les lois humaines, et prétend que tout est corruption ou va de travers. Le bonheur des autres l'irrite, et il ne souffre pas sans mécontentement qu'il leur soit sun^eou un riche héritage et une fortune inespérée.

On croirait qu'un tel homme, craint de tout le monde, et n'inspirant aucune sympathie, devrait être séqueslrc de la société et trouver toutes les portes fermées, toutes les carrières interdites. Cependant il n'en est pas ainsi. Énée, descendant aux enfers, jette un gâteau de miel dans la gueule de Cerbère pour apaiser ses triples aboiements ; ainsi chacun achète la paix avec l'humoriste par des complaisances et des services ; mais on espère en vain le désarmer et le contenter ; on ne fait jamais assez à son gré pour un homme comme lui, et après vingt services rendus, un seul refusé fait oublier tous les autres. Que dis-je oublier? Vous avez cru attacher par des bienfaits celui qui vous considère déjà comme un ennemi mortel. D'ailleurs, tout lui parait suspect dans les avances qu'on lui fait et les services qu'on lui rend. Il doute de

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l'affection, de la sincérité, de la vertu; le bienfait d'un homme puissant est pour lui un motif de défiance ; il prétend qu'on veut enchaîner son indépendance, le perdre dans l'opinion, et que tout le monde conspire sa ruine. S'il n'a pu s'insinuer auprès des grands, il en médit ; le peuple lui ayant refusé son suffrage^ il le traite avec mépris; une société savante lui a-t-elle fermé ses portes, il cherche à persuader qu'elle est composée d'envieux. Un tour de roue de la fortune fait-il pleuvoir sur lui richesses et honneurs, il n'en manifeste aucune joie, estimant qu'ils sont tardifs, qu'il avait mérité de les posséder plus tôt, et qu'on a fait pour lui ce qu'on ne pouvait refuser à son mérite.

Existe-t-il donc un seul jour dans sa vie où l'humoriste se dise content et s'estime heureux? D'ailleurs quelle prospérité est assez soutenue pour n'être assombrie par aucun nuage? Envieux lui-même, peut-il espérer échapper à l'envie? Ah! si le bruit d'une critique malveillante arrive à son oreille, il n'a plus de repos, et enveloppe dans sa haine la société tout entière. Il la quitte, fuit le commerce deshommes, s'enfonce dans la solitude; l'agitation lui était à charge , le repos le rend misérable. Se résignera-t-il du moins aux tristes nécessités de la vie, à la maladie, aux incommodités de la vieillesse, à l'afTaibhssement des forces, à la perte de quelque sens ? Jamais. Il prétend que personne n'est aussi à plaindre que lui, et s'indigne contre l'art, dont il accuse avec aigreur l'impuissance, et contre les moyens douloureux qui lui sont proposés pour combattre le mal. Il oublie que les remèdes, comme toutes les punitions, sont sévères; il faut accepter les uns par nécessité, les autres par justice*

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La douleur et les larnies sont le partage de rinnocent; doivent-elles donc être épargnées au coupable?

Il arrive cependant une époque où le vide se fait autour de cet homme, dont les aspérités ont blessé tous ceux qui tentaient de l'approcher. L'humoriste finit ordinairement ses jours dans l'isolement et la solitude. Suivant la Bruyère, le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation. La mauvaise humeur ferme l'âme au pardon, à la charité et aux douces larmes. Un savant littérateur du xvn* siècle, qui a traduit la Rhétorique d'Âristote, et que Boileau a peint dans sa première satire sous le nom de Damon, Cassandre était d'une humeur si chagrine, qu'il était devenu insupportable dans la société, et que tous le fuyaient. Au moment de sa mort, arrivée en 1695, on fit de vains efforts pour lui faire comprendre qu'il fallait aimer Dieu, et, comme on lui en démontrait l'obligation : « Ah ! oui, s'écria-t-il avec brusquerie, je lui ai de grandes obligations. Il m'a fait jouer ici-bas un joli personnage; vous savez comment il m'a fait vivre, voyez (montrant le grabat sur lequel il gisait), comment il me fait mourir.»

Il est pénible d'avouer qu'on rencontre parfois cette fâcheuse disposition chez les savants, les poètes, les musiciens, les peintres, et même chez les philosophes. Doitelle être attribuée alors à une vive impressionnabilité nerveuse, ou à quelque blessure secrète de l'âme ? Estelle simplement le résultat du désenchantement et du mépris de toutes choses, ou de la perte de généreuses illusions? La brusquerie et la sombre humeur n'excluent pas toujours de nobles impulsions du cœur et les sentipoents élevés, Dans l'éloge académique de M. de Blain-

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ville, M. Flourens apprécie, avec sa haute impartialité, les travaux de cet émule des Cuvier et des Geoffroy Saint-Hilaire ; mais, d'un autre côté, il peint, avec ce style vif et imagé qui lui est familier, le caractère difficile et bizarre de ce savant. Il nous le représente dans son cabinet d'étude, où ses collections, ses livres et ses manuscrits lui forment un rempart impénétrable contre tout visiteur; il rappelle ses brusqueries envers ses collègues; son esprit de constante contradiction qui , de parti pris , lui faisait répondre non à tout, même à cette simple demande : Monsieur de Blainville, quelle heure est-il? Il rapporte enfin que l'Académie des sciences ayant appelé dans son sein un naturaliste distingué, dont il avait aigrement combattu la candidature, il en sortit avec fracas, et déclara qu'il n'y mettrait plus les pieds, ne voulant pas passer par la même porte qu'un âne. Mais on oubliait les brusqueries du noble vieillard, quand on connaissait le culte qu'il rendait à la science, et son amour ardent pour la vérité.

Quand on lit l'ode à Dupérier sur la mort de sa fille, et tant de charmantes poésies d'une admirable pureté de style, comment imaginer que Malherbe ait été le plus fâcheux des hommes, d'humeur violente, grossier, avare, en un mot, insociable? Avec un talent poétique incontestable, il disait cependant qu'un bon poète n'est pas plus nécessaire à l'état qu'un joueur de quilles, oubliant alors que dépouiller l'homme de la poésie, ce serait lui ravir l'une des plus vives jouissances des esprits délicats. On rapporte de lui plusieurs traits de franchise brutale, que n'excuse pas même l'amour de la vérité.

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