‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 39 sur 63 · X -. L . :v: ■,,--. ..r. u.iiBstrite/i7P · texte numérisé non relu

X -. L . :v: ■,,--. ..r. u.iiBstrite/i7P

,v '. .: -. « "■ ^ ^-'^ »'-;-.- „, iujrc uiif l'U'''

v„.-v ^• n>..-' ;i.' ■• 1-^ :n â 1 r- . :;nalirf ion**-

DB L^HTPOCHONDRIE ET DE LA MÉLANGOLIB. S&7

même d'hypochondrie, mais la combattant sans cesse dans ses écrits étincelants de railleries fines, de gaieté franche et d' Atimour, décrit ces affections protéiformes qu'on n'aperçoit qu'au microscope, et qui en paraissent d'autant plus horribles: «Ce microscope, dit Lichtenberg, c'est rhypochondrie ; si les hommes voulaient se donner la peine d'étudier les maladies avec un verre grossissant, ils auraient la satisfaction d'être tous les joui^s malades. »

L'état psychique ne mérite pas moins que l'état maté* riel de fixer l'attention du moraliste. L'hypochondre éprouve un cruel besoin de toujours parler de ses souffrances : sa vue, prétend-il, s'affaiblit, il perd l'ouïe, il n'a plus de forces et plus de mémoire ; il se sent lentement mourir. Dans son découragement et ses craintes, il s'attriste et s'irrite d'être traité de malade imaginaire, accuse les autres de ne point compatir à ses maux, de ne point s'inquiéter du danger de sa position ; il faudra qu'il meure pour leur prouver qu'il est sérieusement malade, et, quoique la mort, à ce qu'il répète sans cesse, lui paraisse préférable à ses tortures, il s'attache cependant à la vie d'une manière désespérée.

Pusillanime, ombrageux, irritable, jaloux, d'humeur inégale, l'hypochondre fatigue tout le monde et fait le tourment de ceux qui l'aiment. D'abord les personnes étrangères à toute connaissance médicale croient à quelque aff'ection sérieuse; puis, voyant le prétendu malade manger, dormir, comme en parfaite santé, et souvent même en présenter toutes les apparences, ils passent de la crainte à la persuasion d'un mal purement imaginaire.

Et, cependant^ l'hypocbondriaque souffre et même

3A8 DE L*UYPOGHONDRIE ET DE LA MÉLANGOUE.

cruellement. Est-ce donc une raison de nier un mal parce ([u'on n'en connaît ni la nature, ni la cause, ni le siège? Il ne menace point sa vie, il est vrai, mais il en fait un long martyre. Examinez les traits de ce malheureux, ils portent l'empreinte de Tidée fîxe;]^soD œil est hagard, ses anxiétés morales sont extrêmes. Si> comme Pascal, un précipice s'offre sans cesse à ses regards ; si, à l'exemple de Coproli, il pense avoir une mouche sur le nez ; si avec quelques visionnaires il croit avoir des couleuvres dans l'estomac ; si enfin il craint de marcher, persuadé qu'il a des jambes de verre, menacées de se briser au moindre choc, ce n'est plus seulement un état hypochondriaque ; l'hallucination est complète et la folie imminente (1).

On pourrait étendre à l'infini le tableau des sensations diverses de l'hypochondriaque suivant la nature et l'état social de chacun. Toutefois l'hypochondrie est rare, sans y être inconnue cependant, parmi les artisans et les gens de la campagne livrés à de rudes travaux. Elle choisit de préférence ses victimes dans les classes élevées de la société, parmi les artistes, les littérateurs, les poètes et chez les hommes voués à des professions sédentaires. A la suite de fortes contentions d'esprit, Boerhaave et Newton en éprouvèrent quelques atteintes. On a accusé la littérature moderne d'avoir perdu quelques jeunes têtes, en promenant leur imagination dans des régions chimériques, et en leur offrant l'exemple de héros de fantaisie, tristes, méconnus et dégoûtés de tout. On a prétendu que ces peintures passionnées qui nous mon-

(1) Voyez V Amulette de f»ascal, et le Traité des hallucinatiofis»

DE l'hYPOCHONDRIE ET DE LA MÉLANCOLIE. 349

trent l'ennui, le désenchantement, le tœdium vitœ^ dont la vie des personnages du roman et du drame est atteinte, ont perverti le sens moral de certains lecteurs et occasionné non-seulement quelques cas d'hypochondrie, mais encore plusieurs exemples de suicide. Aussi, Louyer-Villermay ne craint pas d'avancer, que la fréquence de cette afiFection est en raison directe du développement de l'esprit humain et des progrès de la civilisation. Au nombre des causes déterminantes de l'hypochondrie, il place, avant tout, le passage d'une vie occupée à une vie oisive, et dans une statistique tirée de trente-six obsers^ations, il constate que la maladie a élé causée trente- trois fois par des excès d'étude et surtout par des peines morales.

Ainsi, dans la série des êtres soumis également à des maladies cruelles et souvent analogues , le seul qui soit doué de raison est aussi le seul sujet à l'hypochondrie; le seul qui soit en possession du libre arbitre devient l'esclave de craintes pusillanimes et d'erreurs déplorables. A mesure que l'homme s'élève par l'intelligence et le génie , à mesure que la civilisation multiplie autour de lui ses prodiges, il succombe plus fréquemment à ce mal qui lui ravit son courage et sa volonté : « C'est une belle allégorie, dit Champfort, que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblème ne signifie-t-il pas que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, ^ la perte des illusions amène la mort de l'âme , c'est-àdire un désenchantement complet de tout ce qui touche et occupe les autres hommes ? »

L'hypochondrie est sans aucun doute un état maladif du système nerveux cérébral et ganglionnaire, qui trouble les fonctions de l'entendement et paralyse jusqu'à un

550 ra L^HTPOGHOKDRIB ET DE LÀ MALAHGOUI.

certain point les actes de la volonté. Ce désordre organique tire , il est vrai , son origine de quelque affection morale, telle que Tabus des jouissances, une perte de fortune, Tambition déçue, en un mot, toute passion vivement froissée. Combien d'hommes, cependant, frappés de revers soudains, voient échouer leurs espérances et s'évanouir leurs plus chères illusions, sans pour cela tomber dans l'hypochondrie? Il faut donc supposer une disposition organique spéciale chez l'hypochondre aussi fortement frappé. On ne saurait méconnaîtra en lui une sorte de maladie sans matière, sans localisation connue, produite et alimentée par quelque afiection morale triste. Quelques personnes, je le sais, ne portent aucun intérêt à ceux qui sont atteints de ces pénibles affections ; Tégoïste n'est certainement qu'un être méprisable et déchu ; et si rhypochondriaque mérite d'inspirer la pitié , c'est uniquement à titre de malade. C'est donc contre un mal physique et intellectuel tout ensemble que doivent être dirigés les efforts d'une doctrine éclairée et les prescriptions d'une sage hygiène, plutôt que l'arsenal des ressources thérapeutiques.

On a prétendu que les véritables et même les seuls remèdes pour l'hypochondrie seraient des maladies réelles. Mais l'expérience vient chaque jour contredire cette opinion. Atteint de quelque maladie aiguë sérieuse, rhypochondriaque s'en exagère encore la gravité et en . suit les phases avec terreur. A peine la convalescence a-l-elle commencé, que les symptômes du mal nerveux se reproduisent et projettent une ombre de tristesse sur la satisfaction que devrait faire éprouver le retour à la santé.

Page 1