‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 40 sur 63 · DE L^HTPOGHONDRIE ET DE LA MÉLANCOLIE · texte numérisé non relu

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Tout hypochondriaque exige qu'on donne un nom à son maly et pour le guérir, c'est au médecin et non au philosophe qu'il s'adresse. Il souffre qu'on le rassure sans doute, mais non qu'on taxe d'exagérées les craintes qui troublent sa raison. Si on lui disait avec Frédéric Hoffmann : « Fuyez les médecins et les médicaments , » il s'adresserait immédiatement à quelque dangereux empirique et perdrait ainsi peut-être à jamais sa santé et son repos. Que le médecin, dont la philosophie élève encore la science, n'oublie donc pas que sa mission est de guérir les maux de l'âme non moins que ceux du corps. Heureux quand, inspiré par l'affection ou par de nobles sentiments qui le font charitablement compatir à toute souffrance, il parvient à gagner la confiance du malade, et par une fermeté bienveillante remonte son courage, dissipe ses erreurs et le sauve de lui-même. Ce n'est pas le propre d'un homme vulgaire d'entreprendre la cure d'un mal aussi compliqué que l'hypochondrie. Toutefois, en se servant habilement du puissant mobile de l'espérance, et de l'autorité que lui assure son titre, le médecin instruit et prudent exerce un souverain ascendant sur l'imagination égarée de l'hypochondriaque. Il le prémunit d'abord contre lesécueils qui le menacent; puis, au moyen de peu de remèdes, rendus plus efiScaces par la confiance, il parvient à obtenir de précieux résultats.

Un grand nombre de sources thermales ont la réputation de guérir les maux hypochondriaques ; nous nous garderons bien de contester leur efiScacité ; parmi les plus puissantes, on recommande Carlsbad, Toeplitz, Marienbad, Pyrmont, Hambourg, Wiesbaden, Kissingen, Hombourg, Niderbroon, Bagnères, etc. Que le malade s'y

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rei]de donc, soutenu par celte espérance si douce au cœur de ceux qui souffrent; il trouvera, d'ailleurs, aux thermes lointains et renommés, les conditions qui peuvent conlre-balancer avec le plus d'avantage les inconvénients et les mauvais résultats d'une vie toute concentrée dans le moi physique.

Tous les observateurs s'accordent à dire que l'hypochondrie est plus fréquente aujourd'hui qu'elle ne Tétait autrefois, et aussitôt on attribue ce funeste privilège de notre siècle aux progrès de la civilisation et aux rafiBinements du luxe, comme si, aux siècles de Périclès et d* Auguste, la soif des jouissances et l'amour des richesses n'avaient pas atteint, à Athènes et à Rome, leur dernier paroxysme. Grâces à Dieu, chez les modernes, la corruption n'a point égalé celle des anciens; ou n'a pas vu a notre époque toute une génération lasse des vertus qui avaient fait sa force, se précipiter dans la recherche de monstrueuses voluptés, et repaître ses yeux avec délices de la vue du sang qui coulait à flots pour ses plaisirs dans ramphithéàtre, les cœurs restant froids et blasés pour toute autre jouissance. On ne saurait donc attribuer la presque immunité des anciens pour l'hypochondrie, qu'à l'habitude des forts exercices journaliers qui entretenaient la vigueur de leurs membres en même temps que l'esprit militaire : soldats et capitaines, tous les citoyens s'adonnaient à la lutte, au saut, à la course ; et, couverts de poussière, parfois même pesamment armés, ils se jetaient dans le Tibre et le traversaient à la nage.

Pour que l'étude et la culture de l'esprit n'exercent, sur la conservation de la santé et la prolongation de la

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vie, aucune fâcheuse influence, il est nécessaire de soumettre en même temps le corps et les fonctions organi* ques aux règles d'une hygiène prudente, et surtout de proportionner les exercices physiques aux travaux intellectuels. C'est de Tharmonie entre les forces physiques et morales, que résulte l'équilibre indispensable pour opposer aux atteintes de l'hypochondrie une barrière assurée. On verrait bien peu de malades résister à des exercices soutenus, à de longs voyages dans la compagnie d*uDe famille ou d'amis capables, par les ressources de leur esprit et leur gaîté communicative, de faire diversion à une tristesse sans motifs et à des terreurs sans fondement. Un hypochondriaque se plaignait à Socrate de n'avoir retiré aucun fruit de ses voyages ; « C'est que vous n'avez voyagé qu'avec vous-même, » répondit le sage.

L'hypochondriaque serait sauvé s'il consentait à se livrer sérieusement à un travail agricole ou à quelque œuvre de charité d'un long et difficile accomplissement, si, en un mot, on pouvait donner un aliment aux forces de son âme, en la distrayant des sombres pensées qui l'occupent. Mais combien il faut de tact pour faire accepter ces conseils à un malade soupçonneux et rétif qui voit contrarier ses vues et ses penchants! Il faut d'ailleurs frapper juste ; des prescriptions excellentes en elles-mêmes peuvent être inapplicables. Madame de Staël disait des gens qui conseillent le monde contre la douleur morale : « Quand ils voient des âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils vous proposent toujours de sortir de l'air où est l'orage pour entrer duns le vide qui tue. » On engage l'hypo-

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cbondriaque à se distraire ; il serait préférable, saDs même lui en prononcer le nom qui parfois l'irrite, de lui procurer la distraction qui lui est nécessaire, de choisir celle qui est en rapport avec ses goûts et son caractère, de lui en fournir adroitement les moyens, de le placer au milieu de joies douces et réelles qui ne laissent dans rame ni vide ni regret.

Ainsi que nous Tavons déjà prouvé, il n'est presque aucune passion qu'on ne puisse vaincre, aucun talent qu'on ne puisse acquérir, aucun obstacle qu'on ne puisse surmonter, aucune douleur qu*on ne puisse mattriser^ grâce il une volonté persévérante; nourrie par l'éducation, fortifiée par Texercice, entretenue par de bonnes bai)itudes, la volonté devient capable d'enfanter ces miracles de courage, de constance et de résignation, qui font les héros et les sages. Ne craignez pas que l'hypochondrie ose s'attaquer à des caractères trempés dans les fortes doctrines du portique ; elles seront le palladium de la santé comme de la conscience. C'est à les enseigner par l'éducation que doivent tendre les pères de famille et les instituteurs, avant qu'elles ne nous soient acquises par l'expérience du malheur. Il ne suflBt pas, toutefois, de donner à l'homme une énergie de volonté capable de combattre les tendances pernicieuses de l'hypochondrie; on doit empêcher cette funeste maladie de naître. Que l'homme n'abuse donc d'aucun des biens que lui a prodigués la nature; si l'apôtre lui conseille d'être sobrement sage, le philosophe pourra-t-il à plus forte raison lui prescrire d'être tempérant dans ses plaisirs? Nous dirons également aux hommes livrés exclusivement à la culture de Tesprit et aux travaux d'imagi*

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nation : Descendez quelquefois des hautes sphères où la pensée se complatt et s'abreuve d'émotions et de jouissances infinies. Il faut que la raison tempère et dirige par sa douce influence et ses sages conseils la fougue de rimagination. Craignez autremeut qu'il ne s'établisse entre la vie de l'âme et celle du corps, un conflit qui pourrait devenir funeste à l'un et à l'autre.

6i, négligeant ces sages prescriptions, l'homme a re»* senti les atteintes de Thypochondrie, qu'il n'attende pat d'être tombé dans cet abtme de douleurs morales pour se retenir sur la pente fatale et retourner en arrière ; car, à la dernière période du mal, la guérison ei^ presque impossible; Zimmermann lui-même, avec toute su science, ne put se la procurer. L'exemple de Kant prouve au contraire ce que peuvent, à ses premières attaques, la philosophie et une résolution énergique pour se délivrer de ce redoutable ennemi : a Quand des idées noires viennent obséder mon esprit, dit ce philosophe célèbre, je me demande si elles ont une cause réelle. Si je n'en découvre pas, ou si j'en trouve une dont rien ne puisse détourner l'effet, je passe à l'ordre du jour. En d'autres termes, laissant de côté ce qui n'est pas en mft puissance, comme si je n'avais pas à m'en occuper, je porte mon attention sur d'autres objets. y> Ainsi Kant pensait et agissait comme Ëpictète, en regardant comme étrangères et ne pouvant l'atteindre les choses qui n'étaient pas en sa puissance. Heureux les sages qui nour^ rissent leurs âmes de ces principes solides, et savent ainsi s'affranchir des préoccupations puériles qui dégradent le caractère, et abrègent la vie par les moyens mêmes qu'on imaginait pour devoir la prolonger I

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Quelques médeciDS, Galien, Cullen et Georget en particulier^ ont considéré l'hypochondrie comme une simple variété de la mélancolie, en raison sans doute d'un caractère commun à l'une et à l'autre, la tristesse. Toutefois nous ne considérons comme une maladie du corps ou de l'esprit que la tristesse sans cause, mais non celle qui est engendrée par des chagrins réels et que des regrets inconsolables entretiennent dans les belles âmes. Le sceau du malheur, gravé sur le front d'une femme vertueuse ou d'un noble proscrit, a quelque chose de symbolique et de saint; leur tristesse a toujours eu le don et le pouvoir de toucher nos cœurs ; on pense, en les voyant, que nous pouvons tous perdre une famille tendrement aimée, être bannis du lieu où reposent nos pères, être accablés de maux sans remède, et privés même de la main qui nous aidait à supporter le poids de la vie. Cette tristesse honore, grandit et touche ; elle nous fait mêler involontairement nos larmes à celles de tous les malheureux sans consolation.

Quoique réunies par quelques symptômes communs, l'hypochondrie et la mélancolie ont un caractère essentiel qui les distingue; on peut considérer rhypochoudrie comme l'amour exagéré de la vie, et la mélancolie comme en étant la satiété, et même la haine. Suivant la judicieuse remarque de Louyer- Villermay, dans la première c'est le moi physique qui est atteint^ et dans la seconde le moi moral. On guérit encore quelques cas d'hypochondrie; la mélancolie est une flamme qui se consume et s'éteint dans le vide. Ni la jeunesse avec ses plaisirs faciles, ni le pouvoir avec ses grandes perspectives, ni la gloire avec ses séductions ne peuvent faire diversion au sombre ennui

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qui poursuit le mélancolique, ainsi que le prouvent les exemples deXiménès, de lord Byron, de Chateaubriand et de mille autres. Le célèbre médecin Sylva était consulté par un malade consumé par la mélancolie : « Je vous conseille, dit-il à cet infortuné, d'aller voir Arlequin ; c'est le meilleur moyen de dissiper votre bile.» Malheureusement le malade était le seul homme qui ne pouvait user du remède : c'était Arlequin lui-même.

Ainsi que nous Tavons dit précédemment, il est des crimes, des fautes, ou des malheurs dont le souvenir toujours vivant remplit l'âme d'amertume. C'est ainsi que Cromwell passa les dernières années de sa vie dans les troubles de conscience, et des terreurs continuelles, ayant sans cesse devant les yeux cette tête royale qu'il avait fait tomber. Les mêmes remords poursuivirent Charles ÏX après les massacres de la Saint-Barthélémy. Elisabeth, ayant signé la mort du comte d'Essex, s'abandonna à l'amertume de son chagrin ; elle tomba dans une mélancolie et une langueur qui la réduisirent bientôt à l'extrémité, en lui faisant repousser dédaigneusement les remèdes et tout soulagement. Cette tristesse importune existe quelquefois sans aucune cause ; c'est une difBculté de vivre, un ennui insurmontable , et un dégoût de toutes choses qui poussent presque fatalement au suicide, lorsqu'on ne cherche pas dans la religion la force d'accepter l'existence, dont le fardeau semble à chaque instant devoir écraser le malheureux sans défense.

Les soins hygiéniques, les secours de la philosophie que nous avons conseillés pour l'hypochondrie conviennent également au mélancolique; un grand objet proposé h 90Q ambition peut Tp^rracher à ses sombres pen-

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sées, lui faire encore aimer la vie, et réveiller dans son cœur de nobles instincts. C'est ainsi que Byron honore ses dernières années en se dévouant avec enthousiasme à Témancipation de la Grèce. Nous trouvons également dans l'histoire de Timoléon, le Ubérateur de Syracuse, un exemple de la diversion heureuse qu'une âme, bourrelée par les remords, trouve ordinairement dans raccomplissement de quelque grand devoir et dans les séductions d'une gloire légitime.

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