L'EMPEREUR ET L'ESCLAVE OU LE SOUVERALS BÎEN
On voit combien diffèrent les opinions et les doctrines des anciens philosophes sur le bonheur et sur la nature des biens les plus désirables pour Thomme. L'expérience se chargeait de leur prouver par des milliers d'exemples que personne n'est à l'abri de l'adversité , que souvent les plus sages sont en butle aux plus dures éprouves, et que dans les choses humaines , la fortune et la vertu, comme deux divinités jalouses, paraissent se livrer une guerre acharnée. Le premier qui porta le nom de sage, Thaïes, pensait, comme Solon, que la veriu ne suffit pas pour assurer une félicité constante ; il la plaçait en conséquence dans la réunion de plusieurs circonstances difficiles k rencontrer chez un seul homme et dans la même vie, et, tout en conseillant d'enrichir Tàme de science , de bien régler sa conduite et de supporter les disgrâces avec fermeté , néanmoins la santé du corps, une fortune suffisante, un esprit qui n'est ni émoussé par la paresse, ni abruti par l'ignorance, lui paraissaient nécessaires au bonheur.
Mais quel est le mortel assez favorisé du ciel pour rester en possession de tous ces biens? La plupart étant aléatoires, on ne pourra donc jamais dire d'un homme qu'il est heureux tant qu'il çxiste ? Les stoïciens sa pnK
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posèrent d'affranchir le sage, non-seulement des erreurs et des passions qui le troublent, mais encore de tous les accidents de la vie , et des caprices de la fortune ; et comme il dépend toujours de l'homme de rester tempérant au milieu des séductions, ferme dans les périls, inébranlable dans les persécutions, juste en présence de toutes les iniquités, ils regardèrent l'honnèle comme le bien parfait et comme le seul bien.
Cicéron n'était pas stoïcien ; cependant, effrayé par la perspective des malheurs qui menaçaient la république et tous les gens de bien, il cherchait un abri contre l'orage qui commençait à gronder dans le lointain, dans les préceptes d'une philosophie qui se présentait comme une forteresse inattaquable. S'ef forçant donc de se faire illusion à lui-même, dans le cinquième livre des TmculaneSy il développe avec complaisance cette thèse : que la vertu seule suffit à l'homme pour le rendre heureux : virtutem ad béate vivendum se ipsa esse contentam. La philosophie, ajoute-t-il, dans tout ce qu'elle enseigne n'offre rien de plus important et de plus utile. Une circonstance de la vie de ce grand orateur donnait le plus éclatant démenti à la doctrine dont il se faisait l'interprète. Car, exilé au temps de sa plus grande gloire, et retiré en Macédoine, Cicéron ne profita pas de l'occasion qui s'offrait de donner un grand enseignement de vertu, en supportant avec dignité et résignation cette disgrâce passagère de la fortune ; il tomba dans un tel désespoir qu'il mit en délibération s'il ne terminerait pas sa vie par le suicide.
Nous ne prétendons pas rechercher en ce moment si la conduite de Sénèque, ses richesses, ses adulations à
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la cour du plus cruel tyran ne donnent pas un démenti aux opinions de Técrivain et du philosophe. Malgré cette contradiction, dans tous ses discours, dans tous ses traités, il répète en d'autres termes la maxime favorite des stoïciens : a Le souverain bien, dit Sénèque, est d'avoir une âme qui méprise le hasard et dont la vertu fait la joie. Il me plaît de déQnir l'homme heureux celui pour qui n'existent d'autre bien et d'autre mal qu'une âme bonne ou mauvaise (1), que le hasard ne saurait ni élever, ni abattre, qui ne connaît de plus grand bien que celui qu'il peut se donner lui-même, et dont la volupté suprême sera le mépris des voluptés. . . Qui empêche d'appeler vie heureuse , une âme libre, élevée, intrépide, inébranlable, inaccessible à la crainte, comme au désir, pour qui l'unique bien est l'honnête, l'unique mal, le déshonneur (2) î »
Pourquoi certains philosophes ont-ils nui eux-même» à leurs doctrines en exagérant jusqu'au delà du vrai, des préceptes utiles ? Dire que le sage a tout ce qu'il faut ou plutôt la qualité essentielle, soit pour être heureux, soit pour atténuer le poids de l'infortune et de la souf« franco, c'est poser la base d'une doctrine inattaquable. Mais, en soutenant contre l'évidence qu'aucun événement, aucune affliction ne peuvent altérer la félicité du sage, les stoïciens se firent appeler des sophistes trompeurs, on les accusa de pervertir les notions naturelles du sens commun. £t d'abord y les innombrables
(1) Summnm booam est animas fortuila dcspiciens, virtutelaetus...., Libet et ita deûnire ut beaium dicamus hominem euin cui nuUiun bonum maiumque sit, nisi bonus malusque animus, etc.
(2) Sénèque, De la vie heureuse^ III, IV.
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systèmes des anciens philosophes sur le souverain bien, pèchent par la base : il n'y a pas de souverain bien , il ne peut y avoir de souverain bien qu'en Dieu, qui seul le possède. Prétendre l'obtenir, c'est oublier que l'on est homme, c'est oublier que la nature a, dès sa naissance, condamné l'homme à l'infirmité et à la douleur : triste et vaine philosophie , dit Lamennais, qui vient se briser contre l'écueil de la mort !
Comment admettre avec les stoïciens que la vertu suffit pour rendre Thomme heureux? Pour le sage de Zenon, l'adversité serait un vain mot, elle n'existerait pas. Il jouirait d'un bonheur inaltérable et d'une sérénité imperturbable, même en assistant comme Solon à l'asservissement de sa patrie, comme Psammetit au supplice de ses ministres, de ses proches, de sa famille ? L'homme devrait se dire heureux dans l'exil comme Demétrius de Phalère, Annibal, Napoléon; dans les cachots comme le Masque de fer, Latude, Cagliostro, Silvio Pellico; dans les supplices, omme Callisthène, Régulus, Calas? En soutenant avec Zenon que le beau moral est seul désirable, on doit mépriser tout ce que l'opinion commune considère comme des biens; en prétendant que la pauvreté, la maladie, les difformités, la perte des sens ne sont pas des maux, on arrive à cette conclusion que le sage, aveugle, estropié, malade, pauvre, exilé, privé de ses enfants, en proie à de cruelles tortures, n'en est pas moins heureux. Mais consultez le peuple, dit Cicéron, il ne pourra donner le nom d'heureux à un tel homme, et les sages eux-mêmes consentiront-ils à faire résider le boi:heur dans le taureau do Phalaris?
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Si la vertu est le seul bien, s'il n'y a pas d'autre mal que le vice, on doit, non -seulement fouler aux pieds tous les accidents de l'humanité, mais encore dédaigner l'estime des hommes et ne tenir aucun compte des liens de la famille et des douceurs de l'amitié. Prétendre que le mendiant est riche s'il est vraiment sage, n'est-ce pas se jeter dans les équivoques et les paradoxes indignes de philosophes qui se piquaient d'une dialectique sévère ? Assurément la vie du sage comporte plus de bien que de mal ; la pureté seule de son âme lui sera une grande force et une grande consolation dans quelque situation que la fortune le place ; il ne dira jamais avec Aristippe : «Mieux vaut la honte avec le plaisir que la misère et la douleur avec la vertu; » mais, en même temps, mieux éclairé que le stoïcien sur les principes de la droite raison, il ne conviendra jamais que la misère et la douleur ne sont pas des maux parce qu'ils n'ont rien d'immortel. Cicéron a réfuté avec son bon sens ordinaire quelquesuns des principes du stoïcisme, et prouvé d'ailleurs que, à peine soutenables dans les livres et en théorie, ils conduiraient dans la pratique aux conséquences les plus ridicules. Il considère comme de vrais biens la santé, les richesses et môme le pouvoir; il est vrai, dit Cicéron, que la vertu est le plus bel apanage de l'humanité; mais la santé et l'absence de la douleur sont des dons nécessaires à l'homme et sans lesquels la vie est misérable. Les sens conservent le corps, de môme que la raison est la gardienne vigilante des biens de l'âme. Quel est l'avocat, ajoute-t-il, qui, chargé de la défense d'un accusé, oserait dire aux juges, dans sa péroraison : «l'exil, la confiscation, la mort ne sont pas des maux;
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magistrats, fermez vos cœurs k la pitié ! » Quel est l'orateur insensé qui, pendant qu'Annibal était aux portes de Rome et lançait un javelot par-dessus les remparts, aurait eu l'impudence de s'écrier du haut de la tribune aux harangues : « Citoyens, désabusez- vous, ce n'est pas un mal d'être fait prisonnier, d'être vendu à l'encan, d'être tué, et de voir sa patrie asservie? » Aucun ne l'eût osé. Quelle est donc cette philosophie qui devant le peuple emprunte le langage du peuple, et qui a chez elle W idiome à part !
Autant lésâmes, substances spirituelles, sont au-dessus des corps, autant les plaisirs, qui ont leur source dans l'âme, sont supérieurs à ceux qui nous viennent des sens. C'est l'honneur de la secte stoïque de s'être élevée au-dessus des passions mauvaises, triste apanage de l'humanité, et d'avoir montré la vertu comme couronnement de la vie. Mais, ne connaissant ni l'origine ni la fin de l'homme, tout en prêchant le mépris des vices et des voluptés, elle enseigna des préceptes monstrueux, destructeurs de toute.morale; c'est ainsi que Zenon luimême, dont la retenue cependant ne fut pas moins exemplaire que celle de Xénocrate, admettait la communauté des femmes, et supprimait par ce moyen toute pudeur et tout sentiment de famille. Il prétendait que celte commuuauté nous ferait aimer tous les enfants comme si nous en étions les pères, et enlèverait tout prétexte aux jalousies et aux malheurs qu'engendre l'adultère.
Le suicide était en quelque sorte érigé en principe à l'école du portique. Cléanthe étant parvenu à une extrême vieillesse, quelqu'un lui reprocha de n'être pas conséquent avec ses doctrines^ en ne mettant pas fin à ses jours.
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« J'en ai parfois la pensée, dit Cléanthe, mais quand je considère que je jouis d'une bonne santé à tous égards, que je puis lire et que je suis en état d'écrire, je change d'avis. » Ainsi Cléanthe n'allègue d'autre raison, pour s'abstenir du suicide, que sa verte vieillesse. Plus tard cependant, à l'exemple de Zenon, il se laissa mourir de faim. Comme tous les fanfarons de vertu et de courage stoïques, Lucain loua ridiculement le suicide, et soutint même que l'homme était supérieur aux dieux par le pouvoir qu'il avait de s'enlever la vie, tandis que ceuxci étaient condamnés par leur nature à l'immortalité. Malgré ces préceptes qui faisaient supposer une âme résolue, Lucain étant entré par dépit dans la conspiration de Pison, et ayant été condamné à mort par Néron, chercha à conserver sa vie en accusant sa mère innocente. Mais son infamie ne le sauva pas; il se fit ouvrir les veines et moufut en récitant un passage de la Pharsaie.
Le mépris des richesses était l'un des principaux dogmes du stoïcisme ; et, suivant Diogène Laërce, Zenon, accompagné souvent de disciples malpropres et mal vêtus, prenait un air triste et chagrin, se ridait le front, et paraissait fort grossier ; il était d'une étrange lésinerie, la traitant depriîlente économie. Les stoïciens prétendaient que le sage est sans passion et sans orgueil : jamais philosophe ne fut bouffi de plus d'arrogance que Chrysippe; il avait une si haute opinion de son mérite que, quelqu^un lui demandant à qui il confierait son fils: «A moi, répondit-il ; car, si je savais qu'un autre me surpassât en science, j'irais de ce pas étudier sous lui la philosophie. » Zenon était le modèle de la tempérance et
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