CHAPITRE XX
Après avoir, dans le chapitre précédent, traité de rhypochondrie et de la mélancolie , nous placerons ici quelques réflexions sur le suicide dont ces maladies deviennent les causes les plus fréquentes. Quel jugement devons-nous porter sur les malheureux qui ne craigneni pas d'attenter à leurs jours? La mort volontaire est-elle un crime ou une folie, un grand oubli du devoir ou bien un égarement d'esprit? A quelles circonstances extérieures faut-il attribuer la fréquence ou la rareté du suicide dans une nation ? Ceux qui les commettent sont-ils des lâches ou des hommes de cœur? Enfin, la mort volontaire peut-elle être quelquefois excusée?
La nature a placé dans le cœur de tous les êtres l'amour de la vie. On ne rencontre jamais de suicide parmi les animaux; tous sont attachés à l'existence, et les plus courageux môme fuient devant le danger. Le seul être pourvu de raison est aussi le seul qui prenne la vie en dégoût et en dépose volontairement le fardeau. Toutefois, on ne saurait considérer le suicide comme étant le résultat d*un souverain mépris de la mort même. On voit parfois de pauvres malades, de simples hypochondriaques assiégés d'inquiétudes incessantes, d^ terreurs
pusillailiDQes , ayant une profonde appréhension de la mort, se précipiter violemment dans ce gouffre qui les épouvante. Lucrèce a parfaitement exprimé ce sentiment maladif de l'âme :
Usque adeo, mortis formidine, Tits Percipit liumanos odiiim, lucisqne TideDdae, Utsibi consdscant mœrenti pectorelethum, Obliti fontem curarum hune esse Umorem (i).
N'est-ce point une folie réelle d'attenter à ses jours parce qu'on a peur de mourir? On ne connaît pas généralement toute la sphère de l'aliénation, et quand certains observateurs, voués particulièrement à cette étude, émettent leur opinion sur le nombre des fous, on refuse d'y croire. H faut se préserver sans doute de l'exagération de ceux qui, frappés des travers et des ridicules de la société presque entière, ne voient partout que des aliénés. Un voyageur, rencontrant auprè/S de Bicêtre un hôte de cet hospice, auquel, en raison de son état de calme, on pouvait sans danger accorder quelque liberté, lui demanda où était la maison des fous? « La maison des fous? répondit cet aliéné, en traçant avec la main un cercle qui embrassait l'horizon, elle est par tout. >> Un poëte inconnu, Claude Lepetit a écrit ces deux jolis vers dans un de ses discours satiriques :
Tous les hommes sont fous, et qui n^en yeut pas voir Doit rester dans sa chambre et casser son miroir.
(1) La crainte de la mort inspire souvent aux hommes une telle haine de la vie et de la lumière du jour qu'ils tournent contre eux-mêmes leurs DMins désespérées, oubliant que cette crainte est Tunique source de leurs peines. (Liv. III, 79.)
Tout en ne tenant pas compte de ces exagérations humoristiques , on doit convenir toutefois avec nos aliénistes, que le nombre des fous en liberté est plus considérable que celui des fous enfermés par mesure de sûreté publique. Il existe néanmoins, même parmi les statisticiens, une grande dissidence sur le nombre relatif des aliénés. Ainsi, beaucoup d'auteurs prétendent qu'il y a, en France, 1 fou sur 1,000 habitants, et par conséquent 30,000 fous au moins, tandis que, d'après Moreau de Jonnès, ce nombre ne s'élève qu'à 18,350, c'est-àdire, 1 fou sur 1,906 ou 2,000 habitants (1).
Comme nous l'avons fait observer déjà, ce n'est pas la colère seulement qu'on doit appeler une folie momentanée. Ce caractère peut être aussi assigné à toutes les passions que la raison devient incapable de mattriser, à celles principalement qui déterminent le suicide. Cependant , on ne succombe pas ordinairement à une première suggestion fatale ; le plus souvent la raison reprend d'abord son empire; mais, après cette première atteinte, il en sument une seconde, et puis, successivement elles se reproduisent toujours plus fréquemment, assiègent l'âme, et s'emparent de toutes les facultés jusqu'à ce qu'enfin elles déterminent la catastrophe terrible.
Les causes les plus ordinaires du suicide sont les mêmes que celles de l'aliénation ; des circonstances physiques analogues produisent également l'un et l'autre. Dans un relevé des individus entrés à la Salpêtrière depuis six ans, et qui tous avaient tenté de se tuer, Ësquirol remarqua que les cas de suicide étaient plus
(1) Académie des sciences, séance du 10 juillet 1843.
fréquents pendant les mois d'été et de printemps. Il en avait noté :
En octobre, noTeinbre et décembre. • • 31 cas.
Janvier, février, mars ili2
Avril, mal, juin i • 58
Juillet, août, septembre . 61
M. Prévost a trouvé les mêmes rapports pour le canton de Genève, et M. Casper, à Berlin. On peut donc affirmer qu'un certain nombre de morts volontaires sont dues à quelque influence météorologique; c'est aux chaleurs intenses de Tété qu'on a attribué les épidémies de suicide observées à Mansfeld en juin 1697, à Stuttgart dans Tété de 1811, à Rome pendant celai de 1806.
Parmi les aliénés, un tiers environ a tenté de se suicider. L'influence originelle est incontestable ; on a vu tous les membres d'une famille être tourmentés de la manie du suicide. Rush rapporte que deux frères jumeaux, tous deux capitaines, ayant entre eux une telle ressemblance, qu'on ne pouvait les distinguer l'un de l'autre, se donnèrent la mort à quelques jours de distance. Un jeune étudiant, appartenant à l'une des familles les plus considérées de l'Alsace, dont Orfila a rapporté l'observation dans sa Toxicologie^ apprit à faire de l'acide prussique au cours de Thénard, et s'empoisonna sans motif. Son frère, aujourd'hui magistrat distingué, forma plusieurs fois la résolution de se tuer, et en fut empêché par des circonstances fortuites. MM. Cazauvieilh, Ellis, Falret, Moreau (de Tours) et Prosper Lucas ont cité un certain nombre de faits analogues.
On trouve jusque dans Içs moyens employés pour se
donner la mort, la preuve que le suicide est souvent une folie. En raison , sans doute, de la plus grande facilité d'exécution, la submersion est le moyen auquel on a le plus fréquemment recours. Ensuite vient la suspension, puis l'emploi des armes à feu, l'asphyxie par le charbon, la chute d'un lieu élevé; l'empoisonnement est plus rare à cause de la difficulté que l'on éprouve à se procurer des substances toxiques. On observe des nuances infinies dans les différentes aberrations d'esprit ; de même aussi on voit les suicides chercher sans cesse des voies nouvelles pour mettre un terme à leur existence. Depuis la découverte des chemins de fer, plusieurs ont imaginé de se faire broyer sous les roues des locomotives.
On ne saurait être assez surpris de voir des hommes lâches et efféminés choisir le genre de mort le plus terrible et le plus douloureut. Réduit à l'extrémité dans Ninive, Sardanapale fit élever un grand bûcher et s'y précipita avec ses femmes, ses eunuques et ses trésors. Vibius Virius, délsespérant du salut de Capoue , proposa aux sénateurs de prévenir, par une mort volontaire, la honte de tomber au pouvoir des Romains. Vingt-sept le suivirent ; après un repas somptueux, ils prirent du poison, et ordonnèrent à leurs esclaves de jeter leurs corps sur un bûcher embrasé.
Ce fut également par le feu que périt en 18** madame la comtesse ***. Au moment de quitter sa maison de campagne, elle brûlait quelques papiers dont la flamme se communiqua à sa robe, et pour lui donner une plus grande activité, elle parcourut les diverses pièces de son château comme une colonne embrasée ; quelques heures après, elle expira dans les plus cruelle» torturas^ Le
26 avril 1855, une bergère de vingt-quatre ans. de la commune de Souesmes, convalescente d'une longue maladie fébrile, se trouva seule pendant cinq minutes au plus ; elle quitta son lit et alla se jeter dans un four allumé pour cuire le pain. Lorsque la fille de la maison revint, elle vit avec horreur le corps de la bergère entièrement carbonisé, étendu sur le brasier ardent. M. Bricheteau a lu à l'Académie de médecine une observation très curieuse de suicide par combustion chez un aliéné ; le malade fut trouvé calme et souriant sur un bûcher qu'il avait préparé et allumé lui-même. Quoique ses membres fussent calcinés par les flammes» il respirait encore; mais, retiré de ce brasier, il mourut quelques minutes après, sans une souffrance (1).
Ces exemples, et d'autres encore, dénotent soit une passion arrivée au dernier degré de violence, soit une aliénation véritable, accompagnée d'un trouble profond de la sensibilité. Nous ferons observer, à cet égard, qu'il se produit souvent au sein de l'organisme une perversion des fonctions et des propriétés vitales elles-mêmes. Il ne faut donc pas s'étonner si les malheureux atteints de ces désordres ne pensent ni ne sentent comme nous. Ces perversions ne sont pas rares dans la folie ; on voit des femmes aliénées accoucher sans manifester une douleur, des fous se pratiquer, sans paraître souffrir, que dis-je ? avec un cruel plaisir même, des mutilations effroyables. Il y a quelques années on voyait dans l'établissement de M. Blanche, à Passy, un médecin qu'on avait souvent rencontré dans les salons de Paris, le docteur B***. On
(!) Bulletin de V Académie impériale de médecine, t. XIX, p. 77; séance du 2 novembre 1853.
lui maintenait sévèrement les menottes pour Tem pêcher de se livrer à ces mutilations, devenues pour lui une jouissance et sa préoccupation constante. Ces faits peuvent répandre quelque lumière sur certains points d'histoire et de science jusqu'ici méconnus ou révoqués en doute. Ils nous aident à comprendre comment des malheureux, mis à la question, ont pu rire jusque sur le chevalet, lassant par leur indifférence la rage de leurs tourmenteurs. On a vu quelques fanatiques, de prétendus sorciers, de pauvres fous, s'accuser eux-mêmes des crimes imaginaires qui leur étaient imputés, raconter leiir entrevue et leur commerce avec Satan, et comme on ne pouvait fournir contre eux aucune preuve, ils en donnaient eux-mêmes avec empressement pour se faire condamner. Dans leur possession^ c'est-à-dire dans leur folie, ils avaient soif de la mort, ils demandaient avec instance qu'on hâtât leur supplice, marchaient au bûcher avec fermeté et se précipitaient avec joie dans les flammes. L'analgésie de la peau, et même l'insensibilité complète, se rencontrent fréquemment chez les hystériques, et principalement chez les extatiques. Dans le moyen âge, et même il y a deux siècles à peine, ces symptômes étaient considérés comme un signe de possession.
On voit un assez grand nombre de monomanes, alléguant les motifs les plus bizarres, refuser toute alimentation, et périr enfin d'inanition. La privation de nourriture est aussi un des modes de suicide: cependant, tous ceux qui y ont eu recours ne sauraient être taxés de folie, comme par exemple Zenon, Démétrius, Cléanthe et plusieurs autres stoïciens. Pline le Jeune rapporte que Silius Italicus, ayant vécu avec un corps délicat plutôt
qu'infirme jusqu'à soixante-seize ans, fut attaqué à cet &ge d'un ulcère incurable qui le dégoûta de la vie, et le porta à se laisser mourir d'inanition, dit Pline, avec une fermeté inébranlable, irrevocabili constantia. Vomponius Atticus, dont Cornélius Népos a écrit la vie, ne put être détourné par les prières d' Agrippa, son gendre, de mettre fin k ses jours de la même manière. Un ami de Pline le Jeune, Ck)rellius Rufus, atteint de la goutte depuis plusieurs années, préféra se laisser mourir en se privant de nourriture, que de voir ses douleurs se prolonger indéfiniment. Après le meurtre de Géta, assassiné dans ses bras, Julia, mère de Caracalla, se donna la mort en refusant tout aliment.
I^ supplice de la faim est si cruel et si prolongé, qu'il suppose chez les suicidés qui s'y soumettent, une résolution extraordinaire que l'on rencontre souvent dans la folie. On lit dans les Mémoires de Latude^ que ce malheureuxjvoulant se laisser mourir d'inanition,resta 133 heures sans manger ni boire; mais ses geôliers lui ouvrirent la bouche avec des clefs et lui firent, par violence, avaler de la nourriture. A qui soiit inconnus les symptômes cruels de l'agonie si lente de Granier, l'assassin de Toulouse, dont M. Chossat a conservé la relation exacte? Toutefois l'observation la plus curieuse en ce genre est encore celle qui a été rapportée par le célèbre Hufeland. Il s'agit d'un négociant âgé de trente-deux ans qui, à la suite de revers successifs, perdit une fortune considérable et conçut le projet de se laisser mourir de faim. 11 se rendit, en conséquence, dans un bois peu fréquenté et y creusa sa fosse. Du t5 septembre 1818 jusqu'au 3 octobre suivant, il ne prit aucune nourriture ; mais, tour-
mente par une soif horrible, il eut la force de se traîner à une auberge peu éloignée, où il acheta une bouteille de bière; ce fut un palliatif de courte durée ; le matin, il léchait avec avidité les gouttes amères de rosée déposées sur des champignons qui croissaient dans son voisinage. Ce malheureux tint un journal régulier de ses souffrances et de ses angoisses inexprimables. Après dix-huit jours d's^onie et autant de nuits sans sommeil, exposé aux intempéries de l'air et à la rigueur du froid, invoquant la mort, si lente à venir, il avait enfin perdu connaissance, quand un aubergiste, l'ayant découvert, lui fit avaler avec peine un peu de bouillon. Mais il était trop tard ; cet infortuné expira immédiatement.
Après la folie constatée, les causes les plus fréquentes du. suicide sont : l'ivrognerie, les maladies ou les infirmités, rhypochondrie mélancolique ou le dégoût de la vie, les passions diverses, telles que les chagrins de toute espèce, l'amour exalté, malheureux ou trahi, la jalousie, l'ambition déçue, l'orgueil, la misère, les revers de forlune, les pertes de jeu (1). Nous ne devons pas oublier l'esprit d'imitation, qui explique les nombreux suicides qui suivirent en Angleterre ceux de Richard Smith et de Philippe Mordant, ni les grandes commotions politiques et les révolutions sociales toujours accompagnées d'un grand nombre de folies et de morts volontaires; on compta 1 ,ftOO suicides à Versailles dans la seule année 1793. Mais dans la plupart de ces causes, qui ne reconnaît une sorte d'aliénation permanente ou momentanée? Peut-on refuser ce nom à toute passion ou à tout pen-
(i) Vof. Louis Reybaud, La Vie à rebours.
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chant irrésistible et insurmontable, à l'ivrognerie, par exemple î C'est à l'âge des passions ardentes, de vingt à cinquante ans, qu'on trouve le plus grand nombre de suicides. Le tœdium vtto, l'ennui, le dégoût de la vie, le spleen britannique, poussés jusqu'à la limite oii l'âme désenchantée ne demande aux biens de la terre que le silence et le repos de la tombe, ne sont-ils pas des maladies de rànie, une folie déplorable? On n'en saurait douter, d'ailleurs, en lisant les lettres et les aveux des infortunés qui ont attenté à leurs jours. Quelquefois cependant, une circonstance indépendante de la volonté, un cri salutaire de la conscience, arrêtent le suicide sur le bord de l'abîme. Madame G. S., l'écrivain célèbre, fut poursuivie à l'âge de dix-sept ans par cette tentation funeste ; c'est l'eau qui l'attirait comme par un charme mystérieux, raconte-t-elle ; grâce à un concours d'heureuses circonstances, ses tentatives échouèrent. Kotzebue échappa k la pensée du suicide en composant avec une passion fiévreuse le drame Misanthropie et repentir. Un des poètes les plus célèbres de notre siècle, dont les ouvrages ont souvent trahi les sombres désespoirs qui assiégeaient son âme, conserva pendant deux mois un pistolet chargé sur sa table de nuit, avec l'intention de se tuer, ce qu'il n'exécuta pas, heureusement pour sa gloire et pour la postérité.
On lit dans les Mémoires d'outre-tombe : « Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour confesser ma faiblesse. L'homme qui attente à ses jours montre moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature. Je possédais un fusil de chasse, dont la détente, usée, partait souvent au repos. Je chargeai ce
fusil de trois balles, et je me rendis dans un endroit écarté du Grand-Mail. J'armai ce fusil, j'introduisis le bout du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je réitérai plusieurs fois l'épreuve, le coup ne partit pas : l'apparition d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans le savoir, je supposai que mon heure n'était pas encore arrivée, et je remis à un autre jour l'exécution de mon projet. »
Un ennui mortel et le dégoût de toutes choses ne cessèrent de poursuivre Chateaubriand partout et toujours, sur la' terre d'exil comme au faîte des grandeurs, au milieu des savanes de l'Amérique, aussi bien qu'au sein des tumultueuses capitales du vieux monde. Ses ouvrages portent tous l'empreinte de la tristesse, de la mélancolie ; les plaintes qu'il y exhale semblent un gémissement sorti de la tombe, d'où il lègue à la postérité les derniers sentiments de son cœur. Ni la gloire, ni l'ambition, ni l'amour lui-même n'eurent le pouvoir de rattacher son âme à la vie, et, ministre des affaires étrangères, il écrit, le 3 avril 1824, à madame Récamier : « Il ne me rçsle qu'un profond ennui de ma place, de la lassitude de tout, du mépris des hommes beaucoup augmenté, et l'envie d'aller mourir loin du bruit, en paix et oublié dans quelque coin du monde. »
S'il nous paraît démontré avec la dernière évidence, qu'un nombre considérable de suicides, et la grande majorité même, doivent être attribués à des aberrations de jugement ou de sensations, en d'autres termes, à une folie véritable, il serait néanmoins, ainsi que nous l'avons dit, contraire à l'histoire et à une observation impartiale, de prétendre que tous les suicides soient dus à l'aliéna-
tion. Cependant la distinction entre les uns et les autres sera toujours très difficile à établir ; les derniers sentinients^ exprimés par ceux qui vont attenter à leurs jours, ne sont parfois que des mensonges et des actes de vengeance ou dedissimulation, ainsi que M. Brierre de Boismont Ta parfaitement prouvé. On doit ajouter même qu'il ne faut pas toujoui*s s'en rapporter aux apparences de raison manifestées par les suicides ; un examen plus approfondi, et la connaissance de leur vie intime, feraient découvrir en eux de véritables fous.
Si le suicide était toujours le résultat de Taliénatioii, il ne serait jamais déterminé par des motifs impérieux çt en quelque sorte plausibles, dont quelques malheureuses victimes nous offrent l'exemple. Il n'affecterait pas en outre les variations singulières de nombfe et de propagation que Ton a observées à certaines époques; on ne reconnaîtrait pas aussi évidemment l'empire que les croyances, aussi bien que les influences des événements politiques et des commotions sociales, exercent sur le plus ou moins de fiéquence des cas. La plupart des suicides présentent la tendance de leur siècle. Lorsque les républiques grecques étaient florissantes, on attentait très rarement à ses jours ; encore fallait-il y être poussé par une sorte de nécessité impérieuse. L'épicuréisme, en sapant le principe de toute croyance, le stoïcisme, en proclamant le dogme trop absolu de la liberté et de la souveraine puissance de l'homme, en augmentèrent sensiblement le nombre. Lorsque ces doctrines pénétrèrent à Rome, au temps des guerres civiles, elles achevèrent de relâcher les liens qui retenaient à la vie. Sous le règne des empereurs, le glaive demeurait toujours suspendu sur la tête des plus vertueux citoyens, et, sans cesse me-
nacés, ils n'attendaient qu'un signal pour quitter une vie qui, sans liberté et sans avenir, avait perdu pour eux tout son attrait.
Partout où l'on trouve de fortes et vives croyances, soit religieuses, soit morales , soit politiques, le suicide est très rare ; il n'avait presque jamais lieu chez les Hébreux ; il ne devint fréquent qu'à l'époque des cruels désastres qui précédèrent et suivirent la ruine de Jérusalem. Malgré le mépris des Mahométans pour la mort, le suicide a toujours été infiniment rare parmi eux; soumis au dogme de la fatalité, ils sont toujours prêts à quitter la vie, mais sur l'ordre d'un maître dont la volonté est pour eux celle de Dieu môme. La manie du suicide se trouve parfois encouragée en quelque sorte par les mœurs, le fanatisme et certaines opinions dominantes. A Céos, patrie de Simonide, il était permis et même habituel de se tuer à l'âge de soixante ans ; aussi n'y voyait-on pas de vieillards. Suivant Valère Maxime, la même coutume existait à Marseille ; on y conservait publiquement une substance vénéneuse, composée principalement de suc de ciguë ; le sénat de cette ville accordait cette préparation à ceux qui lui demandaient la permission de mourir, en appuyant cette requête des motifs de leur détermination. Pendant plusieurs siècles, le suicide a été assez commun aux Indes; les Brahmanes enseignaient le mépris de la vie; pour eux, la mort n'était qu'un changement de forme. Chaque année, des milliers de femmes se jetaient résolument dans les bûchers et se montraient heureuses de mêler leurs cendres à celles de leurs époux ; la loi qui défend les suttées ou suicides des veuves sera justement considérée comme la
plus grande gloire de radministration de lord William Bentinck. Au Bengale, un certain nombre de fanatiques se noient dans les fleuves sacrés, ou se font écraser sous les roues de Tidole Djaggernath , espérant obtenir par cette mort volontaire une félicité éternelle.
Les mœurs et les croyances des peuples septentrionaux leur inspiraient également un grand mépris de la mort ; aussi, le suicide était-il commun et honoré parmi eux. Odin se perça d'une flèche pour avoir une place plus élevée dans la Yalhalla. Quoique ordinairement ils regardassent les femmes comme en étant exclues, ils faisaient une exception en faveur de celles qui s'immolaient sur le corps de leurs époux. Nous avons dit plus haut que les femmes des Cimbres, et nous pouvons ajouter "celles des Germains, que les Romains firent prisonnières, n'ayant pu obtenir d'être confiées à la garde des Vestales, se donnèrent la mort après avoir égorgé leurs enfants. Du reste, tous les peuples du nord, les vieux Danois, les anciens Scandinaves, regardaient comme une honte de finir leurs jours dans leur lit, que ce fût de vieillesse ou de maladie, et s'ils ne trouvaient pas la mort dans les combats, ils se la donnaient, soit en se perçant de leurs glaives, soit en se jetant dans les fleuves, ou bien en se précipitant du haut des rochers. Les vieux Celtes professaient également un souverain mépris pour la mort.
A aucune époque, on ne vit un aussi petit nombre de suicides que dans le moyen âge ; ces siècles furent ceux des fermes croyances, des convictions énergiques, des aspirations ardentes. L'homme méconnu, sacrifié , foulé aux pieds et condamné à l'ignorance, se regardait néan-
moins comme comptable envers Dieu et ses semblables de la moindre goutte de son sang; il espérait sans doute le faire servir aux gloires de l'avenir, et à la conquête de droits qu'il ne devait obtenir qu'au prix de guerres cruelles et de ruines amoncelées. Le cloître d'ailleurs était un asile ouvert au désespoir, et qui préserva de la mort un grand nombre d'infortunés.
Combien n'est-il pas douloureux de penser que la manie du suicide se soit réveillée et propagée en même temps que l'esprit humain brisait ses entraves, que la science réalisait ses plus étonnants progrès, et que la société se constituait sur de nouvelles bases ! Il est vrai que les transformations sociales n'ont pu s'accomplir sans bouleverser un grand nombre de fortunes et d'existences, sans élever quelquefois les plus humbles positions, en abaissant en même temps les plus hautes, et sans produire dès lors des malheurs inévitables qui portent le trouble dans quelques esprits et le désespoir dans bien des cœurs. Quoi qu'il en soit, il est certain que non-seulement les suicides se sont prodigieusement accrus depuis deux siècles, mais encore qu'ils continuent à suivre d'année en année une marche ascensionnelle ; les comptes annuels de la justice criminelle constatent cet accroissement progressif. Ainsi, pour Paris seulement, de 1794 à 1804, il y a eu en moyenne 107 suicides par an, tandis que de 1814 à 1823 on en compte 334 , et que de 1830 à 18S5 ce chiifre s'est élevé à 382 (1). Il est aujourd'hui de 460 environ, et même de 550 en y comprenant la banlieue.
(1) Annales (Thygiène publique, t XVI, p. 223.
Il résulte des recherches de M. Lélut (1) qu'on rencontre en France un suicide sur 10,047 habitants. Mais si Ton considère que, sur le nombre total, les femmes entrent à peine pour un tiers peut-être , et même pour un quart seulement, et qu'il faut également distraire les enfants au-dessous de douze et même de quinze ans, on voit aussitôt qu'il n'y a pas moins d'un suicide sur 5,000 dans la population mâle. La proportion, avons-nous fait observer, est de beaucoup plus considérable pour Paris où l'on trouve 1 suicide sur 2,000 habitants environ. De quelque point de la France que l'on parte, dit M. Guerry, le nombre des suicides s'accroît régulièrement, à mesure que Ton s'avance vers la capitale ; les comptes annuels de la justice criminelle font ressortir avec évidence cet accroissement successif ; ainsi , tandis que, pour le département de la Seine, la proportion est de 1 sur 2,865 habitants, elle se trouve de 1 sur 4,984 dans Seine-et-Oise, de 1 sur 5,547 dans l'Oise, de 1 sur 5,596dansSeine-et-Marne, de! sur 6,071 dans laMarne; ce rapport dans la Lozère n'est plus que de 1 sur 42, 156; il est de 1 sur 51,283 dans les Hautes-Pyrérénées, de 1 sur 57,955 dans la Haute-Loire, de 1 sur 90,178 dans l'Ariége, et enfin de 1 sur 92,648 dans l'Aveyron.
On doit conclure des observations précédentes, que Paris exerce une sorte d'influence funeste sur la population qui l'habite et qui l'avoisine ; du reste, on a reconnu qu'en général , par toute l'Europe , les suicides sont plus nombreux dans la population urbaine que dans la population rurale. Cette pernicieuse influence est égale-
(1) Rapport sur la prison cellulaire de Mazas^ 1852.
ment exercée par toutes les autres capitales, ainsi qu'on Ta remarqué pour Londres, Hambourg, Berlin, Copenhague, Bruxelles, Genève, etc. Le docteur Burrows a prétendu que les suicides étaient plus fréquents à Paris qu'à Londres, dans le rapport de 5 à 2 (1) ; mais tous les écrivains anglais ont soutenu le contraire. On trouverait un moins grand nombre encore de suicides dans les campagnes, sans les habitudes d'ivresse auxquelles se livrent certaines classes. Roesch (2) prétend que la mort volontaire n'est aussi fréquente en Angleterre, que depuis l'extension du vice de l'ivrognerie vers le milieu du xvi* siècle; ce vice dégradant n'exerce pas de moindres ravages aux États-Unis et dans les contrées septentrionales d'Europe. On attribue généralement l'accroissement et la prédominance des suicides aux progrès de la civilisation. Nous ne croyons pas devoir admettre une semblable opinion. En quoi consiste donc la civilisation d'un peuple? N'est-ce point dans l'autorité d'un gouvernement sage et le respect pour de bonnes lois qui garantissent les droits des citoyens, règlent avec équité leurs rapports mutuels, protègent la liberté de chacun et assurent à tous une justice impartiale ? N'est-ce point datis le progrès des sciences, des beaux-arts, de l'industrie? N'est-cfe point enfin, quand le plus grand nombre d'hommes possible trouvetit des conditions favorables à leur bien-être, et le moyen de développer utilement leur activité, leurs facultés et leur génie ? Lorsque nous entendons proclamer que, par suite de certains progrès , les lieni^ sociatlt
(1) Quarterîy Rewiew, 1821.
(2) Annales d'hygiène publique, Paris, 1838, t. XX*
se relâchent , les crimes se multiplient , les croyances s'alfaiblissent, les affections se dépravent, les caractères s'avilissent, les vertus se perdent, les lois sont méprisées, gardons-nous de reconnaître à ces signes une civilisation avancée, ils sont au contraire les avant-coureurs de la décadence et de la ruine. L'humanité a tout à gagner et rien à perdre à l'avancement des sciences et aux découvertes du génie. Montesquieu a réfuté ces sophismes sous une forme légère , en montrant que les beaux-arts eux-mêmes ne sauraient être la cause de la chute des empires, mais qu'il faut bien plutôt en accuser la mollesse ; que loin de rendre les hommes efféminés, ceux qui s'y appliquent ne restent jamais dans Toisiveté, qui de tous les vices est celui qui abat le plus le courage (1).
Si, à côté des progrès de l'esprit humain et des grandes découvertes scientifiques, nous trouvons des doutes énervants, si la licence discrédite la liberté et conduit au despotisme, si l'impatience de jouir vite fait préférer le jeu coupable au travail honnête, si la connaissance de^ grandeurs de Thomme engendre l'orgueil, le mépris de l'autorité, si les malheurs et les obstacles d'une vie laborieuse donnent naissance à des protestations contre la société ou contre la Providence, on doit plaindre et chercher à éclairer des malheureux qui se trompent. Les États, les intelligences ne subissent pas de grandes transformations sans quelques périls et quelques douloureux sacrifices ; l'esprit ne s'élève pas à des hauteurs inconnues sans éprouver quelques chutes ; la science ne par-
(1) Lettres persanes, cvii.
court pas des régions nouvelles et désertes sans s'égarer quelquefois. Mais ni les malheurs, ni les chutes, ni les erreurs ne sont les œuvres du progrès ; les fausses opinions qui se produisent à côté de la vérité, les crimes qui se traînent à la suite du char de la civilisation ne sauraient ni obscurcir l'une, ni arrêter la marche de l'autre. Espérons, au contraire, que nous verrons disparaître les plantes parasites et les dangereux poisons qui s'efforcent d'envahir un champ fertile, sans que nous perdions rien des fruits abondants promis à une civilisation avancée. Nous avons dit qu'on ne saurait ranger toujours le suicide dans la classe des aliénations. Quoique malheureusement trop répandu déjà, on aurait lieu d'être surpris qu'il ne soit pas plus fréquent encore, parmi tant d'infortunés à qui manquent les croyances qui aident à supporter tous les maux, si l'on ne savait par quels liens puissants la nature a attaché tous les êtres à la vie. Les hommes dont l'existence est couverte d'opprobre, de misères, de souffrances et de privations, ceux-là môme qu'a frappés et que menace la justice désirent vivre encore. Malades, ils interrogent avec anxiété les regards du médecin ; blessés et destinés à tomber sous le glaive de la loi, ils permettent au chirurgien de panser leurs plaies saignantes; relativement, il y a peu de suicides parmi eux. Deux criminels de nos jours se trouvaient dans la même prison, attendant leur jugement. L'un d'eux, Poulmann, proposa à Ducros, l'assassin de la veuve Sénepart, de le tuer pour lui éviter de déshonorer sa famille en portant sa tête sur l'échafaud : Ducros refusa. Parfois, au moment de consommer un suicide, l'amour de la vie, un rayon d'espérance, quelques vestiges peut-être de croyances perdues,
se réveillent dans le cœur et retiennent la main. Cependant, un certain nombre de condamnés préviennent leur supplice, et quelques accusés leur jugement, par uue mort volontaire. Le général Spartiate Antalcidas, s'étant laissé corrompre par l'or des Perses, conclut avec Artaxerce Mnémon la paix ignominieuse qui livrait à ce monarque toutes les places de l'Asie mineure ; poursuivi par le mépris public, et chassé même par Artaxerce, il se laissa mourir de faim. Magon Barcée, ayant lâchement abandonné la Sicile à l'approche de Timoléon, les Carthaginois le mirent en jugement ; il évita le supplice qui l'attendait en se donnant la mort, l'an 343 avant J.-C; mais ses concitoyens, continuant l'action de la justice, firent mettre son cadavre en croix, afin d'attacher à son nom un stigmate d'infamie. Au commencement de ce siècle, Pichegru, accusé de conspiration, se pendit avant son jugement, et l'amiral Villeneuve, menacé, après la bataille de Trafalgar, de passer devant un conseil de guerre, prévint cette honte par un suicide.
Aucun de ces exemples ne présente le caractère de folie, et les motifs qui ont fait rechercher la mort sont de toute évidence. Dans plusieurs des faits rapportés par l'histoire, le suicide est un acte accompli avec toute liberté d'esprit et la plénitude de la raison. Après avoir lutté avec une énergie désespérée contre la fortune, la tyrannie ou l'excès du malheur, parfois l'homme succombe enfin, et se soustrait, en attentant à ses jours, à la vengeance d'un ennemi implacable. Au lieu de les plaindre, qui donc aurait le courage d'insulter à ces illustres victimes? Tacite a-t-il été juste envers Othonen le plaçant sur le rang de Néron et de Vitellius? Si, pour
s'élever à l'empire, il consentit au meurtre de Galba, le remords n'empoisonna-t-il pas les joies de son règne si court? Il se battit avec le plus grand courage à Bédriac, et quoique sa cause fût loin d'être désespérée, quoiqu'il fût l'idole de son armée, il avait une telle horreur de la guerre civile, qu'il se décida au suicide, et l'exécuta avec autant de fermeté et plus de calme d'esprit peut-être que Caton lui-même. Une telle mort n'absout-elle pas en quelque sorte une vie coupable ?
Dans des temps plus rapprochés de nous, le suicide de Philippe Strozzi, l'un des caractères les plus nobles et les plus fermes de Florence, n'offre-t- il pas des circonstances de résolution et de générosité capables d'inspirer un vif intérêt? Au milieu des guerres civiles, où les citoyens les plus vertueux eux-mêmes se trouvent quelquefois entraînés, il tomba, en 1538, entre les mains de Côme de Médicis, qui le fit mettre à la question pour lui arracher le nom de tous les conjurés. Strozzi soutint cette épreuve avec fermeté. Mais menacé d'être mis une seconde fois à la torture, et craignant que la douleur ne vainquît sa constance, il saisit une épée qu'un des soldats avait laissée par mégarde dans sa prison, et se la plongea dans le sein, après avoir écrit sur un marbre de cheminée ce vers admirable de Virgile :
Ëxoriare aliquis nostris ex ossibus ultor !
Enfin, le suicide philosophique, quoique rare aujourd'hui, n'est pas entièrement inconnu parmi nous. Il prouve un acte de raisonnement où tout est juste, moins les prémisses. Saint-Preux, Werther et Raphaël en sont les enfants. Supprimez la croyance à une autre vie, et
cessez d'admcltrc des devoirs envers Dieu, rhommc devient alors seul maître de sa destinée. Que son existence soit abreuvée de chagrins, que le sort lui soit constamment contraire, que toutes ses tentatives pour saisir le bonheur échouent, que la douleur, la honte et la misère soient son partage, une seule ressource, un seul refuge se présente à sa pensée, la mort. Il la considère sans passion, froidement, pèse les motifs pour et contre, le suicide remporte. Un homme célèbre ayant échoué dans ses projets de réforme sociale et perdu sa fortune à en poursuivre la réalisation, résolut de se donner la mort. 11 y réfléchit un mois entier ; le jour venu, il s'enferma dans sa chambre, pensant toujours à l'acte qu'il allait accomplir ; la vingt*quatrième heure écoulée, il saisit un pistolet chargé, le plaça dans sa bouche, donna un quart d'heure encore à la réflexion ; la dernière minute arrivée il lâcha la détente et tomba baigné dans son sang. Quoique exécuté avec un calme extraordinaire, ce suicide étrange n'amena pas la mort. La première parole de ce malheureux au chirurgien qui accourut au bruit de la détonation, fut celle-ci : « Docteur, expliquez-moi comment il se fait qu'un homme qui a deux balles dans le cerveau puisse vous parler encore ? »
Doit-on donner le nom de suicide à ces dévouements héroïques, ou à ces principes de vertu rigide qui ont fait quelquefois rechercher la mort, pour servir le pays ca pour échapper au déshonneur? On ne peut soumettre à des règles inflexibles toutes les actions humaines. Comment ne paierait-on pas un tribut d'admiration à la jeune Hémiclée de Marseille, qui, saisissant une épée, eut le courage de s'en frapper plutôt que de manquer à la foi
conjugale? Est-il permis de se jeter dans une mêlée avec la certitude d'être écrasé parle nombre? Ces actes désespérés ne deviennent louables que quand le devoir le commande. On ne saurait donc approuver la conduite de Jacques du Chastel, évêque de Soissons, qui voyant l'armée de saint Louis prêle à se rembarquer pour la France, dit adieu à ses amis, et se précipita dans les rangs de l'armée ennemie, où il fut mis en pièces. Tous les peuples, au contraire, ont honoré la mémoire des hommes vaillants qui sont morts volontairement pour la patrie, et flétri ceux qui ont négligé une occasion si belle de se sacrifier pour elle. L'histoire rapporte qu'Aristodème échappa seul au combat des Thermopyles ; il fut noté d'infamie. Désirant se réhabiliter lors de la bataille de Platée, il se jeta courageusement au plus fort de la mêlée, cherchant, sans pouvoir le trouver, un trépas glorieux. Les Spartiates reconnurent qu'il avait mérité le prix de la valeur; mais ils refusèrent de le lui décerner, le jugeant assez récompensé, puisqu'il avait effacé ainsi la honte de n'avoir pas péri aux Thermopyles.
On se demande parfois si, au milieu des infortunes les plus extrêmes, il y a plus de courage à supporter la vie qu'à se l'ôter; en un mot, si c'est une lâcheté de se tuer. La question peut changer d'aspect, suivant le siècle où l'on se place pour la résoudre. Toutefois, on ne cessera jamais d'admirer les hommes magnanimes qui ont supporté les plus grands revers avec une constance inébranlable. Mais pour être considérés comme de vrais héros, il faut qu'ils aient donné d'avance des preuves de résolution courageuse. Le brave Cléomène mérite certainement de servir d'exemple aux plus intrépides. Après
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qu*il eut perdu la bataille de Sélasie contre Antigone, ses amis le pressaient de se donner la mort pour éviter de tomber entre les mains du vainqueur : « C'est une recette qui ne peut jamais me manquer, répondit-il avec fermeté. Il n'y a pas moins de constance à supporter la vie qu'à se l'arracber ; je veux que ma mort même sene à mon pays, et soit encore un acte d'honneur et de vertu. »
Cependant, bien des gens de cœur ont préféré la mort à rignominie, à la perte de la liberté, à un renversement complet de fortune I Quel rhéteur oserait jamais taxer Caton et Brutus de lâcheté ? Qui a jamais accusé Arrie, femme de Pœtus, Sextilia, femme de Scaurus, Paxéa, femme de labéo, d'avoir manqué de courage en donnant à leurs époux, condamnés par de cruels tyrans, l'exemple de mourir avec résolution? Lucrèce fit-elle un acte de lâcheté eu versant elle-même son sang pour venger son honneur, et armer tous ceux qui avaient un cœur dhomme contre les violateurs de la pudeur des femmes et des libertés publiques?
A ces nobles exemples opposons quelques exemples contraires. Suétone rapporte qu'en apprenant la défection de Galba et des légions espagnoles, Néron demeura longtemps sans voix, à demi mort. Abandonné de tous, il se retira à une villa dePhaon, n'ayant pour toute suite que quatre personnes, au nombre desquelles était Sporus. En y arrivant, éperdu, hors d'haleine, il puisa deTeau d'une mare dans le creux de sa main, en disant : « Voilà le rafraîchissement de Néron ! » Chacun le pressait de se donner la mort ; il pleurait comme un enfant^ et ne cessait de répéter : c( Quel artiste périt en ce moment I
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Qualis artifex pereo ! » Enfin, après des preuves multipliées de lâcheté, aidé par Épaphrodite, il s'enfonça dans le cou la pointe de son glaive. Fait prisonnier à la bataille de Pidne, Persée vint se jeter avec ses enfants aux pieds de Paul-Émile, et supplia l'illustre Romain de lui épargner la honte de suivre, enchaîné, son char de triomphe. A chacune des supplications du lâche Persée, Paul-Émile répondit invariablement qu'il était libre de s'en affranchir. Lequel devons-nous admirer davantage, Asdrubal ou la femme de ce général ? Après la prise de Carthage, ils s'étaient réfugiés dans un temple d'Esculape très fortifié et défendu par une poignée de braves et de transfuges qui ne devaient espérer aucun quartier. Jugeant la résistance inutile, Asdrubal alla se jeter aux pieds de Scipion ; celui-ci le montra dans cette posture aux Romains et aux Carthaginois, qui se défendaient encore. Les transfuges ayant mis le feu au temple, la femme d' Asdrubal se para magnifiquement, et après avoir vomi des imprécations contre son lâche époux, elle se précipita avec ses enfants au milieu des flammes.
Loin de nous, toutefois, la pensée de justifier le suicide. Chez les nations chrétiennes, exécuté avec conscience et liberté, il n'est pas moins condamnable que le meurtre et le parricide ; on doit le considérer comme une révolte contre la Providence ou une négation audacieuse de la justice de Dieu. Mais en dehors du judaïsme et du christianisme, quelle loi, quelle autorité pouvait donc retenir l'homme cherchant à s'affranchir d'une vie devenue odieuse, ou à se soustraire à des malheurs intolérables? La religion ? Elle était muette; bien plus, l'une des divinités les plus respectées chez les anciens, Hercule,