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académiciens; c'est à leur école qu'on trouve les notions les plus justes sur la divinité et sur l'immortalité de l'âme, principes fondamentaux de toute société. L'homme, pensaient-ils, a reçu la vie de Dieu, il en doit compte à son auteur. Placé dans le monde comme une sentinelle avec une consigne, celui qui dépose le fardeau de la vie, abandonne son poste à l'heure du danger sans l'ordre du chef auquel il doit obéir; c'est non-seulement une lâcheté, mais encore une trahison, une désertion à l'ennemi. Aussi, Platon voulait-il que l'on condamnât à une sépulture ignominieuse celui qui s'était donné lui-même la mort, sans y être contraint par un jugement public ou par quelque terrible et inévitable accident de fortune.
Mais quelle autorité pouvaient donc avoir des opinions philosophiques contraires au suicide, quand elles étaient
formellement combattues par des écoles rivales? Les platoniciens appuyaient les motifs de leurs convictions sur l'immortalité de l'âme, qui rattache l'homme au Créateur. Eh bien, c'est justement dans le Phédon où cette doctrine est développée, que Caton d'Utique puise des encouragements et des espérances ; c'est la perspective d'une vie immortelle qui affermit son bras et guide le glaive dont il se frappe. Cléombrote d'Ambracie, après cette même lecture du Phédon^ se précipite du haut d'une tour pour arriver plus promptement à la vie future ; Hégésias, ayant tenu à Cyrène une école où il enseignait l'immortalité de Tâme, la plupart de ses disciples furent si bien persuadés, qu'ils se tuèrent pour jouir, à l'abri des misères du coi'ps, de l'immortalité qui leur était promise. Enfin, cette sorte d'épidémie suicide prit une extension si dangereuse, que Ptolémée Philadelphe, crai-
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il courut avec une fermeté extraordinaire à la muraille du haut de laquelle il se précipita courageusement. Cependant il respirait encore ; il se releva couvert de sang, traversa la foule, et, montant sur une roche escarpée, il s'arracha les entrailles qu'il jeta sur le peuple, pria le souverain maître de la vie et de l'âme de les lui rendre un jour, et mourut. Les Juifs mettent Razias au nombre de leurs plus illustres martyrs.
Ëusèbe a rapporté quelques exemples de femmes chrétiennes, qui ont préféré se mutiler et même se donner la mort, plutôt que de s'exposer aux outrages de leurs ennemis; sainte Domnine, ainsi que ses deux filles Bérénice etProsdoce se noyèrent dans un fleuve, pour échapper à l'opprobre dont elles étaient menacées. Pendant; 'la persécution de Maximin Daïa, une vierge d'Antioche , sainte Pélagie , dont la rare beauté avait excita la passion du gouverneur de cette ville, fut saisie par do). soldats sous prétexte qu'elle était chrétienne. Quoique âgée de quinze ans à peine, Pélagie comprit qu'on ea voulait à son honneur ou à sa vie ; elle sut par une ruaei adroite se dérober à ses gardiens, monta sur le toit de sa maison , et se précipita sur le pavé, où elle expira aux yeux des soldats (1).
La loi a précisé quelques circonstances où l'homicide. est non-seulement excusable , mais encore légitime et même ordonné. En serait-il ainsi pour le suicide? Quelrs ques auteurs ont pensé qu'il pourrait être autorisé paÇ; la juste défiance de ses propres forces, par la crainte de: succomber à la persécution , et de fournir , en tombant
(i) Histoire êcciétioitique, lif« VIII, chap*. xu.
commune; c'est la conscience du genre humain qui prononce leur sentence, et Dieu, dont les jugements nous sont cachés , conserve seul le droit de condamner ou d'absoudre.
Nous Tavons dit , les relevés statistiques le prouvent d'ailleurs surabondamment, le nombre des suicides augmente d'une manière effrayante. Depuis le commencement de ce siècle, plus de cent mille infortunés, en France seulement, ont mis volontairement un terme à leur existence. Il devient donc plus que jamais nécessaire de s'opposer, par tous les moyens dont un gouvernement éclairé peut faire usage, aux progrès de cette funeste disposition. Ceux que nous avons indiqués pour combattre les passions , les vices et l'hypochondrie mélancolique, sont également applicables au suicide, et doivent être employés même avec une vigilance et une énei^ie plus grandes encore contre ce mal. Base fondamentale de toute action puissante sur l'âme, il faut que l'éducation, initiant une jeunesse inexpérimentée à la science et à la vérité , dissipe les doutes énervants, prépare les cœurs à aimer tout ce qui est honnête, signale le danger du désœuvrement comme de l'ambition immodérée, et donne un but d'activité à toutes les intelligences. Des habitudes de travail communiquées dès l'enfance, une vie occupée utilement, sont déjà de bons préservatifs contre l'ennui, les excitations du jeu et les mauvaises passions qui poussent tant de malheureux au suicide. Celui qui se sait utile à sa famille et à ses semblables ne sera jamais tenté de mettre fin à une vie devenue le seul soutien de plusieurs au très existences. Les croyances fermes, les sentiments religieux soqt une mon
confisquer leurs biens; car on punirait des innocents plutôt que le coupable. Mais on ne devrait jamais hésiter, cependant, à condamner énergiquement ce qui est blâmable, et surtout ces doctrines lâchés qui portent la mollesse et le doute jusque dans les consciences honnêtes. Toute apologie du suicide est un outrage à la morale. Un savant magistrat, M. Faustin Hélie (i) propose de classer la mort volontaire parmi les délits; elle est même un crime envers Dieu de qui nous tenons la vie, et envers la société à qui elle appartient. Suivant la juste remarque de madame de Staël, l'homme est-il jamais assuré d'échapper par le suicide à la douleur qui l'accable ? Quelle certitude peut-il avoir qu'il trouvera le repos dans la tombe , et que Dieu ne lui demandera pas un compte sévère de sort action ?
Les moralistes ont donc une mission importante à remplir, et^ comme les idées dominantes ont la plus funeste influence sur la production du suicide, ils doivent user de l'autorité que leur donnent une scienc» profonde et un caractère élevé pour éclairer les esprits, • les empêcher de s'égarer^ leur enseigner la valeur réelle des actes, et leur faire comprendre enfin que, s'il faut une heure de courage pour consommer un suicide, ce dont, à re*C6ption de quelques lâches, presque tôtfs \éi hommes seraient capables, on fait preuve d'une grandeur d'âme qui peut aller jusqu'à l'héroïsme, en suppdrtant avec fermeté et résignation les lentes ângoiâSéS d'une vie de douleur et les coups redoublés d'une foi'tune constamment contraire.
(I) ThéofU du codé pimi, t. V, p. 225.
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ET DES INCONVÉNIENTS DE LA VIEILLESSE. 39â
« Si rien, en eifet, n'est plus doux à l'homme que la prudence, dit Cicéron, n'est-elle pas le don que nous apporte la vieillesse, en échange de tout ce qu'elle nous enlève? » Oui, sans doute; mais qu'est-ce qui s'oppose à ce que la prudence, même la plus consommée, ne soit alliée à la jeunesse, ou du moins à la virilité, comme on en trouve de si nombreux exemples chez les hommes * célèbres ?
Après Cicéron, un certain nombre de moralistes et de poètes ont cru devoir entreprendre l'éloge de la vieillesse ; mais aucun n'a eu besoin de faire celui de la jeunesse ; il se place naturellement sur les lèvres et dans tous les cœurs. I^es médisances paradoxales contre un âge imprudent et léger ne rencontrent que des incrédules ; elles sont parfois l'unique consolation de ceux qui, au prix de n'importe quel trésor, quel sacrifice et quelle science, ne sauraient remonter le cours des ans, et revenir à cette jeunesse évanouie.
De tout temps, malgré ses infirmités et ses mécomptes, la vie parut le bien le plus précieux ; l'art de la conserver et de la prolonger est devenu un problème que la science n'a cessé de poursuivre, même par les moyens les plus aventureux et les plus désespérés. C'est ainsi que les filles de Pélias, abusées par Circé, immolèrent leur père dans l'espoir de le rajeunir avec les simples que leur avait donnés la magicienne. Sous Louis XIV et dans notre siècle même, on a eu recours, dans certaines maladies, à la transfusion du sang, qui avait ancienne* ment été conseillée pour rendre au corps défaillant sa vigueur première. Mais les tentatives des savants n'eurent jamais pour but, comme Cicéron semble l'insinuer, de
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'entre pas dans notre sujet de nous occuper pîiife 3ment d'une question que nous avons traitée ailleurs nfluence des climats sur r homme) avec Une étendue nte. Nous avions alors fixé à cent ans le terme que lisonnablement espérer d'atteindre celui qui, doué constitution saine, a constamment mené un genre conforme aux préceptes de Thygiène. D'après là f, la vie de l'homme, abrégée par le déluge, sera nir de six-vingts ans. Il est évident qu'il s'agit de ordinaire dans le livre saint; car Aaron lui-mftme a ce terme, et l'on rencontre assez fréquemment mmes qui prolongent leur carrière jusqu'à cent ite et même jusqu'à cent soixante ans. La vie exinelle peut donc atteindre les deux siècles que lui ^ ) le savant secrétaire perpétuel de l'Acadétnie de*
i qu'il en soit, nous savons aujoui-d'hui avec certile dans le xviii* siècle, après des progrès succesvie moyenne s'était élevée à trenfe-deut ans; die rente-neuf dans le nôtre et coiltintie à s'accroître, t placer au premier rang des causes qui ont pros résultats favorables, l'aisance générale secondée j conseils de l'hygiètie publique. Suivant M. de ersleben, tout le secret de l'art de prolonger la îst de ne pas l'abréger. En effet, ce n'est point
la longévité /iumaine^ etc. , par M« Floarens;3" édition» che^
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bides, ont considéré la vieillesse comme une maladie véritable : « Senectus rêvera est œgriludo, )>dit Sanctorius. Nous pourrions l'admettre si, avec Sauvages et Bordeu, nous appelions maladie tout changement qui survient dans les fonctions, tout désordre qui trouble l'harmonie des mouvements organiques, tout état enfin où l'énergie des parties est détruite ou simplement diminuée. Mais si nous considérons qu'on rencontre un grand nombre de vertes vieillesses avecl'activité et la vigueur de l'âge mûr, et si, en outre, nous définissons la maladie un trouble notable et permanent des fonctions^ ou bien la production de phénomènes en désaccord avec les fins de la nature^ on ne saurait dès lors prétendre que la vieillesse soit une maladie. Nous l'avons appelée dans un autre ouvrage, et suivant nous avec plus de raison, une convalescence sans terme. Elle nous représente, en effet, cet étal intermédiaire où tous les actes organiques s'accomplissent avec lenteur et sans énergie, où les sens sont émoussés, les forces épuisées ou languissantes, avec ce caractère grave que l'activité et la vigueur perdues ne peuvent se retremper dans les sources vives où s'alimente la jeunesse. Emporté par le désir de louer la vieillesse et de la faire aimer, Cicéron a prétendu que les chances dé mort sont plus multipliées dans le jeune âge, que la santé s'y dérange plus facilement, que les maladies sont plus terribles et les traitements plus douloureux. Après avoir refusé de considérer la vieillesse comme une maladie réelle, nous devons avouer néanmoins qu'à cet âge les maladies sont plus fréquentes et ont un caractère de gravité tout exceptionnel. Il suffit de rappeler que la pierre, la paralysie, l'asthme, les catarrhes, la perte des dents,
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années, dans leur fuite rapide, dit Horace, font toujours sur nous quelque butin. Elles m'ont ravi la gaité, l'amour, les festins, les jeux ; elles cbercbent à m'arracber la poésie. Quepuis-je y faire (1)? » Frédéric II, courbé par l'âge et en proie à plusieurs infirmités, écrivait à Voltaire : « Pour moi, j'ai envoyé une partie de ma mémoire, le peu d'imagination que j'avais, sur le bord du Cocyte. Le gros bagage prend les devants, en attendant que le corps de bataille le suive. »
Au nombre des infirmités qui assiègent la vieillesse et assombrissent le soir de la vie, on doit signaler en particulier la perte de la vue et celle de l'ouïe. Ces infirmités sont une première séparation du monde où Dieu, en l'y plaçant, avait fait à Tbomme deux dons inestimables, la vue pour admirer les merveilles de la création, et Touïe qui sert de lien aux intelligences, et forme ainsi la société ; en être privé, c'est avoir fait un grand pas vers la tombe. Champfort s'est exprimé ainsi à l'occasion de la surdité : « On croit le sourd malheureux dans la société ; n'est-ce pas un jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit : « Cet homme-là n'est-il pas malheureux de n'entendre pas ce que nous disons ? x> Champfort n'a prétendu sans doute que décocher un trait satirique à la vanité humaine ; elle est si excessive que toute arme devient bonne dans les mains des moralistes. Qui pourrait en effet penser sans douleur à se voir privé de l'ouïe, de cette douceur d'entendre des voix qui nous
(1) Singula de nobis anni prsedantur euntes:
Eripuere jocos, yenerem, conyivia, ludum; Tendunt extorquere poemata. Quidfaciamyis?
{Epist lib. II, ep. ii.)
"t ".1*3 il 1- T r.* 'VIT" C^
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■- -. .'ai l^exempte às& . f i; crever les revi ^ ,^!::tr^ îi>iis la promesse
.! .; >v. rtfre feaae FAng»; - I: likuuouin à AleïisV.
•"ios cruautés contre te ■^- . :l i.t)uper les pieds et
mains aux uns, crever les yeux à d'autres; enfin le peuple indigné de tant d'atrocités, se souleva, et s'étant emparé de lui, il rattacha à un poteau et lui fît souffrir les mutilations qu'il avait infligées à des milliers de malheureux. Un prince qui passait pour vertueux, brave, équitable et protecteur des lettres, Basile II, se signala par un acte de barbarie plus épouvantable. Ayant battu les Bulgares et fait 15,000 prisonniers, il les partagea par bandes de cent, fil crever les yeux à quatre-vingt-dixneuf d'entre eux et un œil au centième, afin que le borgne pût conduire ses compagnons au roi des Bulgares, qui ne survécut que deux jours à cet affreux spectacle. On ne doit pas confondre ceux qui ont été privés de la vue par maladie ou par accident avec les aveugles-nés. Ceux-ci ne sont pas, à beaucoup près, aussi malheureux, n'ayant pas connu le sens qui leur manque. On a prétendu qu'ils se faisaient remarquer même par une intelligence exceptionnelle ; toutefois il est permis d'en douter. On doit certainement tenir compte des diflScultés que leur fait éprouver la privation du sens qui est la source des notions les plus variées, telles que la couleur, la distance et la forme des objets dans l'espace. Quelques aveugles-nés se sont distingués dans les mathématiques et les sciences de raisonnement ; leur mémoire est heureuse, mais on conçoit aisément que, faute d'images et d'objets de comparaison, ils soient dépourvus de toute imagination. La musique et les jeux appropriés à leur état leur causent une véritable joie. Ils nous étonnent par leur adresse. Si l'éducation qu'on leur donne, si leur commerce avec les autres hommes n'avaient modifié leur nature, on trouverait peut-être chez eux des instincts.
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ET DES INGONVémENTS DE LA VIEILLESSE. AOâ
il faut se soumettre à ses décrets, et imiter la conduite des sages et des grands hommes qui les ont supportés sans se plaindre et sans s'abandonner au désespoir. Timoléon était dans son camp à Myles, faisant la guerre à Mamercus et Hippon, quand il lui survint une taie sur les yeux; il sentit sa vue baisser rapidement ; cette maladie était héréditaire dans sa famille. Il se hâta de mener à fin son entreprise, s'empara des deux tyrans et, de retour à Syracuse, il déposa la charge de capitaine général. Devenu entièrement aveugle, il supporta cette affliction avec une patience qui faisait l'admiration générale» Quoique rentré dans la vie privée, les Syracusains les plus recommandables, tous les étrangers de distinction tenaient à honneur de le visiter, soit à sa maison de ville, soit à la campagne. Dans toutes les afiaires importantes, les Syracusains le faisaient appeler ; on le portait dans une Utière à travers la place publique, jusqu'au lieu où se tenait l'assemblée. À sa vue, une immense acclamation s'élevait de tous les rangs ; il rendait au peuple son salut, puis, après un certain temps donné à entendre les louanges et les bénédictions de chacun, on lui sou« mettait l'affaire en délibération. Son avis était aussitôt adopté par le peujde. Il était ramené ensuite au milieu des acclamations et des battements de main de la foule qui l'entourait. Ainsi s'écoula sa vieillesse honorée, offi^nt à la postérité ce spectadebien rare, d'un illustre bienfaiteur qui n'eut pas à souffrir de l'ingratitude, et d'un grand homme qui ne voulut d'autre récompense de ses services, que la jouissance de la liberté dont tant de villes et de citoyens étaient redevables à son courage. L*hi^ire a conservé les noms de plusieurs aveugles
&0& DES INFIEMITÉS
célèbres ; on cite en particulier Homère, le gi*and géomètre Diodore, Âufidius, Ëusèbe l'asiatique, Diogèoe d'Alexandrie, qui composa plus de quatre mille traités, le poète arabe Aboulola, Milton, Pougens, Givet, premier mattre de musique de Méhul, Hubert deGenève, le célèbre auteur des Fourmis et des Abeilles, Et. Geofib^y Saint- Hilaire, etc. ; Tintelligence et le génie de plusieurs d'entre eux ne souffrirent aucune altération après la perte de la vue. Le célèbre Gonnelli, surnommé l'aveugle de Cambassi, donnait les plus grandes espérances comme artiste, Jorsqu'il perdit la vue à vingt ans. Cet accidenl ne l'empêcha pas de continuer la sculpture avec succès ; il faisait des figures de terre cuite, d'une perfection rare, par le seul sentiment du tact. Le buste de M. Hesselin, contrôleur de la chambre aux deniers, est l'un des plus remarquables. Les portraits du pape Urbain Ym et de Côme I", grand duc de Toscane, sont également d'une ressemblance frappante.
Les anciens avaient pour les aveugles une sorte de respect superstitieux, et s'imaginaient qu'en leur retirant la vue, les dieux leur accordaient, comme dédommagement, la sagesse, la prudence et l'esprit prophétique. Le devin Tirésias fut frappé de cécité pour avoir surpris quelque secret de la divinité, ou, en d'autres termes, pour avoir consumé sa vie dans l'étude delà nature. Les aveugles Aaron ,Tobie, Siméon offrirent de touchants exemples de résignation et de sainteté. Homère, Ossian, Milton, ces rois de la poésie épique, surent trouver de touchantes et mélancoliques inspirations jusque dans la ténébreuse nuit dont ils étaient environnés. L'invocation à la lumière dans le Paradis perdu est l'une des plus admirables des-
criptions d'un poëme où elles abondent. Malgré les ténèbres où il était plongé, Ossian évoque des souvenirs héroïques; à sa voix, les images des temps écoulés se lèvent de leur poussière. Il voit les guerriers, impétueux comme les aigles qui fendent les airs d'un vol rapide, promener leurs glaives dans les rangs ennemis ; il voit la fille des rois, dont les yeux avaient l'éclat des astres de la nuit, marcher majestueusement sur les bords du Lumon ; mais quoique le soleil ne pénètre plus de ses rayons les ombres épaisses qui l'enveloppent, le barde l'invoque et le chante : « 0 toi qui roules au-dessus de nos tètes, s'écrie Ossian, d'où partent tes rayons, ô soleil? D'où vient ta lumière éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse ; alors les étoiles se cachent dans le firmament. La lune, pâle et tremblante, se plonge dans les eaux de l'occident. Qui pourrait être le compagnon de ta course? Seul, toujours le même, tu te réjouis sans cesse dans ta carrière éclatante. Lorsque le ciel est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu sors de la nue dans toute ta beauté, et tu te ris de la tempête. » (Carthan.)
Ferme les yeux et tu verras^ dit un sage. Privé de contempler ce magnifique univers, le pauvre aveugle doit élever son âme et ses pensées vers ce monde de l'infini, où les tumultueuses images des sens ne viendront troubler ni la sérénité de sa conscience, ni le calme de ses méditations. Plus on s'éloigne de la société des hommes, plus on approche de la divinité. Autant les plaisirs de l'âme l'emportent sur ceux du corps, autant l'aveugle qui se consacre aux charmes des études historiques et des sciences abstraites, a de supériorité sur cet
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ET DES DfCONVÉÎflENTS DE LA VIEILLESSE. ft07
son cœur de joie, l'aveugle est plus rapproché que les autres hommes de la perfection philosophique ; on ne taxera pas sa sagesse de forfanterie, quand on l'entendra dire qu'il supporte patiemment la vie, mais qu'il désire en déposer le fardeau.
Si l'aveugle est privé de rendre certains services à sa patrie et à sa famille, il peut encore les instruire par sa résignation, et les éclairer par sa prudence. Frappé d'une infirmité indélébile, il n'est pas mort aux plus douces affections; on dirait même qu'elles se réveillent plus vives dans son cœur à mesure qu'il est accablé de plus de tristesse. Le ciel a voulu que la compassion ne manquât jamais à la plus cruelle infortune, ni la pitié et un guide à l'aveugle. Délaissé du monde des indifférents, il se rattache à la vie par l'amour. La tendresse des filles de Milton, et l'étude, sa passion dominante, consolèrent ce grand homme de l'indifférence de son siècle, et des amertumes de la vie politique.
Nous ne cherchons à dissimuler aucun des inconvénients de la vieillesse. Outre ceux que nous venons d'énumérer, il en est d'autres encore que la raison et la philosophie savent cependant adoucir, et parviennent même à faire accepter sans douleur ni regret , tout en les considérant comme un mal ; nous voulons parler de la fuite des grâces attachées à la jeunesse. À quelle femme pourrait-on persuader, qu'il soit indifférent d'échanger un visage frais et charmant contre des rides et des cheveux blancs, de renoncer à tout hommage, à toute admiration, et de passer dans l'abandon et l'isolement, des jours qui s'écoulaient autrefois au bruit flatteur de la louange et de l'adulation?
A08 DES HfFIRMITÉS
Aristote disait que la beauté est la plus forte des recommandations, Socrate la nommait une tyrannie de peu de durée, Théophraste une tromperie muette, Théocrite unbeau mal, etCarnéade une reine sans gardes. Que la beauté soit un don véritable, qui oserait le révoquer en doute î Quel empire n'exerce-t-elle pas sur tout ce qui l'approche ! Quelle favorable prévention n'inspire pas sa vue seule ! Mais Texpénence et l'histoire prouvent avec évidence que, contrairement à l'opinion qu'on se forme d'elle, la beauté du corps peut se rencontrer dans les âmes les plus viles et les cœurs les plus pervers, et Lope de Véga avait raison de dire, que souvent la figure de l'ange cache le cœur du démon. Nous ne voulons pas rechercher en ce moment, s'il existe des rapports entre la beauté du corps et celle de l'âme, ni quels indices les traits du visage et la conformation extérieure peuvent fournir aux moralistes. Il nous suffit seulementdeprouver, que la beauté n'est désirable et digne d'être vénérée que si elle est alliée à l'honnêteté et à la vertu, et qu'elle n'est rien, ou plutôt qu'elle devient le plus funeste présent de la nature, si elle n'a pour compagnes les bonnes mœurs et la sagesse.
On ne saurait calculer tous les maux qu'ont engendrés par la séduction de leur beauté les hommes corrompus et les femmes vicieuses ; tantôt ils causent le trouble et le déshonneur des familles, et tantôt la perte et le bouleversement des Étals. La beauté des Hérodiade, des Cléopâtre, des Messaline, des Poppée, des Fausta, des Drusille, des Dubarry ne fut-elle pas plus fatale au genre humain que les tremblements de terre ? Quelle funeste influence n'exerça-t-elle pas sur une politique sans dignité
la marquise de Prie, cette vile intrigante vendue à l'Angleterre î Aspasie ne devint-elle la cause de la guerre du Péloponèse, si funeste aux Athéniens ? David séduit par les charmes de Bethsabée, femme d'Uri, fit périr ce vaillant et fidèle serviteur. Ce fut au milieu de l'ivresse d'un festin que la courtisane Thaïs poussa Alexandre à mettre le feu à Persépolis ; elle-même s'emparant d'une torche enflammée donna le signal de ce vaste incendie, qui réduisit en cendres la capitale de tout rOrient, et les richesses accumulées par plusieurs générations.
Chez les anciens la dépravation était si universelle, qu'on ne doit pas être surpris des honneurs rendus à quelques courtisanes célèbres. Diogène s'indignait de voir sur les places publiques les obélisques de fer dues à la libéralité de la courtisane Rodopis. La statue d'or de Phryné figurait parmi celles des rois et des capitaines « comme un trophée, disait Cratès, de la luxure des Grecs (1). » On connaît les aventures de Lamie, fille de Cléanor, qui de joueuse de flûte devint la favorite de Ptolémée Lagus ; faite prisonnière à la bataille gagnée sur lui par Démétrius, elle inspira la même passion au vainqueur, malgré son âge avancé. Les Athéniens et les Thébains, par une basse flatterie envers Démétrius, élevèrent un temple à la courtisane sous le nom de Véntis Lamie.
Tous les cœurs aiment et vénèrent la femme gracieuse
(1) Le nom de cette courtisane était Mnësarète ; elle fut surnommée Phryné à cause de son teint jaunâtre qui était de la couleur des grenouilles de buisson» appelées Phryn, (Plutarqne, Des oracles rendus en vers.)
MO DES fNFmmTÉS
et belle qui, élevée jusqu'au trône par son mérite, y porte des vertus royales. Malheureusement ces triomphes sont de beaucoup plus rares encore chez les femmes vertueuses, que parmi celles qui n'avaient reculé devant aucun sacrifice pour les obtenir. On doit remarquer en< suite, que le rang conquis n'est pas toujours d'accord avec l'honneur. Les plus hautes faveurs compensent-elles le sacrifice des biens les plus précieux de la famille et de la femme ? Quelle est la mère qui ambitionnerait pour sa fille, noble et pure, la renommée et les faveurs des Aspasie, des Bérénice, des Drusille, des Montespan, des Pompadour? Quelques historiens, outrageant à leur tour la conscience publique, ont flatté avec une lâche complaisance ces idoles des cours corrompues. On devrait souhaiter que chaque siècle eût son Juvénal, pour imprimer le fer rouge de sa vertueuse indignation sur le front de ces Messaline qui ont été la honte et le fléau de l'humanité.
Ce n'est pas seulement pour ceux qui se sont laissés prendre à ses pièges, que la beauté est devenue un don funeste ; elle n'a pas été moins fatale quelquefois à ceux mêmes qui l'ont possédée. Lais, poursuivant Eubates de Cyrène, qui avait refusé de l'épouser, fut lapidée par des femmes de Thessalie dans un temple de Vénus, où elle s'était réfugiée. L'infâme Danoë, la digne fille de Léontium, et, comme sa mère, la reine de l'opinion et des cœurs corrompus, ayant favorisé l'évasion de Sophron d'Éphèse, condamné à mort, fut précipitée du haut d'un rocher dans la mer. La courtisane Agathoclée, que Plolémée Philopator épousa après s'être défait d'Arsinoè, sa femme, tenta d'assassiner le fils de ce prince, et souillée
ET DBS INCONTÉNIElfTS DE LA VIEILLESSE. Ail
de plusieurs crimes, elle fut massacrée par le peuple en révolte. Agnès de Méranie et la belle Bertrade jouirentelles du rang suprême où l'amour passionné des princes qu'elles subjuguèrent les avait élevées? Après plusieurs années d'agitations et de luttes contre la censure publique, l'excommunication dont Philippe P' fut frappé, ayant suscité la désaffection, et même des révoltes, il finit par se soumettre, et se sépara de Bertrade. Menacé de l'excommunication, Philippe- Auguste éloigna Agnès de Méranie et rappela Ingelbui^e, pour laquelle, malgré sa rare beauté et ses vertus précieuses, il avait conçu une insurmontable aversion le jour mêmede ses noces. N'est-ce pas à leur beauté que Marie Stuart, Inès de Castro, Anne Boleyn , Catherine Howard , Lucrèce , Virginie durent leur mort tragique ? Ah ! du moins, le sang des deux illustres romaines devint une semence de héros, et le poignard qui frappa ces innocentes victimes fut le signal de la liberté de Rome et de l'abolition de la tyrannie.
Si l'on peut avec raison attribuer à leurs charmes l'élévation extraordinaire de quelques femmes, on a vu des foveurs non moins signalées se répandre sur d'autres dont la beauté fut le moindre mérite. Ëléonore Galigaï, fille d'un menuisier, qui obtint pour son mari, Concini, les postes les plus brillants, était un modèle de laideur. C'est moins par sa gracieuse figure que par son mérite et sa sévérité que madame de Maintenon parvint à se faire épouser par Louis XTV. L'histoire a oublié si Comélie, sainte Monique et Blanche de Castille furent belles pour ne se souvenir que de leurs vertus.
Quoiqu'on soit invinciblement porté à chercher la beauté morale dans l'harmonie extérieure des traits.
&i2 DBS iNFIRMITÉS
rexpérience journalière se charge de prouver, qu'un charmant visage n'est pas toujours le miroir inséparable d'une belle àine. Nous sommes même porté à reconnaître, qu'on rencontre plus de penchants vicieux ou plutôt une conduite plus fréquemment blâmable chez les femDies remaniuables par leur beauté. Ce don, auquel se mêle presque inséparablement la vanité, éveille dans le cœur le désir de plaire, et dès-lors, en butte à plus d'obsessions et de périls, la femme se trouve plus facilement entraînée à sa perte. Malgré ces exemples, en dépit des malheurs et des crimes dont la beauté a été le prétexte et la cause, nous n'en persistons pas moins à la considérer comme un présent du ciel. Chez une femme sage la beauté fait aimer la vertu par Tadmiration qu'elle inspire. Il est faux que Thonnèteté des femmes ne soit souvent autre chose que Tart de paraître honnête ou bien l'amour de leur réputation et de leur repos. Les maximes suivantes ne sont pas plus vraies : Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés qui ne sont en sûreté que parce qu'on ne les cherche pas. Dans ces maximes du célèbre moraliste, nous ne voyons qu'un piquant paradoxe, soutenu depuis par la malignité de quelques hommes que leurs déceptions même et les blessures de leur vanité empêchent de croire à la vertu des femmes, et qui soutiennent que leur sévérité est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté! Nous pourrions nommer un grand nombre de femmes vertueuses et belles qui ont préféré le martyre et la mort la plus cruelle au déshonneur, ou qui ont enseveli dans la retraite la plus profonde, et même dans le silence du
cloître des charmes qui faisaient l'admiration générale. Chez tous les peuples, dans tous les rangs, on a vu de ces héroïnes de modestie et de pudeur. La belle Antonia ayant perdu Drusus, dans un âge peu avancé, ne voulut jamais se remarier, donnant cet exemple accusateur de continence et de vertu sévère à la cour la plus dissolue et au siècle le plus corrompu. On présume qu'importuné de tant de mérite, son petit- fils Caligula, qui ne faisait grâxîe qu'aux accusés capables de prouver qu'ils avaient des mœurs infâmes, la fit empoisonner.
Hypatie, tuée au mois de mars 415, dans la grande église d'Alexandrie, à la suite d'une émeute populaire, professa la philosophie avec une éloquence si persuasive que de toutes parts on venait pour l'entendre. Elle compta au nombre de ses disciples l'évèque Synésius de Cyrène qui , dans ses lettres , l'appelle sa mère, sa sœur et son maître en philosophie. Quoiqu'elle fût payenne et en raison de son étonnante beauté exposée à mille séductions, elle ne se distingua pas moins par la pureté de ses mœurs que par son remarquable génie. La famille de Gonzague, l'une des plus illustres d'Italie, fournit plusieurs femmes non moins distinguées par leur mérite que par leur vertu. A la mort de son mari, Yespasien Colonne, Julie de Gonzague prit pour devise une amarante avec ces mots : non moritura. Sa réputation de beauté était si grande dans toute l'Europe, que Soliman II, l'ayant vainement demandée en mariage, envoya Barberousse avec une puissante armée pour Tenlever. Ce général ayant pris Fondi d'assaut pendant la nuit , Julie se jeta eu chemise par une fenêtre et se sauva dans les montagnes où,
ftift DES IMFIEMI'rtS ET DIS MGONVAllBNTS DB LA YIEILLBSSE.
pour conserver son honneur» elle s'exposa à mille périls. Lorsque la vieillesse approche, doit-on la craindre et s'estimer malheureux de perdre un don si fragile et si passager, source fréquente d'amertumes et de remords? Que la courtisane s'afflige de vieillir, la morale publique trouvera dans ses vains regrets une expiation méritée. Mais la femme vertueuse qui ne fait consister le mérite ni dans la beauté, ni dans la jeunesse, verra sans chagrin s'évanouir l'une et l'autre. En la quittant, elles ne lui enlèvent ni son affectueuse tendresse, ni son généreux dévouement, ni cette sollicitude inquiète pour ceux qu'elle aime. Soumise sans contrainte à cette loi de la Providence qui fit éphémères et périssables les bieas qu'on doit laisser à la terre, elle s'attache aux beautés morales qui seules doivent l'accompagner dans la patrie dosâmes.
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