DBS CONSOLATIONS DANS LA VIEILLESSE
Il est vrai que parfois la vieillesse enlève le feu du génie et la force créatrice au savant comme à Torateur, au poëte comme au capitaine. Antiochus le Grand promettait dans sa jeunesse de devenir un autre Alexandre; mais, appesanti par P^e, ses brillantes facultés et son activité s'éteignirent ; vaincu par Glabrion et puis par Scipion l'Asiatique à Magnésie, il accepta la paix aux conditions les plus humiliantes. Newton n'avait presque rien conservé de sa vaste intelligence à soixante-cinq ans ; on prétend même qu'il pouvait difficilement fournir quelques développements sur ses ouvrages et ses découvertes. Le Cidy les Horaces^Cinna et Potyeucte sont les enfants de la virilité de Corneille, Attila, Bérénice, Pvlchérie , Suréna les produits de sa vieillesse ; il est vrai, cependant, que les premières pièces de ce grand homme, Mélile^ la Veuve, la Suivante, Clitandre, la Place royale sont peu dignes de Tauteur du Cid. Néanmoins, les exemples contraires ne son-t pas rares. Parfois aussi, la mémoire et le feu de Pimagination s'affaiblissent chez l'orateur; mais, tout en les perdant , il hi reste encore les qualités tes plus utiles, et il peut sacrifier d'ailleurs quelques parcelles du trésor qu'il a amassé sans cesser d^ôtre riche. L'historien comme l'orateur ne perd souvent rien de la solidité de ses jugements et de la hauteur de ses pensées. Aucun des ouvrages de Platon et d'Aristote ne se ressent des défaillances de Tâge. Théophraste écrivait ses Caractères à quatre-vingt-dix-neuf ans ; à quatre-vingt-deux , d'Aguesseau remplissait la charge de chancelier de France. Un autre ehanceher, heureusement plein de vie , quoique ïes sens chez Inf aient subi quelques atteintes , M. te duc Pïtsquier, âge
lu» GOHSOLATIOBfS DANS LA ^EILLES0B. kH
de quatre-r vingt-deux ans, ne fait-il pas le charonie de tous ceux qui l'approchent par les agréoients de son esprît, la fraîcheur de sa mémoire et la fermeté de ses jugements ? Oq dirait que pour Gicéron Tàge ne fit qu'ajouter ,à la puissance de son intelligence ; c^est après soixante ans qu'il composa ses plus admirables ouvrages; aussi, sentant avec les années son talent, quoique arrivé à sa perfection, grandir en quelque sorte ^core, il s'écrie avec conviction : « Le corps peut vieiitir^ mais t*esprit jamais. » On peut excuser cette exagération chez Tauteup des Tuscuhnes^ sans cependant partager son erreur. Tous les hommes n'oseraient prétendre à conserver jusqu'à Textrème vieillesse l'éloquence d'Isocrateet de Bossuat, la fécondité de Platon, l'inaltérable fermeté de ZénoiB et d'Êpictète , le sens exquis de Ponteuette, la splendide imagination de Buffon ; heureux les poètes qui peuvent encore s'illustrer dans leur déclin par une cbar<^ maate Odyssée t
Toutefois la publication des dernières oeuvres des poètes, des peintres, des musiciens devient un grand écHeil pour la vanité du vieillard, et le reste de sa vie se trouve parfois empoisonné par les: mécomptes de sp» £iiûOiKir*-proipre. S'il est sage, il Sc'abstiendra ; ^'aiaers diAgrimalui seront ainsi évités. Néaii>moî»& le piiUic us» (pM)l(|iiefois d'indulgence envers une vieitte renommée^ et m^ ressemble pasi toujours à ce fils ingrat et sanst pi»*« (^ur (|ui ne jeta pas un voile suor la nudité é» sob père« Enfta, si le vieillard n'obtient paa toujours ce» succèa éclateDts qui lui ont mérité en d'au'tres temps t'adn)«pation générale, n* la sévérité du publie, ni tes dédains die la gtoe ne sauraient kû ravir le& dcmorars de Y^éM^^
/i32 DES CONSOLATIONS DANS LA VIEILLESSE.
le chainie d'appreudre encore, le bonheur de philosopher pour soi, pour sa famille, pour d'indulgents amis. Lui conseiller de s'abstenir de toute composition, ce serait peut-ôtre priver la postérité de quelque œuvre remarquable. Mais le vieillard prudent n'expose pas ses dernières productions aux flots capricieux de la publicité. Il imitera ces pères de famille qui ne livrent pas totalement le secret de leurs richesses, et dont la mort découvre à leurs héritiers quelque réserve imprévue qui les surprend.
Exempt de préventions, et ne voulant soutenir que la vérité, nous ne pouvons admettre, avec Plutarque, Cicéron, Cornaro, Fontenelle, Buffon, Réveillé Parise, etc., que la vieillesse soit en quelque sorte Tépoque la plus heureuse de la vie. Toutefois, leur exemple et celui de quelques centenaires célèbres, ont prouvé que l'homme peut conserver sa noble intelligence et l'amour du travail jusque dans l'âge le plus avancé. Que le vieillard les prenne donc pour modèles et s'efforce, s'il le peut, d'imiter les Xéuophon, lesThéophraste, les de Humboldt, les Titien, les Michel- Ange, qui moururent la plume ou le pinceau à la main, et dans presque toute la vigueur de leur génie. L'âge accroît encore quelquefois le goût de l'étude et de la science ; on désire jouir de ce trésor qui va nous échapper, et dont nous ne découvrons icibas qu'une parcelle ; on voudrait l'augmenter, comme s'il ne devait pas nous être découvert de l'autre côté de la tombe dans toute sa magnificence. La maladie ellemême n'est pas toujours un obstacle au travail intellectuel. C. Gallus s'occupait d'astronomie dans son extrême vieillesse et jusque sur son lit de mort. On apporta à
DBS CONSOLATIONS DANS LA VIEILLESSE. h^&
Copernic, prêt à rendre le dernier soupir, les épreuves de son Traité du système du monde. Nourri des forts préceptes de la philosophie, le vieillard ne se livre pas au désespoir |quand une infirmité incurable vient le frapper. Thomas Corneille, octogénaire et aveugle, préparait une nouvelle édition de ses dictionnaires, et conservait sa douceur, son aménité, et une égalité d'àme inaltérables. Delille, âgé de soixante-quinze ans, aveugle aussi, n'avait rien perdu de sa verve poétique, et travaillait à un poërae sur la vieillesse, resté inachevé. Parfois, cependant, il disait gat m enta ses amis ^ti't/ était trop plein de son sujet.
On cherche vainement à se le dissimuler: ce qui constitue le plus grand mal de la vieillesse, ce qui la rend quelquefois triste et chagrine, ce n'est ni l'affaiblissement des forces, ni la maladie, ni la perte des illusions, ni la privation des plaisirs qui firent la joie de la jeunesse. Interrogez tous les hommes sincères; quels que soient leurs regrets, leurs espoirs déçus, leur triste présent, à chaque âge de l'existence, ils consentiraient à faire une halte dans la vie et à continuer de vivre dans la condition où ils sont placés. La vieillesse, d'ailleurs, trouverait encore des jouissances pour la consoler de la fuite de ces plaisirs que Platon appelait V appât des mauco. Quelques sages même pourraient être de bonne foi en soutenant qu'aucun état n'est plus heureux que la vieillesse. Mais il n'y a plus d'illusions possibles, le temps inexorable les dissipe comme des ombres. Le spectacle de l'humanité rappelle sans cesse à chacun que toute existence est éphémère, et que la vie est un prêt qu'il faut savoir rendre à la nature. la vieillesse pourrait donc
AÂA DIS GORSOLATIOm DANS LA ▼lOU.BSSK*
dtre heureuse, uialgré ses méooDiptes, si cet âge, le dernier d'une vie si courte, si ajçitée, et cependant tant aimée, ne rapprochait du terme fatal, et ne trou- Uait la sécurité de ses joies, en avertissant le vieillard qu'il doit bientôt les perdre, et que tous sont condamnés à mourir.
SyR I^ MORT ET LE BUT HB LA TfB« A^R