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52 l'empereur et l'esclave,
delà frugalité; mais Chrysippe s'enivrait, et il mourut pour avoir bu du vin doux en trop grande abondance ; on lui attribue jusqu'à cent traités aujourd'hui perdus; plusieurs de ses ouvrages contenaient des obscénités révoltantes. Dans son livre de la République, il ne se déclarait pas contre les mariages entre père et fille, entre mère et fils; dans un autre, il les approuve ouvertement. Chose non moins monstrueuse! suivant Diogène Laërce, dans son Traité du droit, il prescrivit de manger les corps morts.
Un des principes les moins soutenables des stoïciens, c'est qu'il n'y a pas de degrés de culpabilité : « Jamais la raison ne persuadera, dit Horace, que ce soit un crime égal de briser sur leur tige les choux naissants d'un voisin ou de porter, la nuit, sur les statues des dieux une main sacrilège (1 ) » . « Un moindre mal, dit Leibnitz, est une espèce de bien (-2) » . « La conscience publique a flétri les lois de Dracon, écrites avec du sang, disait Démades, et punissant de mort les fautes légères comme les crimes les plus révoltants.» Du reste, les rigueurs excessives du portique révoltaient les courages peu fermes ; cette école ne compta, même au plus beau temps de sa gloire, que de rares disciples. Possidonius, torturé par la goutte, la dominait encore en s écriant : « 0 douleur, tu as beau faire, je ne conviendrai jamais que tu es un mal ! a Denys, surnommé le Transfuge, fut atteint d'un mal d'yeux si violent qu'il renonça à considérer la douleur comme
(1) Non vîncel ratio hoc tantuindcm iil peccel idemque, Qai teneros caulcs alieni fregcrit horti,
Et qui noctaruus sacra Divum legeriU (Serm,^ lU), f, saL nu)
(2) TWodtç^e, I" partie, 8t
ou LE SOUVERAIN ËIEK. 53
indifférente ; il déserta Técole du portique, et comme il est dans la nature de certains esprits de ne jamais s'arrêter aux limites de la modération, il embrassa la philosophie opposée qui ne reconnaissait d'autre fin que la volupté, et se fit épicurien. Quoique disciple de Zenon, Ariston plaça le souverain bien dans l'indifférence qui n'est après tout que le scepticisme en toutes choses ; et peu satisfait de tous les systèmes philosophiques, dont il avait reconnu la vanité, il compara les arguments des logiciens aux toiles d'araignée qui sont fort inutiles, quoique composées avec un art infini.
Quel est le système de morale et de philosophie dont les bases soient inébranlables, les principes certains, et les déductions à Tabri de toute attaque? Nous ne trouvons ces caractères à aucun de ceux qui ont régné dans les écoles. La secte stoïque fut sans doute, suivant l'expression de Montesquieu, un effort de la nature humaine. Son langage a plus de précision et de fermeté que tout autre, et les conséquences en seraient fécondes si ces mâles doctrines pouvaient entrer dans l'éducation et les mœurs de tout un peuple. Mais peu d'hommes, même parmi les forts, seraient capables de conformer leur conduite à ce qu'elles enseignent. Quel est donc le sage qui, soumettant ses passions déréglées au frein de la raison, dédaigne et rejette tout ce que les hommes regardent comme des biens, et qui, sollicité par les amorces perfides de la volupté, craint de se donner un maître furieux et d'acheter cher un repentir? Effrayés de la sévérité des règles, les disciples de Zenon en firent fléchir l'austérité dans la pratique. Diogène lui-même qui ^'était retranché toutes les superfluilés de la vie, pen-
5& l'empereur et l'esclave,
sait cependant que les richesses aidaient à acquérir le plaisir et la santé ; en considérant l'un et l'autre comme des biens, on ne pourra pas refuser le même nom aux richesses. Quanta la réputation, Chrysippe prétendait que, si on en retranchait l'utilité, elle ne vaudrait pas la peine d'être ramassée sur le chemin ; mais, embarrassés par les objections de Carnéade , les stoïciens convinrent qu'une bonne réputation méritait nos préférences, et qu'on se devait de rechercher l'estime des gens de bien, en dépouillant cette recherche de toute vue intéressée. Diodore de Tyr modifia la doctrine du portique sur le souverain bien en le faisant consister dans une vie honnête, commode et exempte de chagrins. Hérillus de Carthage différait d'opinion avec Zenon en ce qu'il admettait un double but, vers lequel tendent tous les efforts des hommes : un but élevé que le sage seul se propose et qui est la science, et un but d'un ordre inférieur, qui est le plaisir vers lequel court le commun des hommes. Quoique stoïcien de profession, Panétius, ami de Scipion et de Lélius, ne niait pas que la douleur ne fût un mal; de son côté, Zenon, sans croire déroger à ses principes, et tout en disant que la santé, la fortune, le bienêtre physique ne sont pas des biens, les appelle cependant des choses à préférer, et il donnait le nom de choses à rejeter à la maladie, à l'indigence, à la douleur, sans convenir qu'elles fussent des maux. Ne sontce pas là des abus de mots et des subtilités de langage capables de discréditer une bonne doctrine ?
Malgré de telles taches, la secte stoïque a rendu de véritables services par les exemples de courage, d'abnégation, de constance et de fermeté inébranlables qu'ont
ou LE SOUVERAIN BIEN. 55'
donnés quelques-uns de ses disciples. Ces exemples servent à prouver que dans tous les rangs, les plus infimes comme les plus élevés , la philosophie a le pouvoir de fortifier les âmes, d'ennoblir les cœurs, de prémunir rhomme contre les coups de l'adversité, et qu'elle ne rend pas de moins grands services aux sociétés par ses préceptes que le législateur par des lois sages.
Au nombre des hommes célèbres dont la vie et les maximes firent la gloire du stoïcisme, on cite constamment Marc-Aurèle et Épictète, Tun empereur, l'autre esclave, et tous deux ayant honoré, celui-là le trône et celui-ci la pauvreté. Épictète, à qui l'on doit l'un des plus précieux codes de morale, ne propose pas moins comme modèles à suivre Socrate, que Zenon et Diogène. Mieux que ses devanciers, il a judicieusement indiqué ce que doit se proposer le sage, en distinguant dans la nature ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas. « Tout ce qui dépend de nous , dit Épictète, nos opinions, nos penchants, nos désirs, nos actions sont libres, et rien ne peut les contraindre. Ce qui n'en dépend pas, le corps, les richesses, la réputation, les dignités sont les esclaves de la fortune et soustraites à notre pouvoir. La sagesse et le bonheur consistent à ne désirer que les véritables biens, ceux qui sont soumis à notre volonté ; on les perd dès qu'on recherche les richesses et les dignités. Celui qui redoute la maladie, la pauvreté, la mort sera toujours misérable. Quand on voit un homme comblé d'honneurs, élevé à une grande puissance, ou distingué par quelques autres avantages, il ne faut pas se laisser éblouir par ces vaines apparences ; les biens étranger^ ne doivent nous rendre ni envieux ni jaloux. >^
56 l'empereur et l'esclave,
La philosophie d'Épictète préparait le sage à tous les événements en lui enseignant la résignation et la modération dans toutes les circonstances de la vie. « Il ne faut pas, disait-elle, demander que les événements se règlent au gré de nos désirs, mais il faut conformer ses désirs aux événements, et ne souhaiter que ce qui dépend de soi. On doit user de toutes les choses de la vie comme d'un bien étranger , ou comme le voyageur use d'une hôtellerie; il est préférable même de mourir de faim, exempt de crainte et de chagrin , que de vivre dans l'abondance, affligé de tortures continuelles. » Épictète conseillait encore d'user d'une modération constante envers sa femme et ses enfants, de même qu'envers les honneurs et les richesses : « C'est ainsi, ajoutait ce philosophe, qu'on devient digne d'être admis à la table das dieux; mais si, pouvant jouir de ces biens, on les méprise, dès lors on n'est pas seulement le convive des dieux, on partage même avec eux la souveraine puissance. »
Reconnaissant que le monde est gouverné par une providence divine, Épictète, aussi bien que Socrate et Zenon, prescrit de se soumettre sans murmurer à tous les événements, les regardant comme ordonnés par une intelligence infiniment sage, et pour mieux atteindre ce but, de renoncer à toutes les choses sur lesquelles on n'a aucun pouvoir : « Que tout ce qui te paraîtra très beau et très bon, dit le philosophe, soit pour toi une loi inviolable. Si la douleur ou la volupté, la gloire ou l'infamie s'offrent à toi, souviens-toi que c'est alors le moment du combat, que les jeux olympiques t'appellent, qu'il n'eçt plus temps de reculer, enfin, que ton avancemeut
ou LB SOUVERAIN BIBN. 57
OU ta ruine dépend de la victoire ou de la défaite. » Épictète estime véritablement sage et habile dans la connaissance du secret des dieux, celui qui cède à la nécessité, comme à un ordre de la Providence, Il veut qu'on puisse dire avec Socrate : « Anytus et Mélitus peuvent bien m'ôter la vie, mais ils ne sauraient me nuire. »
Par suite de cette soumission à la Providence, et à un point de vue presque chrétien, Épictète soutient que la maladie n'est point un mal : « Elle est un obstacle pour le corps et non pour la volonté, enseigne ce sage : on n'étudie que pour devenir patient, ferme, résigné, constant. La flèvre est une partie de la vie, comme les promenades et les voyages. Elle est même plus utile, puisqu'elle éprouve l'homme vertueux et lui montre quels progrès il a faits dans l'étude de la philosophie. Le sage, en effet, ne se plaint ni des dieux ni des hommes et ne s'alarme pas de ce qui peut arriver. 11 ne se réjouit point avec excès quand le médecin annonce du mieux, et ne s'afflige pas d'un progrès du mal. Qu'est-ce qu'être plus mal î C'est approcher du terme où l'âme se sépare du corps. Appelles-tu donc cette séparation un mal ? Si elle ne vient pas aujourd'hui , n'arrivera-t-elle pas demain? Non, la mort n'est pas un ' mal, autrement elle aurait paru telle à Socrate, à Zenon, etc. Sois donc tranquille dans la fièvre comme en pleine santé. »
Dans le nouveau manuel tiré des livres d'Arrien, Épictète confirme sa doctrine par des exemples et des développements qui ne sont pas moins propres à éclairer l'esprit qu'à faire impression sur le cœur. Ces exemples sont ceux dos Latéranus, des Tbraséas, desHelyi-
60 l'empereur et l'esclave,
tion, et il remercie Rusticus de lui avoir fait connaître la doctrine de ce philosophe.
Marc-Aurèle fut un véritable sage et le modèle des mo-. narques. De mœurs réglées, douces et graves, il aimait la frugalité et la simplicité, se servant de la fortune sans faste, mais de manière à prouver qu'il ne regrettait pas celle qui pouvait lui manquer. Il n'avait rien de recherché dans les mets de sa table, ni dans la qualité de ses habits ; il jouissait des choses sans excès, et pouvait s'en passer sans tristesse. Son âme, imperturbable et sereine comme celle d'Épictète, était remplie pour les autres des sentiments les plus doux. Il aimait ses proches et jusqu'à l'infànie Faustine. En énumérant les bienfaits qu'il avait reçus des dieux , il place au premier rang une bonne famille , de bons aïeux , de bons amis ; il s'estime heureux d'avoir connu Apollonius, Rusticus et Maximus.
Sur le trône, Marc-Aurèle resta toujours attaché à la philosopRie qu'il appelait sa mère, par opposition à la cour qu'il appelait sa marâtre. Patient dans les travaux, constant et ferme dans les accidents de la vie, il ne perdait jamais ni* le courage ni l'espérance; il aimait la vérité et la justice, et méprisait la flatterie. L'histoire a fait connaître la vie de l'empereur ; nous devons, aux heures d'études dérobées aux affaires, les Pensées qui nous révèlent le philosophe et l'honnête homme. Quoique admirateur des doctrines du portique, ce n'est pas à l'école d'un seul philosophe, mais à celles de plusieurs qu'il puisait ses inspirations et ses règles de conduite. Il cite avec éloges Thraséas, Helvidius, Galon, Dion, Brutus, Épictète, tous stoïciens, sans parler avec moins d'admiration de Pythagore, de Platon, d'Heraclite,
ou L£ SOUVERAIN BlEX; 61
d'Épicurc^, et surtout de Socrate qu'il prenait en tout pour modèle. Il écoutait aussi les conseils d'Alexandre le platonicien.
A l'exemple de Socrate, Marc-Aurèle s'inspirait de la raison qu'il considérait comme une émanation de Dieu même, donnée à l'homme pour guide et pour maître :« Il ne faut se troubler de rien, disait-il, et dans tout ce qui arrive on doit s'efforcer d'agir en homme de bien, et faire ce que la nature exige d'un êlre raisonnable. Avant chaque action , demande -toi : Me convient -elle? ne m'en repentirai-je point ? Bientôt je ne serai plus, tout aura disparu pour moi. Que dois-je désirer, sinon de faire présentement quelque chose qui soit digne d'un être intelligent et soumis à la même loi que Dieu (1)? »
La doctrine de Marc-Aurèle sur les biens et les maux, analogue sur presque tous les points à celle des stoïciens, s'en distingue néanmoins en ce qu'elle est moins absolue et plus conforme à la nature. Il considère comme étant les seuls biens réels, la justice, la vérité, la tempérance, la force, et pour tout dire, une âme qui se suffit à ellemême, qui aime les hommes, commande aux désirs„ se soumet aux dieux et se dirige en tout par la droite raison. Pour lui les maux véritables sont les vices, les passions aveugles, l'ignorance et les préjugés. Il ne regarde ni comme de véritables maux, ni comme de vrais biens les choses qui de leur nature ne sont ni honnêtes ni honteuses et qui arrivent également aux bons et aux méchants; tels sont la vie et la mort, l'honneur et l'opprobre, la douleur et le plaisir, les richesses et la
(1) Pensées, ch. VIF, XV,
LfXPaifOI ET LI9CLàTE«
été. • Les IcHianges de la multitode. disait-il, les tmpfrcs. ks richesses, les voluptés sont étrangers à la raaoQ: â tu ieur donnes accès dans ton âme comme ffjafznl contribuer à ton bonheur, elles y préTaudront, eiks t'entraîneront. Choiâs en homme libre; ne désire que ce qui dépend de toi : la raison qui doit te servir de foide se suffit à elle-même, pourvu qu'elle observe la
Marc-Aurèle n'ose soutenir, avec la fermeté des stoïciens, que la douleur n'est pas un mal ; mais il la eoDsidère plutôt au point de vue chrétien « comme un remède de la nature qu'il faut accepter, tout amer qu'il ert, comme dans les maladies on exécute une ordonnance du médecin (1). La douleur, dit ce sage, n'est rien qui puisse faire rougir ou qui dégrade Tintelligence. Que ce qui souffre se plaigne; je ne pense pas qu'elle soit un vrai mal. Elle est un mal pour le corps, sans doute, mais non pour l'àme qui, pareille à une forte citadelle dont la raison est la sûre gardienne, empêche l'en- • nemi de s'élever jusqu'à elle. Une âme exercée peut dire à l'accident : Je te cherchais; tout ce qui se passe devient une occasion de pratiquer la vertu, et peut ser« vir à me rapprocher de Dieu. »
Comment Marc-Aurèle aurait-il nié la douleur, lui dont l'âme si douce et si aimante avait souffert de tous les maux qui, sous son règne, avaient désolé l'empire : la peste, la famine, les inondations, les tremblements de terre et les irruptions continuelles des Germains, des armâtes, des Quades et des Marcomans? Des douleurs
(1) Peni^, ch* XIV, XVI,
ou LE SOUVERAIN BIRN. 63
flou moins cruelles, sans doute, pénétrèrent dans le cœur de Vépoux et du père ; car il ne pouvait fermer les yeux sur les désordres de l'impératrice Fausline, quoiqu'il feignît cependant de les ignorer, à cause du souvenir pieux dont il honorait la mémoire d'Antonin. Il dut gémir plus cruellement encore de voir croître à côté de lui, pour le malheur du peuple romain, le monstre Commode, le fils de quelque gladiateur, qu'il eut néanmoins la faiblesse de désigner comme son successeur. Sous ce règne, signalé par tant de calamités, on ne connut d'autres biens que ceux de la clémence du prince, de ses actions vertueuses et de ses nobles exemples. Sa faiblesse exceptée, Marc-Aurèle fut sans reproche, et exempt de tout vice. Philosophe simple et sans faste, il regardait l'ostentation de modestie comme un orgueil détestable, etrostentation de franchise comme un poignard caché ; «Rien de si horrible, disait-il, que les caresses du loup.» Il aimait les mœurs honnêtes, et admirait la constance des sag(3s : « Que le pouvoir de l'homme est grand, écrivait Marc-Aurèle dans ses Pensées \ Il lui • est loisible de ne rien faire qui ne soit agréable à Dieu, et de recevoir avec résignation tout ce qu'il plaît à Dieu de lui envoyer. » Mais à peine a-t-il rendu hommage à la grandeur de l'âme humaine, qu'il est frappé, comme Pascal, de sa petitesse et de ses infirmités : « Quelle est ta part, dit-il à l'homme, dans l'immensité des siècles? lu disparais si vite dans l'éternité I Quelle portion occupestu dans la masse de la matière ? Quel est mémo ce coin de terre où tu rampes? » Il combat avec indignation la doctrine d'Épicure comme une peste pour les nations, et la négation de toute vertu et de toute morale. « Qu'ai-je
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VLV BIEN. 67
? Personne ne le sait et lait, non moins insoulition chez les difféules, des douleurs, des . mais aussi quelques \ particuliers qui pais exceptons les plus 1 de bien et de mal; < rait difficile de le niner avec détail >'.'s et aux granil)uentàla féliiit les posséder.
■' d'hommes, et veut se passer ' ''^ prix d*une «'vouement.
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64 l'empereur et l'escla\te,
affaire, dit Marc-Aurèle, de vivre dans un monde sans Providence et sans Dieu?... Mais il est des dieux et ils ont soin des choses humaines. » Le premier peut-être, entre les philosophes païens, et supérieur môme sous ce rapport à Épictètc, à Pythagore et à Socrate, il croit à reflScacité de la prière dans les besoins de l'âme, et il veut qu'on prie les dieux, afin d'être délivré des craintes, des désirs et des peines d'esprit. Mais, objectent les sectateurs d'Épictète, puisque les dieux ont mis ces choses en notre pouvoir, pourquoi implorer leur secours, même pour ce qui dépend de nous ? Vous croyez peut-être que Marc-Aurèle va accumuler les raisonnements, discuter des sophismes; non, il se contente de répondre avec la simplicité de la foi : Prie et tu verras.
Il n'y a donc pas de souverain bien ; se proposer de l'atteindre est une orgueilleuse et décevante ambition ; toute doctrine qui le promet est fausse et trompeuse. Aucun homme, même le plus favorisé du ciel, n'a joui d'une félicité sans nuage; elle ne saurait donc être le partage de l'humanité, et ceux qui paraissent avoir été comblés des dons de la fortune, ne sont jamais parvenus à ce haut degré de contentement, qui ne laissât à l'âme aucun désir à former, ne fût-ce que celui de la durée. Aussi, tous les philosophes ont-ils échoué en professant une opinion absolue sur le bonheur : il est vrai, que deux écoles seulement l'ont tenté, celle de Zenon et celle d'Épicure; elles l'ont fait avec aussi peu de succès l'une que l'autre. Le bonheur se compose de tant d'éléments divers, qu'il est impossible de les réunir tous ou presque tous jusqu'au terme de l'existence, au milieu d'événements si mobiles ; car si, après avoir joui de la plupart des biens
60 LE SOUVERAIN BÏËf^. 65
les plus désirables pendant un grand nombre d'années , s'ils nous sont ravis , nous devenons d'autant plus à plaindre que le souvenir du bonheur perdu ajoute encore à Tamertume des maux qui nous accablent.
Le bonheur n'est donc jamais ni entier ni durable; il ne dépend pas d'un seul bien, mais il est attaché à la possession de plusieurs , comme lo prouvent surabondamment l'expérience et le consentement universel. L'homme est composé de deux substances, une âme et un corps animé ; à l'une et à l'autre sont attribués des biens différents ; la raison enseigne, môme aux plus aveugles, qu'on doit préférer ceux de l'esprit à ceux de la matière comme les plus nobles, les plus durables, et ' les plus conformes à la nature et à la destination de l'homme. Ainsi le pensaient Aristote, Platon et les philosophes qui ont marché sur leurs traces. Si la vertu ne peut être considérée, ni comme le souverain bien, ni comme le seul bien, si elle ne suffit pas à rendre l'homme heureux, ils ont proclamé tous qu'elle lui procure de douces jouissances dans l'accomplissement du devoir, et de précieuses consolations au milieu des maux qui viennent l'assaillir. Il faut donc, pour avoir le bonheur, allier la vertu aux biens corporels et extérieurs; aussi, le sage lui-même ne laisse pas que d'être très malheureux s'il est dans la pauvreté, accablé d'inflrmités ou frappé dans les affections qui faisaient la joie et la consolation de sa vie. Mais on peut assurer avec Aristote que le vice suffit pour rendre malheureux, alors même qu'on aurait en abondance tous les biens du corps et tous les avantages extérieurs.
Indépendamment du bien moral qui comprend la jus-
66 L^EMPEREUR ET L^ESCXAVË,
tice, les actions vertueuses, la magnanimité qui élève le sage au-dessus des revers de la fortune, comment ne pas tenir compte des liens de la famille, et de la tendresse d'un père envers ses enfants ? Ne doit-on pas ranger au nombre des joies les plus vives le désir de cultiver Tintelligence, le besoin d'approfondir les mystères de la nature, et ces créations des arts pour lesquelles le cœur éprouve toutes les faiblesses de la famille ? On ne pourrait enfin, sans mentir à la conscience, ne point regarder comme des choses bonnes et désirables la santé, les richesses, la considération et même la gloire qui est le prix des nobles dévouements, et des œuvres de génie.
A l'exemple de Platon et d'Aristote on peut distinguer les biens qui sont hors de nous de ceux qui se trouvent en nous. Les premiers sont les biens extérieurs, tels que les richesses, les grandeurs, une bonne patrie, la considération, la gloire et l'amitié. Les seconds comprennent : 1*» les biens du corps, tels que la santé, la force, la bonne disposition des sens, la beauté, l'industrie manuelle ; 2* les biens de l'esprit et de l'âme, tels que le génie des arts, l'éloquence, l'amour de la science d'une part, la justice, la prudence, le courage et la modération de l'autre. Posséder ces biens en totalité ou eu très grande partie, c'est approcher du bonheur et même l'atteindre. Mais quel est le privilégié du sort ou le favori du ciel chez qui on les rencontre tous?
Les biens extérieurs, si on en excepte l'amitié et les richesses, ne sont en quelque sorte qu'accessoires pour la vie heureuse ; la plupart des hommes n'en jouissent pas et les connaissent à peine. Quel était dans l'ancienne Rome le sort le plus enviable, celui du plébéien,
ou LE SOtVERAm BIEN. 67
du chevalier ou du patricien ? Personne ne le sait et le même problème se présenterait, non moins insoluble, pour les inégalités de condition chez les différents peuples. On trouve, dans toutes, des douleurs, des joies et des chagrins communs, mais aussi quelques satisfactions spéciales et des maux particuliers qui paraissent établir entre les rangs, nous exceptons les plus extrêmes, une sorte de compensation de bien et de mal; de quel côté penche la balance? Il serait difficile de le décider. Nous nous proposons d'examiner avec détail quel prix on doit attacher aux richesses et aux grandeurs, dans quelle mesure elles contribuent à la félicité, et dans quels sentiments le sage peut les posséder. La gloire est le partage d'un, petit nombre d'hommes, et peu songent à l'acquérir ; mais aucun ne veut se passer ' de la considération qui est ordinairement le prix d'une vier^lée, de mœurs honnêtes et d'actes de dévouement. Le philosophe, parvenu au plus haut degré de la perfection, se résignerait seul à s'en voir dépouillé injustement, et approuverait Antisthène, disant à Cyrus : « C'est chose royale de faire le bien et d'être réputé faire le mal. »
Aucun des biens extérieurs ne dépend de nous ; tous sont sujets aux caprices de la fortune, et peuvent, par conséquent, nous être ravis. Aussi, Épictète ne veut-il point qu'on s'y attache, puisque leur perte est une cause de trouble pour nos âmes et abreuve nos cœurs d'amertume. Mais les conseils du philosophe ne persuaderont personne; et ses raisonnements n'ont de valeur qu'à l'égard des richesses et des dignités.
L'indifférence du sage pour les biens extérieurs peutelle s'étendre à ceux du corps? Une haute vertu se rési-
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gne sans doute à la souffrance, mais sans la santé aucune existence ne peut être considérée comme heureuse et sereine. Toutefois ni la santé, ni les richesses ne suffisent pour assurer la félicité; l'instruction et la vertu, réunies aux douceurs de la famille, ne sont pas moins indispensablés. Quelques-uns de ces dons dépendent de nous, les autres sontaléatoires. A quels hommes est-il réservé de les posséder sans mélange et sans interruption ? La vertu avec ses espérances est si lente à venir ; tant de préjugés assiègent Tesprit de Thomme ; la santé aux divers âges de Texistence est si souvent menacée ; les richesses sont sujettes à tant de vicissitudes; les joies de la fa* mille sont assombries par tant d'inquiétudes et de si cruelles afflictions, qu'on se demande s'il est possible à rhomme de se promettre le bonheur, et si Tâme peut se reposer un seul jour sans craindre le naufrage de ses prospérités au milieu de l'instabilité des choses humaines. Ainsi la raison comme l'expérience enseignent à l'homme, qu'il n'y a pas de tranquillité, même dans le bonheur. En dépit de son système de voluptés faciles, Aristippe soutenait, comme l'ayant expérimenté sans doute, que le sage n'est pas toujours heureux et que le vrai bonheur est impossible, de sorte que la mort lui paraissait préférable à la vie.
Il ne faut point accuser la justice de Dieu ; malgré le nombre des souffrances et des adversités auxquelles l'humanité est en proie, tout homme qui ne se laisse égarer ni par les systèmes ni par les préjugés conviendra avec Descartes et Leibnitz (1), que dans ce monde, la somme
(1) Dcscarles, tes Passions dé Vdme; Lelbniiz, Théodkée^ !'• partie.
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des biens l'emporte sur celle des maux. Nous avons brièvement indiqué ces dons inappréciables qui attachent l'homme à la vie, quelque laborieuse et pénible qu'elle soit. Il est inutile d'énumérer les douleurs sans nombre qui l'enveloppent ou le menacent sans cesse. Si nous reconnaissons qu'il est des biens dont la possession est nécessaire au bonheur, nous devons également admettre que la privation et la perle de ces biens deviennent les sources principales des chagrins et des malheurs qui altèrent la sérénité de l'âme. En esquissant le tableau des uns et des autres, nous indiquerons dans quel degré d'estime l'homme doit tenir chacun d'eux, et la conduite que la raison suggère pour adoucir et rendre même profitables les maux les plus extrêmes.
70 DE l'origine et de la possession