SUR LA MORT ET LE BUT DB LA VIE
chand lui feist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte... Un autre disait au bourreau qu'il ne le touschat pas à la gorge de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. Celuy à qui le bourreau donnoit le bransle s'écria : « Vogue la gallée ! » qui estoit son refrain ordinaire (1). » Cette insouciance, ces saillies de gaîté, sont-elles naturelles ou* feintes? Ne sont-elles pas un dernier effort de la volonté, pour repousser les lugubres fantômes et les terreurs secrètes qui assiègent l'esprit? Suivant La Rochefoucauld, la raison , loin de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce que la raison peut faire pour nous, est de nous conseiller de détourner les yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en choisirent d'élevés. Un laquais se contenta, il y a quelque temps, de danser sur l'écbafaud où il allait être roué (2)
Dans quels sentiments convient-il donc d'envisager la mort et de s'y préparer? Devons-nous l'avoir constamment présente à la pensée eu la repousser comme un spectre qui ne permet de jouir sans trouble d'aucun des plaisirs de la vie ? On a souvent cité avec admiration cette pensée de Platon : Toute la vie des philosophes est une méditation de la mort. De leur côté, Épictète et Sénèque conseillaient à l'homme d'avoir sans cesse sous les yeux l'exil, la prison, les tortures, les maladies, les naufrages et surtout la mort, afin qu'aucun malheur ne pût le surprendre, et qu'il ne conçût que des pensées honnêtes et élevées.
(1) Montaigne, liv. II, cbap. xl.
(2) Réflexions morales, 50/t.
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Il D*est pas douteux, Plutarque, du reste, l'affirme dans la vie de Lycurgue, qu'en choisissaut pour lieux de sépulture les places les plus fréquentées d'une ville et le voisinage des temples, le législateur n'ait voulu par là accoutumer le peuple, même les femmes et les enfants, à envisager la mort sans faiblesse. 11 a cherché à exciter chacun à bien vivre, afin de laisser à la postérité un nom honoré. Les chrétiens placèrent également les cimetières à la porte des églises, pour recommander les morts au culte des souvenirs et par ces images chères et vénérées, donner sans cesse aux nobles cœurs quelque enseignement de vertu, et leur rappeler la fiin dernière de rhomnie et ses destinées glorieuses.
Imitateurs grossiers des plus graves leçons de la religion et de la philosophie, les épicuriens, les voluptueux faisaient figurer quelque image de mort au milieu des fêtes et des banquets, aGn d'engager les convives à jouir des biens présents, en songeant à la brièveté de la vie. Ils disaient comme Lucrèce :
Jam fuerit, nec post nnquam revocare licebit (i).
bientôt les libin lins blasés ne se contentèrent pas de placer une tête de mort à côté d'une couronne de roses et des vases parfumés qui enivraient les sens ; il leur fallut le spectacle du sang et de la mort palpitante. Pour les convives, la volupté suprême fut de repaître leurs yeux de combats de gladiateurs, de voir ces malheureux tom-
(1) Bientôt le temps présent ne sera plus, et nous ne pourrons le rappeler. [De la nature des choses, III, 9*28.)