‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 56 sur 63 · SDR LA MORT ET LE BUT DE LA VIE. A · texte numérisé non relu

SDR LA MORT ET LE BUT DE LA VIE. A

digDer de mourir quand tous les bienfaiteurs des peuples, quand les génies les plus sublimes eux-mêmes n'ont pu se soustraire à cette loi ! Enfants soumis de la Providence, si notre cœur affaibli par des préjugés d'enfance se révolte ou gémit à la pensée qu*il cessera de sentir et de battre, la raison doit imposer silence à ses terreurs, le sentiment du devoir résigné lui tiendra lieu de courage, et la faiblesse, en se raffermissant, deviendra ellemême une vertu.

Toutefois, nous ne regardons ni comme pratique ni comme sage le précepte de Platon, que toute la vie du philosophe est une méditation de la mort. Le suivre à la rigueur, ne serait-ce pas assombrir et rendre stériles des jours que Dieu nous a donnés pour les consacrer à la recherche de la vérité et au bien de nos semblables T Quoique Montaigne, si souvent sceptique, ait écrit qu'il a prins en coustume d'avoir non-seulement en Vimagination, mais continuellement la mort en la bouche^ et qu'il s'informe volontiers, en entendant le récit de la mort des hommes célèbres, quelle parole et quel visage^ quelle contenance ils y ont eus^ cependant il combat autre part le précepte de Platon, et, suivant nous, il le fait avec une grande supériorité de raison. Quintilien avait dit que la souffrance du mal frappe moins nos sens que l'imagination elle-même (1). Mojitaigne ajoute que la préparation à la mort a souvent donné plus de tourment que la mort elle-même; le supplice de la crainte est de tous les maux à venir le plus long et le plus douloureux. Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons,

(1) Minus affidt sensns fatigatio quam cogitatio. {InsU, or. l, 12.)

ft5o sua LA MORT ET LE BUT DE LA VIE.

«C'est chose trop momentanée, dit Montaigne : nousnom préparons contre les préparations à la mort. Si nous avons sceu vivre constamment et tranquillement^ nous sçaurons mourir de mesme. Il m^est advis que c'est bien le bout^ non pourtant le but delà vie (1). »

L'homme doit donc*attendre la mort sans trouble, être toujours prêt à la recevoir sans lâcheté ; dégagé de préoccupations importunes, il faut que sa vie, réglée par la justice, soit une suite non interrompue de travail, d'études et d'œuvres honnêtes ; qu'il remplisse laborieusement sa tâche de chaque jour, comme si le maître du champ devait l'appeler le soir pour acquitter le salaire; l'heure qui précède son sommeil sera douce, sereine, confiante, soit que l'aube prochaine devienne le réveil d'un nouveau jour, ou bien celui de l'éternité. Que l'homme vive donc avec sécurité, comme le passager qui attend sur le rivage de l'Océan un vent favorable et le signal du pilote, pour monter sur le vaisseau qui doit le conduire vers la haute mer, et qu'il parte enfin, rempli d'espérances, après avoir dit un tendre adieu à ceux qui bientôt iront le rejoindre. Voilà dans quels sentiments nous comprenons que le philosophe vive et recommande de vivre invariablement; mais qu'il s'applique à chasser de l'esprit les préoccupations pusillanimes et les terreurs vaines qui ôteraient toute douceur, toute sécurité à l'existence, qui en feraient un fardeau et non un bienfait, qui attacheraient Thomme vivant à un cadavre, et dont le moindre danger ne serait pas de mettre obstacle à toute œuvre utile, à toute entreprise de longue haleine et à toute vertu désintéressée.

(1) Essais, Ut. f, chap. xix.

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