DIVERSES FOBMBS OE L'ÉPARGNE
on se minage ! A quel spectacle on se convie mentaleineat t L'épargne de Fouvri^, c'est Toutil à soi, le meuble à soi, le logement à soi, une femme au foyer, des enfants autour de . la table, l'autorité et la respectabilité qu'on veut acquérir, un jour peut-être L'atelier qu'on dirigera à son tour et quelque part d'honneur publique auquel on aura droit.
A chaque progrès dans cette voie, c'est un accroissement de conscience, de dignité personnelle, de valeur humaine. Que de choses contenues en puissance dans ce premier gros sou qui tombe au fond de la tirelire l
Mais aussi, pour que l'épargne ait son plein effet moral, faut-il qu'elle soit libre, volontaire ; que son auteur en ait conscience et, autant que possible, que chacun des sacrifices ait son résultat immédiat. Plus le progrès est continu, plus l'épargne est entraînante.
One épargne imposée par la loi ou ordonnée par un règlement de fabrique; une épargne dissimulée, telle que la gratificalion d'un patron mise par lui au fonds de secours ou de retraite; une épargne éventuelle, comme la participa^ tion dans les bénéfices, quand la jouissance en est différée et subordonnée à un long temps de service; une épargne purement abstraite, telle qu'un versement à fonds perdu dans une compagnie d'assurances ou à la Caisse des retraites pour la vieillesse : ce sont là^ sans nul doute, des procédés qui ont leur utilité, pour améliorer matériellement le sort des ouvriers et des employés, mais qui ne tiennent pas lieu de l'épargne réelle et vivante, et qui ne sont pas accompagnés, à toute heure, de cette joie secrète, de cette sécurité croissante, de cet espoir grandissant, de cette énergie stimulé^ qui sont la véritable compensation des sacrifices accomplis et peut-être leur plus grand bienfait.
L'épargne, sous quelque forme qu'elle se produise, devrait toujours être le premier terme d'une progression dont les étapes successives se présentent dans l'ordre suivant : effiea^
48 l'éparong
cité du travail, accraissement du produit» droit au crédit, ù r^afreprise, à la propriété, à la famille et titre enfin de bourgeoisie.
Les formes de l'épargne sont diverses et entralnenf chacune des avantages particuliers. On peut les diviser tout d*abord en deux grandes catégories, suivant que, pour arriver à la formation du capital, qui n'est jamais que du travail accumulé, on a besoin ou non de l'entremise du numéraire.
Le salarié, par exemple, dans nos grandes villes, qui reçoit sa paye ou son traitement en argent, est dans la nécessité d'épargner sous cette forme, de mettre do côté de l'argent, jusqu'au jour où il en aura une accumulation suffisante I)Oitr l'échanger contre des objets réels, qui constitueront pour lui un emploi productif de son épargne.
Le pionnier, au contraire, ou le pauvre paysan qui défriche une terre inculte, épargne sans numéraire, il accumule directement son travail dans le sol et transforme une terre sans ATileur en capital foncier ou immobilier. C'est ce que j'appellerai volontiers Tépargnc-travail. M. de Laveleye, dans son excellent livre sur VÉconomie rurale de la Belgique, en donne un exemple saisissant.
Il parle d'une région de la Flandre occidentale, qui va du Mont-Cassel en France à l'embouchure de l'Escaut, et dont le sol était particulièrement ingrat. « f^ terrain, dit-il, est singulièrement difficile à mettre en rapport, parce que le sous-sol, mêlé de cailloux et composé tantôt de tuf ferrughfieux, tantôt d'argile compacte, retient les eaux de pluie et arrête le développement des racines (c'est à peu près, on le voit, l'analogue de nos Landes et de notre Sologne). Jusqu'à une époque assez récente, cette partie du pays était peu habitée et couverte de maigres taillis, de bruyères marécageuses, parsemées de bois rabougris, de hêtres et de chênes. »
DIVERSES FORMES DE l'ÉPARGNE 49
C'est au moyen du pin silvestre» Gouime dans les Landes et dans h Sologne, qii^ a fait peu à peu la conquête de ces districts ingrats; mais le principal mérite de la victoire revient encore au travail persistant et infatigable des humbles pionniers de la forêt.
« La main-d'œuvre nécessaire à l'entretien et à Texploitation des bois assure un salaire à quelques familles d'ouvriers; ceux-ci viennent donc coloniser la région d'abord inhabitée. Ils obtiennent un bail emphytéotique, pour un prix relativement peu élevé, un coin de terre qu'ils défrichent. Dès lors rien ne leur, coûte plus pour arriver à se construire une demeure. Ils réduisent leur consommation au plus strict nécessaire y ils économisent ce qu'ils peuvent; le mari s'en va au loin, en France souvent, pour faire la moisson et rapporter ainsi une cinquantaine de francs au bout de trois semaines de fatigues inouïes. Quand ils ont rassemblé les matériaux de leur chaumière, mari et femme se mettent eux-mêmes à Fœuvre et parviennent enlin à dormir sous un toit qui leur appartient. Il s'agit alors d'avoir du bétail, cette base de toute culture. Ils nourrissent d'abord une chèvre et quelques lapins, puis ils élèvent un veau avec les herbes qui poussent dans les bois. Quand enfm ils possèdent une vache, la famille est sauvée. Elle a du lait pour sa consommation, elle vend du beurre, elle recueille du fumier pour féconder sa culture. Peu à peu un certain capital se forme ; au bout de quelques années l'ouvrier est devenu un petit fermier. Â mesure que la population augmente, les bois se défrichent. De nouvelles chaumières s'élèvent, les anciennes s'agrandissent. Après un demisiècle le pays est définitivement conquis à la culture, grâce à une suite non interrompue de travaux que le capitaliste n'au-> rait pu payer au taux moyen du salaire sans se mettre en perte. Le petit cultivateur qui est assuré de jouir du fruit de ses efforts au moins pendant trente ans, n'épargne ni son temps
30 L'ÉPARfflfB'
ni sa peine. Tirarvaillantr avec phis d'ardeur et plus d'intelligence (fa'il ne le ferait pour autrui, il met en valeur une tene (jpie la grande culture n'aurait eu aucun intérêt à exploiter. »
Cette faculté pour le travailleur d'acquérir le capital sans bourse délier, c'est le sol qui la lui offre au plus haut degré. La terre, pour le pionnier, pour le paysan, est une caisse d'épargne toujours prête, dont les guichets sont ouverts à toute heure, qui reçoit les moindres versements sans aucune formalité, et qui paye toujours l'intérêt parfois minime mais certain de ce qu'on lui donne. Aussi, comprend-on aisément Tardent amour du paysan poup la terre, l'incommensurable bienfait de la division du sol et le peu de succès que peut i^encontrer la caisse d'épargne ordinaire dans les campagnes ou dans les petits centres industriels oh l'ouvrier, encore paysan par quelque côté, a la possibilité de rester attaché à la terre. La possession de la terre, c'est le droit d'épargner sans argent, c'est l'utilisation intégrale du temps et de l'activité de tous les membres de la famille, privilège bien précieux qui veut qu'on le paye cher, mais qu'on achète aussi quelquefois trop cher, parce que l'amour de la terre, transmis de père en fils, devient à la longue un aveugle instinct qui va jusqu'à égarer le paysan sur son intérêt véritable.
Cette épargne-travail qui semble propre à la culture du Sol, on la retrouve encore chez le mineur, chez le carrier , chez l'extracteur en général , qui , en améliorant lui-même Ses moyens d'exploitation, accroît aussi son capital sans numéraire. On l'observe aussi partiellement» chez le pécheur qui fabrique ses filets et ses engins de pêche, chez l'ouvrier qui fait ses propres outils, chez l'artisan qui construit son métier lui-même, chez le petit commerçant qui utilise ses loisirs au meilleur assortiment et au parachèvement des produits qu'il offre au public, cas trop rares et souvent peu applicables dans les professions trop spécialisées et au centre de nos agglomérations urbaines. C'est cette impossibilité, d'appliquer
DIVERSES FOaHBS DE l'ÉPABGNE ol
-son travail au perfectionnement de ses propres instruments •de production , qui explique en partie que le régime exclur sivement manufacturier d'une contrée, fasse perdre aux ouvriers le sentiment de l'épargne : c'est un des vices de la centralisation industrielle.
Il faut remarquer cependant que nous sommes tous libres de pratiquer, dans une grande mesure, Tépargne-travail,, eh appliquant notre temps et nos efforts disponibles à Tamér lioration de notre propre valeur professionnelle, par Tétude* et l'exercice. Nous pouvons accroître ain^ dans une proportion très notable notre capital personnel , en augmentant notre faculté de produire presque sans aucun déboursé. Cette valeur incorporée dans notre personne est absolument de même nature que la façon, Tamendement, Tengrais, la semence don-, nés au sol, sauf qu'elle peut disparaître subitement par la mort. Elle n'est pas, il est vrai, réalisable en capital par une négociation sur le marché (cette réalisation se faisait autrefois, quand l'esclavage existait, même pour des hommes d'un grand ta:lent : un Ésope, un Épictète, un secrétaire, un ouvrier habile, etc.), mais elle se traduit à la longue en un surcroit de rémunération du travail qui peut se capitaliser avec le secours d'une compagnie d'assurances sur la vie; et j'ajoute que dans un temps peut-être prochain, il sera même possible de réaliser ce capital individuel, par le crédit qu'on obtiendra personnellement, en raison de son talent et de sa moralité.
Quand l'ouvrier, l'employé, le commerçant, ne peuvent créer le capital par un surcroît de travail direct, ils doivent le former par un prélèvement sur le salaire ou le revenu pro-, fessiounel. C'est une épargne en numéraire, une thésaurisation provisoire, dans la tire-lire ou le bas de laine, à la. caisse d'épargne, à la société de prévovance ou à la banque, de dépôts. La thésaurisation provisoire aboutit ensuite à l'un des emplois suivants :
bi l'épargne
1® Acquisition d'un outil , d'un instrument, d*un vêtement, d'un meuble, d'un moyen de commerce, etc.. nous l'appellerons, si vous voulez, r épargne mobilière;
2® Acquisition d'un morceau de terre ou d'une maison : c'est Vépargne immobilière;
S^ Acquisition d'un titre de Bourse : rente, action ou obligation ; ce sera Y épargne-placement ;
Ou 4® versement à la compagnie d'assurance ou à la caisse des retraites : épargne à fonds perdu.
Suivant ces formes diverses, les avantages mora^ix et matériels sont distinctis, et nous verrons plus loin que les stimulations aussi sont différentes.
On remarquera d'abord que les deux premières de ces formes de l'épargne ; l'épargne mobilière et l'épargne immobilière, sont concrèies, c'est-à-dire qu'elles entraînent un résultat immédiat et tangible, elles apportent leur récompense avec soi, elles sont attrayantes, elles n'ont presque pas besoin de stimulants étrangers pour être pratiquées avec entrain. 11 n'en est pas de même des deux autres, l'épargne-placement et ^épargne à fonds perdu, qui sont deux opérations froides et abstraites, s'adressant presque à la seule raison, et ne parlant guère ni au cœur ni à l'imagination.
Je lis dans le prospectus d'une maison de vente à crédit qui a beaucoup fait pour la propagande de ce que je nomme l'épargne mobilière, cette observation éminemment juste dont je respecte le style naïvement commercial :
c( La vue des objets achetés avec ses économies produit un grand bonheur. Au point que j'ai vu souvent des personnes danser de joie devant un meuble, un bijou longtemps désiré (absolument comme un enfdUt devant un jouet qu'il convoite), en disant : C'est moi qui l'ai gagné ! . . . C'est une joie et un bonheur sans bornes que l'on ne trouve pas dans la débauche. »
Jamais le travailleur économe n'a dansé de joie devant un
DIVERSES FORMES DE l'ÉPARGNE 53
iioupon de rente, encore moins devant un reçu de la Caisse des retraites. C'est là un désavantage évident de Tépargné abstraite, ce qui n*empêche pas, d'ailleurs, qu'elle n'ait son rôle nécessaire.
L'utilité de l'épargne mobilière, quand elle s'applique à l'acquisition d'un outil, d'un instrument, d'une machine, d'un moyen de production et de profit, n'est pas contestable; mais elle paraît moins évidente quand il s'agit d'un vêtement, d'un meuble, d'un bijou, d^un objet de luxe. Même dans ces cas, pourtant, l'épargne mobilière est profitable et il n'en faut pas méconnaître le côté moral.
D'abord, tout ce qui reste au logis c'est autant de nloins -de mangé, de bu, de consommé par les yeux, les jambes, les oreilles, ou par d'autres sens qui jouissent encore d'une plus mauvaise réputation, c'est autant de moins de dissipé sans laisser de trace. Au contraire, le vêtement et même la parure, dans une certaine mesure, procurent la satisfaction de soimême et la dignité dp la personne : un homme dans un habit propre n'ose pas tenir le même langage que dans une guenille d*atelier. Mais le meuble ou l'objet de demi-luxe a encore bien plus d'action morale : c'est un commencement de fixation de la personne, de création du foyer, d'ébauche de la famille, c'est l'attrait de l'intérieur, le fil un peu doré qui retient la femme au logis; avec des livres, des enfants et une adroite ménagère qui sait faire bonne mine et bonne chère au mari, c'est de quoi le dégoûter de tous les entrai*nements banals du cabaret et élever son âme encore bien {rfus haut que la satisfaction un peu égoïste du chez soi.
Elle est de M. François Viganô cette observation très originale et très juste que « l'amour que noiis avons pour la chaise sur laquelle nous avons l'habitude de nous asseoir entre 'certainement dans les mille éléments de l'amour de la patrie, h
Enfin, le meuble n'est pas seulement un objet de jouis-
S4 L'ÉPAIIfilC£
Mnee intérieure, c'est aussi un moyen de crédit ei uae.nss* •ourcede prévoyance.
Un moyen de crédit : en effet, il est la condition de la confiance du propriétaire qui loue, c'est-à-dire qui prête uûf partie 4e son immeuble pendant un terme ou un demi-terme sans en exiger le loyer d'avance. C'est encore, bien plus la condition de toute commandite, de toute vente à crédit^ de tout prêt commercial. L'homme qui n'est pas dans ses meuhlesi le locataire en garni, sans feu ni lieu, ne trouve nulle paot aucune confiance ; le meuble est le commencement de la responsabilité.
U> est aussi, avons-nous dit^ une ressource de prévoyance; puisque, en cas de besoin, il permet de recourir au mont-de<piété; et de retrouver ainsi la disponibilité d'une partie du pci^i d'acquisition. Et à ce propos, nous verrons dans un« chapitre suivant comment il est désirable et possible d'améliorer utilement le fonctionnement du mont-de-piété, de lemoraliser en quelque sorte, en le ramenant à son véritable but qui est d'assister le travailleur pauvre dans ses nécessités iaq)révues.
M. Yiganô, dans son livre sur les « Banques populaires »(1), a bien fait ressortir l'avantage moral de la possession du mobilier pour les classes laborieuses.
u Quand un homme, dit- il, a chez lui des objets de quelque valeur sur lesquels il peut emprunter de l'argent à faible intérêt en cas de maladie, de chômage, au moment de payer Je loyer de sa maison, de sa boutique, de son champ,, ou d'acheter un instrument de production, il travaiUe avec gaité avec amour, avec assiduité, avec plus d'adresse; Tesprit est plus vif quand il n'est pas sous le poids de l'accablement,, et le travail est plus productif. L'ouvrier alors travaille et
(1) Banques populaires j par Francesco Viganô, 2 vol. Paris 1875, chez «ttiliattialii et G>*.