‹ Hygiène sociale contre le PaupérismeChapitre 30 sur 88 · FT. 9.2SS · texte numérisé non relu

FT. 9.2SS

Ensemble.

Dans les deux groupes de sociétés, les recettes provenant des membres honoraires et des placements de fonds s'élèvent à 26 0/0 de la somme totale.

Voici maintenant les dépenses :

DÉPENSES SteUUi mrwkê. SmUUi Utow.

Frais de gestion Pr. 558. 35i 307.484

Frais de maladies 6.694.268 3.098.288

Frais funéraires; secours aux veuves et aux

orphelins 715.872 486.792

âecoors aux incurables 207.081 186.880

Divers 953.469 616.426

Ensemble. 13.819.011

Ce groupement de chiffres démontre clairement que les sommes payées par les participants mêmes, suffisent pleinement à l'accomplissement du principal objet des sociétés de secours mutuels qui, auK termes de la loi, consiste à « assurer des secours temporaires aux sociétaires malades, blessés ou infirmes, et à pourvoir à leurs frais funéraires. x>

L'excédent des ressources sur les dépenses, qui ressort, d'après les chiffres ci-dessus, à 8,117,686 francs, reçoit les emplois suivants :

Sociétés autorisées Sociétés libres.

Pepsions de retraite Fr. 687.2$M) T11.728

Versement à la Caisse des retraites de l'État

ou affectation à un fonds analogue . . . 1.200.314 40.337

Excédent placé 1.494.479 1.033.538

Totaux ... 3.382.083 1.785.601

Ensemble. 5.117.686

Je terminerai cette statistique par le détail de quelques sommes globales citées plus haut.

Nous avons vu que les cotisations des membres participants s'élèvent au total de 11,899,342 francs. La moyenne est de 13 fr. 49 c, par membre, dans les sociétés approuvées, et de 15 fr. 73 c. dans les sociétés libres, mais ia cotisation est plus élevée à Paris qu'en province, et pour les hommes que pour les femmes. A Paris, la cotisation mensuelle est, en général, de 2 francs pour les hommes et de

1 fr. 25 c. pour les femmes, soit mie moyenne annuelle de 21 francs, dépassant de moitié la moyenne générale, ce qui suppose que la cotisation mensuelle dans les départements, doit être pour les hommes de 1 franc à 1 fr. 25, et pour les femmes de 0 fr. 60 c. à 0 fr. 75 c.

Les droits d'entrée qui. forment un total de 368,146 francs représentent, pour les sociétés approuvées, une moyenne de 4 fr. 89 c. par membre (9 fr. 09 c. dans le département de la Seine), et pour les sociétés libres une moyenne de 3 fr. 56 c. par membre (4 fr.34 c. à Paris). Mais ce ne sont là que des moyennes; le droit d'entrée varie avec l'âge. lia pour but de compenser les risques de maladie, qui sont d'autant plus grands que le sujet est plus âgé, ainsi qu'on peut le voir par les tables suivantes dressées, en 1835, par l'anglais Ansell ; eiil844, parM. Deboutleville ; en 1846, par l'anglais Neison, et, en 1852, par M. Gustave Hubbard (1).

(]) La l'« table de maladie a été dressée en Angleterre; en 1789, par le docteur Price qui avait pris pour hypothèse le rapport de la malndie à la mortalité. Eu 1820, une société philanthropique d Ecosse The Higland Society of Scotland fit une enquête sur 80 sociétés réunissant 100,000 observations. Son rapporteur, sir Charles Oliphnnt, dressa sur ces bases une table d'expérience dite, table écossaise, mais la Commission parlementaire britannique de 1825 n'osa pas en recommander l'usage parce que les chi fifres en étaient fort au-dess^>us de ceux du docteur Price. Finl.iison, en 18.9, à laide de 18,619 observations; Ansell, en 1835, à l'aide de 24.323 observations; Neison, en 18^6, à l'aide de 1.147. 1^3 observations, établirent de nouvelles tables expérimentales. Aucun travail de ce genre n'avait élé fait en France. M. Debouttrville, en i8i4, dans son livre Des sociétés d3 prévoyance^ adapta la Table écossaise à notre pays en la modifiant quelque peu et en multipliant les chiffres par le coefficient de la mortalité de la France plus fort que celui de l'Angleterre. Sa table hypothétique aboutissait à un total de 923 1/2 journées de maladie par individu dan^ la période de 20 à 70 ans. La table écossaise donnait 687 journées; Ansell, 863 journées; Nelson, 1.053 journées.

En mars 1S50, un comité français pour la propagation des sociétés de prévoyance, ayant poar secrétaire M. Gustave Hubbard, prit l'initiative d'une enquête auprèa des sociétés de secours mutuels. 25 sociétés répondirent à son appel, lui ofiTrant un ctiamp d'observation de trente annéesi

MOYENNE ANNUELLE DES JOURS DE MALADIE A6BS d'après : Ansell. Deboutteville. Neison. Hubbard. de ao à 25 ans 5.50 5.90 5.99 5.48

On comprend donc que si les cotisations exigées de tous les sociétaires sont égales et invariables, ce qui est peu rationnel, au moins serait-il nécessaire que les droits d'entrée variassent sensiblement pour compenser les risques plus grands et égaliser les charges de tous les associés.

Passons maintenant aux dépenses.

Les frais de. gestion comprennent les impressions , les affranchissements, les appointements de certains secrétaires, et les locations pour les sociétés libres qui n'ont pas droit aux locaux de la commune. Ils représentent en moyenne 124

le détail de 257,478 jours de maladie et de 102,979 jours d'infirmité. Huni de ces documents, M. Hubbard dressa ses nouvelles tables publiées en 1852 dans son livre si instructif : De ï organisation des sociétés de prévoyance et de secours mutuels et des hases scientifiques sur lesquelles elles doivent être établies. On peut être étonné des chiffres assez faibles obtenus ar M. Hubbard, mais l'auteur a eu soin de déclarer que la plupart des sociétés n'accordent de secours qu'après que la maludie s'est déjà manifestée pendant plusieurs jours. Dans celles qui ont répondu à l'enquête particulière de 1850, il faudrait, en général, disait-il, ajouter 5 jours à chaque cas de maladie observée. Comme la durée d'une maladie d'homme ressort, en moyenne, à 19 ou 20 jours, on voit qu'il faudrait peut-être augmenter d'un tiers les chiffrej de M. Hubbard- pour avoir la proportionnalité véritable de la maladie. Ajeu'tons <[ue> dans les chiffres que nous * lai avons empruntés, il n'est'pas tenu compte des journées d'infirmité, l'indemnité de celles-ci ne représentant, en moyenne, que le quart de l'indemnité d'une journée de maladie.

146 L AS&OGUTIOfiT

rancs par société approuvée et 1G8 francs par société libre (à Paris 1062 fr. et 416 fr.).

]jQs frais de maladies se décomposent ainsi :

Soeiélés approuvées. Sociétés libres.

Honoraires de nxédecios . . . .'. . . Fr. t. 559 885 557.767

Médicaments . 1.912.132 ^0.276

SeQours en argent 3.222.261 if7io.245

En général les médecins traitent à forfait et par abonnement à raison de 3 on 4 francs par an et par tête de sociétaire; ils font d*ordinaire œuvre de dévouement.

La dépense des médicaments est en moyenne de 12 fr. SIjcu par malade dans les sociétés aulorisées et de 14 fr. 41 c. dans les sociétés libres (à Paris 22 fr. 47 et 26 fr. 30).

Les secours en argent aux malades présentent la moyenne suivante ;

Sociétés approuvées. Sociétés libres.

Homme» « . Fr. 23.56 31.70

Femmes 11.01 15.98

Moyenne générale .... 21.89 29-74

à Paris. .. . . 36.46 44.74

En général l'indemnité payée quotidionnement au malacfo en argent est égale è la cotisation mensuelle. S'il paye une cotisation de 2 francs par mois , il touche une indemnité de 2 francs par jour de maladie.

Les frais funéraires et les secours aux veuves et aux orpthdins se décomposent ainsi :

Sociétés approuvées. Sociétés libres.

jiteis f joénires. . . • . m. . . . . Fr. MBOttrs aux veuves . . « • « . ^ . . • Sneoufli Jttx .orpltelias

71 5 . 872 ^S6 . TW

Pour chaque décès, les frais fuaéraires s'élèvent k 57 fr. 84 c. dans les sociétés approuvées et à 54 fr. 22 dans les sociétés Sbres. (à Paris 121 fr. 55 et 80 fr.).

Les veuves reçoivent en moyenne 78 fr. 23 dans les sodétés approuvées, 149 fr. 63 c. dans les sociétés libres.

Les orphelins, 39 fr. 81 dans les sociétés approuvées, 86 fr. 28 c. dans les sociétés libres.

Enfin, la moyenne des secours annuels aux infirmes et aux vieillards s'observe comme suit :

Sociétés approuvées. Sociétés libies.

Infirmes eijneorables hommes. . Fr. 53.35 75.51

— — femmes 25.74 41.63

Moyenne générale. .. 49.61 71.08

Secours aux vieillards 75.83 07.32

— — à Paris 154. 8S 111.50

Nous en avons fini avec la statistique, il est temps maintenant de tirer la philosophie de ces chiffres et de passer à la critique générale de* sociétés de secours mutuels.

Les renseignements sommaires que je viens de reproduire permettent de caractériser sûrement les sociétés actuellement existantes.

Elles ont un triple caractère :

En premier lieu, ce sont des associations de personnes en vue de certains devoirs à remplir par les sociétaires les tins envers les autres : visite des malades, dévouement médical, députation de la société pour rendre honneur aux sociétaires décodés, assistance morale des veuves et des orphelins, etc. Ce caractère n'apparaît pas dans la statistique mais il n'en est pas moins fondamental; c'est de cette obligation réciproque qu'est née la société de secours mutuels. On l'aperçoit clairement dans ces associations embryonnaires comme fl ea existait encore, il y a quelques années, à Nantes et à Botdeanx, associations peu nombreuses , non astreintes à des cotisations régulières, mais dont les membres s'engageaient &

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se soutenir réciproquement en cas de maladie , d'infinnité et de mort. Malheureusement, il faut le reconnaître, le caractère d'assistance personnelle s'affaiblit à mesure que les sociétés deviennent plus nombreuses et prennent davantage l'allure d'une assurance mutuelle anonyme; c'est pourquoi, dans les pays où il y a une grande propension à l'association, comme à Lille et dans les pays flamands, et aussi dans les départements du midi, les sociétés sont très multipliées mais peu nombreuses. A Lille, le chitfre de 440 sociétaires, nous dit M. Audiganne, était considéré comme un maximum. Ce petit nombre d'associés rend le lien moral plus étroit et permet aussi une plus exacte surveillance réciproque, ce qui a l'avantage d'empêcher les simulations de maladies et de permettre l'élimination des mauvais sociétaires; mais il est clair aussi que l'irrégularité et l'inégalité des risques sont bien plus à craindre dans une petite association, en même temps que la quote-part des frais, en dépense d'argent ou de temps, y est aussi plus considérable que dans une société nombreuse.

Ceci nous conduit au second caractère des sociétés de secours qui est l'assurance mutuelle et désintéressée, je veux dire sans intention de lucre, contre les r sques de maladie, d'infirmité et de mort, ou plus exactement contre les dépenses auxquelles on peut être éventuellement exposé par la maladie, l'infirmité ou la mort.

Que cette assurance mutuelle soit un bienfait, c'est ce qui ressort des chiffres que j'ai rappelés plus haut. Quand on voit que pour un droit d'entrée de 4 à â fr. une fois payé, et une cotisation moyenne d'environ IS fr. par an, on reçoit à chaque maladie, tant en soins de médecin qu'en argent et en médicaments, un secours triple de la cotisation annuelle, et qu'on est assuré, si l'on meurt, d'être enterré décenmient sans frais pour la famille (qui reçoit au contraire une petite somme d'argent lui permettant de subvenir aux dé-

peuses du deuil et du chômage inévitable occasionné par le décès), la démonstration est toute faite.

Que, d'autre part, cette assurance mutuelle soit une exacte possibilité, une réalité et non un leurre, c'est ce qui ressort encore de Texpérience déjà longue des sociétés et des tables de maladie qu'on a pu établir approximativement pour les différents âges. Il y a là matière à assurance au même titre que pour les accidents, étant donné qu'on n'admettra pas aveuglément les sociétaires et qu'on ne composera pas inéquitablement la mutualité de gens parfaitement sains mêlés à des valétudinaires. Mais pour appliquer aux maladies et aux frais funéraires les efficaces procédés de l'assurance, il serait désirable que la mutualité s'étendît à un grand nombre d'assurés, embrassât des professions diverses et établît des tarifs rigoureux en raison de l'âge, du sexe, de l'habitation et de la profession du sujet. On pourrait ainsi constituer une assurance générale en vue des maladies et des frais funéraires. L'inconvénient, nous l'avons vu, serait de faire disparaître ces petites associations personnelles qui sont si utiles comme assistance morale et si nécessaires même comme contrôle efficace.

Il semble qu'il y aurait moyen de concilier les choses.

Les sociétés de secours actuelles pourraient se syndiquer en se réassurant les unes aux autres ou en formant un fonds commun, de manière que chacune, recevant une fraction de la cotisation perçue par les autres sociétés, concourût à son tour aux risques échéant à ces diverses sociétés, sous condition de réciprocité et d'égale réglementation des sociétaires.

Ainsi, on signalait à Marseille, il y a quelques années, un grand conseil des sociétés de secours mutuels. Ce grand conseil, composé de douze membres élus par les présidents de toutes les sociétés existantes, était chargé d'organiser, de contrôler et d'arbitrer les sociétés particulières. Il aurait pu

180 l'assocution

tout aussi bien adminîstrer un fonds de réassurance qui régularisât les risques de cliacune et permit à la longue de réduire le& tarii's des cotisations.

Au congrès des institutions de prévoyance en 4878, H. Victor Duquaire a exposé Torganisation d'un syndicat lyonnais dont il est le président et qui réunit environ 70 sociétés de secours mutuels sur 247 existant à Lyon. Ce syndicat avait établi un service médicjil et pliarmaceulique commun qui fonctionnait à là satisfaction de tous. Il poursuivait, en outre, un projet de caisse des invalides et un projet de constructions spéciales entourées de jardins pour permettre aux sociétaires de devenir propriétaires de leur habitation. Ces derniers objets s'écarlcnt un peu du but spécial de la société de secours mutuels, mais l'organisation lyonnaise démontre encore qu'il serait possible d'établir entre sociétés de secours une mutualité du second degré, une mutualité en gros, fonctionnant comme les whofesale societies à l'égard des sociétés coopératives anglaises.

Les sociétés anglaises offrent aussi de nombreux exemples de fédérations. Sur 28,112 friendly societies enregistrées à la fin de 1875, M. John Malcohn Ludiow estimait que 12 000 au moins n'étaient que des branches de fédérations, comparables aux loges de la franc-maçonnerie. licite notamment deux de ces fédérations, remarquables entre toutes : les « Originaux de l'unité de Manchester a (Manchester vnity of odd feUows), qui comptaient, au 1" janvier 1878, 526,802 sociétaires, dont 45,932 dans les colonies anglaises ou à l'étranger, divisés en 4,121 loges et possédant près de 100. millions de francs (£ 3,933,215 à la fin de 1876) ; et. « l'Ancien ordre des forestiers jd (Ancien order of forestera) qui comptait 824,416 sociétaires, dont 3^,204 dans les colonies ou à Tétianger, divisés en 4,414 loges (dites « cours » courts} et possédant plus de 62 millions de franco (£ 2,497,460 à h in de i&77).

tf Ces grandes fédérations, dit M. Ludlow, sont une dés foires de l'association en Angleterre. Aucune société locale, «i bien organisée qu'elle soit, ne peut rendre les mêmes ser- Ticcs à ses sociétaires, et, par là, à la nation tout entière. Le principe fédéral seul se prête à cette mobilité qui caractérise de plus en plus les classes ouvrières dans la société moderne. Rien de plus difficile dans une société locale que de fournir .de$ secours à distance, quand un sociétaire quitte le voisinage de la société. Rien de pliis facile pour une grande société fédérée dont le réseau embrasse tout le territoire. Chacune de ces loges agit au besoin comme mandataire de toutes les autres, pour les examens et certificats médicaux, pour le paiement des secours, pour la perception des cotisations. Toutes admettent comme visiteurs tout membre du corps fédéral et, à de certaines conditions, les acceptent comme sociétaires. Une fois admis dans la fédération, un ouvrier n'est pour ainsi dire jamais dépaysé; partout oii s'ouvre une loge de la société, il trouve des amis, aussi bien au delà des mers que dans le Royaume-Uni. Puis i'éiendue de la fédération ouvre de larges horizons à la pensée, à l'ambition. Le moindre secrétaire de loge peut parvenir de grade en grade aux plus hautes dignités de Tordre. Les réanions annuelles de ces fédérations sont de véritables parlements composés de centaines de délégués. Les intérêts des loges coloniales et étrangères y sont représentés. Toutes les questions d'importance vitale pour la Société s'y traitent, et îl est rare qu'une année se pasre sans apporter quelque amélioration dans les statuts, ou du moins sans manifester un progrès dans les idées, qui se propage dès lors avec une nouvelle force parmi un demi-million de sociétaires pour aboutir plus tard à des améliorations nouvelles (1). »

A défaut d'une mutualité du second degré, il pourrait se

[Îtl?b>npte*^r6»(fw5 du congrès des instituions de prévoyance, p. 278.

152 l'association

former, soit par Tintérêt privé, soit par raction gouvernementale, une véritable caisse d'assurances contre les maladies, à laquelle viendraient s'assurer collectivement toutes les associations privées, comme elles le font déjà en gracd nombre auprès de la Caisse d'assurances en cas de décès administrée par l'État. Beaucoup de sociétés ont, en effet, compris que les frais funéraires et les secours aux veuves et aux orphelins payés au décès d'un membre, constituent un risque qu'elles ne peuvent régulièrement couvrir que par une assu rance sur la vie ; aussi entrent-elles de plus en plus dans la voie des assurances, collectives, soit auprès des compagnies existantes, soit auprès de la Caisse de l'Ëlat, dont les tarifs sont plus avantageux. A la fin de i878, sur les590,8S2 membres participants des sociétés approuvées, il y en avait déjà' 74,746 assurés collectivement, pour des sommes variant généralement de 100 à 300 francs, payables au décès de chaque membre. — Il me parait évident que la même chose pourrait se faire pour les maladies, dès qu'on serait en possession de tables dressées par âge et par profession. Si les assureurs répugnent à l'aire entrer la maladie dans les accidents qu'ils indemnisent, c'est que pour eux la constatation individuelle en est trop difficile. Leurs scrupules disparaîtraient du moment oii ils n'auraient affaire qu'à des collectivités participant déjà dans une certaine proportion au paiement de l'indemnité.

La société de secours mutuels éviterait ainsi les trop grandes agglomérations qui détruisent son caractère d association personnelle et elle développerait sa troisième fonction qui est de servir d'intermédiaire désintéressé entre ses membres et les mutualités de capitaux constituées par les cômpagnies ou l'État.

C'est ainsi qu'elle opère déjà, en manière de prévoyance collective, lorsqu'elle place à la Caisse d'épargne les fonds libres provenant de ses excédents de recettes, lorsqu'elle

verse au nom de chacun de ses membres à la Caisse des retraites pour la vieillesse, en stipulant la réserve du capital à son profit, lorsqu'elle assure collectivement ses membres en cas de décès, comme je viens de le dire, et enfin lorsqu'elle les assure collectivement aussi contre les accidents, à la Caisse de rÉtat, conformément aux facilités accordées par la loi du 11 juillet 1868.

Nous apercevons maintenant le cadre complet des sociétés de secours mutuels.

De ces trois caractères : association morale de personnes, — assurance mutuelle directe contre les maladies, les infirmités et le décès, — intermédiaire désintéressé auprès des caisses de placement et d'assurance, — j'estime que le second, l'assurance directe, doit tendre de plus en plus à disparaître, pour laisser subsister les deux autres. L'assurance directe n'est pas du ressort d'une association personnelle, et elle peut nuire à son efficacité morale. Il vaudrait infiniment mieux que cette assurance directe fût remise entre les mains de compagnies intéressées qui pourraient, à leur tour, par des eflbrts ou des subventions, cherchera prévenir .les pertes résultant des risques qu'elles auraient assumés. Si l'on se souvient d'un ingénieux roman de Jules Verne, où un assuré sur la vie est constamment préservé, en secret, par les agents de la compagnie d'assurances, des dangers qui le menacent, on comprendra qu'il puisse arriver un jour où les compagtûes d'assurances contre l'incendie s'occupent de prévenir les incendies, et les compagnies d'assurances contre les maladies et les accidents, de préserver leurs assurés des contagions et des dangers professionnels.

Enfin, par cela même que les sociétés mutuelles se trouveraient en partie déchargées d'un gros risque qui absorbe aujourd'hui leurs ressources et leurs eflbrts, il leur deviendrait possible d'étendre davantage leur champ d'activité.

En ne visant que les maladies, les infirmités et le déeès dies associés, il s'en faut de beaucoup qu'elles remplissent te programme entier de la prévoyance qui doit s'appliquer k tous les accidents certains de la vie, dont l'échéance seule reste indéterminée.

Les frais de mariage et de mise au monde des enfants sont presque aussi constants et assurément aussi légitimes que les frais de décès ; ils ne sont pas prévus dans les opérations des sociétés. L'accouchement est une maladie presque inévitable pour la femme, fort heureusement pour l'accroissement de la race. Il est laissé en dehors de la mutualité légale. La Société industrielle de Mulhouse a eu pourtant la bonne pensée, sur la proposition de M. Jean DoUfus, d'organiser une assurance mutuelle contre les conséquences de la mBr ternité.

Uœ Société y a été constituée sur les bases suivantes ; on retient à chaque ouvrière âgée de 18 à 4o ans une somme de vingt centimes par quinzaine; les industrieb versent, de leur côté, une somme égale par ouvrière employée, et, moyennant cela, la Société paye 18 francs par cpiinzaine de chômage et cela pendant trois quinzaines, c'est-à-dire six semaines, à toute femme en couches, épouse légitime ou fille-mère. Elle rétribue, en outre, la sage^ femme, paie les médicaments et parfois fournit la layette.

Cette œuvre est des plus louables. On ne voit pas pourquoi son objet ne rentrerait pas normalement dans le fonctionnement habituel des Sociétés. •

Tout ce qui a le caractère de prévoyance des accidents réguliers auxquels nous sommes tous bu presque tous assujettis dans le cours de notre existence, à . des époques déterminées ou indéterminées, est du ressort de l'association mutuelle, qui est le plus puissant instrument moral pour renforcer la» prévoyance et la raison individuelle. Il ne s'agit même pas d'une assurance à proprement parler, c'est plutôt

SOCIÉTÉS B(B SBGOUBS MUTUELS iSB

kl légalartsatioa de dépenses irréguliëres mais certoinesy la substitution de mensualités modiques à une grosse éyenn tualité dont la date n'est pas fixe. Voilà le véritable objet des sociétés de secours et Ton peut juger si la définîticm légale répond à cet objet et si, dans une certaine mesure, les lois et règlements de TEmpire n'ont pas mis des entraves au développement régulier de l'association d'assistance.

Mais la prévoyance ne s'étend pas seulement aux accidents certains, elle doit aussi s'appliquer aux événements les plus incertains et à ceux même qui sont tout à fait aléatoires. Il ne suffit pas de renoncer dans la vie privée aux funestes entraînements du jeu, il faut encore se retirer le plus possible de toute participation involontaire dans les chances monstrueuses de ce jeu des événements qui peut, d'un coup, nous ruiner à l'improviste. C'est là l'objet spécial de l'assurance proprement dite : assurance contre les accidents matériels et personnels, contre l'incendie, contre la mortalité des bestiaux, contje le chômage involontaire qvà résulte de ces sinistres (car on ne peut pas assurer contre un accident volontaire, tel que le chômage qui résulte d'une grève). Voilà autant d'éventualités menaçantes à combattre par la mutualité. Comme il s'agit là surtout d'associer des capitaux plus que des personnes, la société de secours mutuels serait, suivant moi, inhabile ou impuissante à entreprendre de telles assurances; elle aurait néanmoins une otile fonction, à remplir en offrant aux sociétaires son entremise éclairée et désintéressée auprès des compagnies spéciales.

Telle est, à mon sens, l'extension rationnelle qu'il faut désirer pour les sociétés de secours mutuels, libérées des restrictions ée la loi, des inégalités de privilèges et de rattache philanthropique qui résultent presque obligatoirement de leur .«onsUtution actuelle.

1S6 l'association

Il y a, en outre, des extensions réclamées par nombre de l)ons esprits, mais qui peuvent paraître plus douteuses.

En Italie, par exemple, beaucoup de sociétés de secours mutuels ont organisé des sociétés annexes de prévoyance qui pratiquent, au bénéfice de leure sociétaires, la vente des objets de consommation au prix do revient et qui même ont établi parfois des fourneaux économiques pour Talimentation à bon marché.

Ce sont là des pratiques dictées certainement par d'excellentes intentions, mais qui peuvent n'être pas sans inconvénients. Si elles rentrent dans la coopération de consommation, elles erf sont une application défectueuse, comme Fa démontré M. Fr. Viganô de Milan et comme nous-même l'exposerons dans le chapitre suivant. Si elles ne constituent qu'une œuvre philanthropique, elles présentent tous les dangers de la bienfaisance organisée et, au lieu de servir à la stimulation de l'énergie et de la prévoyance des travailleurs, comme ce doit être le but de ^toute association mutuelle, elles peuvent, au contraire, développer fatalement l'imprévoyance des assistés. « L'aumône est un accroissement de la misère », a dit M. Jules Simon. Les sociétés mutuelles deviendraient des foyer depauperisme.au lieu d'être les fondations du relèvement social.

Ce n'est pas à dire qu'elles ne soient pas très aptes à remplir, beaucoup mieux que les bureaux de bienfaisance ordinaires ou les œuvres de charité, cette fonction d'assistance de la misère qui est et sera longtemps une nécessité sociale, si tant est qu'elle puisse disparaître un jour. S'il s'agissait de répartir des secours gratuits, je pense que les sociétés mutuelles pourraient être d'excellents intermédiaires, C£u>ables d'agir avec désintéressement et de recherche* sûrement les misères méritantes et cachées, qui autrement risqueraient fort d'échapper aux regards de la charité banale, adminia*. trative ou religieuse. Mais en ce qui concerne leurs propres

associés, je crois qu'elles doivent s'inspirer toujours de cette idée élevée, qu'il faut arriver à abolir l'aumône qui dégrade rhomme, et la transformer en un prêt, en une avance fra-^ temellc qui le relève et Tencourage.

C'est ainsi que dans plusieurs villes de l'Italie et aussi en Allemagne» des sociétés de secours mutuels pratiquent le prêt thonneur. On prête confidentiellement au sociétaire malheureux, sur l'aveu qu'il fait de son besoin à un comité, de petites sommes sans intérêt qui le préservent de s'adresser à l'usurier ou au mont-de-piété, d'y engager ses outils, ses vêtements ou ses literies, de tomber ainsi dans une aggravation de misère et de souffrance dont il ne sortirait ensuite qu'avec la plus grande difficulté. Le prêt d'honneur est consenti sous obligation morale de remboursement, sans autre gage que la parole de l'emprunteur. Dans une association d'individus qui se connaissent et qui tiennent fortement à l'estime leg uns des autres, c'est une des garanties les plus efficaces que l'on puisse imaginer. 11 n*y a personne, évidemment, qui voudrait agir de rigueur envers un camarade malheureux; mais" toute homme qui ne devrait sa misère qu'à Tinconduite et qui aurait abusé de la bonne foi de l'association serait immédiatement expulsé, et c'est là une préservation et une sanction suffisantes.

En résumé, ayant égard à toutes ces considérations sur la réforme et le progrès des sociétés de secours mutuels, nous nous bornerons à formuler les vœux suivants :

Maintenir autsgit que possible à ces sociétés le caractère d'associations de personnes s'administrant elles-mêmes, se connaissant et s'assislant directement; tout au moins, ne pas créer de trop vastes agglomérations anonymes sans les fractionner en sous-associations;

Suppléer, quand il y aura lieu, à l'insuffisance du nombre des associés et fortifier l'action de la mutualité par Tassurance ou la réassurance à un syndicat de sociétés mutuelles, à des compagnies spéciales ou aux Caisses do l'État ;

1S8 Ii'AMûOATiÛff

Étendre l'action des associations à tout ce qui a un camo-- 1ère de prévoyance nécessaire pour les principales éventnaiiMs ie la vie;

Propager par elles le recours à l'assurance proprement dile contre tous les genres de risques et d'accidents, mais borner dans ce cas leur rôle à une simple entremise;

Les employer enfin comme intermédiaires dans toutes les œuvres de bienfaisance, mais les détourner de l'aumAne directe ou indirecte à leurs propres associés, et préconiser pour les sociétaires le système loyal des prètA d'honneur.

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