CHAPITRE Xin
S9ciété des équitables pionniers dâ Roehdale. — Le truck shop, — L» coopération anglaise et le socialisme. — Créations accessoires de i» Société de Rochdale.
Il y a bientôt trente-huit ans, la ville de Rochdale, en Angleterre, à quatre lieues de Manchester, se trouvait en pleine crise. La population, qui comptait alors 40,000 habi* tants, souffrait d'une famine ; la mort du directeur de la caisse d^épargne venait de découvrir un déficit de 3 millions daiu les épargnes populaires ; le travail était presque partout sus-^ pendu.
C'est dans ces circonstances calamiteuses que vingthuit ouvriers décidèrent de s'associer, poiu* l'achat au meilleur marché possible, des aliments et des objets de première nécessité dont ils avaient besoin pour leurs familles. Ils s'obligèrent à verser chacun une livre sterling, 23 francs, payables à raison de cinq ou six soiis par semaine. On loua en commun une chambre et l'on y déposa un sac de farine, un peu de paiu, ([uelqucs denrées, des ustensiles de ménage.
L'épicier voisin, plein de dédain pour cette miscre, disait que tont l'achalandage pourrait tenir dans une brouette. Les gens du quartier souriaient. Les femmes des sociétaires, accessibles au respect humain, vexées de cette ingérence de leurs maris dans des queslions de cuisine, peut-être mécontentes de voir disparaître leurs petits profits clandestins, rechignaient toutes les Ibis qu'il fallait aller au magasin et ne s'y
Higitized by
160 • l/ ASSOCIATION
rendaient que de nuit. Quelques associés eurent peur du ridicule et se retirèrent; les autres firent preuve de constance britannique et tinrent bon.
Tel fut Tobscur début de la Société coopérative des équitables pionniers de Rochdale.
Ils étaient vingt-huit, avec un capital de 700 francs non versés, lorsqu'ils ouvrirent, le 10 novembre 184i, leur premier magasin. Dès 1846, ils sont quatre-vingts avec qn capital souscrit de 6,300 francs ; ils vendent du tabac et du thé, ils débitent de la viande. En 18S0, ils sont six cents, avec un capital de S7,225 francs qui réalise un bénéfice de plus de 38 0/0. En 1862, la Société achète un grand moulin mécanique et construit des fours, afin d'économiser sur la mouture du grain et la fabrication du pain. Chaque année amène de nouveaux adhérents et marque un progrès de plus dans la prospérité. Or, Texemple est contagieux, le succès de Rochdale entraîne et grise même un peu les ouvriers. De tous côtés se fondent et se propagentles associations coopératives. Des abus inévitables se produisent^ l'agiotage même se met de la partie dans ce public tout neuf aux spéculations financières; des sociétés échouent ou disparaissent, mais d'autres se forment et réussissent, et le mouvement grandît à travers toutes les péripéties.
Bref, à la fin de l'année 1879, l'Angleterre et TÉcosse comptaient ensemble 1,16S sociétés coopératives réunissant environ S73,000 membres, dont les familles représentaient près du dixième de la population totale.
Ces 1,165 sociétés, qui ont fait connaître leur situation, possédaient 143,786,000 francs de capital-actions et 37,381,000 jfrancs de fonds reçus en dépôts, soit un total de ressources de 181 millions de francs.
Une partie de ces capitaux était engagée dans les moulins et boulangeries ainsi que dans les ateliers de production et les magasins pour la vente; Tautre partie se renouvelait trois ou
quatre fois par an et alitnenlait un chiffœ d affaires de 509 millions de francs. Défalcation faite de 38 millions de frais, il restait en 1879, 48,737,000 francs de bénéfices nets. Nous n'en avons pas la répartition ; mais, suivant Tusage «des années précédentes, après diverses dotations et le paiement d'un intérêt de 5 0/0 aux actions, on a dû distribuer aux sociétaires consommateurs un dividende de 6 à 8 0/0 sur le montant de leurs achats journaliers.
On calcule qu'en dix-huit ans, depuis 1861 jusqu'à 1878, ces sociétés coopératives, tout eu contribuant à l'amélioration des denrées alimentaires et des autres objets de nécessité, tout en introduisant des habitudes d'ordre, de régularité et de bonne administration dans les classes ouvrières, ont créé une épargne de 150 millions de francs.
Ces chiffres sont déclarés tous les ans dans les congrès des coopérateurs anglais, dont le 12^ s'est tenu à Nowcastle-on- Tyne en mai 1880, le 13« à Leeds, en juin 1881, et dont le 14« aura lieu à Oxford en 1882 (1).
L'histoire de la coopération en Angleterre, cette progression inouïe qui part de 28 pauvres ouvriers et de 700 francs, pour arriver, en trente-cinq ans, à un demi-milUon de socié-
> (1) Voir les comptes rendus de M. Charles-M. Limousin dans le Joui nal des Économistes de juin 1880 et dans celui de juillet 1881. — M. Limousin, en relatant les chiffres ci-dessus,lait observer justement qu'ils contiennent un certain nombre de doubles emplois. Ainsi, les sociétés de consommation s'approvisionnent aux sociétés de gros (wholesale tocieties) et manufocturent leurs produits dans leurs ateliers coopératifs de production : il y a là trois ordres de sociétés superposés qui possèdent en partie les mêmes sociétaires, les mêmes capitaux et qui concourent aussi au même chiffre d'affaires. Il y a donc un mirage de statistique à les totaliser. En évaluant néanmoins ces doubles emplois au maximum, les chiffres ci-dessus ne peuvent pas représenter moins de 528,000 sociétaires, ôb 135 millions de capitaux et de 380 à 4;00 millions d'affaires. — Pour la répartition des bénéflces de 1871 à 1875, voir les Comptes rendus du Congrès des institutions de prévoyance ^ p. 381 •- Voir aussi le livre de François Vigand sur les Banques populaires, Paris, Guillaumin, 1875.
162 l'association
taires et à un demi-milliard d'affaires: est le plus m^veilleux exemple de ce que peut l'initiative privée, fortifiée par l'association, dans une société hérissée d'obstacles, fermée en apparence à toute invention nouvelle et qui semblait féodalement établie dans des cadres définitifs.
On ne saurait trop le répéter, les sociétés modernes, quelque rebelles qu'elles paraissent aux efforts individuels, renferment d'immenses ressources cachées qu'il s'agit seulement de savoir utiliser. Le travailleur ne se désespère la plupart du temps et ne se révolte que parce qu'il les ignore; l'association seule peut les lui révéler et les mettre à sa portée.
Il ne faut pourtant pas se dissimuler qu'il y avait en Angleterre des circonstances particulièrement favorables au succès de la coopération.
On sait, et nous rappellerons plus loin, la lutte interminable qui se prolongeait depuis de longues années en Angleterre entre les ouvriers, d'une part, secrètement coalisés, et les patrons de l'autre. Cette lutte qui se poursuivait à coup de grèves, de mises en interdit, quelquefois de crimes, n'avait qu'un objectif : la hausse des salaires. Les patrons avaient été maintes fois obligés d'y céder, mais les industriels britanniques sont, en grand nombre, des gens âpres au gain, tenaces et dépourvus de toute sentimentalité à l'égard de. leuxs ouvriers. Beaucoup cherchèrent à regagner par des moyens détournés ce que la hausse des salaires leur avait arraché.
« Telle £ut pendant longtemps, dU M. le comte de Paris dans son livre sur les associations ouvrières en Angleterre, une institution funeste connue sous le nom de iruck-shop. boutique établie par le propriétaire dans son usine» et où il d^itait à crédit à ses ouvriers, comestibles, viandes, épiceries, liqueurs, etc., leur faisant payer ces denrées des prix exorbitants, employant jusqu'aux menaces paas: les pousser à la consommation , et retenant sur leurs salaires ce qu'il
leur avait ainsi extorqué. Les plus intelligents parmi les ouvriers résistèrent énergiquement à cette exigence , et se mirent souvent en grève pour obliger les maîtres à y renoncer : ils émurent enfin l'opinion publique , et le Parlement, frappé des abus monstrueux auxquels elle donnait lieu, Tinterdit absolument. Toutefois,. aujourd'hui encore (1869), les ouvriers sont de temps en temps obligés de résister à des innovations tendant à ^'établir le truck-shop sous une forme déguisée. x> .
Au moment de l'abolition des débits de consommation annexés aux' manufactures et exploités par les patrons, les sociétés coopératives s'y substituèrent d'autant plus facilement que l'état de choses précédent avait empêché le développement du commerce de détail. Il y avait donc beaucoup moins à lutter contre la concurrence des petits marchands, et, d'autre part, les économies à réaliser étaient d'autant plus considérables que les prix de vente avaient été davantage exhaussés par les patrons.
Ce fut donc là une cause en quelque sorte artiAcielle de la prospérité des sociétés coopératives de consommation en Angleterre; mais ce qui est grandement et exclusivement à leur honneur, c'est d'avoir su, dès le principe, tirer parti de ces circonstances, non pas seulement dans un but immédiat de profit matériel, mais dans une intention bien plus louable d'épargné pour l'avenir et de développement intellectuel et moral de toute la classe des travailleurs.
Le programme deRochdale, tout positif qu'il se soit montré jusqu'ici, ne va pas sans quelque tendance au socialisme.
Voici, par exemple, en quels termes M. François Viganô, Fapôtre de la coopération en Italie, décrit l'objet complexe que se sont {«"Oposé ceux qui s'appellent les Justes ou les Équitables pionoiers :
1® Fondation d'un magasin au bénéfice des sociétaires.
i&i l'association
Dans ce magasin on ne vend pas de liqueurs, ou ne vend a crédit sous aucun prétexte;
^ Achat et construction de maisons pour les sociétaires, amélioration des habitations;
3^ Achat et location de quelques morceaux de terrain; car, en Angleterre, le peuple n'arrivera à l'émancipation civile et politique que quand il possédera en totalité ou en partie le sol qu'il habite et qu'il cultive;
4® Association pour la production des articles que les sociétaires croient plus avantageux de fabriquer eux-mêmes que d'acheter en gros;
S® Emploi d'une partie des bénélices à la fondation d'écoles, de bibliothèques, de salles de lecture, etc. L'instruction est le premier moteur de la liberté, de la civilisation, du vrai progrès; aussi la société de Rochdalen'ajt-elle jamais cessé de développer son département de l'éducation auquelle elle attribue 2 1/â 0/0 de ses bénéfices. Elle a des salles de lecture où plusieurs milliers de volumes, une centaine de journaux politiques et spéciaux, des globes, des cartes, des photographies, etc., sont à la libre disposition des sociétaires.
6® Fondation d'une colonie ou maison commune avec un hôtel de tempérance;
7® Secours fraternels à accorder à toutes les associations analogues ;
8*» Harmonie à établir entre la production et la distribution des richesses, entre l'instruction des citoyens et leur influence politique ;
9® Fondation dans la mère patrie d'une association l«sée sur la communauté des intérêts.
Ce programme semble se rapprocher par quelques points de la doctrine phalanstérienne . Si les coopérateurs ne paraissent pas poursuivre la communauté d'habitation et restent, comme de bons anglais qu'ils sont, désireux d'acquérir la propriété du home (ce qui fait l'objet d'une coopération spéciale),
ils semblent du moins caresser Tidée d'un demi-phalanslère pour les réunions quotidiennes et les réjouissances collectives; ils adjoignent à leurs magasins des attractions •particulières, à peu près comme nous le voyons faire à Paris par de grands magasins de nouveautés. En tout cas, leur doctrine est bien nettement celle d'une étroite association de la production et de la consommation. Ce dernier point ressort clairement des motions faites au congrès coopératifs, qui réunissent annuellement, dans quelque ville de TAngleterre, des délégués d'un grand nombre de sociétés coopératives, lesquels constituent à leur lour un comité centra] pour les représenter en permanence. Au congrès de Londres, en mars 1875, le comité contrai proposait un nouveau projet d'Union générale basé sur ces principes : i^ établir d'abord des sociétés de distribution et, grâce à elles, réunir des consommateurs et des capitaux'; 2<* centraliser l'action de ces sociétés par la création de sociétés d'achat en gros ; 3^ instituer des usines pour la fabrication des produits que consomment les coopérateurs.
C'est, en effet, la marche suivie par la société de Rochdale. Elle a d'abord merveilleusement réussi, en développant et en multipliant ses magasins pour la vente de l'épicerie, de la viande, de la farine, du pain, des huiles et combustibles, de la cordonnerie, de la toile, des effets d'habillement, etc. Puis elle a été bientôt amenée à fonder une société coopérative spéciale pour l'acquisition et l'exploitation d'un moulin qui devenait le principal fournisseur de la société de Rochdale. En même temps elle ouvrait des ateliers de confection dans ses propres magasins pour faciliter leur assortiment. C'est ainsi que la société de Rochdale était progressivement conduite à s'annexer quelques productions secondaires.
D'autre part, les sociétés de consommation qui se propageaient dans d'autres villes à l'instar de celle de Rochdale, en'vinrent bientôt à une coopération du second degré ; je veux dire qu'elles procédèrent, à l'égard du commerce en
gros qui les approvisionnait, de la même manière que les sociétaires individuels de Rochda]e avaient procédé à Tégard du commerce 'de détail. Les sociétés de consommation formèrent une fédération pour constituer des coopérations de vente en gros où elles pussent s'approvisionner à meilleur compte : telle est la fonction des deux Wholesale socteiies^ dont Tune siège à Manchester pour l'Angleterre et l'autre à Glascow pour TÉcosse, et qui sont devenues les deux pivot» dà la coopération britannique.
Enfin, cette extension croissante de la coopération de consommation éveillant l'émulation des travailleurs, ceux-ci constituent à leur tour des associations ouvrières de production qui bénéficient des liens personnels et de la sympathie résultant d'un principe commun, et qui obtiennent par pré* * férence la clientèle des Wholesale et autres sociétés coopéra* tives de consommation.
Tel est Tordre naturel du développement qui s'est réalisé dans la pratique et que voudrait formuler comme une obligation le Comité central des congrès. Mais il n'échappera pas qu'il y a dans ce programme comme un aveu confirmé par l'expérience. C'est que les sociétés de consommation ont seules jusqu'ici prospéré par elles-mêmes, en sorte que c'est sur elles qu'on cherche à s'appuyer pour réaliser tout le surplus du progranmie. Soit méfiance des consommateurs non ouvriers à l'égard des coopérateurs, soit inaptitude commerciale de ceux-ci, les associations ouvrières de production ne semblent encore avoir réussi qu'à la condition d'être assurées d'avance de débouchés réguliers, et ces débouchés elles ne les obtiennent facilement qu'auprès des sociétés de consommation. Aussi, les voit-on à chaque congrès, au nom de la doctrine sociale, revendiquer le droit d'être les fournisseurs exclusifs des sociétés coopératives.
Celles-oi, tout en étant portées à seconder les efforts des producteurs ouvriers, ne se laissent pas néanmoins émou-
voir outre mesure par ces reproches intéressés ou purement théoriques. Les deux tiers des sociétés de consommation anglaises ne répondent pas aux invitations du Comité centra] et ne se font pas représenter aux congrès. Parmi celles qui s'y font représenter, on constate, par exemple, que beaucoup de sociétés qui se sont fédérées pour établir un moulin ou une usine, mettent à la tête de Tentreprise un directeur qui traite les ouvriers comme le ferait un industriel ordinaire, ne leur payant que leur salaire, s'effbrçant de réduire le plus possible ce salaire, et gouvernant d'une manière absolue, au point qu'on a vu des ouvriers de sociétés coopératives se mettre en grève.
Cette manière de procéder, employée par des ouvriers envers d'autres ouvriers, a soulevé des protestations au congrès d'Halifax, en 1874, où l'on proposa un système par lequel les ouvriers employés dans les établissements de production appartenant aux sociétés de consommation, devraient toujours participer aux bénéfices de l'entreprise et prendre part à la nomination des directeurs. Mais le vote du congrès n'a pas empêché la Wholesale society de Manchester de ne point s'y conformer dans les deux fabriques de souliers et de couvertures qu'elle a établies depuis lors.
Pareillement les Wholesale societies, et les coopératives de consommation refusent de s'engager à ne pas se fournir ailleurs qu'auprès des «sociétés de production. Elles montrent ainsi qu'elles ne s'attachent pas étroitement à une doctrine socialiste ayant pour but d'établir une société économique à part dans la société existante; elles se montrent préoccupées de leur objet spécial, qui est de procurer le bon marché des consommations ; à cet effet, elles tiennent à la concuirence des fournisseurs et elles font bien.
En un mot, les sociétés coopératives de consommation en Angleterre, ont réussi parce qu'elles ont fait œuvre positive et que les ouvriers qui les ont fondées ont cherché avant tocrf à faire une bonne affaire pour eux et leurs familles.
C'est là le but prochain qu'il faut toujours vouloir atteindre. Pratiquement, la réforme sociale se compose. d'une série de bonnes affaires à réussir au profit des travailleurs; elle ne consiste pas dans une réorganisation théorique de la société dont il serait à peu près impossible de prévoir les résultats certains, parce qu'ils sont trop éloignés.
Ce n'est donc pas des théories socialistes qu'il faut s'inspirer dans les tentatives que l'on poursuit, mais ce n'est pas non plus des théories socialistes qu'il faut s'effrayer quand elles viennent accompagner des efforts sincères et sérieux. Ces théories sont accessoires et ne sont pas toujours inutiles, en ce sens qn'elles contribuent à soutenir le courage des travailleurs en offrant un but idéal à leur imagination.
En France, dès qu'un groupe de sociétaires veut fonder une caisse de prévoyance ou une épicerie coopérative, la bourgeoisie prend peur et le pouvoir intervient. C'est ainsi que l'Empire a balayé toutes les entreprises populaires qui s'essayaient à vivre depuis 1848.
Les sociétaires, dît-on, veulent faire de leur épicerie un point d'appui pour bouleverser le monde. Qu'importe ! Tous les réformateurs en sont là, dans tous les pays du monde. En Angleterre, on les laisse faire tant qu'ils ne troublent pas la paix publique. Les pionniers de Rochdale inscrivent sur leur drapeau qu'ils veulent rétablir l'harmonie entre la production et la distribution des richesses ; entre temps, ils obtiennent le bon marché des consommations, et ils savent transformer la misère en épargne : le bienfait sort de l'utopie.
Nous sommes ainsi, tant que nous sommes. Nous avons besoin pour agir d'un but qui dépasse l'objet que nous atteignons. Nous obéissons à un idéal, quelquefois faux, toujours inaccessible, qui nous stimule et nous fait aboutir à des résultats immédiats excellents.
Le socialisme n'est redoutable que quand il sert de prétexte à la mauvaise politique, mais toutes les fois qu'il des-
cend librement sur le terrain des applications et qu'il devient expérimental, on a bien tort de s*effrayer de son programme, car il en dévie fatalement. Les absurdités disparaissent et ce qui survit se conforme à la saine économie sociale.
Outre les sociétés de production ou d'achat en gros que la société de Rochdale a fondées ou contribué à fonder, il faut aussi signaler diverses institutions qu'elle a groupées autour d'elle :
l^ Une compagnie de terrains et constructions pour faciliter l'acquisition de maisons ouvrières confortables. Cet exemple a été suivi et le dernier congrès de coopérateurs a révélé l'existence de 58 sociétés pour acheter des terres et les revendre avecou sans constructions (Land and building soàeties). Ces sociétés réunissaient fin 1879 ; 7,437 membres, 3,277,750 fr. de capital et 3,542,100 fr. de dépôts;
2° Un fonds coopératif de prêt, pour les sociétaires de Rochdale qui seraient temporairement dans la gêne et qui pourraient être forcés de se retirer de la coopération . C'est une banque de prêts d'honneur pouvant prêter de 1 à 5 livres sterling (2S à 125 fr.);
3*» Enfin une société équitable de prévoyance pour les maladies et les enterrements, dont les tables ont été, dit-on, soigneusement calculées.
Cette véritable assurance mutuelle offre deux combinaisons:
Par la première, on assure, à la mort de tel sociétaire, le paiement d'une somme de 5, 10, 20 ou 50 livres sterling (125, 250, 500 ou 1000 francs), destinée aux frais mortuaires ou de succession. Ces sommes assurées exigent naturellement une contribution proportionnelle qui varie avec l'âge de l'assuré au moment où il entre dans la mutualité. Cette contribution fait l'objet d'un tarif gradué d'après lequel on paye à 25 ans un penny par semaine pour 10 livres assurées à la mort, à 35 ans 1 1/2 penny, à 45 ans 2 pen-
170 l'assogution
ce, etc. soit en totalisant ces contributions hebdomadaires : à 25 ans, 2,08 pour cent de la somme payable au décès ; à 3â ans« 3,12 pour cent; à 45 ans, 4,16 pour cent; primes supérieures à celles que font payer nos compagnies française» pour une assurance en cas de décès. La prime annuelle est communément en France de 2,21 0/0, à 25 ans; de 2,84, à 35 ans; et de 3,87, à 45 ans; encore a-t-on droit à une participation dans les bénéfices qui réduit eifectivement ces sommes de 10 à 15 0/0. Ce rapprochement semblerait indiquer que les combinaisons coopératives sont quelquefois plus onéreuses que celles des compagnies spéciales , mais il faut observer, par contre, que les compagnies n'admettant au bénéfice de Tassurance que les sujets bien portants , après visite du médecin, tandis que la société de Rochdale accueille probablement, sans distinction de santé, tous ceux qui vieiH nent s'assurer auprès d'elle.
Par une autre combinaison, on assure aux sociétaires , en cas de maladie , un secours [hebdomadaire de 2 1/2 shillings, 5 shillings, 7 1/2 shillings ou 10 shillings (3 fr. 15,. 6 fr. 25, 9 fr. 40, 12 fr. 50) suivant la contribution hebdomadaire consentie par l'associé et réglée par un tarif gradué, d'après l'âge où l'on est entré dans l'association. Ainsi, pour recevoir 12 fr. 50 par semaine en cas de maladie, si Ton a été admis entre 13 et 20 ans dans la société, il faut pay^ 30 centimes par semaine ; si l'on est entré entre 20 et 25 ans^ 35 centimes ; et ainsi de suite, en augmentant de 5 estimes par semaine pour les nouveaux sociétaires plus âgés de cinq ans. En somme , la moyenne est de 5 pence à payer par semaine pour 10 shillings à recevoir par semaine en cas de maladie, soit 0 fr. 50 c. pour 12 fr, 50; la proportion est de 1 à 25, tandis qu'elle est en France de 1 à 30, puisqu on admet généralement chez nous que l'indemnité par jour de maladie peut être égale à la contribution mensuelle. Dan» tous les cas, on remarquera combien le tarif de la sodété d»
SOCIÉTÉS DE G0f4S0UMATI0M EN ANGLETERRE 171
Rochdale est plus rationnel que celui de nos sociétés françaises de secours mutuels. En Angleterre, la cotisation varie suivant Tâge du sociétaire entrant; en France la cotisation est identique pour tout le inonde; on impose seulement un droit d'entrée variable, mais qui est payé une fois pour toutes et qui est loin de compenser les différences de risques que Ton assume.
Toutes ces créations de la société de Rochdale, tout ins- ^ées qu'elles soient du principe commun de la mutualité, ne rentrent pas à proprement parler dans Tobjet spécial de la coopération de consonmiation : il n'est évidenament pas nécessaire qu'une société de consommation soit à la fois une société de secours mutuels, une société de crédit mutuel, une société de production. Il est arrivé à la Société des équitables pionniers, ce qui arrive à toute société prospère ; elle a servi de fondement, de point d'appui à toutes sortes de créations utiles. Ce qui manque partout,*ce sont les comités d'initiative composés de gens entendus, résolus, expérimentés ; toutes les fois donc qu'il se révèle quelque groupe de ce genre, surtout quand il possède le prestige du succès, il devient l'inspirateur, l'instigateur et l'organisateur de toutes sortes d'affaires diftérentes, parce que, en dehors des spécialités , la résolution et le sens pratique sont des qualités précieuses qui trouvent leur application à toutes choses.
Il ne faut donc pas dire : Post hoc, ergo propter hoc; ceci a été fondé par la coopération anglaise, donc c'est la coopération qui en est la condition. Il faut, au contraire démêler les choses complexes, les végétations touffues, voir ce qu'il y a réellement au fond de la coopération et déterminer sa fonction véritable. C'est ce que nous allons examiner plus à fond dans le chapitre suivant.