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CHAPITRE XIV

La coopération, la division du travail et la concarrenee. — Principe et fonctionnement des sociétés de consompaation anglaises. — Infériorité des sociétés de prévoyance italiennes qui vendent à prix coûtant.

M. Cooper, le secrétaire de la Société des pionniers de Roch-' dale, a dit un jour que le principe de la coopération régissait le monde, que le succès des institutions de crédit mobilier, de crédit foncier , des banques à fonds réunis, des vastes entreprises de chemins- de fer et de travaux publics, des grands hôtels ou caravansérails modernes, etc., etc., est dû au principe de coopération.

Si on prend le mot dans son sens étymologique, rien n'est plus vrai, mais si on respecte le sens précis et restreint qui lui a été donné par Robert Owen depuis le commencement du siècle, Tobservation du secrétaire des coopérateurs repose sur une confusion.

Une coopération est une association active fonctionnant comme marchand, producteur, banquier ou entrepreneur, et ayant ses propres membres pour clients, consommateurs, emprunteurs ou salaces; en sorte que, les fonctions antagonistes de réchange se trouvant réunies en Ja personne du sociétaire, il ne prélève que sur lui-même le bénéfice du vendeur, du producteur, du banquier, de Tentrepreneur, qu'il retrouve ensuite, comme participant, sous forme de dividende social, déduction faite des frais de gestion. En un mot, de même qu'en justice il y a compensation d'une

dette quand le souscripteur d'une obligation devient le bénéciàire de cette obligation, de même, en coopération, il y a dans une certaine mesure, compensation des intérêts contraires et extinction des revendications opposées.

Les naufragés réunis dans l'île déserte de Robinson (Irusoé, formaient une société coopérative; et toute famille patriarcale qui produit ce qu'elle consomme, est de même un exemple de coopération.

Absolument parlant, et étendue à la généralité des besoins, la coopération relève donc du patriarcat et du phalanstère; et, de cette façon, ce serait un véritable retour en arrière, ne tenant nul compte des progrès sociaux accomplis, puisqu'on romprait avec la grande loi économique de la division du travail, de la séparation des responsabilités, qui, dans une société nombreuse, implique la nécessité de l'échange et même du libre-échange, c'est-à-dire de la concurrence aussi étendue que possible.

Mais la coopération peut être une très heureuse réaction partielle contre les abus de la centralisation industrielle, financière ou commerciale, lorsque cette centralisation s'applique indistinctement à tous les objets de l'échange et grève de frais généraux excessifs aussi bien les productions simples que les productions complexes.

Ainsi, c'est une observation très juste et très curieuse, due aux coopérateurs anglais, qu'il y a un nombre assez peu considérable de produits dont la valeur soit vraiment établie par la concurrence. Même dans la vente au détail, il n'y a pas beaucoup de cas où la lutte commerciale ait pour résultat certain de réduire les prix. La plus grande concurrence est celle qui consiste pour les marchands à s'enlever réciproquement leurs acheteurs par le moyen de la publicité. On citait au congrès de 1875 l'exemple des livres que l'Angleterre peut fabriquer à ineilleur itiarché que dans tous les autres pays et qui se vendent en Angleterre aussi cher ou

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plus cher que partout ailleurs. Ou en concluait que la situation économique de l'Angleterre devait être ainsi définie : une production de plus en plus économique, une distribution de plus en plus coûteuse.

Dans ces conditions, et abstraction faite de quelque exagération, il est bien clair qu'une association de lecteurs se taisant libraire pour son propre compte, du moment que ses membres, seraient en assez grand nombre pour achalander la librairie , économiserait tous les frais de publicité qui sont monstrueux et profiterait intégralement du bon marché intrinsèque de la fabrication des livres.

C'est aussi un autre fait d'expérience que la concurrence des producteurs ou des marchands ne garantit pas à l'acheteur la bonne qualité du produit. A la suite du dévergondage de rivalités qui s'est parfois établi de nos jours, il y a telles maisons qui vendent à phis haut prix que les autres parce qu'elles se sont fait une réputation de probité qui leur tient lieu de monopole. Il arrive alorô qu'il faut payer beaucoup trop cher la sécurité de la consommation et que Ja généralité des consommateurs est hors d'état d'échapper aux falsifications courantes des produits : on ne trouve plus que du vin coupé et coloré artificiellement, que du sucre amidonné, que du beurre margarine, que de l'huile mélangée, que de la soie ou de la laine ou de la toile. mêlée de coton, etc., etc.

La coopération alors, c'est-à-dire une coalition de consommateurs qui se concertent poiir se fournir collectivement aux sources les plus certaines, même en ne donnant pas d'écono^ mie sensible dans l'argent dépensé, procure néanmoins une économie réelle, puisque pour la même dépense on obtient nue meilleure consommation, plus saine, plus durable, plus réparatrice.

Mais en dehors de ces exemples, il est bien clair qu'on ne peut pas se paaser de la concurrence et de la division des responsabilités industrielles et commerciales. Un groupe

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de consommateurs qui voudrait s'approvisiomier directement de toutes les denrées et faire fabriquer directement pour son usage tous les objets dont il aurait besoin, serait infiniment plus mal approvisionné, plus chèrement servi que les acheteurs ordinaires qui s'adressent aux magasins bien assortis et aux bons confectionneurs. La manie de la coopération reviendrait alors à substituer l'action indolente et incompétente d'un groupe ou d'un mandataire de ce groupe, k l'action vigilante, spéciale et intéressée d'un industriel ou d'un commerçant responsable.

De ces observations retenons donc deux choses : 1<» que la coopération sigaifie opération en commun ; et 2® qu'une coopération de consommation est un groupement de consommateurs pour l'achat en gros d'objets simples et de facile conservation, dont l'administration peut être confiée soit à l'un des associés, soit à un agent ordinaire, placé sous la surveillance collective.

€e principe posé, nous allons voir l'application qui en a été faite soit en Angleterre, soit en Italie, le fonctionnement qui en est résulté et les divers partis qu'on a réussi à en tirer.

Nous savons déjà quel est, à Rochdale et dans les isociétés anglaises, le cercle des ventes sociétaires : épicerie, viande, farine, pain, huiles et combustibles, cordonnerie, toile, confections:. ... En Italie, où il existe des sociétés de pré* voyance ou de coopération dans une quarantaine de villes, la vente porte, en général, sur les choses oéoessaires à la vie et notamment sur les grains, la farine, le pain, les pâtes, le riz, les pommes de terre, les légumes, le vin, Je lard, la viande, les huiles, le sucre, le café, le savon, la chandelle, le bois, le coke et le charbon.

On voii qu'en général, la vente coopérative n'embrasse que les denrées simples, à l'exclusion des matières délicates

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ou des objets fabriqués. Si, en Angleterre, les opérations s'étendent à quelques objets confectionnés, comme les souliers et les vêtements, il faut songer, d'une part, qu'on a dû y être amené par l'influence des sociétés de production qui réclament un débouché pour leurs produits , et que, d'autre part, il s'agit d'une classe de consommateurs dont les besoins sont peu variés, même en ce qui concerne les objets fabriqués, en sorte que Ton n'est pas obligé à un assortiment aussi étendu que si l'on s'adressait au public tout entier.

II y aurait évidemment là un écueil insurmontable pour la coopération, si elle voulait pourvoir à tous les besoins d'un public très divers; elle ne pourrait certainement pas, sur ce terrain, soutenir la concurrence du commerce. Rien que dans l'épicerie, nous dit M. Leroy-Beaulieu, si l'on voulait réunir un assortiment complet, il faudrait au moins six cents articles différents, que les ménagères sont habituées à trouver dans le même magasin; or, il y a un grand nombre d'articles dont le débit est rare, d'autres qui sont sujets à un déchet considérable, d'autres qui ne laissent au marchand aucun bénéfice (sauf le bénéfice illicite de la falsification et du faux poids), le sucre est de ce nombre; on ne gagne 25 0/0 que sur le vin, les liqueurs, le café, 50 0/0 que sur la brosserie et la quincaillerie.

Par tous ces motifs, la sagesse coopérative exige qu'on se borne aux denrées de première nécessité, dont la consomma» tion est courante, le débit considérable, les soins de conservation pour ainsi dire nuls.

Voici maintenant le fonctionnement le plus général des sociétés anglaises. Nous en empruntons l'esquisse à M. François Viganô, qui décrit les choses populaires avec une bonhomie et une sincérité si grandes qu'on ne saurait trop lés respecter,

« On n'est reçu sociétaire que sur la présentation faite par un membre et après l'approbation du Comité,

j» Les actions sont de 25 francs payables en versements hebdomadaires de dO à 30 centimes. Quand Taction est complètement payée, elle produit un intérêt de 8 0/0. En général, chaque membre doit avoir cinq actions et pas plus de cent. Là est le daiiger, là est la source des abus qui se sont produits; car ceux qui, dans une de ces Sociétés, possèdent cent actions, peuvent céder à la vanité, à Tambition de dominer, de transformer les Sociétés coopératives en Sociétés anonymes ordinaires, où Tinfluence est en raison du nombre des actions. Cinq actions suffisent : que ceux qui veulent et l^euvent disposer de sommes d'argent, le fassent en prêtant à la Société au taux de la place, il est vrai que la Société coopérative a un correctif dans le droit de rembourser les plus forts souscripteurs, si leur capital devient trop considérable, eu égard aux bénéfices réalisés ; mais il est bien difficile de se débarrasser de ceux qui doivent à leur capital leur force et leur puissance.

» Tous les trimestres, on partage les bénéfices entre les actionnaires après avoir déduit les frais d'administration, la dépréciation (amortissement) du matériel et Tintérêt du capital social au taux de 5 0/0. Le surplus du bénéfice se répartit en deux parties égales : on donne Tune aux porteurs d'actions, l'autre aux porteurs de cheks indiquant le montant des achats qu'ils ont faits. Les cheks sont des jetons d'étain que Ton remet à laclieteur comme gage de son achat. Si le client a payé 17 shillings 4 pence 1/2, on lui remet 4 cheks, un de 10 shillings, un autre de 7 shillings, un troisième de 4 pence et un quatrième d'un 1/2 penny. Chaque semaine, on échange les jetons d'étain contre des jetons de cuivre représentant des livres ou des demi-Hvres sterling. On a recours à cette combinaison pour plusieurs causes, entre autres, je crois, pour simplification de calculs, et principalement pour im certain contrôle vis-à-vis des consommateurs ou des acheteurs; chaque trimestre, on échange ces cheks ou contre une part

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de dividende, ou contre des actions et des parties d'actions^ De cette manière, un coopérateur qui, chargé d'une nombreuse famille, serait trop pauvre pour payer sa souscription de 30 centimes par semaine, peut devenir actionnaire par le fait même de ce qui le met dans la gène, par la forte consommation. Un homme du peuple dans le Lancashire disait un joiu*: On en apprend tous les jours de nouvelles; c'est la première fois que je vois que plus on consomme, plus on gagne (1), — Le dividende payable à la présentation des cheks est un peu plus fort pour les sociétaires que pour celui qui ne l'est pas : on applique la différence au fonds d'amortissement. Elisée Reclus trouve cette distinction peu nécessaire et croit qu'elle occasionne des fraudes à prévenir; pour moi, je crois que c'est un moyen excellent d'engager le client qui n'est pas sociétaire à le devenir.

» Le Conseil d'administration est composé de 3 à8 membres exerçant des fonctions gratuites ou rétribuées, selon les décisions de l'Assemblée générale. Je suis de l'avis de Schulze et de toutes les Sociétés d'avances allemandes qui n'admettent que le moins possible d'employés gratuits. Car, avant tout, il est difficile de trouver des personnes qui veuillent consacrer leur temps à la direction d'établissements aussi délicats, puis on éprouve naturellement une certaine répugnance à les contrôler, et enfin, en observant de trop près leurs actes, on risque de refroidir leur bonne volonté.

» Le Comité se renouvelle par moitié tous les six mois: tous les membres peuvent être réélus. L'expérience a prouvé qu'il est de bonne politique de changer le plus souvent possible les Directeurs et les Administrateurs : les employés comptables sont obligés de fournir caution.

(1) Ce n'est pourtant pas V épargne par la dépense comme le fait observer M. Ernest Brelay dans une excellente conférence reproduite par le Journal des Économistes de juillet 1S81 ; c'est l'épargne sur la d^^se.

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» Les membres qui ont des plaintes ou des réclamations à faire, les font directement au comité quand il est réuni, un anglais y criera toutes les fois qu'il en aura Voccasioti, Les réunions du comité sont un moyen précieux de faire sortir par une soupape de sûreté Texcédent de vapeur, qui sans cela pourrait faire éclater la chaudière. » (1)

On remarquera que, dans cette manière de procéder des Sociétés coopératives anglaises, il n'y a pas, en apparence, de différence sensible avec les magasins du commerce , si ce n'est par l'administration intérieure, la loyauté des opérations et la répartition des bénéfices. La coopération vend au prix du marché et ce n'est pas par le plus bas prix de ses denrées, non plus que par la facilité du crédit qu'elle cherche à attirer le consommateur ; on paie le même prix qu'ailleurs et on paie œmptant ; on ne va donc à la coopérative que pour être sûr de la qualité et du poids^ des denrées et pour profiter ultérieurement des bénéfices provisoirement retenu s par la Société. Ces bénéfices, on l'a vu, sont répartis entre tous les acheteurs proportionnellement au montant de leurs achats ; ils varient naturellement avec le genre des objets vendus, mais ils paraissent avoir laissé en moyenne, de 1871 à 1875, après déduction des frais, prélèvements statutaires et intérêts de capitaux, un dividende d'environ 6 1/2 pour 100 du moulant des achats. (2)

Il s'est cependant formé à Londres deux importantes Sociétés coopératives de consommation qui opèrent sur un autre mode; ce sont la Civil service supply association^ fondée par des employés du gouvernement pour leur usage personnel, et la New civil service supply association^ qui s'est organisée sur le même modèle. Toutes deux maintenant vendent au

[\y Banques populaires par Francesco Vigano. Paris, 1875, Guillaumin et Cie, tome I, p. 237.

(S) C<mgrèsdei instmtwns de préùoyance (1878), p. 381

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public et fonctionnent surtout à l'usage spécial de la classe moyenne.

Ces deux Sociétés diffèrent des associations coopératives ouvrières, en ce qu'elles ne font pas de bénéfices ou du moins n'en font que juste dans la mesure nécessaire pour couvrir les risques prévus, ce qui n'a pas empêché la première des deux Sociétés précitées de constituer un fonds de réserve considérable.

a Cette différence dans la manière de procéder provient, dit M. Limousin, dans le Journal des Économistes^ de ce que la coopération est regardée par les ouvriers comme un moyen de créer du capital, tandis que les membres des classes moyennes possèdent déjà ce capital. »

Le système de vendre sans bénéfice, et par conséquent, audessous du prix du marché, a causé la plus grande irritation dans le petit commerce, au point que toutes les associations coopératives en ont souffert le contre-coup et ont subi, lors des dernières élections au parlement anglais, l'échec des deux candidats qui leur étaient spécialement dévoués : HM. Thomas Hughes, à Salisbury, et Walter Horisson, dans la cité de Londres. C'est la coalition des commerçants qui a réussi à empêcher l'élection ; et un certain nombre d'entr'eux ont déclaré qu'ils en voulaient surtout aux Sociétés du Civil service et qu'ils ne voyaient pas aussi défavorablement les Sociétés ouvrières'pratiquant le système de Rochdale, c'està-dire vendant à bénéfice.

En Italie, il y a un certain nombre de Sociétés de prévoyance, annexées aux Sociétés de secours mutuels, mais administrées séparément et appuyées sur une union de sociétaires honoraires et effectifs qui participent à l'œuvi^e commune au moyen d'actions de très petite coupure, voire même de 1 franc.

Ces Sociétés ouvrent des magasins où l'on vend les prin-

cipales denrées nécessaires à la vie, dont nous avons déjà donné plus haut Ténumération.

Les prix de vente sont ceux d'achat en gros, augmentés des trais d'administration et d'un petit bénéfice que Ton destine à des œuvres de bienfaisance.

Ces Sociétés de prévoyance sont bien loin d'avoir les bons résultats des Sociétés coopératives. « Le membre coopératif, dit M. Viganô, avec la multiplication des différences qui sont notées à son crédit, devient capitaliste ; toutes les fois qu'il consomme quelque chose acheté à son store (magasin), il fait une épargne presque forcée qu*il dépose à la caisse de la Société coopérative, tandis que l'avantage qu'éprouve l'ouvrier qui achète au comité de prévoyance, ou se perd dans ses poches ou en de petits plaisirs... Il faudrait, pour que l'ouvrier pût apprécier le bénéfice de la Société de prévoyance et profiter des avantages qu'elle lui présente, qu'il possédât déjà les vertus qui sont le dernier but des Sociétés coopératives. »

Dans son dernier ouvrage sur la Fraternité humaine, (1)

M. Viganô insiste de nouveau fortement sur l'infériorité des

Sociétés de prévoyance italiennes et sa démonstration est de

' la plus naïve clarté ; nous ne pouvons mieux faire que de

la reproduire ici.

« La Société de secours mutuels qui s'occupe de prévoyance vend à ses membres les choses les plus nécessaires à la vie, à un rabais qui va jusqu'à 20 0/0 et même audelà.

» Cela veut dire que l'ouvrier qui dépense annuellement 600 francs, en devenant membre d'une Société de prévoyance, peut disposer de 120 autres francs, pour les dépenser à son gré, ou les placer dans quelque établissement de crédit; ainsi

(1) La Fraternité humaine, traduction de M*» Jules Favre née Velten. Paris, 1880{ Guiiiaumin et Gie, p. 63 et suiv.

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il y a une augmentation de saJaire de 120 francs qui pourrait presque lui suffire à payer le loyer de sa modeste habitation.

9 Mais ces 120 francs épargnés en détail, savoir trois centimes sur un kilogramme de pain, 10 centimes sur un litre de vin, deus: ou trois centimes ou même miliimes sur chaque kilogramme, mètre ou litre, pourraient difficilement être placés jour par jour à quelque établissement d'épargne ordinaire ou populaire.

» L'ouvrier, entouré de mille besoins et t^tations» met difficilement de côté 33 centimes par jour» et il oublie certainement de les amasser pour les placer à la caisse d*épargne ou à la banque populaire. II pense à ces centimes, il les compte et les recompte, étant tenté par cent désirs auxquels il cède pour jouir de quelque petit plaisir extraordinaire; il achète un cigare de plus pour se réjouir à sa fantaisie et pour oublier ses peines ; il boit un verre de vin de plus, hors de la maison, pour dissiper son humeur mélancolique ; il allonge tant soit peu son petit repas, fait l'acquisition (f un objet qui lui plait et dont il pourrait se passer. En somma, au lieu de dépenser 165 centimes par jour il s'accoutume è dépenser de plus journellement le 20 0/0, c'est-àdire 197 centiines, arrivant ainsi à la fin de l'année , sans avoir un liard d'épargne i^r les 720 francs qu'il a gagnés : voilà donc une augmentation de salaire de 120 francs dépensée sans presque s'en apercevoir.

» L'ouvrier ne commence donc pas à se former un capital avec tout ou partie des 120 francs» mais il s'accoutume à dépens<^r 720 francs au lieu de 600 ; et ceci est un mal à tous les points de vue, car si, à l'avenir, il ne pouvait plus gagner, soit par la Société de prévoyance, soit par l'augmeur tation de salaire, ces 33 centimes par jour, il en souflfrirait et il n'aurait pas éprouvé cette souffrance s'il avait pu économiser ces 120 francs ou si la Société de prévoyance avait

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été une Société coopérative de consommation, laquelle, à la fin de Tannée, pourrait remettre les 120 francs à qui les aurait gagnés ou les garder pour les placer au crédit de Tou- TTier et lui en servir les intérêts à S 0/0.

» L'avantage que l'ouvrier retire d'une Société de prévoyance peut s'appeler à priori quelque chose, mais ce n'est^ pas le levier destiné à soulever sa condition future, ce qui arriverait si les Sociétés de prévoyance se transformaient en Sociétés coopératives proprement dites; les cent francs dépensés au magasin coopératif deviendraient en huit ans , sans aucun embarras pour le sociétaire, plus de 1000 francs ; or, mille trancs suffisent à l'ouvrier pour devenir patron dans son état, pour fonder une petite boutique, pour s'appliquer à une industrie propre et devenir indépendant.

» Les Sociétés de secours mutuels (1) qui ne font pas celte «Buvre de prévoyance, en ^Tie des résultats futurs, sont nuisibles à l'ouvrier en ce qu'elles contribuent à augmenter sa cpnsomocnation et par là ses besoins.

ii L'auteur, en toute conscience, instruit par ses propres expériences, par celles d'autrui et par ses et ides, affirme que les Sociétés de prévoyance sont funestes et même injustes... injustes, parce qu'en vendant les denrées au rabais, «Ues font tort à la normalité économiquedes prix des «hoses.

» En somme, ces Sociétés ne méritent pas le nom qui leur a été donné. Elles ont pourtant l'avantage de suggérer 4 leurs membres et à leurs promoteurs l'idée de transformer les Sociétés de prévoyance en véritables magasins coopératifs. »

(1) On comprend bien que M. Vigano ne fait pas ici le procès aux Sociétés de secours mutuels pour leur œuvre d'assistance dans les maladies, mais seulement pour leur manière d'opérer quand elles se môient de vendre à prix réduit des denrées de consommation.

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En définitive, on voit clairement que le bienfait de la coopération de consommation repose sur ces principes : pas de crédit à l'ouvrier, vente au prix des marchands, épargne du bénéiice. Ces principes seuls ont fait réussir les ÉquitableH pionniers de Rochdale, là où avaient échoué la plupart des Sociétés coopératives, suscitées en Angleterre de 1820 à 1830 par la propagande de Richard Owen, sociétés uniquement fondées sur le principe.de la suppression des intermédiaires *.

Ainsi, la coopération de consommation est, au fond, un procédé de capitalisation, un moyen de prélever sur soimême, avec le moins de volonté et de sacrifice possible, cet impôt volontaire qu'on nomme l'épargne ; en d'autres termes, parmi les procédés d accumulation, l'épargne coopérative joue le rôle de l'impôt indirect.

On ne saurait trop y applaudir, puisque l'on parvient ainsi à surmonter l'imprévoyance première du grand nombre des ouvriers, mais nous insistons aussi sur l'utilité de donner conscience à l'ouvrier de ce qu'il fait. Il faut qu'il sache qu'il épargne, qu'il se sente collaborer à la formation de son capital, et, à ce point de vue, il paraît très utile de lui demander un concours personnel dans la manutention, la vente aux sociétaires, la surveillance ou la co-administration des affaires de la Société; autrement, ce capital qu'il aurait obtenu par une épargne dissimulée, n'aurait pas de cohésion entre ses mains; en acquérant la propriété, il n'aurait pas* acquis l'aptitude à être propriétaire. Il serait, en un mot, comme un homme ayant gagné un lot à quelque loterie et qui, à la première occasion, le dissipe insouciamment, parce que c'est de l'argent trouvé et non gagné- On ne conserve, en définitive, que ce qui a coûté à acquérir.

(2) On peut consulter sur ce point un article de M« Limousin dans le Globe du 18 janvier 1882.

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