LE CRÉDIT ET SON ROLE DANS LA RÉPARTITION DES RICHESSES
Le crédit est le couronnement de l'épargne et de rassociatfon,- il met fin à l'antagonisme du travail et du capital. — Le mécanisme du crédit, — Difficultés spéciales du crédit populaire. — Nécessité croissante de les surmonter. — Comment l'Ecosse a résolu le problème.
En observant les diflférentes formes, les principales applications de répargne et de l'association mutuelle, nous avons dit que ce sont deux puissances qui s'entr'aident récipro* quement et qui se combinent pour former ensemble la condition et la préparation du crédit. Le crédit est donc pour nous le couronnement de l'épargne et de Tassociation.
Il n'y a pas de crédit possible sans une épargne préalable, non pas tant comme gage matériel de la solvabilité du débiteur, que comme signe certain de sa valeur morale, de son
énergie, de son esprit d'ordre, qui lui méritent la confiance. D'autre part, l'épargne individuelle, bien que possible, est difficile; elle exige des vertus spéciales et elle dépend aussi de bien des circonstances sur lesquelles la volonté ne peut rien. Dans un temps comme le nôtre, où la famille est si restreinte, si inconsistante et, pour tout dire^ si peu efficace dans le secours précaire qu'elle oflfre à ses membres, il faut à l'individu isolé, surtout dans les classes inférieures du peuple, l'appui d'une association mutuelle.
L'épargne par la famille ou l'épargne par l'association, à moins, ce qui vaut mieux encore, qu'on ne réunisse les deux moyens d'action, ce sont là des termes inséparables, et c'est pourquoi, avant d'arriver au crédit qui est un dénouement beaucoup plus simple à exposer, nous avons dû nous arrêter si longtemps dans l'étude préalable des faits relatifs à Tépargne et à l'association.
La coopération de crédit elle-même, dont l'Allemagne nous a offert le victorieux exemple, est bien moins encore, à nos yeux , une combinaison finale , une institution dernière, qu'une préparation à Tacte véritable du crédit. La coopération, en effet, s'efforce de réunir et de stimuler les épargnes ouvrières ; après avoir ainsi formé des capitaux , sortis des entrailles même du travail , elle les confie à l'activité des individus les plus méritants. Tout cela se passe en quelque sorte dans un cercle fermé : créditeurs et crédités sont de même rang social , ils appartiennent à la même classe de misère, ils s'associent pour commencer entre eux le travail de leur rédemption , de leur affranchissement , de leur libération. Cela est beau et nécessaire ; mais ces vertus ouvrières, ces efforts d'épargne et de solidarité, méritent encore mieux que cela. Les braves gens qui agissent ainsi ont droit non seulement à la confiance et au crédit de leurs proches, de leurs pairs, de leurs compagnons de misère et de travail; ils ont droit d'autant plus à la confiance et au crédit des
autres concitoyens, aussi bien des riches de naissance que des bourgeois ou des anciens ouvriers parvenus, qui se sont successivement affranchis de la nécessité du travail manuel par la lente acquisition du talent professionnel, du capital et de la propriété.
Il faut, en im mot, que les travailleurs qui en sont dignes obtiennent le concours des capitaux bourgeois, sans être limités au modeste contingent des épargnes ouvrières. On arrive alors au crédit véritable qui résout le problème de la répartition et qui met fin au prétendu antagonisme du capital et du travail.
C'est bien à tort qu'on se représente toujours le travail et le capital comme deux partis naturellement adverses, hostiles, irréconciliables; c'est là une formule de combat qui a besoin d'être expliquée , car, sous des termes simples, elle renferme des idées très complexes.
Il n'y a pas de travailleur qui ne possède quelque capital;, il n'y a pas de capitaliste qui, à sa façon, ne travaille.
Seulement, dans un cas, il y a iusuffisance de capital, et dans l'autre, exubérance : le travailleur n'a pas assez de capital pour son travail, le capitaliste ne travaille pas ordinairement en proportion de son capital. Qu'est-ce à dire ? Que le crédit peut rétablir la proportion; que le travail estcréditable par essence, tandis que le capital est créditeur en puissance.
La solution est donc celle-ci.: que le capital fasse crédit au travail.
Et la condition pratique : que le travail oflre des garanties suffisantes d'intelligence et de moralité, en d'autres termes, qu'il s'instruise, qu'il s'associe, qu'il épargne.
M'est-ce point là le système social par excellence, celui qui a été sanctionné par la plus longue expérience humaine? Ou réclame avec raison les moyens d'agir, les instruments de productioh et, en deux mots, le capital et la propriété» au profit de ceux qui sont en état d'agir, qui sont capables de
288 l'E CRÉDIT
produire. Cela est juste en soi, car si, en fait, on n'avait point égard à cette loi, il n'y aurait pns de société qui pût vivre et prospérer. Mais comment assurer l'application de ce principe? Comment décider les détenteurs des biens et des capitaux à s'en dessaisir, si on ne les amène pas à Je faire librement, par la seule considération de leur intérêt ? On sait assez combien la coercition est impuisante, impuissante surtout à régenter la richesse, dont c'est le privilège incontestable de réussir toujours à se dérober à la violence : qui dit richesse, dit liberté. Comment, d'autre part, désigner les candidats qui mériteraient d'exercer le pouvoir économique, car tout le monde y aspire, et n'en est pas toujours digne qui croit l'être ? Faudrait-il s'en remettre à l'entraînement aveugle d'une élection populaire, ou au favoritisme du gouvernement, ou aux suggestions d'un clergé catholique ou saint-simonien? Nous sommes encore loin, si nous devons jamais y arriver, d'an état moral et social qui rendrait possible, sans monstrueux abus, sans désastreuses erreurs, l'exercice de tels pouvoirs.
Défions-nou» donc de ces vastes réformes sociales qui consistent, avant même d'avoir sûrement pénétré le principe de la vie des peuples, à vouloir en démonter le mécanisme et en changer le grand ressort, comme font les enfants de la première montre qui leur est confiée. Défions-nous de l'assistance de l'État, dont nous avons déjà constaté l'impuissance en matière de crédit, et surtout . de crédit i>opuIaire- Défions-nous même de la philanthropie, qui, malgré ses bonnes intentions, est trop proche parente de l'esprit de réforme et d'utopie, qui fait de trop grosses dépenses pour de trop petits résultats, qui ne sait pas assez se conformer, se plier aux exigences des hommes et des choses, qui veut trop qu'on la prenne pour un oracle et qui, somme toute, exige, en déférence et en gratitude, un trop haut prix pour' les menus, services qu'elle peut rendre.
Pour nous maintenir dans la vérité, il nous faut rester dans Fexacte et modeste pratique de la vie.
Pour aboutir à la plus grande approximation d'harmonie sociale, il faut principalement compter sur le libre accord des intérêts et, puisqu'il s'agit ici de la répartition des capitaux, force est de reconnaître que le meilleur instrument qu'on ait encore éprouve à cette fin, c est une bonne banque active et prudente, ayant su mériter la confiance des capitalistes de tous rangs, et recherchant consciencieusement les emplois les plus fructueux et les plus sûrs pour les fond» qu'elle a mission de faire valoir/
Une telle banque, à mesure que sa clientèle s'accroît, à mesure que les besoins de placements grandissent, à mesure qu'elle approfondit- davantage les couches du crédit, doit fatalement arriver à rencontrer ceux qui viennent au devant d'elle en lui offrant des garanties suffisantes, et le jour où la rencontre se fait, où l'entente s'établit, la répartition des capitaux, qui est le fond de la question sociale, se trouve en principe résolue. Ce n'est plus, après, qu'une affaire de temps, pour la généralisation du bienfait.
Remarquez ici que ce ne sont pas là des paroles en l'air ; nous ne caressons pas, nous aussi, après tant d'autres, un nouveau rêve d'idylle sociale ; en parlant de l'accord des intérêts, nous entendons bien qu'il implique une lutte perpétuelle, un débat constant, en sorte que si c'est une paix, c'est d'abord une paix armée. Telle est la condition de la vie et de la liberté. La concorde n'est qu'une trêve perpétuelle et c'est pourquoi il n'y a pas de solution possible en dehors de l'activité, pas de crédit possible sans épargne et sans mutualité. Créditeurs et crédités ont à se défendre les uns des autres, et leur antagonisme, en faisant le salut des capitaux, fait la sauvegarde des biens sociaux.
Le problème du crédit est aujourd'hui à peu près résolu
pour cette partie active de la nation qu'on appelle la bourgeoisie. Toute sérieuse entreprise bourgeoise peut aujourd'hui trouver dés capitaux, je ne dis pas pour se fonder, mais pour fctnctionner largement une fois qu'elle est établie.
Les propriétaires, les industriels, les négociants, les entrepreneurs empruntent aux crédits fonciers sur hypothèque de leurs biens, dans les banques et les magasins généraux sur nantissement ou warrant de leurs valeurs et marchandises, enfin chez les escompteurs sur endossement de leurs effets de commerce.
Ces opérations semblent bien différentes ; elles ont toutes un caractère fondamental identique. On trouve dans toutes l'attribution provisoire au prêteur d'une valeur équivalente à la somme d'argent qu'il a prêtée.
Le prêt sur hypothèque ou sur nantissement n'est que la mobilisation d'un capital engagé; il procure à l'emprunteur la disponibilité d'une partie de la valeur de ses immeubles, de ses titres, de ses marchandises en magasin, dont la propriété est provisoirement et éventuellement transférée au prêteur.
Le prêt sur billets ou traites, c'est-à-dire l'escompte du papier de commerce, est le remboursement au vendeur des marchandises qu'il a livrées à crédit. Hais, dans ce cas, comme les valeurs ne sont poi]it saisissables ni détenables, puisque les marchandises sont en circulation, il faut s'en remettre, pour leur réalité, à la déclaration du CTéancfer qui a fourni la marchandise et du débiteur qui en a pris livraison ; ce dernier souscrit le billet ou accepte la traite, l'autre Vendosse. On voit qu'en définitive, l'escompteou prêtconunercial est un crédit réeZ, un crédit sur un objet de valeur, et, pourtout dire d'un mot, un échange temporaire tout comme le prêt sur hypothèque ou sur nantissement. Seulement, dans le prêt sur hypothèque ou sur nantiss^aieat, on coonait la
chose, on l'a vue, on Ta désignée, on Ta marquée, c'est un crédit réel, direct et spécifié. Dans le prêt commercial, au contraire, on ne connaît pas la chose sur laquelle on prête, on ne fait que la présumer, c'est, un crédit réel indirect et indéterminé, Pour le pratiquer, il faut se contenter de la double affirmation implicite de l'endosseur qui emprunte et du souscripteur ou accepteur qui cautionne. Il faut donc avoir confiance dans la probité, dans la régularité commerciale de ces deux personnes et savoir aussi que leur fortune acquise offrirait un recours suffisant en cas de sinistre ou de mécompte imprévu. «
Eh bien! toutes ces règles sont applicables au crédit populaire, qui est absolument de même nature que le crédit bourgeois; mais alors on aperçoit de suite toute la difficulté de leur application.
Le petit producteur n'a pas d'immeuble à hypothéquer; en eûMl, comme c'est le cas diez nous pour un grand nombre de petits paysans propriétaires, les formalités et les frais de procédure hypothécaire rendraient ce genre de crédit à «peu près impraticable. Le petit producteur n'a le plus souvent pas de titres, pas de marchandises superflues à donner en nantissement. Il ne lui reste donc d'autre gage à oi&ir au prêteur que ses produits en élaboration ou en circulation. Ce n'est ainsi que le prêt commercial ou l'escompte qui est praticable avec lui. Mais comment se fier à sa signature inconnue, à sa situation incertaine, à sa régula* rite commerciale qui n'a aucune notoriété, qui est d'ailleurs soumise à tant d'aléas, et qui ne repose sur aucune sanction? En 6.upposant que l'on passe par dessus ces inconvénients, comment vérifier des opérations si réduites et si multipliées ^accepter pour chacune la déclaratipn corrélative d'un conUractant souvent plus pauvre et plus inconnu que l'artisan lui-même?
On voit que les difficultés étaient grandes. Il y avait bien
292 LE CBÉDIT
plus à redouter, avec la petite production, ce qui est déjà redoutable avec la grande : c'est que le crédit, cessant d'être un échange, devint un prêt sans contre-partie, un prêt consommé improductivement, un prêt employé à boucher un trou. C'est le cas du papier dit a de circulation » où les co-signataires sont complices et attestent une opération commerciale qui n'existe pas, empruntant en quelque sorte sur une marchandise ou sur une valeur fictive et, pour ainsi dire, détournée d'avance.
Si les abus d'escompte sont à craindre avec la grande productfon et le grand commerce, qui sont relativement faciles à surveiller et dont l'honnêteté ou l'indélicatesse s'étalent au grand jour, à plus forte raison le sont-ils, n'est-ce pas, avec une petite production et un petit commerce qui échappent par leurs infimes proportions au contrôle du prêteur.
On comprend donc que la banque ait tout d'abord accordé au bourgeois ce qu'elle refusait à l'artisan. Tant que l'offire des capitaux était inférieure à la demande, on avait tout intérêt à choisir la meilleure clientèle. Mais la situation se modifie. En France, aujourd'hui, par exemple, c'est plutôt Toifre. des capitaux qui surabonde et les emplois qui font délaut. De nombreuses banques de dépôts, ayant des agences ou correspondants répandus dans tout le pays, opèrent un puissant drainage des capitaux. Le Trésor, de son côte, en accumulant toutes les petites épargnes, arrive à détenir une somme colossale^, bien supérieure à ses besoins courants, en sorte qu'il l'applique aux dépenses extraordinaires de l'Élat, en diflérant d'année en année rémission des emprunts à- long terme pour les travaux publics. Les travaux publics eux-mêmes se ralentissent, soit que la vaste entreprise des chemins de fer touche à sa fin, soit qu'on en ait malencontreuseinent détourné l'initiative industrielle. Les placements" en fonds d'États étrangers ou en entreprises in-
dustrielles étrangères n'oflFrent phis assez de sécurité, depuis les graves mécomptes qui se sont signalés ces dernières années. Il y a donc un certain embarras de placement. La rente monte toujours, le taux de l'escompte et des reports est ordinairement très bas, la rémunération des dépôts est insignifiante. Il s'agirait de trouver de nouveaux emplois financiers.
A cette situation, il n'y a vraiment qu'un remède. Il faut étendre la clientèle ; il faut placer ses fonds ailleurs que dans les grandes entreprises. Il faut consentir ;i faire crédit, non plus seulement aux riches et aux bourgeois, mais encore AUX artisans, aux petits producteurs, aux ouvriers qui se mettent à la tâche. Le champ est immense, il peut donner de riches récoltes.
La chose, d'ailleurs, n'est pas nouvelle et l'exemple le plus décisif nous est déjà donné en cette matière, depuis cent cinquante ou deux cents ans, par un petit pays, aujourd'hui le plus florissant du monde, l'Ecosse.
L'Ecosse a résolu le problème du crédit populaire depuis tantôt deux siècles, et nous, depuis si longtemps, au lieu de l'imiter, nous nous agitons dans de malsaines utopies.
Qu'a fait pourtant l'Ecosse pour étendre à la petite production le crédit qu'on accorde si facilement à la grande ? Nous avons reconnu tout à l'heure la difficulté que pourrait présenter une telle extension du crédit à de petites gens sans fortune, sans notoriété, et dont les opérations' sont souvent trop minimes pour être facilement contrôlées.
L'Ecosse y a pourvu au moyen de deux règles, indispen- ^bles et suffisantes.
Premièrement, on n'y fait crédit qu'aux gens d'épargne. Les banquiers de ce pays ne prêtent qu'à leurs propres déposants, ou à leurs actionnaires d'ancienne date.
Deuxièmement, on y a compris que, dans toute opération
de crédit ou de commerce, il y a toujours une valeur en élaboration ou en circulation qui est le véritable giage du prêt. On a donc fait des prêts pour toutes les opérations productives quelle qu'en soit la nature, commerce, industrie ou culture, et quelle qu'en soit l'importance. Seulement, en cas d'opérations complexes ou minimes et d'un contrôle direct impossible, on a exigé la garantie de deux ou plusieurs répondants. Ces répondants ne courent, en définitive, aucun risque, si l'opération qui motive le crédit est réelle, si la déclaration du débiteur est sincère; ils ne sont donc, en réalité, garants que de la loyauté, de la probité, du bon sens de l'emprunteur. Et cela suffit amplement à la banque qui sait déjà que son client est un homme qui a des habi- -tudes d'épargne et de régularité.
Cette organisation est merveilleusement simple et féconde. Elle mérite qu'on s'y arrête, pour l'observer avec quelque détail. Il n'y a pas là un unique intérêt de curiosité, il y a un précieux enseignement à recueillir. Nous allons voirie crédit populaire, non plus pratiqué comme en Allemagne par de petites mutualités populaires, qui réunissent péniblement de pau\Tes épargnes, mais exercé par de grandes banques, possédant des centaines de millions fournis par la nation tout entière.
Coogle