CHAPITRE XXII l'exemple des banques, d'écosse
La transformation de TÉcosse par ses banques. — Leur fonctionnement . succursales, dépôts, capital, rapports avec le public, crédits par caisse. — D'une organisation du crédit combinant l'action des banques d'Allemagne avec celle des banques d'Ecosse.
« En 1695, dit M. Viganô, on avait fondé à Edimbourg une banque publique, sur le modèle de celle de Londres, créée l'année précédente. Cette banque fut soupçonnée d'avoir aidé le prétendant; et le parti anglais, soutenu parie parlement, enleva à la banque son monopole... » Si les choses se passèrent réellement ainsi, ce fut un heureux concours de circonstances qui permit à TÉcosse d'échapper au funeste régime du privilège.
La liberté permit de créer un certain nombre de sociétés de crédit, avec une foule de succursales ; et une responsabilité énergique maintint les directeurs dans une ligne de conduite à la fois prudente et courageuse. Sous ce régime, l'épargne fut provoquée de toutes les manières, le numéraire fut économisé par l'emploi des billets de banque, l'habitude générale des dépôts permit les virements de comptes et les compensations. Le capital s'augmenta ainsi doublement, et par l'épargne des déposants, et par la simplification du mécanisme de la circulation; les banques purent disposer de ressources considérables. Il leur fallut chercher à multiplier les affaires et elles imaginèrent alors, comme nous l'avons
dit, de prêter sur crédit personnel, moyennant la caution de deux répondants,^ aux petits commerçants et manufacturiers, aux artisans honnêtes ot industrieux, aux fermiers cultivateurs.
L'épargne de tous, au lieu d'aller s'immobiliser comme chez nous dans les caisses de l'État, servit à féconder le travail des producteura ; on rendit au pays, d'une manière incessante, sous forme de semence nouvelle, tout Texcédeut de ses revenus. Le résultat fut prodigieux.
« L'Ecosse, écrivait il y a quelques années M. Léonce de Lavergne, est un des plus grands exemples qui existent au monde de la puissance de l'homme sur la nature... La Suisse elle-même n'offrait pas d'aussi grands obstacles à l'industrie humaine. »
En effet, sur les 7 1/2 à 8 millions d'hectares qui composent son territoire, les trois quarts sont incultivables; le reste ne vaut ni le sol de l'Angleterre, ni celui de l'Irlande. Eh bien, ce pays disgracié de la nature sert aujourd'hui de modèle à l'Angleterre elle-même.
Au dix-huitième siècle, c'était encore un désert humide et malsain, sans population, sans industrie, sans culture. De tristes pâturages, avec quelques chaumières entourées de maigres champs ; un petit nombre de privilégiés, maîtres de tout, ce qui n'était guère ; pas de classes moyennes, pas d'argent, pas de routes, pas même de cabotage le long des côtes arides ; voilà le tableau qu'en font les auteurs qui ont remonté dans son histoire.
Aujourd'hui, quelle transfiguration! Malgré la pauvreté du sol, malgré les obstacles d'un régime de très grande propriété, la production a plus que décuplé en un siècle; une population de fermiers capables, protégés par des baux de dix-neuf ans, pratique la moyenne culture sur des fermes de 50 à 75 hectares; la race entière, loin de se porter en foule sur le travail exclusif de la terre, s'est diver-
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sifiée en toutes sortes d'emplois ; le commerce et Tindustrie, qui assurent des débouchés avantageux aux produits du sol, occupent même la majeure partie de la population, car ]ls ne laissent à la terre qu'un huitième des habitants du royaume, tandis que Tlrlaude immobilise dans les champs les cinq huitièmes de ses forces humaines.
Tout cela est dû à Texceliente organisation du crédit, la plus parfaite, a-t-on dit, qui soit au monde. Dans l'exposé que nous allons en faire, qu'on ne s'attende pourtant à rien demerycilleux. Le fonctionnement est d'une simplicité extrême.
« La banque privée (c'est-à-dire individuelle), est aujourd'hui chose inconnue en Ecosse, dit un écrivain de Londres, M. G.-A. Barodet. Il y existe un petit nombre de banques par -actions, qui, à l'aide de succfUrsales, étendent le cercle de leurs opérations sur le pays tout entier. Dans chaque localité de quelque importance on rencontre une et même plusieurs de ces agences. De sorte qu'il n'y a pas de district, quelque pauvre qu'il soit, qui ne jouisse de tous les avantages résultant d'un établissement de premier ordre (1).»
Voici, à différentes années, le nombre des banques et de leurs succursales et la proportion par habitants.
Édifdbourg, la capitale de l'Ecosse, compte 42 sièges ou agences, Glascow 84, les douze villes manufacturières qui
(i) Z)e to 6aȍue en Angleterre^ par G.-A. Barodet. Londres, 1876. Librairie du Courrier de VEurope, 42, Tavistock street, Coyent garden.
innées.
Sièges ou Agences.
Un Siège ou Agence
par
13,170 habitants.
801 (11 sièges.)
environ 3,850 —
yiennent ensuite iOO, et le reste de la province 688. En 4872, il y avait une agence dans 61 localités de moins de * 1,000 habitants et dans 70 localités de moins de 2,000 (1).
Toutes les banques écossaises accordent un intérêt sur les dépôts. Robert Peel affirmait, en 1826, qu'il existait plus de 20 millions de livres sterling (500 millions de francs) au crédit des déposants. En 1855, les dépôts étaient évalués à 40 millions de livres sterling (un milliard de francs).
Au 4®' janvier 1866, d'après la déposition de M. George Harrisson, vice-président de la Chambre de commerce d'Edimbourg, à l'enquête française sur le régime de la Banque de France, les dépôts s'élevaient à 63,430,000 livres sterling (1,635,755,000 francs (2).
En 1875, M. Davidson, délégué des banques écossaises à la commission d'enquête parlementaire en Angleterre, déclarait le chiffre énorme de 78,405,000 livres sterling (un milliard 960 millions de francs, près de deux milliards) non compris une circulation en billets de 5,904,000 livres sterling (147 millions et demi).
Ainsi en 1826 500 millions.
Ces dépôts puisaient leur principale sécurité dans le systèine employé pour leur mise en valeur, qui ne donne lieu à aucune perte; en sorte que le capital des actionnaires,^ versé dans une très faible proportion, ne fonctionne absolument que comme un capital de garantie. — — ç .
(1) Annuaire de l'économie politique et de la statistique^ année 1874, p. 378.
(2) Enquête sur les principes et les faits généraux qui régissent la circulati^m monétaire et fiduciaire Paris, imprimerie impériale, 1869, t. V, p. 524 à 526.
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Fin 1865, le capital versé par les actionnaires était de 9,431,000 livres sterling (235,778,000 francs). Le dividende était de 9,91 pour cent et il y avait encore une réserve de 3,036,000 liv. st. (75,922,000 francs) de bénéfices non distribués.
Fin 1875, le capital versé n'était encore que de 9,785,000 liv. st. (244,647,000 francs), soit une proportion de 11,67 pour 100 par rapport aux dépôts et à la circulation des billets cumulés.
Mais il y a lieu d'observer, avec M. G.-A. Barodet, que « la fortune personnelle de chaque associé est tenue responsable pour les dettes d'une banque. La terre peut être en Ecosse saisie pour dette; de plus, comme elle y est enregistrée (ce qui n'est pas le cas pour l'Angleterre), on peut aisément connaître quelle est la propriété foncière des actionnaires d'un établissement, et s'assurer si elle est ou non grevée d'hypothèques »
Passons maintenant aux opérations :
« Les dépôts sont à vue et sont reçus pour n'importe qfuelle somme au-dessus de 10 liv. st. (250 francs). Tous les six mois ou tous les ans, les petits déposants se rendent à leurs banques respectives pour ajouter leurs nouvelles économies et les intérêts qui leur sont dus, au capital qu'ils ont déjà en dépôt. Ils placent ainsi leur argent à intérêts composés jusqu'au jour où. ils se sentent assez riches pour bâtir une maisonnette ou entreprendre un commerce quelconque.
» Il n'est presque pas d'Écossais, ayant gagné quelque argent dans le coniimerce, qui ne devienne actionnaire de la banque établie dans son district, ou qui, d'une autre façon, ne s'intéresse à sa prospérité. De là, le crédit illimité dont jouissent les banques de ce pays. Ainsi que le fait remarquer M. J.W.Smith avec raison dans son ouvrage The law of banking, on peut dire que le surplus des richesses, qui est, en Angleterre^
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placé dans la dette publique, est placé en Ecosse dans les établissements de banque.
» Les pauvres gens dont les économies n'atteignent pas encore 10 liv. st., placent le peu qu'ils ont dans les Provident banks et les Saving banks, sortes de caisses d'épargnes; mais des que leur pécule dépasse cette somme, ils le portent dans une banque. Ils y ajoutent tous les ans leur petit capital et continuent ainsi leurs économies nouvelles jusqu'au jour où il est suffisamment arrondi pour leur permettre, d'entreprendre ce qu'ils ont en vue... »
L'opération du crédit la plus originale des banques d'Ecosse est celle des cash-crédits (crédits par caisse) dont le premier exemple fut donné par la Royal-bank en 1727. .
a On entend par cash-crédit \dL facilité accordée à un client de disposer chez son banquier d*une certaine somme par caisse, somme qu'il peut utiliser en tout ou en partie^ selon ses besoins. Le client doit, en échange, verser jour par jour à la caisse de son banquier, toutes les sommes qui lui rentrent et dont il n'a pas l'emploi immédiat; ce qu'il a, du reste, tout avantage à faire, l'intérêt sur son cash-account (compte de caisse) étant calculé sur la balance quotidienne.
» Un cash-crédit, ou crédit par caisse, n'est accordé que sous la garantie d'au moins deux et souvent de trois ou quatre personnes.
» Comme le but de ces crédits est de fournir aux commerçants les facilités nécessaires pour leur paiements journaliers, on ne les accorde généralement que pour de petites sommes : 100 à 500 livres (2,500 à 12,500 francs) et quelquefois, mais rarement, 1000 liv. (25,000 francs). Ils n'ont pas pour objet de servir d'avance de capital, mais seulement de permettre aux négociants qui possèdent un capital engagé dans le commerce, de faire face à leurs paiements sans être obligés d'y toucher.
» On ne consent pas de crédit par caisse aux négociants seu-
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lernent, mais encore à tous les petits industriels et marchands, et aux agriculteurs. Aussi peut-on dire qu'en Ecosse la banque a largement contribué à Tamélioration du sol et aux progrès deTagriculture en même temps qu'au développement commercial et industriel du pays . Un fermier peut toujours obtenir d'une banque l'ouverture d'un crédit de caisse, en faisant le dépôt du bail de sa terre et en fournissant la garantie de quelques amis. Après la récolte, il rembourse, avec les intérêts, les sommes empruntées, mais il en a retiré pour luimême un petit bénéfice et ses terres ont acquis une plusvalue qu'il n'aurait pu leur donner sans l'aidede la banque.
» Avant 1845, les banques écossaises ne prélevaient pas de commission sur les cash-crédits; mais l'acte (de sir Robert Peel) passé cette même année étant venu les obliger à garder en caisse une certaine réserve métallique pour faire face au paiement de leurs billets émis en sus des montants déterminés par la loi (1), elles ont dû frapper ce genre de transaction d'une légère commission, prélevée sur le chiffre du crédit ouvert, ainsi que sur Tavance en cours.
» Le nombre des personnes qui se servent des cash-crédits en Ecosse est considérable ; on en comptait il y a quelques années, 40,000. .Les pertes subies par les banques sur ces sortes d'affaires sont presque nulles. Un M. Blair, interrogé par la commission d'enquête de 1826, répondait à ce sujet : « Je n'ai presque jamais entendu parler d'une perte sur un crédit par caisse ! La banque d'Ecosse peut avoir perdu, de ce chef, en un siècle, quelques centaines de livres, sur un chiffre" d'affaires de plusieurs centaines de rjaillions^ sterling! »
Il faut, d'ailleurs, observer que ces crédits de caisse sont
(1) £n vertu de ce bill, tout le surplus des billets émis au delà de la circulation moyenne observée en l'année qui prenait fin le i*' mai 1845, devait être couvert par une somme égale en numéraire, 3/4 en or et 1/4 en argent.
toujours à la discrétion de la banque, qui a le droit de demander au débiteur des informations sur l'emploi de Targent et sur la cause de la diminution des dépôts, ou encore, d'obliger, quand elle le veut, le client à solder son compte.
Les banques d'Ecosse ont donc admirablement réussi à , étendre leur clientèle et à éviter les. risques que* pouvait leur infliger le crédit à la petite production.
Ëllesy sont arrivées, nous le répétons, par deux procédés.
Premièrement, elles ont centralisé dans leurs mains le service de dépôts et de caisse de tous les gens d'épargne et de ira* vail du pays; elle se sont ainsi rendu compte des qualités d'ordre, d'activité, de régularité commerciale de chacun de leurs clients ;
Secondement, elles ont substitué à l'endos ou à l'aval qu'il n'était pas possible d'exiger pour chaque minime opération de la petite industrie, la caution solidaire de deux ou plusieurs répondants.
Voilà te double principe des banques d'ËcossQ, qu'il faut respecter essentiellement, mais qu'il est permis d'appliquer un peu différemment qu'elles ne font.
Ainsi, elles ont adopté le système des succursales dans tout le pays ; ce système leur était dicté par la nécessité de maintenir la circulation de leurs billets de banque. Elles ont pu ensuite en tirer avantage pour éviter l'intermédiaire des petits banquiers, qui sont souvent négligents sur les garanties, et pour répandre partout les bonnes habitudes d'ordre, de régularité et de crédit à bon marché.
Mais ce système n'est pas indispensable au fonctionnement du crédit personnel. Dans un pays comme l'Allemagne, par exemple, où la circulation fiduciaire n'est point laissée aux banques privées et où il existe un grand nombre d'associations mutuelles d'épargne, d'approvisionnement ou de crédit, il est clair que ces groupements popu-
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laires tiendraient admirablement lieu des succursales d'une* institution de crédit supérieure.
On obtiendrait alors comme une sorte de synthèse des deux combinaisons de crédit populaire que l'expérience a permis déjuger les meilleures qui soient au monde. Les banques d'Ecosse seraient superposées aux banques d'Allemagne dans tous les pays où il existe déjà des 'mutualités « populaires ; et dans les pays comme la France, où ce sont les grandes sociétés de crédit par actions qui existent déjà, les mutualités populaires qui pourraient se créer viendraient utilement se grouper autour des banques de dépôts existantes.
Dans cet ordre d'idées, c'est à l'association de crédit mutuel, fondée sur le modèle de l'Allemagne, que l'artisan fournirait caution, mais c'est à la banque de dépôts, instituée sur le modèle de TÉcosse, que le crédit mutuel viendrait réescompter les engagements de ses sociétaires revêtus de lavai collectif.
C'est à la société coopérative, organisée sur le modèle de l'Angleterre et fonctionnant peut-être aussi à la façon des maisons parisiennes de ventes à crédit, que les travailleurs s'adress'^raient, avec ou sans caution, pour obtenir les matières premières, les objets mobiliers, les instruments de travail qui leur seraient nécessaires ; mais c'est à la banque de dépôts et de crédit populaire, que les sociétés coopératives, d'épargne et de consommation s'alimenteraient de capitaux d'escompte au profit de leurs sociétaires.
Cela, du reste, n'empêcherait pas la grande banque de dépôts de faire directement, comme en Ecosse, des opérations de crédit personnel, dans le cercle de sa clientèle immédiate. Le petit déposant qui a successivement et régulièrement grossi son épargne, qui est devenu d abord obligataire et puis actionnaire, doit toujours avoir la faculté de mobiliser son épargne en obtenant une avance sur ses
titres, mais il doit aussi pouvoir obtenir, sur l'avis de quelque jury compétent, un crédit pour sa production au delà des titres qu'il possède.
Étant donné le double fonctionnement du crédit populaire, tel qu'on Tobserve séparément dans les deux pays, TÉcosse et l'Allemagne, où il s'est le mieux développé, rien n'empêche assurément qu'on réunisse et qu'on fortifie l'un par l'autre deux mouvements qui ont chacun si bien réussi.
Le grand principe à réserver, c'est que, d'une manière ou d'une autre, on ne laisse arriver au crédit que par le chemin de l'épargne. « On les trompe (les pauvres), dit M. Viganô, si on leur enseigne à emprunter avant d'apprendre à épargner. » Aussi le même auteur ne cesse-t-il d'insister pour qu'on fasse commencer les ouvriers par Ja société do. consommation, qui leur permet de se former un petit capital, avant de s'approcher des banques d'avarices.
En appliquant cette observation à notre théorie, tout travailleur passerait par la gradation suivante :
Il serait d'abord participant d'une société de consommation et d'épargne ;
Il deviendrait ensuite associé d'un crédit mutuel et par conséquent client indirect de la banque de dépôts et de crédit populaire ;
Il arriverait, enfin, à être actionnaire et client direct de la banque.