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CHAPITRE XXIV

L'organisation du crédit appelle une organisation du travail congruente. — Des solutions sociales autres que l'organisation du crédit : la participation dans les bénéflces (système de M. de Courcy); le partage entre le capital et le travail; exemples divers. — Deux types de phalanstère : la commune de Villeneuvette, le familistère de Guise. — L'association fondée par M. Leclaire é( Paris. — La coopération appliquée à la grande industrie n'est qu'un déguisement du salariat.

Ce n'est pas tout d'avoir une organisation du crédit, il faut encore qu'elle soit applicable au régime industriel.

Le système de crédit que j'ai retracé dans les chapitres précédents est parfaitement applicable à la petite production, c'est-à-dire à presque toute l'agriculture, à l'ensemble des arts et métiers et au commerce de détail, qu'il s'agisse d'entreprises individuelles, ou collectives, ou coopératives.

La coopération de production, nous le remarquerons ici, n'apporte aucun élément nouveau qui vienne compliquer le

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problème. C'est une société commerciale qui diffère très peu d'une petite société anonyme où le capital ne serait pas dès l'abord rigoureusement versé et se compléterait successivement au moyen des bénéfices réservés. Il n'y a pas lieu véritablement d'en faire une catégorie à part. Jamais les ouvriers n'ont été en dehors du droit commun. Il leur a toujours été loisible de s'associer entre eux sous une forme ou sous une autre (en nom collectif, en commandite, en anonymat ou en société à capital variable); et ce qui leur a manqué jusqu'ici pour le faire, c'est le secours du crédit.

Mais si le crédit populaire ou, d'une manière plus générale, le crédit personnel, est applicable à la petite production, il nej'est plus à la grande industrie qui se compose d'un petit nombre de patrons ou d'entrepreneurs et d'un grand nombre de salariés.

Je ne veux pas dire par là que la grande industrie manque de crédit, c'est elle au contraire qui en obtient le plus, mais j'entends que, dans la grande industrie telle qu elle est organisée, le crédit ne peut rien jusqu'ici pour résoudre la question ouvrière.

D'une part, le crédit est inutile au salariat qui n'emploie pas par lui-même le capital; et, d'autre part, le salariat grandit avec l'anonymat; de sorte que, à première vue, il semble bien que l'anonymat recule de plus en plus la solution de la- question ouvrière.

Pour profiter de l'émancipation ofiferte pai» le crédit, il faudrait, en effet, que le salarié devint un petit patron, un entrepreneur; il faudrait donc que l'ouvrier des grandes usines sortît de son industrie pour se transformer en artisan, qu'il cessât d'être premier ouvrier dans un établissement métallurgique pour se faire maréchal ferrant ou serrurier dans un village ! Cela n'est pas possible, car ce serait sanctionner véritablement une déchéance du travailleur. .

L'émancipation des travaillleurs ne se ferait universellement

par le crédit, que si la grande industrie avait une organisation telle que ses ouvriers, cessant d'être relativement des salariés, pussent y collaborer comme des entrepreneurs et y utiliser eux-mêmes soit leurs propres capitaux, soit ceux qu'ils auraient empruntés.

Le problème est évidemment difficile et a besoin d'être approfondi, mais auparavant, il y a une question préalable à régler. N'y a-t-il que ce moyen d'émancipation ouvrière? Pour faciliter aux ouvriers leur passage dans la bourgeoisie, la solution offerte par la généralisation du crédit est-elle la seule solution possible?

Je me hâte, pour être sincère, de déclarer que beaucoup de gens sont d'un avis contraire : tous ceux, par exemple, qui croient au lùonopole des vertus bourgeoises et qui veulent perpétuer le patronage des classes dirigeantes; tous les socialistes également qui, tendent au collectivisme, au moins dans la production^ nommément les phalanstériens.

Ceux-là, même en proscrivant le nom du salariat, ne s'occupent en définitive que de le maintenir, sauf à l'agrémenter d'avantages particuliers et à l'associer, par exemple, dans une mesure très variable et jusqu'ici assez modérée, aux bénéfices du capital.

11 faut le dire nettement : tous les patrons philanthropes comme tous les collectivistes, loin de considérer le salariat comme une sorte de stage provisoire pour les travailleurs, en font pour lui un état définitif. Ils ont d'ailleurs pour eux l'exemple de plus en plus envahissant des fonctions gouvernementales oii, comme le remarquait un témoin malicieux dans une enquête en Angleterre, « depuis le premier ministre de Sa Majesté jusqu'au dernier mousse de la marine royale, tous les employés de l'État ne sont que des salariés. » •

Du socialisme et de la philanthropie, la théorie gagne jusqu'à l'économie politique officielle, et un jeune et brillant professeur au collège de France consacre une partie de son

L ORGANISATION DU TRAVAIL

dernier ouvrage à vanter l'organisation bureaucratique de l'industrie moderne (1).

Avant pourtant de nous résigner à cette solution du salariat en permanence, voyons les faits qui nous sont proposés comme exemples.

Dans un petit écrit intitulé : « La vraie question sociale, » M. de Courcy fait la déclaration suivante : « Je ne crois pas aux associations ouvrières qui affichent la prétention de se passer de ces deux objectifs de la jalousie — le capital et le patron — alors que chaque membre n'a pas d'autre aspiration que d'être patron et de conquérir le capital. Je ne crois pas davantage aux sociétés dites coopératives dont on a fait tant de bruit il y a quelques années. Je ne crois guère non plu^ aux sociétés de secours mutuels, objet d'un autre engouement. Je vois en tout cela bgaucoup d'anarchie, beaucoup d'illusions et de déceptions. Il faudra toujours des patrons, des chefs, une hiérarchie, une discipline sévère, une autorité vigilante ; il faudra toujours que le travail se rende à l'appel du capital. Mais je veux ^croire, je crois fermement à la possibilité de relations moins tendues, plus souples, plus réciproquement bienveillantes entre le capital et le travail. La participation effective du travail aux bénéfices du capital doit être la base de ces relations. »

Dans quelles conditions l'honorable M. de Courcy l'a-t-il organisée dans sa Compagnie d'assurances et l'a-t-il proposée en exemple aux autres Compagnies?

Une participation de 8 pour JOO dans les bénéfices nets des actionnaires, san^ que ce taux puisse faire loi pour la Compagnie qui aura toujours droit de le réviser, est accordée aux employés à titre de pure libéralité, sans aucune retenue sur leurs traitements ou salaires, afin qu'ils n'aient

(1) Essai sur la répartition de la richessCy par M. Paul Leroy-Beaulieu.

aucun droit d'ingérence ni dans la fixation des bénéfices ni dans la gestion de la caisse de prévoyance.

Les sommes provenant de cette participation sont attribuées aux comptes individuels des employés au prorata de leurs traitements respectifs et elles sont productives de 4 pour 100 d'intérêts. Mais les comptes ainsi établis, dont l'ensemble constitue la « Caisse de prévoyance, » ne donnent aux titulaires qu'un droit éventuel. L'employé démissionnaire, congédié ou destitué est déchu de tous droits dans la caisse de prévoyance; de même, celui qui meurt sans laisser de veuve, ni d'ascendants, ni d'enfants ; les sommes auxquelles ils avaient un droit éventuel sont réparties entre tous les autres ayants compte, sauf allocation partielle que la Compagnie se réserve de fixer à titre gracieux en faveur de l'employé congédié ou démissionnaire, et sauf répétition que la Compagnie pourrait avoir à exercer contre un employé destitué.

Le droit au montant du compte ne devient définitif qu'après 25 ans de services ou 6o ans d'âge. A ce moment, qu'on lui donne sa retraite ou qu'il la réclame, le compte est liquidé. L'employé a la faculté d'opter entre le capital ou la pension viagère. S'il choisit le capital, on lui achète de la rente ou des obligations de chemins de fer, en titres nominatifs qui restent en dépôt à la compagnie ; le titulaire n'a droit qu'aux revenus, le principal est réservé aux héritiers.

En cas d'infirmités survenant avant l'époque de la retraite, Ja Compagnie accorde tout ou partie de la somme inscrite au compte.

Ëa cas de décès prématuré, les sommes portées au compte d'un employé sont remises, « en un ou plusieurs paiements, soit à la veuve, soit à ses enfants ou petits enfants, soit enfin à ses descendants, de la manière, aux époques et dans les proportions qui sont déterminées par le Conseil d'administration. » C'est le conseil qui apprécie souverainement

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les besoins de chacun. Le livret du décédé n'appartient pas, en effet, dans ce cas, à la succession, et Tusage qu'en fait le conseil au profit de la veuve ou des parents directs « est encore une libéralité et un patronage continué, ce n'est pas un droit acquis... Tarbitraire que s'est réservé le Conseil est encore de la bienveillance paternelle. »

Voilà les grandes lignes de l'institution et M. de Courcy ajoute : « Je les estime toutes excellentes, je considère comme imparfait et défectueux ce qui s'ep écarte. »

Hàtons-nous de dire que l'institution est prospère, que les employés de la Compagnie d'assurances générales (c'est celle où M. de Courcy est administrateur) voient en moyenne leur compté s'accroître annuellement du cinquième de leur trai- , temeni et que l'administration de la caisse fait honneur aux sentiments véritablement paternels du Conseil de la Compagnie. Ce n!est donc point sur la question de fait que porte le moins du monde notre critique, s'il y a critique; nous voulons simplement faire ressortir le caractère philanthropique et non contractuel de cette caisse de prévoyance, l'esprit d'arbitraire bienveillant mais un peu hautain qui préside à cette institution, et qui la rend, à notre avis, radicalement impuissante à fournir, comme le pense son auteur, une solution à la question sociale.

Maintenir en tutelle un employé ou un ouvrier depuis'son apprentissage jusqu'à sa mort, lui interdire toute ingérence dans l'administration de son propre avoir, lui défendre le libre emploi de son capital laborieusement acquis; c'est sans doute assurer matériellement le bien-être et la retraite de ' l'individu, ce n'est point l'habituer à la condition virile du citoyen et du chef de famille, ni le préparer à une émancipation quelconque dès qu'il en serait digne.

J'ajoute enfin qu'en fondant la caisse de prévoyance sur 9 une pure libéralité », M. de Courcy et ses collègues n'ont fait qu'user d'un expédient. La critique qu'ils formulent

contre toute retenue sur les traitements ou salaires, peut aussi bien se retourner contre eux. a Une société qui procède ainsi (qui fait une retenue sur les traitements ou salaires), dit M. de Courcy, abdique une partie de son autorité sur ses employés, elle est moins libre de les congédier à son gré, (Pourquoi, si elle leur donne le montant intégral de leur compte?) elle leur ouvre un droit de discussion et d'ingérence dans l'administration de la caisse. Quelle que soit la générosité des subventions, l'employé sera toujours plus frappé de la retenue qu'il a subie ; il se plaindra qu'on n'en fasse pas un bon usage; s'il a encouru la révocation, il ira jusqu'à dire et croire qu'il est frustré. Dans les temps calmes, ce sera déjà une mission assez ingrate que d'administrer une caisse alimentée en partie par des retenues ; ce sera souvent un péril dans les temps troublés ?

De bonne foi, qu'est-ce que la participation instituée par M. de Courcy, si ce n'est la mise en réserve des gratifications habituelles qu'on aurait san» cela données en espèces aux employés (1)? Or n'est-il pas vrai que In gratification annuelle est en réalité un supplément de traitement qui entre d'ordinaire dans les prévisions budgétaires de l'employé? Retenir la gratification, c'est donc retenir une portion du traitement, sans recourir au consentement de l'employé.

Toutes les compagnies qui accordent la participation dans leurs bénéfices, ne donnent pas des résultats aussi brillants ni aussi constants que la Compagnie d'assurances générales. Il y en a chez qui la proportion des bénéfices n'est pas en rapport avec la progression du personnel, en sorte que le taux de la participation va décroissant et que la participa-

(1.) Et qu'on pourrait tout auii bien donner en titres ou en contrat! de rentes ou de capitaux différés.

336 l'organisation du travail

tion même, loin d'être un stimulant, devient plutôt un déprimant du zèle des employés.

M. Leroy-Beaulieu a cité, à ce sujet, l'exemple de la Compagnie du chemin de fer d'Orléans, qui avait établi le principe de la participation de sou personnel aux bénéfices sociaux. En 4853, elle répartissait 1,966,963 francs entre 3,36S personnes, soit une moyenne de 584 fr. 53 c. par tête ; en 1868, elle ne répartissait plus que i ,775,559 francs entre 11,376 personnes, soit une moyenne de 156 fr. 8S c. pour chacun. N'est-ce pomt là l'inverse de ce que les employés auraient été en droit d'espérer ?

Nous avons vu d'ailleurs, dans un chapitre précédent, que la Compagnie d'Orléans pratique un système différent de celui préconisé par M. de Courcy. Les sommes revenant à chaque employé dans la répartition des bénéfices lui sont définitivement acquises; mais on en verse la majeure partie pour son compte à la Caisse des retraites pour la. vieillesse.

Ce système est plus franc; il n'implique d'ailleurs aucune ingérence des employés dans l'administration de la Compagnie, ni dans l'examen de ses comptes, puisque les bénéfices sont déterminés par l'assemblée générale des actionnaires et contrôlés par les commissaires de la Société.

D'autres maisons, k Paris, ont cherché à se rapprocher encore plus d'un idéal de justice distributive. On y a considéré que le succès industriel résultait de l'association de deux forces conjointes ^ le capital et le travail ; et qu'elles pouvaient se comparer toutes deux par leur rémunération, le capital par l'intérêt qu'on lui sert, le travail par le salaire qu'on lui paie. En conséquence, après rémunération du travail et du capital, c'est-à-dire après prélèvement des salaires et des intérêts, l'excédent des bénéfices est attribué au capital et au travail dans l'exacte proportion des intérêts ou des salaires qu'ils ont respectivement touchés.

11 y a quelque chose d'ingénieux dans la manière d'assi-

miler le salaire à un revenu comprenant à la fois Tintérét, l'entretien et ramortissement du capital incorporé dans le travailleur, et il est juste de mettre en regard l'intérêt, l'entretien et l'amortissement des capitaux non incorporés; mais, pour que l'équité fût parfaite, il faudrait que le calcul des deux revenus fût établi au même taux et que les risques de chacun fussent aussi également balancés. Or, dans une des maisons de Paris quif a adopté ce système de participation, nous voyons que l'intérêt réservé au capital est de 10 pour 100; il est clair que le travail ne peut plus retrouver part égale. Si donc l'application du principe invoqué ne rencontre pas, dans la pratique, une approximation suffisante, il vaudrait mieux, ce semble, renoncer à une théorie qui n'est qu'une Action.

M. le comte de Paris signale, en Angleterre, une organisation analogue dont il fait honneur à la coopération, bien que ce soit un simple exemple de participation dans les bénéfices et non de coopération, c'est à-dire d'association ouvrière, au vrai sens du mot.

Les houillères de Whitwood and Methley Junction, situées dans le South Ydrkshire et appartenant à M. Briggs, avaient souffert presque sans interruption d'une guerre poursuivie avec une animosité extrême entre les grèves des ouvriers et les lock oui des patrons. M. Briggs résolut, en 1865, de faire une tentative de pacification. Il forma une Société en commandite à laquelle il céda la propriété des houillères moyennant 90,000 livres sterling (2,2o0,000 francs) divisés en 9,000 actions de 10 livres (250 francs), dont le nombre a été porté un peu plus tard à 10,000. En outre, il stipula que, au-delà de 10 pour 100 d'intérêt aux actions, tout le surplus des bénéfices serait partagé par moitié entre les actionnaires d'une part et les ouvriers d'autre part. Les ouvriers devaient ensuite se partager ce dividende au prorata des salaires touchés par eux dans l'année, les ouvriers possesseurs d'ac-

338 l'obganisation du travail

lions recevant double part, avantage qui, depuis, a été

réduit à une part et demie.

Enfin, pour donner un contrôle ou une apparence de contrôle aux ouvriers et pour leur fournir en même temps le placement de leurs épargnes ou bénéfices, une certaine quantité d'actions leur était offerte, voire même avec des facilités de paiement.

La combinaison éveilla la défiance des ouvriers et son succès fut d'abord douteux, mais M. le comte de Paris affirme que Tentreprise a triomphé et quelles résultats sont excellents. M. Briggs et ses associés s'étaient réservé les deux tiers du capital, soit 6,666 actions ; les 3,334 restantes furent offertes aux mineurs, aux clients et au public. Le public en prit 1 ,878 ; les clients habituels (customers) en prirent 1 ,068 ; les correspondants delà Compagnie 114; quelques employés 86: total 3,146. Les ouvriers au nombre de 144, sur 989 travailleurs, en ont acquis 178, représentant un capital de 44,500 francs réalisé en trois ans. Quant à la participation ouvrière dans les bénéfices, elle a produit de 8 à 10 pour 100 du montant des salaires, soit environ de 62 fr. SO à 125 fr. par tête .

Ce petit nombre d-actions possédé par les ouvriers et cette modeste participation ont suffi, suivant M. le comte de Paris, à changer totalement la disposition d'esprit des ouvriers, à les intéresser à Tentreprise et à les détacher des unions grévistes (1) .

(1) Depuis la publication du livre du comte de Paris, la continuation de Texpérience parait avoir été moins heureuse. Lors du Congrès des institutions de prévoyance en 1878, M. Charles Robert, dont nul ne contestera la compétence en matière de participation aux bénéfices, signalait trois exemples de succès éclatant de la participation : en France, l'imprimerie Chaix et l'entreprise Leclaire dont nous parlerons plus loin ; en Suisse, la maison fiillon et Isaac, importante fabrique de daviers et ressorts pour boites à jnusique, où les ouvriers, étroitement attachés aux patrons, doi«

Un système si fécond en bons résultats, devait être imité par d'autres industriels anglais. Il le fut notamment à Middlesborough par la fabrique d'objets en fer de Greening, et à Salford par les forges de Fox and Head. « Mais, par suite de circonstances adverses, dit M. le comte de Paris, on n'a pu encore, dans ces deux établissements, distribuer de dividendes aux ouvriers. » Cela se conçoit d'ailleurs aisément, et il n'est pas besoin -de circonstances très adverses, pour qu'une industrie ne trouve rien à distribuer à ses ouvriers, après un prélèvement de 10 pour 100 en faveur de sBs actionnaires.

Quoi qu'il en soit, nous arrivons graduellement par cette série d'exemples à nous rapprocher de l'idéal des fourièristes.

Supposez un peu plus d'actionnaires ouvriers dans un établissement comme les houillères Briggs, mettez dans la •bouche de M. Briggs un peu d'amphigouri mystique et humanitaire, faites en im habile organisateur de la vie en commun, avec des distractions; des fêtes et des réjouissances populaires, et vous aurez quelque chose de très ressemblant au phalans-

Nous avons, en France, deux types de phalanstère : la commune de Villeneuvette et le familistère de Guise.

« Dans le voisinage de Lodève à Villeneuvette, nous raconte M. Audiganne dans son • livre sur les populations ouvrières, la fabrication de la draperie militaire fait vivre toute la population composée de 400 personnes... La com-

yent employer leurs parts de bénéfices à acheter des actions de l'asine et deviennent ainsi peu à peu copropriétaires du capital social.

« Enfin, après ces trois succès, ajoute M. Charles Robert, je signalerai dans les houillères de MM. Briggs et G*, près Normanton (Angleterre) un regt'ettàblB éehec de la partkipatUm» o (Comptei rendue^ p. 170.)

340 l'organisation DU TBAVAÏL

mune est tout entière dans la fabrique : église, mairie, maison du patron et maisons des ouvriers sont renfermées entre les mêmes murailles et appartiennent à un seul propriétaire. Située au milieu d'un vallon planté de vignes, d'arbousiers et de grenadiers, entourée de coteaux couverts de pins, la place est garnie de ramparts crénelés avec des redoutes de distance en distance ; on y bat la diane comjne dans une ville de guerre; une fois le pont levé, et la, poterne close, on ne saurait plus y rentrer. Cette fabrique a été créée en 1660; elle reçut à son origine les encouragements de Colbert et une subvention votée par la province du Languedoc .. Colbert donnait une prime de 10 livres par chaque pièce de drap exportée. Ce ne fût qu'après la révolution que la fabrication militaire remplaça la fabrication commerciale.

» Sauf l'obligation de rentrer le soir à l'heure ûxe ainsi que dans une place de guerre, chacun vit comme il l'entend et agit comme il le veut. Cette obligation n'en donne pas. moins au régime établi un air un peu claustral. » Point de jeu ni d'ivrognerie ; il n'y a dans la commune qu'un seul café et un seul cabaret, qui ferment régulièrement leurs portes à neuf heures. Point d'enfants naturels qui ne soient légitimés sous peine d'expulsion du séducteur. Mais on a aussi réglementé le mariage qui ne doit point avoir lieu avant un âge fixé, afin de maintenir la population en lapport avec les ressources locales. L'instruction des enfants est obligatoire. Ci Malgré ces prescriptions multiples, dit M. Audiganne, le séjour de Villeneuvette est cher à ses habitants, qui n'abandonnent jamais la lubrique dont ils se regardent comme les colons partiaires...

» Le régime municipal y reçoit la profonde empreinte du système intérieur de la fabrique. La mobilité dans les fonctions y est inconnue; depuis le premier Empire, on n'y a compté que trois maires. Lorsque je visitai ce pays (M. Audiganne a écrit son livre en 1860), le premier magistrat de la

commune était en même temps le doyen du clan, et il occupait le fauteuil municipal depuis vingt années : c'était un ouvrier âgé de 93 ans (qui jouissait d'une pension de retraite depuis quinze années). Son successeur se trouvait pour ainsi dire désigné à l'avance dans l'adjoint, qui avait lui-même dépassé sa soixantième année.

» Les familles laborieuses n'ont pas de loyer à payer; elles sont logées gratuitement dans des maisons convenablement disposées... On leur fournit la farine à prix coûtant... Aucun avantage résultant des institutions intérieures n'est complètement gratuit; les cotisations demandées étant insuffisantes pour en couvrir les frais, la caisse du chef de l'établissement se borne à combler le déficit. Ainsi, chaque famille est obligée de payer un abonnement de 6 francs par an en vue des éventualités de maladie ; la dépense s'élève à peu près au double... Pour l'entretien des écoles, on verse mensuellement 60 centimes pour chaque enfant en âge de les fréquenter... Quand le travail devient impossible, on accorde des retraites, mais seulement pour aider les familles à porter un fardeau dont il ne serait pas moral de les décharger entièrement... Grâce à ces institutions les pauvres et les mendiants sont inconnus dans la commune.

» L'inconvénient d'une telle organisation, conclut justement H. Audiganne, c'est de faire dépendre le bien et le mal d'un chef qui peut n'être pas toujours aussi bien inspiré que Ta été jusqu'ici le propriétaire de la fabrique. »

Le familistère de Guise a été aussi l'œuvre d'un seul propriétaire, M. Godin, qui fonda en 1846, à Guise, une fabrique d'appareils, de chauffage et de cuisine, comportant une vingtaine d'ouvriers. Le succès de son industrie multipliant les ouvriers, il conçut le projet de les loger dans un édifice, à côté de l'usine, qui offrit toutes les ressources et tous les avantages d'une vaste habitation commune.

342 L'OR6ANI8ATiON DU TRAVAIL

« Ea 1859, dit M. Godin (1), j'arrêtai les plans d'ensemble du familistère, et je commençai par construire une des ailes. Le familistère comprend aujourd'hui trois édifices rectangulaires ayant ensemble un déyetoppement de S70 mètres de façades extérieures. Chaque édifice possède soussol, rez-de-chaussée et trois étages. Chacun d'eux a sa cour intérieure couverte d'un vitrage à la hauteur des toits. Les galeries en forme de balccm qui entourait chaque étage et sont reliées d'un édifice à l'autre, permettent aux habitants de circuler partout à l'abri des intempéries. »

Au milieu des pelouses sont les bâtiments destinés aux soins de l'enfance et à l'éducation : Nourricerie pour les enfants de moins de 2 ans ; Pouponnât ou premier jardin d'enfants de 3 à 4 ans ; Bambinat ou second jardin d'enfants de 4 à 6 ans ; École divisée en trois classes pour les enfants de 6 à 10 ans.

ft L'association a des salles de jeux, de billard, de réunions, une salle de théâtre où des troupes d'acteurs viennent de temps à autre donner des représentations.

» Des magasins furent établis de manière à pourvoir aux approvisionnements et au débit de toutes les choses nécessaires à l'alimentation et aux besoins les plus ordinaires de la vie-: pain, viande, légumes, épicerie, boissons, combustibles, étoffes, vêtements, coiifure, chaussure, vaisselle, etc. — L'eau nécessaire aux familles s'élève d'un puits artésien • Des lavoirs et buanderies sont établis dans un bâtiment spécial près du palais (avec piscine et bains).

» Autour du palais, des terrains sont réservés aux pelouses et aux promenades. Le surplus des terrains qui

(1) Godin, Mutualité sociale et association du capital et du travaU, ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production, Paris, tiuUlaumiD et Ghio, 1880.

avoisinent le palais est divisé en petits jardins que les familles oultiyent à leur gré.

» Dès l'origine du familistère, des Sociétés, des Comités se sont établis dans des buts div^s. Des assurances mutuelles ont été fondées. Un corps de musique s'est constitué e^t compte aujourd'hui environ 80 musiciens. Un corps de pompiers s'est organisé. Des jeux divers : tir à l'arc, tir à la carabine, etc., ont donné lieu à des sociétés spéciales...

» 300 familles (environ 1,200 personnes) occupent le palais social. Chaque famille a son intérieur, son foyer, son indépendance. Les hommes prennent parla Tindustrie; un certain nombre de femmes sont attachées au service du familistère ou à des travaux particuliers de l'usine. C'est cette population qui constitue l'élément fondamental de l'association du familistère. Les ouvriers de l'industrie habitant au dehors sont de simples participants aux bénéfices ou des auxiliaires à titre temporaire...

j> Vingt années se sont écoulées depuis la fondation du familistère jusqu'au moment où l'association définitive a pu être constituée, mais il est nécessaire de faire remarquer à ce sujet que dix années au moins ont été perdues en oppositions intestines qu'il m'a fallu détourner et vaincre pour éviter la ruine de l'œuvre. t>

M. Godin publie aujourd'hui les statuts et règlements de l'association.

Les statuts débutent ainsi : a Pour, rendre hommage à Dieu, Être suprême, source et principe universel de la vie, — pour glorifier la vie elle-même, — et pour servir à Tavènement de la justice parmi les hommes, — les présents statuts sont établis d'après la doctrine suivante. » Suit une déclaration de principes en 30 paragraphes et un statut en 142 articles. Viennent ensuite le règlement des assurances mutuelles en 95 articles et le règlem'bnt du fami« listère en 104 articles : total 371 articles dont tout- membre

344 l'organisation du travail

de Tassociation, employé ou ouvrier, doit faire « lecture complète et attentive » pour y donner son entière adhésion.

Les statuts et règlements stipulent en substance que la Société du familistère de Guise, association coopérative du capital et du travail, est en commandite simple, sous la raison sociale : Godin et C*% au capital de 4,600,000 francs, montant des apports que « M. Godin, fondateur de l'association, se fait à lui seul, afin de régler les obligations et les droits du capital pendant -toute la durée de la Société.)) Le capital primitif est ainsi représenté par des titres d'apport de SOO francs : les augmentations ultérieures le sont par des certificats d'épargne de 50 francs.

Après les prélèvements nécessaires pour Tentretien du matériel et des immeubles, pour les assurances mutuelles, pour les frais d'éducation et d'instruction ; et après le paiement en espèces des intérêts à 5 0/0 des titres d'apport ou d'épargne, le bénéfice net est ainsi réparti :

25 0/0 au fonds de réserve, puis au rachat par la Société des titres d'apport et ensuite des titres d'épargne par ordre d'ancienneté jusqu'à remboursement du capital ;

25 0/0 à la direction, savoir : 12 O/Ô à l'administraleurgérant, 9 0/0 au conseil de gérance, 2 0/0 au conseil de . surveillance et 2 0/0 aux employés ou ouvriers qui se. sont distingués. Ces bénéfices sont payés en titres d'épargne.

50 0/0 au capital et au travail répartis au marc le franc entre ces -deux élémepts producteurs, l'un représenté par le total des intérêts et l'autre par le total des appointements et salaires touchés pendant l'exercice. Les dividendes du capital sont payables en espèces et ceux du travail en titres d'é pargne.

La hiérarchie sociale est ainsi déterminée : 1® L'administraleur-gérant, qui a la signature sociale et qui nommrf ou révoque tous employés et fonctionnaires ; lui-même est révocable, en certains cas, par l'assemblée

ORGÀNISATIOll EN MODE COLLECTIF 345

générale sur la proposition du conseil de surveillance. M. Godin, fondateur, s'est réservé d'être à vie administrateur-gérant avec faculté de désigner son successeur, soit de son vivant, soit par voie testamentaire. Il s'est en outre constitué grand-électeur en nommant lui-même son premier conseil de gérance et en se réservant le droit d'accepter ou de rejeter les nominations d'associés et de nommer luimême sans élection ceux qu'il jugerait dignes;

iP Le conseil de gérance, présidé par T administrateurgérant, composé de trois associés élus pour trois ans par l'assemblée générale parmi les « auditeurs », et de six fonctionnaires nommés par Tadministrateur-gérant, ceux-ci avec voie consultative seulement. Après disparition de M. Godin et de son successeur, l'administrateur-gérant sera élu par l'assemblée, parmi les trois membres élus du conseil de gérance ;

3® Les auditeurs au conseil de gérance, désignés par le conseil lui-même parmi les associés ayant pris part à un concours pour l'éligibilité;

4^ Les associés (2S ans), possesseurs d'une part sociale de 300 francs, résidant depuis cinq ans dans le femilistère et . admis par l'assemblée générale ; ils ont part double dans la participation du travail aux bénéfices nets; ils forment l'assemblée générale appelée aux délibérations et élections sociales;

S<» Les sociétaires (21 ans), habitant le familistère et occupés dans l'association depuis trois ans, admis par le conseil de gérance, possesseurs ou non d'une part du fonds social ; ils ont une part et demie dans la participation aux bénéfices;

6* Les participants (21 ans), occupés depuis un an dans l'association, admis par le conseil de gérance, habitant ou non le familistère, possesseurs ou non d'une part du fonds social; ils ont une part simple dans la participation aux bénéfices;

946 l'organisation du TRAVAIIi

7^ Les auxiliaires, simples salariés engagés par l'asâoeialion, qui peuvent être admis à habiter le familistère, mais qui ne jouissent que des avantages offerts par les assurances mutuelles;

8®, Les intéressés, possédant par héritage, achat ou autrement, des parts du fonds social; mais n'ayant aucun droit personnel actif dans l'association et ne faisant pas partie des assemblées.

En cas de chômage par manque d'ouvrage, les congés sont donnés d'abord aux auxiliaires en commençant par les derniers inscrits, puis aux participants et aux sociétaires, les associés ayant privilège pour le travail sur tous 1^ autres membres.

On voit que, jusqu'à présent, M. Godin s'est réservé, sous des formes sociétaires, le pouvoir à peu près absolu, et qu'il a stipulé pour son capital toutes les garanties désirables. A peu près seul propriétaire, il est dans la situation d'un manufacturier qui aurait accordé une participation dans les bénéfices à ses ouvriers, qui les aurait économiquement et intelligemment logés et qui remplacerait l'attrait d'un salaire élevé par toutes sortes d'avantages eiî nature : bien-être, culture intellectuelle et plai&irs variés. Il viendra peufrêtre. . un temps où, pour attirer et retenir les ouvriers, on entreprendra de les amuser; alors, la hausse du plaisir remplacera la hausse du salaire. Les salariés de ce temps là, sans plus de souci que de liberté, vivront heureux et contents comme les indiens du Paraguay civilisés par les jésuites.

Pour en revenir au familistère, quand le pouvoir absolu aura cessé d'être viager avec M. Godin, il deviendra électif, mais le changement ne sera pas probablement très grand, grâce au luxe de précautions électives qui font de cette gérance comme une papauté issue d'un concile de trois membres, se recrutant à peu près lui-même parmi les associés qu'il aura réussi à assujettir à la règle monastique du

familistère» règle d'ailleurs ainoiable, laïque et sans célibat.

Cette constitution du pouvoir industriel et les précautions relatives à sa transmission se retrouvent en partie les mêmes dans une autre grande association coopérative fondée à Paris par H. Leclaire, entrepreneur de peinture.

M. Edme-Jean Leclaire, né à Aisy-sur-Armançon (Yonne) en 1801, gardait les bestiaux à Tâge de 10 ans. En 1818, il vint à Paris et entra comme apprenti chez un peintre en bâtiments. En 1821, il était chef d'atelier. En 1826, déjà marié depuis 3 ans, il s'établit dans une modeste boutique; en 1829, il ose entreprendre de grands travaux, en offrant aux ouvriers 5 francs par jour au lieu de 4 francs.

Il réussit et, en 1838, fonda pour ses ouvriers une société de secours mutuels.

C'est alors, en 1842, que M. Leclaire inaugura le pranier le système de la participation aux bénéfices. La pratique de son métier lui avait appris qu'en stimulant l'activité des ouvriers peintres, on peut obtenir un surcroît de produit de 15 centimes par journée d'ouvrier, soit 50 centimes par la rapidité plus grande du travail et 25 centimes par l'économie des couleurs et ustensiles. A raison de 300 ouvriers C[u*il occupait alors, c'était un bénéfice possible de 70,000 francs par an, qu'on ne pouvait espérer qu'en en attribuant une portion aux ouvriers. La première année, il leur répartit 12,200 francs ; la deuxième, plus de 17,000 francs; la troisième^ il dépassa 18,000 francs, etc.

En 1854, M. Leclaire s'associa son meilleur employé, M. A. Defoumeaux, et la raison sociale de la maison devint « Leclaire et C^«. » En 1863, il fit approuver la société de prévoyance et de secours mutuels, qui acquit alors la personnalité civile et, par une ingénieuse combinaison, devint commanditaire de la maison Leclaire et C^^.

En 1869, M. Leclaire, déjà vieux, révisa définitivement

348 l'organisation du travail

Tacte social, modifia la raison sociale en «c Leclaire, A. Defourneaux et C*® », et se retira à la campagne, à Herblay, où il mourut après la guerre, en 1872, maire de sa commune.

En 1875, M. Defourneaux est mort à son tour, et la société A. Defourneaux et & est devenue la société « Redouly et O^ », rue Saint-Georges, à Paris, sans qu'aucune atteinte ait été portée à la constitution coopérative et sans que la prospérité sociale ait cessé de s'accroître.

En 1877, le montant des salaires payés par la maison s'est élevé à 968,964 francs. Le nombre des ouvriers habituellement présents dans les ateliers était de 4S0, mais il n'y avait pas moins de 984 noms qui figuraient sur les feuilles de paye de 1877, ce qui indiquait un certain roulement d'ouvriers.

Ces 984 travailleurs se décomposaient ainsi :

117 employés et ouvriers, âgés de 2S à 40 ans, travaillant depuis plus de cinq ans dans la maison, membres du noyau^ c'est-à-dire faisant partie de l'assemblée générale et de la société de prévoyance ;

104 ouvriers travaillant toute l'année, qu'on peut considérer comme candidats au noyau;

763 ouvriers travaillent plus ou moins longtemps chaque année.

Le « noyau » de la maison constitue ainsi une phalange d'élite qui se recrute elle-même par élection, après enquête sur chaque candidature, parmi les ouvriers ayant fait un stage ininterrompu de cinq ans dans la maison. L'assemblée générale de tous les membres du noyau a lieu en février chaque année. Elle procède au scrutin secret ; 1® à la nomination de deux commissaires, choisis parmi ses membres, pour contrôler les comptes, de concert avec le président de la société de secours mutuels, représentant de la commandite ; 2*^ à l'élection des chefs d'atelier pour un an; S^à l'admission des nouveaux membres du noyau, ouvriers ou employés;

4°' à la nomination, pour un an^ d'un comité de conciliation composé de cinq ouvriers et de trois employés, présidé par le patron, et qui résout tout les conflits intérieurs.

En cas de décès ou de retraite d'un gérant; c'est l'assemblée qui nomme son remplaçant, parmi les employés faisant partie du noyau.

Voici maintenant la combinaison sociale.

La société est en commandite simple entre :

D'une part: deux gérants associés en nom collectif, dont le plus ancien donne son nom à la maison. Élus par l'assemblée^ ils apportent chacun une somme de 100,000 francs, mais le gérant sortant ou sa succession ne rentre dans son apport qu'au fur et à mesure que celui de son successeur se complète au moyen de l'accumulation de ses bénéfices de gérance, dont les deux tiers sont affectés à cette constitution de capital;

D'autre part: un commanditaire pour une somme de 200,000 francs, qui est la Société de prévoyance et de secours mutuels, dont font partie tous les membres du noyau.

Les gérants ont droit chacun à 6^000 francs de traitement; le capital a 5 0/0 d'intérêts ; on prélève 40 0/0 des bénéfices pour alimenter le fonds de réserve ; le surplus des bénéfices est ainsi réparti :

50 0/0 à tous les employés et ouvriers indistinctement au prorata du montant de leurs traitements ou salaires touchés pendant l'année ;

25 0/0 à la gérance, savoir : 16.67 0/0 au plus ancien gérant et 8,33 au second ;

25 0/0 à la Société de prévoyance et de secours mutuels.

Moyennant ce dividende de commandite, la Société de prévoyance et de secours mutuels n'exige de ses membres aucune autre cotisation qu'un droit d'entrée de 20 francs et le bénéfice des amendes disciplinaires ; elle assure les frais de maladie et d'inhumation, avec une concession de terrain

380 l'organisation du travail

pour 8 ans; elle donne, en cas de vie, une pension de 1,000 francs, réversible sur la veuve et les enfants mineurs, à tout participant après 20 ans de services et 50 ans d'âge, et à tout ouvrier, sociétaire ou non, qui, en travaillant pour la maison, a reçu une blessure qui le met dans l'impossibilité de gagner sa vie. Le montant des arrérages payés par la Société pendant l'année 4817 à 40 pensionnaires (dont 24 anciens sociétaires et 11 veuves) a été de 34,480 francs. L'avoir de la Société de prévoyance, au 1*"^ mai 1878, était de 1,001,491 fr. 28 c.

Il est impossible de ne pas être frappé de l'ingéniosité et de l'efficacité de cette combinaison sociale, qui parait supérieure à celle du familistère et qui a d'ailleurs pour elle l'avantage de l'expérience, puisqu'elle a subi victorieusement répreuve de deux transmissions de pouvoir.

La coopération Leclaire paraît plus facile à organiser et' à maintenir que la coopération Godin ; elle ne se complique pas, en effet, d'un familistère, que M. Godin aurait peut-être plus sagement séparé de la coopération industrielle, comme M. Leclaire a séparé la société de prévoyance de la sodété de production en la reliant par une commandite. Mais, quoi qu'il en soit, et d'une manière générale, on peut se demander si >ee type de coopération est bien applicable à tous les genres d'industrie et surtout de grande industrie.

M. I-icroy-Beaulieu a cherché à expliquer le succès de la maison Leelaire par la nature de la profession, où le rôle du patron est très secondaire, presque effacé, la main-d'œuvre ayant une prépondérance absolue et l'entreprise ne consistant qu'à réunir des ouvriers qui travaillent isolément. Il a aussi insisté sur la réclame particulière dont a bénéficié l'éta^ bliflfement Leclaire, que l'on signalait urbi et orbi comme offrant la première application d'une nouvelle et salutaire réforme soeiale: situation exceptionnelle, qui « influait non seulement

sur le développement des affaires, mais encore sur la con* science et la conduite des ouvriers. Â force d'être pris comme exemple^ d'être proposés à l'admiration et à l'imitation de tous, ils finirent par se convaincre qu'ils étaient un corps d'élite, et cette conviction, par l'esprit de dignité, par. l'énergie morale qu'elle entraînait avec soi, se transforma bientôt en réalité (1). »

Ces observations sont justes, mais sans les admettre comme des objections absolues à l'établissement de la coopération dans la grande industrie, on peut se demander encore quels sont les bénéfices matériels et moraux que l'ouvrier tirerait' de cette organisation.

Dans la petite industrie, les avantages sont évidents. Quelques ouvriers s'associant entre eux, c'est un moyen de s'établir, de former un fonds commun, de se fortifier l'un par l'autre. Us sont leurs maîtres et, peu nombreux, peuvent se répartir les fonctions en désignant spontanément celui d'entre eux qui est le plus capable de diriger l'association. Cela se fait tous les jours dans la bourgeoisie, quand des camarades d'industrie ou de commerce créent entre eux une société en nom collectif. Il y a cooptation des associés, non pas élection à proprement parier.

Dans Ja grande industrie, au contraire, je ne vois de la coopération subsister que deux choses : une participation dans les bénéfices plus nominale que réelle un droit d'élection plus ou moins détourné. En somme, l'ouvrier reste salarié, avec quelque espoir d'avancement hiérarchique, Dieu sait sous quelles conditions d'intrigues électorales ou courtisanesques. Ce sont des rouages excellents pour l'homme imprévoyant, insouciant et non ambitieux. Quant à l'homme de caractère, au Leclaire et au Godin obscur et inconnu qui

(1) Paul Lerot-Beaulisu, la Question ouvrière au XIX* siècle. Paris, Charpentier, 1872*

SSi l'organisation du travail

voudrait s'élever par lui-même et grandir comme ses patrons, il ne trouverait pas dans la grande coopération la moindre préparation à l'initiative et à Taction indépendante. A Guise, Fouvrier qui quitte le familistère perd ses droits acquis dam la société de prévoyance et en est réduit à négocier à des tiers ses certificats d'épargne, dont le conseil de gérance doit autoriser la transmission. Dans l'association Leclaire, l'ouvrier a pu capitaliser lui-même sa part de dividende, mais, quand il quitte l'entreprise, il est aussi déchu de tous droits dans la Société de prévoyance : on lui restitue son entrée de 20 francs, on y joint une indemnité de 10 francs pour chaque année de présence dans la Société, et c'est tout.

Or, ce sont là des établissements exceptionnels, d'une prospérité et d'une libéralité exemplaires. S'il en est ainsi de ces types supérieurs, que sera-ce donc ailleurs, dans les applications moins délicates et moins désintéressées du principe de la participation I

Il est à croire que la coopération sortant des limites de l'association en nom collectif, ou d'un anonymat très restreint, ne sera jamais autre chose qu'un maintien à perpétuité de la condition du salariat, faiblement déguisé par un modeste avantage bénéficiaire. Aussi est-on presque teiité de se rallier à cette appréciation énergique ;

m Le système de la participation aux bénéfices nous fait l'effet d'un mât de cocagne bien lissé, bien savonné, au haut duquel pend une patraque en doublé de pacotille. . . Le salarié pur et simple est cent fois plus près de l'émancipation que le participateur, ^parce que rien ne le retient dans une impasse s'il veut s'engager dans la ligne directe et aboutissante (1). »

Quelle est-elle donc, cette ligne directe ?

(1) J. Barberet, les Grèves et la Loi sur les coalitions.

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