‹ Hygiène sociale contre le PaupérismeChapitre 58 sur 88 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Le vice da système de la participatioa dans les bénéfices généraux. — Le travail à la lâche, ses inconvénients, ses perfectionnements. — De la transformation du salarié en entrepreneur; faits partiels qui semblent promettre cette solation. — La mine de* Rancié, les ouvriers de Saint- Étienne, les tisseurs de Lyon, les diamantistes d'Amsterdam, les constructeurs de la Tamise, les mécaniciens de Cail et deFives-LiUe. ^- La future organisation du travail ; l'ouvrier réconcilié avec les machines.

La parlicîpation du salarié dans les bénéfices du patron est, en définitive, une association, mais arbitraire et confuse.

Elle est arbitraire parce que le patron la règle et la modifie à son gré, sans que l'ouvrier soit jamais appelé à la discuter ou à la contrôler. La plupart du temps, proposée .de bonne foi, elle peut sans aucun doute être avantageuse à l'ouvrier; elle ne lui devient véritablement profitable que quand elle se restreint à un petit nombre de privilégiés ou de persévérants, qui bénéficient, comme dans une tontine, du reliquat des nombreuses déchéances antérieures : tel est, en somme, le cas d'une caisse de prévoyance comme celle de la Compagnie d'Assurances générales, ainsi que des prétendues coopérations Godin ou Leclaire.

£|e plus, l'association est confuse, parce que l'ouvrier se trouve englobé dans un ensemble où il est comme perdu; il devient un chiffre, il n'er.t plus un homme. Grâce à des circonstances passag^es ou à une boimc spéculation du patron, l'entreprise aura réalisé sur le prix d'achat des matières premières ou des combustibles une économie par rapport

354 l'organisation du travail

aux années précédentes ; grâce à la bonne fabrication ou à l'activité des placiers ou même à un heureux hasard, elle aura obtenu Técoulement avantageux de ses produits; grâce à rinlelligence d'un ingénieur ou d'un chef d'atelier, elle aura aussi économisé des frais de chômage, par la bonne distribution du travail el la fermeté conciliante du conducteur de l'usine; l'entreprise enfin aura diminué ses déchets et mieux utilisé ses frais généraux par suite de la régularité et de l'activité soutenue des ouvriers, ou peut-être seulement d'une partie des ouvriers : peu importe la cause particulière du profit obtenu ; il s'élève en bloc à une certaine somme ; le capital et la direction en prélèvent la très grosse part ; s'il reste un dividende à attribuer au personnel, on le répartit au marc le franc des salaires. L'ouvrier actif et intelligent aura la même part que l'ouvrier inactif et routinier.

Par contre, si les circonstances ont été défavorables, si la baisse sévit sur le marché, si le patron a fsiit une fausse spéculation, s'il a été mal secondé par de mauvais agents commerciaux, comme il n'y a pas de bénéfices, la fabrication eût-elle été irréprochable, le personnel méritant sera dépouillé de son dividende.

Il est clair que ce résultat n'est pas équitable.

Le principe de l'association du capital et du travail es4 exceUent, mais il faut que l'application en soit juste et précise.

U faut que l'ouvrier ne soit exposé à aucune déception, qu'il soit maître des faits d'où dépendent son bénéfice, qu'il le prévoie, qu'il puisse le mesurer d'avance à ses efforts. Il faut donc que l'association ou la participation se spéci^dise el se restreigne aux résultats directs ou prochains du travail de l'ouvrier . Si Ton parle de droit, je crois que ce serait le droit de l'ouvrier, et j'ajoute que ce serait l'intârét du attitré.

Il y a déjà longtemps que le maître cherche à échapper

aux risques du mauvais travail de l'ouvrier, à son indolence, à son insouciance du temps et aux pertes qu'il cause : activité relâchée qui n'utilise pas comme elle devrait les frais généraux de l'entreprise, ou brusques arrêts de travail qui laissent le patron dans une incertitude continuelle sur la possibilité où il sera de tenir ses engagements et de satisfaire aux commandes.

On. a voulu échapper à ces risques, en traitant à forfait avec l'ouvrier, en le mettant aux pièces ou à la tâche.

a Qu'est-ce à dire, s'écrie M. Leroy-Beaulieu, si ce n'est que le travailleur manuel est devenu presque universellement un entrepreneur en sous-œuvre, avec cette particularité tout à son avantage qu'il est toujours sûr de placer les articles qu'il a confectionnés? De toutes les choses qui ont contribué depuis quarante ans au développement de l'industrie, sans en excepter même les progrès mécaniques, l'on peut dire qu'il n'y en a aucune qui ait eu autant de part à l'accroissement de la puissance productive de l'homme que l'avènement et la prépondérance dii salaire à la tâche...» Et ailleurs : « On parle beaucoup d'associer les travailleurs aux profits des patrons; or, le travail aux pièces est une forme de cette participation aux bénéfices, mais les unionistes (les partisans des unions de métiers, des trade-unions) sont d'un avis contraire. Il n'est pas de sophismes qu'ils n'emploient pour justifier leurs préventions contre ce mode perfectionné d'organisation de l'industrie. Us allèguent que le travail à la tâche pousse les ouvriers à l'intempérance, qetil rabaisse la main-d'œuvre et produit de mauvais ouvrage (i). w

Je cite ce passage parce que l'économiste et l'ouvrier y ont à la fois raison : l'excellence du principe y est incontestable, la défectuosité de l'application n'a souvent fait qu'aggraver la situation du travailleur.

(1) La Question ouvrière au XIX* siècle^ p. 101, 175.

356 l'organisation DU TRAVAIL

Mais il faut rectifier d*abord Tobservation de M. Leroy- Beaulieu qui manque de justesse dans sa généralité, car, s'il y a des unions- qui ne veulent pas du travail à la tâche, il y en a d'autres qui. ne veulent que de celui-là, par exemple les puddleurs et les lamineurs de fer. •

« Pour ce qui est du travail à la tâche, dit M", le comte de Paris, nous voyons que loin d'être condamné par ces Sociétés, il est accepté par elle dans presque toutes les industries étudiées par la commission (enquête parlementaire anglaise). Deux seulement font exception, celle des bâtiments et celle des machines. Encore, pour la plupart des métiers qui dépendent de la première, les principaux entrepreneurs se sont-ils prononcés, comme les Unions, en faveur du payement à la journée, et il a été reconnu que bien souvent ce système de salaire était le seul possible. »

Le travail à la tâche, on est contraint de l'avouer, ne va pas toujours sans abus. Écoutons sur ce point le rapport des délégués mécaniciens à l'exposition de Vienne en 1873 : « A part quelques rares exceptions, disent-ils, le travail aux pièces remplaçant le travail à l'heure n'a pas amélioré la situation des ouvriers, les industriels seuls ont profité de cette substitution.

» Les prix de ces travaux sont presque partout établis par les patrons seuls et de telle façon qu'il faut ordinairement le double de produit pour obtenir un cinquième, un quart ou un tiers de plus-value sur le prix de la journée ordinaire. Cette plus-value est obtenue, nous en savons tous quelque chose, au prix d'une grande dépense de force et surtout d'intelligence... • Les moyens d'abréviation employés dans ces derniers temps, sont l'œuvre des travailleurs aux pièces qui les inventent, les perfectionnent... Aussitôt qu'une jiouvelle abréviation est connue, et que son résultat se traduit par une augmentation de la plus-value citée plus haut, vite une nouvelle baisse de prix vient réduire à néant les efforts du travailleur. »

ORGANISATION EiN MODE INDIVIDUEL 357

Ainsi le travail à la tâche, tel qu'il est réglé actuellement sans être débattu entre pouvoirs égaux, Touvrier isolé ne s'appuyant sur aucune union professionnelle qui le soutienne, n'apporte au travailleur qu'un bénéfice précaire, qu'il tend lui-même à restreindre en proportion de l'activité qu'il y consacre. Ce bénéfice passager, il ne l'obtient qu'au prix d'efforts extraordinaires qui le surmènent. Or, un homme qui se surmène, quand il n'est pas soutenu par une ardente ambition ou des vertus de famille héroïques, est un homme qui passe sans transition du travail acharné au délassement excessif, et qui tombe presque fatalement dans l'intempérance. Enfin, pour faire la contre-partie du patron qui abuse du travail à la tâche en vue de réduire le salaire de l'ouvrier, l'ouvrier à son tour bâcle son travail et fabrique à la hâte des produits défectueux .

Tout cela signifie que les contrats actuels des tâcherons sont des contrats insuffisants qui ne peuvent utilement s'appliquer qu'à des travaux inférieurs, dont la quantité fait toute la valeur. Dès qu'on veut obtenir la qualité du produit, on est actuellement obligé de revenir au paiement à l'heure ou à la journée.

Telle est la nécessité présente, mais le principe du travail à la tâche n'en est pas moins excellent et il s'agirait seulement d'en perfectionner, la formule.

Quoi qu'on puisse reprendre aux applications en usage, rien n'est plus juste que de rémunérer un commis de magasin en raison des ventes qu'il conclut; un employé de banque en raison des lettres qu'il écrit, des titres ou des effets qui passent entre ses mains, des comptes qu'il établit chaque jour, des coupons qu'il encaisse, etc. ; un fabricateur quelconque, en raison des produits qu'il a fabriqués.

Aucun de ces producteurs n'étant à son compte ne peut être rendu responsable des déchets, mal-façons et pertes ordinaires ; mais il est juste que s'il réduit ces déchets, ces

L ORGANISATION DU TRAVAIL

mal^'façons, ces pertes, s'il diminue les frais, s'il simplifie la fabrication, il soit assuré d'une part notable dans le bénéfice qu'il procure à son établissement, — dans le bénéfice seul qui est de son fait et point dans tout autre qui ne dépendrait pas de lui.

D'autre part, comme le propriétaire de l'établissement, en lui fournissant le capital, sous forme d'outillage, de matières, d'installation, et en lui garantissant le travail sans lui infliger de risques, a été son collaborateur incessant, son associé en permanence, il est juste aussi quil ait sa part des avantages obtenus, même quand ils sont dus directement à l'intelligence et au zèle du travailleur.

Entre l'ouvrier et le patron, ce ne peut être une association complète au sens absolu du mot, mais ce devrait être une sorte de contrat de mariage stipulant la communauté réduite aux acquêts.

Quoi qu'il en soit, il y a un progrès évident de l'une à l'autre de ces diverses étapes dans le traitement du travail;

1® Le simple salaire à la journée, qui, d'une part, ne permet pas au travailleur d'utiliser son énergie et d'exercer son savoir-faire et qui, d'autre part, accumule les risques sur ia tête du patron, parce que l'ouvrier cherchera toujours à améliorer sa condition, soit pai* la hausse du salaire soit par la. diminution du travail soit par la perte du temps consacré au travail :

2® Le travail à la tâche ou le salaire à forfait, excellent pour les travaux inférieurs, mais qui devient défectueux dès qu'on veut l'importer dans les travaux délicats ;

df* Enfin, le travail intéressé, comportant : et un salaire minimum proportionnel à la durée du travail, et des primes ou bénéfices proportionnels à la quantité des produits, à leur qualité, à leur valeur marchande (1), à l'économie des mail) Les pttddieurs, marteleurs et laminears sont payés, en Angleterre,

tières et des combustibles, à la durée du matériel confié aux travailleurs : primes tantôt individuelles et tantôt collectives, quand c'est un atelier ou un bureau tout entier qui fonotionne en participation.

C'est bien compliqué, dira-t-on ! Eh ! sans doute, tout contrat qui s'applique à des choses complexes ne peut être bon que s'il est complexe lui-même. Mais ce n'est, en définitive, qu'une difficulté de comptabilité à résoudre, petit ennui amplement compensé par l'avantage énorme de mettre en relief toutes les responsabilités et de tirer le plus grand parti possible des qualités individuelles.

Ce système de salaires supplémentaires, proportionnels aux résultats du travail, est déjà partiellement appliqué dans la grande industrie. 11 y est encore imparfait; peut-être aussi à son début y occasionne-t-il des abus; c'est aux syndicats professionnels qu'il appartiendra de les réformer.

Les patrons avisés ne s'en tiennent pas seulement aux primes que nous énoncions tout à l'heure sur la quantité, la qualité du travail, l'économie des matières, etc. Ils y ont joint aussi la prime à l'épargne. A tout ouvrier qui met de côté, sur sa paye, un tant pour cent par mois, qui consent à une retenue sur son salaire, le patron alloue une prime égale, mise égalei^ent de côté à son profit. Ces épargnes, qui sont définitivement acquises à l'ouvrier, sont tantôt capitalisées par les soins du patron, tantôt versées par lui à la Caisse des retraites (1).

tant pour chaque tonne de fer puddlé, martelé ou laminé. Le taux de ce salaire à la tonne est réglé lui-même sur le prix de veote du fer, au moyen d*une échelle mobile établie en 1847, par un maître de forges M. Thorneycroft et, bientôt après, adopté dans presque toute l'Angleterre. D'après ee système, les puddleurs prélèvent 5 pour 100, et les autres artisans 10 pour 100 sur tout accroissement de ce prix de vente, et lorsque le marché tombe, leurs salaires sont réduits dans la même proportion. [Les Associations ouvrières^ par M. le comte de Paris.)

(1) Nous continuons à faire nos réserves sur ce placement à la Caisse

360 l'organisation du travail

Il n'y a point là de participation dans les bénéfices, sous condition de bénéfices et de vingt-cinq ans de services, il y a simplement une prime à l'épargne que l'on capitalise au profit de l'ouvrier, même de l'ouvrier de passage : opération des plus judicieuses pour un patron, en dehors de toute philanthropie, car un homme qui épargne est un homme détourné de l'ivrognerie et du chômage, rallié à la famille et à la régularité du travail. Cette prime-là est si efficace que beaucoup de maisons la délivrent indistinctement sans même exiger de contribution personnelle de la part du travailleur. Elles sont si sûres du résultat moral de l'épargne, qu'elles en escomptent le bon effet.

Quand tous ces perfectionnements divers auront été intrd-» duits dans le régime du salariat, nous toucherons à la réalisation de cet optimisme officiel dont l'honorable M. Ducarre s'est fait l'organe au nom de la commission d'enquête parlementaire de 187S, daps son rapport sur les conditions du travail en France :

« Payé, dit-il, à raison de ce que produit son activité/ son énergie et son savoir professionnel, gagnant souvent deux ou trois fois la moyenne du salaire à la journée, l'ouvrier actif, habile, pourvu de connaissances spéciales, devient alors un véritable entrepreneur; il a dans l'usine toute l'indépendance d'un artisan dans son atelier. La manufacture met à sa disposition les commandes, la matière première, la force motrice, l'outillage spécial et une direction scientifique toujours au courant des derniers progrès^ toutes choses qu'il lui serait impossible de réunir chez lui et d'avoir à sa disposition, et elle les lui donne sans frais, sans démarches, pertes de temps, erreurs possibles, risques rui-

des retraites pour la vieillesse, qui empêche l'ouvrier de retrouver jamais la disponibilité de ses épargnes ; mais nos réserves seraient levées si les déposants pouvaient rentrer sous certaines conditions dans les sommes qu'ils ont versées, en résiliant leur contrat avec la Caisse.

lieux à encourir, il y est en outre dispensé des soins de la vente et des chances de non-paiement.

10 II devra, il est vrai, se conformer à des règlements qu'impose toujours la réunion d'un grand nombre d'hommes dans un atelier ; travailler le temps nécessaire pour utiliser la force motrice mise à sa disposition, et ne pas laisser l'outillage improductif: mais ces obligations ne sont pas plus impérieuses que celles que .s'impose l'artisan pour utiliser le prix de son loyer, couvrir ses frais généraux et servir l'intérêt du capital affecté à son industrie. »

Le tableau est séduisant et nous présente l'apologie de ce que M. Leroy-Beaulieu appelle, avec une certaine coml^laisance, l'organisation bureaucratique de l'industrie.

Ce ne sera pourtant pas, j'aime à le croire, le dernier terme du progrès, tout au plus l'avant dernier.

Ce n'est pas tout, en effet, d'améliorer la condition du salarié en lui permettant de s'élever hiérarchiquement et d'amasser • son propre fonds de retraite.

11 ne suffit pas encore, à mon sens^ qu'il devienne avec la bienveillance de son chef « un véritable entrepreneur », je voudrais qu'il fût, sans épithète, « un entrepreneur», utilisant comme tel son épargne dans son travail, endossant la responsabilité de ses actes, arrivant en un mot à la propriété ou à la co-propriété du capital spécial qu'il conduit. Je n'entendrais pas qu'il participât au capital total de l'établissement^ non plus qu'aux frais généraux qui incombent au patron, ou aux frais spéciaux qui ne rentrent pas dans son service, — mais je voudrais qu'il fût, en toutou en partie, propriétaire de son outillage, responsable de ses dépenses de fabrication, acquéreur, au moins fictivement, des matières premières qu'il emploie, dont on pourrait le débiter en même temps qu'on le créditerait des produits sortant de ses mains. Tout cela, je le répète, est

Dégitized by

362 l'organisation du travail

•affaire de comptabilité et de contrat, et, compliqué de loin,

se simplifierait vite dans la pratique.

Telle est, pour moi, la véritable association du travailleur et du patron ; participation dans le capital restreint, dans la responsabilité particulière, dans Tinitiative spéciale, dans les bénéfices divisionnaires d'une partie de Tentreprise générale, et non pas seulement promesse arbitraire d'une gratification conditionnelle sur les pr(\^ts éventuels de la totalité de Tentreprise.

Est-ce donc une utopie que cette grande association de petites entreprises eu quelque sorte imbriquées Tune dans l'autre? Quelques faits vont nous répondre.

Dans Fenquête parlementaire dont je parlais tout à Theuref le préfet de TAriège a signalé son département comme offrant l'exemple assez rare d'une grande industrie exploitée par une association d'ouvriers. La mine de Rancié occupe 450 ouvriers; chaque mineur a le droit d'extraire, par jour de travail, une certaine quantité de minerai qu'il vend luimême et qui sert ainsi à payer son <;ravail. La surveillance technique et l'administration sont confiées à l'ingénieur des mines et au préfet. Le minerai est acheté aux mineurs par des intermédiaires qui le paient comptant et traitent pour la vente avec les Mines.

Voilà donc l'exemple d'une grande extraction exploitée comme une petite industrie. Le fait est exceptionnel, je le veux bien, il tient à la nature de la mine qui n'exige probablement pas de grands travaux de sdus-sol. Mais qu'est-<5e que cela prouve, sinon qu'avec des travaux de sous-sol il y aurait une part plus grande à faire à la surveillance technique et une subordination nécessaire à l'entreprise de substruction, sans pour cela détruire l'activité intéressée des ouvriers extracteurs.

A Saint-Étienne, suivant M. Audiganne, tous les ouvriers de la quincaillerie et presque tous ceux de l'armurerie tra-

vaillent à leur domicile el avec des instruments qui leur appartiennent; les matières qu'ils emploient sont, en outre, achetées par eux.

A Lyon, l'ancienne organisation du tissage est curieuse.

Le fabricant de soieries à Lyon n'avait pas de matériel de fabrication et pas d'ouvriers enrégimentés pour son compte, il ne faisait presque jamais confectionner de tissus à l'avance (du moins pas de tissus façonnés). Lorsque les commandes affluaient, il envoyait ses commis lever des métiers. La conception du travail lui appartenait en propre ainsi que le choix des dessins.

Les soies à mettre en œuvre étaient fournies par lui aux chefs d'ateliers, qui travaillaient chez eux, sur leurs propres métiers, et enrôlaient les compagnons dont l'aide leur était nécessaire. Les ateliers renfermaient rarementplus de quatre ou cinq métiers (chaque métier valant 2S0 à 300 francs). Le chef d'atelier abandonnait au compagnon la moitié du prix des façons et gardait l'autre partie du salaire pour la location des instruments de travail.

Voilà encore une combinaison qui a toujours été heureuse et qui a certainement beaucoup contribué à la prospérité des lyonnais. Aujourd'hui, la transformation mécanique des industries textiles la rend insuffisante; il faut doter l'ouvrier d'un outillage plus perfectionné que son métier en chambre, et il faut sans ddute le faire venir à la fabrique, au lieu de le laisser chez lui; mais qu'on l'y transporte donc tout entier, qu'on ne lui prenne pas son seul travail manuel pour laisser à son modeste logis, l'activité, la responsabilité, Téconomie qu'il appliquait à son ancien travail. Qu'on respecte les chefs d'ateliers dans la fabrique, comme on les respectait à domicile (1).

(1) Dans un récent congrès d'économie sociale, tenu à Paris en avril 1882, dans les locaux de la Société de géographie, M. Gheysson a parlé des

364 l'organisation du travail

Celte ancienne organisation est tout aussi bien applicable aux grandes industries* C(mcentrées qui exigent le travail en commun pour Tusage d'une force motrice; on a, sur ce point, Texemple des diamantistes d'Amsterdam.

« La taille des diamants s'exécute en Hollande, à Amsterdam, dans des établissements renfermant plusieurs centaines d'ouvriers, pourvus de puissants appareils à vapeur et présentant l'aspect d'ateliers industriels de premier ordre. Le régime intérieur de ces grandes fabriques ne ressemble en rien cependant, à celui des usines ordinaires. L'ouvrier n'y est point rétribué par l'établissement où il travaille, c'est lui qui paie une redevance aux propriétaires. Il loue une place dans l'usine, comme cela se pratique dans un marché ou daus un lavoir public, ou plutôt il loue une certaine quantité de la force produite par les moteurs mécaniques, c'està-dire la force qui fait tourner la roue. sur laquelle s'opère la taille du diamant. Le prix de location varie de i florin à 1 florin 60 (2 fr. 10 à 3 fr. 40) suivant la dimension de la roue, pour douze heures de travail. A cette somme vient s'ajouter . une rétribution d'ailleurs très légère pour l'éclairage pendant la soirée. Les ouvriers sont généralement abonnés à la fabrique; autrement ils paieraient un peu plus cher. » (1)

tentatives faites à Lyon pour reconstituer le tissage mécanique au foyer de l'ouvrier, à l'aide des petits moteurs à gaz. La chambre de commerce de cette ville s'est livrée à de nombreuses expériences, desquelles il résulte qu'avec un moteur à domicile, l'ouvrier peut réaliser une augmentation de salaire de 1 fr. sur la journée qu'il touche aujourd'hui dans les grands ateliers. Malheureusement, les ouvriers restent sourds aux propositions qui leur sont laites d'installer des moteurs chez eux, malgré les facilités de paiement qui leur sont offertes. '

(11 AuDiGANNE, les Populations ouvrières. — Une combinaison analogue est essayée depuis quelques années à Paris. Une Société dite des immeubles industriels a construit près de la place du Trône des ii\aisons mixtes d'habitation et d'industrie où elle fournit aux petits patrons la force motrice à domicile. Six cents ateliers environ y sont disposés.

ORGANISATIOiN EN MODE INDIVIDUEL 36S

D'autres combinaisons sont pratiquées en France et à l'étranger.

« Dans la plupart des chantiers de construction de navires de la Tamise, Ton a établi depuis bien des années une organisation qui a son mérite. Un certain nombre d'ouvriers s'associent pour faire ensemble un ouvrage, ils traitent à forfait avec l'industriel. Pendant le cours de la fabrication un acompte leur est donné chaque semaine ; ils se le partagent d'après les conventions qu'ils font entre eux. Ils reçoivent et se divisent le solde quand l'ouvrage est termine. Les ouvriers deviennent ainsi de véritables entrepreneurs, et les relations du patron avec eux sont singulièrement simplifiées; presque toutes les questions irritantes disparaissent ; ce sont les ouvriers qui se répartissent mutuellement le gain collectif. Deux usines françaises de premier ordre, la Société Caii et la Compagnie de Fives-Lille, ont adopté un système analogue. Pour chacune des opérations, les employés et ouvriers de ces maisons forment une association temporaire qui entreprend la besogne à forfait, dans des conditions déterminées. L'administration de l'établissement, agissant comme un commanditaire bailleur de fonds, fournit ses ateliers, son matériel de machines et d'outils, ainsi que toutes les matières. Des salaires, préalablement fixés à un taux modique, sont distribués pendant le cours de l'opération, à titre de prélèvement sur le prix convenu. Lorsque le travail est achevé, l'excédent est réparti entre les collaborateurs. Tous les travaux de détail ou d'ensemble qui se font dans les

Des machines à vapeur sont placées dans les sous-sols, et des courroies transmettent la force aux étages supérieurs. L'atelier fonctionne ainsi à côté du ménage, et le petit patron peut travailler chez lui en profitant des avantages du moteur mécanique. Cette tentative intéressante n'a pas réussi tout d'abord. On annonce maintenant que les ébénistes du faubonrg Saint-Antoine et les fabricants d'articles de Paris sont peu à peu venus, et qu'aujourd'hui tous les ateliers sont occupés.

366 l'organisation du travail

ateliers pour la construction des machines sont, autant que possible, l'objet de pareils marchés à forfait entre rétablissement et des groupes peu nombreux d'ouvriers... C est une véritable association coopérative de production, avec ce double avantage, que l'ouvrier est dégagé de la partie commerciale de l'entreprise, et qu'il n'a pas besoin de risquer des capitaux. » (1)

Qu'il ne soit pas obligé de risquer des capitaux dans la partie commerciale de l'entreprise, cela est bien ; mais qu'il puisse engager dans la partie industrielle ses propres fonds, ou ceux de la coopération, ou ceux qu'il obtiendra du crédit, cela semblerait désirable, parce que cela seul le rendrait indépendant, responsable, et l'intéresserait à l'épargne dont il pourrait tirer le profit professionnel qu'elle doit comporter normalement. Ce serait aussi la rpanière d'utiliser le crédit personnel au profit de la grande industrie. ^

J'ignore, je l'avoue, de quelle manière précise une telle solution aura chance de s'implanter définitivement; c'est à l'expérience progressive qu'il faut s'en remettre sur ce point; mais je ne puis pas ne pas reconnaître, dans tous les faits que je viens de rapporter, comme les rudiments épars de la future organisation du travail, de celle qui consacrera les prérogatives véritables de la propriété, j'entends le droit pour chacun d'appliquer son capital et son crédit à la plus grande productivité de son propre travail et par suite à la plus value de son revenu professionnel.

J entrevois le travailleur de l'avenir comme un homme qui, Moitié par son épargne, moitié par son crédit, est possesseur d'un capital qu'il engage, dans les opérations de son métier. Il entreprend soit à l'aimée, soit à la tâche. soH 8«ul, soit en collaboration, une fonction ou un ouvrage

(1) Paul Lerot-Bsauubu, Id Que»Uon ouvrière au XIX* siècle.

déterminé. Il achète ses matières ou. les reçoit du grand entrepreneur ou patron à un prix convenu dont on le débite ou qu'on lui fait payer en partie comme caution de son entreprise. Il apporte son outillage manuel, s'il n'est pas spécial à la fabrique, il loue comme les diamantistes hollandais sa part du matériel fixe, de la force motrice, de l'atelier, de l'éclairage, il décharge, en un mot, l'établissement du plus grand nombre des frais généraux qui peuvent être particularisés ; et cette contribution, qui allège TindustriéT, est à la fois pour le travailleur une garantie contre le chômage, car toute fabrique armée d'un gros matériel fixe doit s'ingénier à rendre sa produclion régulière et constante. Ainsi lié au succès de l'entreprise, il fournit la main-d'œuvre nécessaire et livre à l'industriel le produit élaboré, à un taux fixé d'avance en raison des .prix courants du marché. . Le chef d'industrie a toujours sa raison d'être, il remplit sa haute fonction d'entrepreneur général, d'approvisionneur et de contrôleur des matières, de fournisseur du gros capital fixe, et de garant du débouché; mais simultanément, le travailleur cesse d'être un salai-ié, vivant au jour le le jour et sollicitant l'escompte^ à chers deniers, du produit de son travail. Il est devenu industriel en sous-ordre, souspatron, co-gérant, co-propriétaire, lié par contrat à la direction générale, mais suffisamment libre et responsable dans sa sphère d'action, aussi vivement intéressé que le chef d'îffléustric au développement de la production, au perfectionnement des produits; à l'économie des frais et à la simplification technique des procédés.

Ce travailleur-là ne serait plus Fennemi des machines, il en serait à la fois l'inventeur et le bénéficiaire.

M. le comte de Paris nous cite un fait curieux dans l'industrie anglaise de la fabrication du fer. Après avoir wwonté l'introduction du système de l'échelle mobile des safeôres variant avec le prix du fer et les quantités fabriquées, ir ajoute :

368 l'organisation du travail

(( Les perfectionnoments récents de certaines machines sont venus troubler l^équilibre de celte échelle. On connaît ces énormes marteaux à vapeur, dont l'effet dépasse parfois vingt-cinq tonnes et ébranle à chaque coup tout le terrain environnant... Grâce à ces machines^ qui ne demandent pas le concours d'un plus grand nombre d'ouvriers, ceux qu'on emploie peuvent, dans un même temps, marteler ou laminer une quantité de fer bien plus considérable qu'autrefois... Ainsi, il y a quelques années, grâce à un nouveau marteau introduit dans les Mersey Iron Works, deux ouvriers, qui ne travaillaient pas plus que leurs camarades, se trouvaient gagner, l'un 400 livres sterling (10,000 francs) et l'autre 450 livres (12,2o0 francs), quand le salaire ordinaire de ces ouvriers dépasse rarement 1,250 ou 1,500 francs par an. »

On conçoit que ces ouvriers n'étaient pas tentés de briser, dans ce cas, la machine qui avait fait leur fortune en même temps que celle de leur patron. Le fait est anormal et quelque peu monstrueux; qu'est-ce qui empêche cependant de conc-evoir une participation régulière et raisonnable des ouvriers dans les bénéfices provenant des perfectionnements de l'outillage ? Ce sont eux-mêmes alors qui les trouveraient les premiers, et qui reconnaîtraient bientôt que Tauginentation du salaire et Témancipation de l'ouvrier marchent nécessairement du même pas que le développement des machines.

£n un mot, la concentration de la production en grandes entreprises, mais la subdivision intérieure de ces grandes entreprises en branches, en spécialités et finalement en petites entreprises individuelles ou coopératives avec participation et responsabilité des travailleurs : telle est l'organisation du travail que l'avenir nous réservera, je l'espère, et qui, dans l'ordre économique, me parait aussi supérieure à l'organisation anonyme, avec participation générale et simulacre d'élection, que dans l'ordre politique la démocratie

républicaine et libérale est supérieure à la démocratie césarienne.

Nous sommes loin, dira-t-on, d'un tel régime. Il me faut bien le reconnaître, et je serais effrayé, pour ma part, qu'on voulût, dans n'importe quelle industrie, l'introduire de primesaut sans en avoir auparavant fait Fépreuve; mais ce n'en est pas moins le but vers lequel on doit tendre, et comme le critérium d'après lequel on peut juger toutes les conceptions, toutes les tentatives partielles concernant l'organisation du travail. Sont-elles de nature à transformer le travailleur en un petit entrepreneur faisant valoir sa propre épargne et fructifier son modeste héritage? Je m'y rallie avec empressement. Sont-elles d'ordre contraire, et doivent-elles, comme l'épargne à fonds perdu ou la simple participation dans les bénéfices, enfoncer encore plus le travailleur dans le régime étroit du salariat, c'est-à-dire augmenter la scission du travail et du capital ? Je tn'en écarte avec inquiétude.

Ce qui est certain, par exemple, c'est que nous sommes d'autant plus loin de ce système entrevu que le travailleur lui-même a moins de caractère personnel, d'esprit social et d'instruction. Donnons-lui donc la liberté de se relever, laissons-le s'associer, qu'il trouve moyen de s'instruire et d'épargner : c'est avec le savoir, le capital et le crédit qu'il méritera la confiance et qu'il trouvera la force.

Page 1